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Full text of "Ossian en France"

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BIBLIOTHÈQUE  DE  LITTÉRATURE  COMPARÉE 


OssiAN   EN   France 


PAR 


P.    VAN    TIEGHEM 


TOME    SECOJ^D 


mi 


F.    RIEDER    &    Cic,    ÉDITEURS 
PARIS 


ûrvâ.    '\0' 


'^Wi 


Ossian    en    France 


DU    MEME    AUTEUR 

Le  Mouvement  J(omanUque,  —  Paris,  Hachette  et  Cic,  1912, 
in-iî. 

L'Année  Littéraire  (1  j54-t'jgo)  comme  intermédiaire  en  France 
des  Littératures  étrangères.  —  Paris,  F.  Riedcr  et  Cic, 
1917,   in  8°. 


Tous  droits  r黫rvé5.  Copyright 
by  F.  Riedcr  et  Cie.  Nineteen 
hundred  and  seventeen. 


BIBLIOTHÈQUE    DE    LITTÉRATURE   COMPARÉE 


OSSIAN    EN   FRANCE 


PAR 


P.    VAN    TIEGHEM 

ProficMeur  au   Lycée   Condorcct 
Docteur  es  lettres 


TOMB    SECOJ^D 


F.    RIEDER    &    Cie,    ÉDITEURS 
lOJ.    RUE  DE  YAUGIRARD,   PARIS 

1917 


LIVRE    TROISIEME 

L'APOGÉE 

(1800-181 5) 


CHAPITRE    PREMIER 
Napoléon  1"  et  la  mode  ossianique 


I.  Caractères  généraux  de  cotte  époque.  L'ossianisme  de  Napoléon  :  le 

général  Bonaparte  ;  le  Premier  Consul  ;  l'Empereur.  Ossian  poète 
préféré  de  Napoléon  :  l'ossianisme  dans  sa  parole  et  dans  son  style. 
h'Ossian  de  poche  de  l'Empereur.  Raisons  diverses  qu'on  a  données 
et  qu'on  peut  donner  de  cette  préférence.  Ossian  et  Corneille. 

II.  Poésie  ossianique  officielle  ou  de  circonstance.  Poèmes  divers  ;  la 
Couronne  Poétique;  les  Hommages  Poétiques;  L'Hymen  et  la  /Yat's- 
sance.  Ossian  dans  les  bibliothèques  des  lycées. 

m.  La  mode  ossianique.  La  Mulvina,  de  M"»  Cottin.  Témoignages  de 
notoriété. 

IV.  Prénoms  ossianiques.  Un  exemple  :  l'état-civil  de  Fontainebleau. 
V.  Influences  ossianiques  sur  le  sentiment  et  l'expression.  Les  Scandi- 
naves de  Chérade-Montbron  ;Castel;  ChênedoUé  ;  Millevoye  ;  divers. 
—  Aux  environs  d'Ossian  :  bardes  ;  scaldes  ;  Celtes  et  Gaulois.  L'Aca- 
démie Celtique  fondée  par  Napoléon  et  le  nationalisme  gaulois.  — 
Rencontre  de  l'ossianisme  avec  le  genre  troubadour  :  Clotilde  de  Sur- 
ville. Fabre  d'Olivet  et  ses  Poésies  Occitaniques. 


Une  nouvelle  époque  s'ouvre  pour  Ossian  en  France  du 
jour  où  il  est  adopté  par  le  glorieux  vainqueur  vers  qui  se 
tournent  tous  les  yeux.  Inondé  des  rayons  de  cette  jeune 
gloire,  le  vieux  Barde  connaît  une  splendeur  nouvelle. 
Goûté  jusqu'ici  des  âmes  sensibles  ou  mélancoliques,  imité 
des  poètes,  étudié  par  les  critiques,  favori  des  esprits  nova- 
teurs, il  va  connaître  pour  un  temps  la  grande  vogue  :  il 
va  être  à  la  mode,  fournir  des  prénoms,  des  romances  et 
des  cantates,  paraître  au  théâtre  et  se  multiplier  dans  la 
peinture.  Monté  aux  suprêmes  honneurs  en  même  temps 
que  le  maître  de  la  France,  il  en  redescendra  presque  aussi 


4  Ossian  en   France 

vite  que  lui,  mais  non  toutefois  pour  disparaître  aussitôt 
dans  l'oubli  :  la  gloire  avait  précédé  pour  Ossian  la  popu- 
larité, elle  lui  survivra  et  ne  s'éteindra  que  par  degrés. 

Le  goût  personnel  de  Napoléon  pour  Ossian  est  l'origine 
de  faits  d'ordres  divers  qu'il  convient  de  rassembler  autour 
de  cette  donnée  initiale,  et  qui  ont  ce  caractère  commun  de 
représenter  la  7node  ossianique.  Nouvel  aspect  d'Ossian,  le 
plus  connu  de  l'historien  et  du  lettré,  le  plus  superficiel  et 
le  plus  éphémère  de  tous  ceux  qu'il  revêt  successivement 
sous  nos  yeux. 

Dans  ce  qu'on  sait  des  lectures  et  des  études  de  jeu- 
nesse de  Napoléon,  on  ne  voit  pas  figurer  Ossian.  Malgré 
le  succès  de  Le  Tourneur,  il  est  resté  très  probablement 
inconnu  du  jeune  officier,  au  moins  jusque  vers  1790. 
D'ailleurs  ses  lectures  ne  comprennent,  de  poètes  français, 
que  les  tragiques,  et  aucun  écrivain  étranger  qui  parle  à 
l'imagination  plus  qu'à  la  raison  \  Ses  notes  et  manuscrits 
de  jeunesse  présentent  le  même  caractère  :  ce  sont  pour  la 
plupart  des  projets  d'ouvrages  ou  des  analyses  de  livres 
sérieux.  La  préoccupation  visible  de  l'étudiant  solitaire  est 
de  s'informer  solidement  de  beaucoup  de  pays  :  il  lit  sur- 
tout l'histoire.  Cependant  il  étudie,  pour  le  vocabulaire, 
rArioste,r£'.s'.sa2  sur  les  Mœurs,  Les  Incas  et  La  Chaumière 
Indienne  '.  Il  cite  deux  fois  Pope,  et  c'est  tout  pour  la 
poésie  de  la  Grande-Bretagne.  Les  volumes  de  Le  Tour- 
neur durent  lui  tomber  entre  les  mains  entre  1790  environ 
et  1795  ou  peut-être  1794.  Le  plus  ancien  témoignage  que 
nous  possédions  du  goût  de  Napoléon  pour  Ossian  se  trouve 
dans  les  Mémoires  si  captivants  de  M""'  de  Chastenay  \ 
Elle  eut  avec  le  général  Bonaparte,  à  Chàtillon-sur-Seine, 
à  la  fin  de  mai  1795,  une  conversation  de  quatre  heures, 
surtout  littéraire,  et  dont  Ossian  fit  en  partie  les  frais  : 

Bonaparte  me  parla  des  poèmes  d'Ossian,  qui  hii  inspiraient 
de  l'enthousiasme.  Je  connaissais  le  nom  du  barde  calédonien, 
je  ne  connaissais  pas  ses  chants,  Bonaparte  me  proposa  de  m'en 
apporter  le  recueil  ;  il  allait  à  Paris  et  le  retrouverait  aisément. 

1.  A.  Chuqiict,  La  Jeunesse  de  Napoléon,  II,  1-13. 

2.  Fr.  Masson  et  G.  liii\gi, Napoléon  inconnu,  Papiers  inédils  (1786-1793). 

3.  Mémoires  de  Madame  de  Chastenay,  I,  284. 


Enthousiasme  de   Napoléon   pour  Ossian  5 

J'étais  jeune  alors  ',  et  un  peu  prude  ;  je  remerciai...  Il  s'est 
toujours  souvenu  de  notre  entretien. 

On  aime  à  évoquer  par  la  pensée  ce  long  entretien  entre 
le  général  de  vingt-cinq  ans,  pâle,  maigre  et  ardent,  et  la 
jeune  fille  si  sensée  et  si  droite,  dans  le  calme  salon  de  la' 
vieille  demeure  provinciale  ;  Bonaparte  portant  Fingal  aux 
nues  dans  son  français  incorrect  et  tumultueux,  voulant 
forcer  son  interlocutrice  à  partager  son  admiration,  et  met- 
tant à  lui  prêter  le  livre  cher  cette  insistance  qu'ont  les 
jeunes  enthousiasmes  littéraires  ;  la  «  jeune  fille  bien  éle- 
vée »  déclinant  cette  offre  flatteuse,  refusant  le  livre  que 
ces  yeux  de  feu  ont  dévorés,  dont  ces  doigts  impatients  ont 
tourné  les  pages,  sentant  peut-être,  avec  sa  délicatesse 
innée,  qu'il  y  a  quelque  chose  d'intime  dans  le  prêt  du 
poète  préféré,  et  que  ce  lien,  léger  aux  esprits  vulgaires, 
enserre  les  âmes  d'élite  d'une  prise  trop  forte. 

Il  paraît  que  dès  son  mariage,  et  sans  doute  auparavant, 
Napoléon  avait  fait  partager  ou  tenté  de  faire  partager  à 
Joséphine  son  enthousiasme  ossianique.  Le  14  mars  1796, 
trois  jours  après  son  départ  pour  l'armée  d'Italie,  il  écri- 
vait à  sa  femme  une  lettre  qui  se  termine  par  ces  mots  : 

Ah  !  ne  sois  pas  gaie,  mais  un  peu  mélancolique:  el  surtout 
que  ton  âme  soit  exempte  de  chagrin,  comme  ton  corps  de 
maladie  ;  tu  sais  ce  que  dit  là-dessus  notre  bon  Ossian  ^ 

Je  ne  connais  absolument  rien  dans  Ossian  qui  ressem- 
ble à  ce  précepte  d'hygiène  physique  et  morale  ;  ou  bien 
le  tendre  époux  de  Joséphine  attribue  au  Barde  quelque 
chose  comme  le  mens  sana  in  corpore  sano  de  Juvénal,  ou 
bien  les  derniers  mots  se  rapportent  à  l'idée  de  mélancolie^ 
exprimée  d'abord,  et  contiennent  une  allusion  au  charme 
de  la  tristesse,  célébré  souvent  dans  Ossian. 

Plus  le  jeune  vainqueur  devenait  glorieux,  plus  ses  goûts 
attiraient  1  attention.  On  savait  désormais  qu'il  aimait  le 


1.  Vingt-quatre  ans. 

2.  Arthur  Lévy,  Napoléon  uiliniz,  p.  112;  De  Coslon,  Les  premières  an- 
nées de  Xapoiéon,  1,  449. 


6  Ossian   en   France 

Barde  calédonien,  et  sur  cette  préférence  très  réelle  se 
développait  une  légende  qui  faisait  d'Ossian  son  bréviaire. 
€  On  dit,  lui  écrit  Fontanes,  que  vous  avez  toujours  Ossian 
dans  votre  poche,  même  au  milieu  des  batailles  ;  c'est  en 
effet  le  chantre  de  la  valeur'.  »  Aussi  le  Barde  commence- 
t-il  dès  cette  époque  à  participer  à  sa  popularité.  Vers  le 
milieu  de  1797,  le  Magasin  Encijclopédique,  non  content 
d'avoir  longuement  étudié  deux  ans  plus  tôt  le  recueil  de 
Hill,  pense  qu'il  est  d'actualité,  «  dans  ce  moment  où  Ton 
vient  de  parler  de  la  passion  du  Héros  Italique  pour  les 
poèmes  d'Ossian  »,  de  raconter  à  ses  lecteurs  la  querelle 
Macpherson-Johnson,  et  de  leur  traduire  un  morceau  de 
la  Dissertation  de  Blair  *. 

Partant  pour  FEgjpte,  Bonaparte  fait  écrire  par  Caffa- 
relli  à  J.-B.  Saj  pour  le  remercier  de  s'être  chargé  de  l'achat 
et  de  l'emménagement  de  la  «  bibliothèque  portative  » 
destinée  à  le  suivre  dans  cette  campagne  \  Lui-même, 
d'après  Bourrienne,  aurait  écrit  la  note  des  livres  à  ache- 
ter. Parmi  ces  350  volumes  environ,  on  peut  remarquer 
Ossian,  un  volume.  Le  conquérant  usant  d'une  graphie 
bizarrement  phonétique,  il  paraît  qu'il  avait  écrit  Océan 
pour  Ossian  comme  Diicecling  pour  Thucydide  *.  Mais  on 
devina,  car  on  connaissait  «  sa  passion  favorite  pour  ce 
barde  ».  Cet  Ossian  au  reste  ne  peut  être  que  celui  de  Le 
Tourneur  relié  en  un  seul  volume,  comme  l'exemplaire  de 
la  Bibliothèque  Nationale,  et  peut-être  à  grandes  marges 
comme  celui  de  la  Mazarine  :  il  était,  d'après  ArnauU^,  «re 
lié  en  peau  de  vélin,  avec  dentelles  en  or,  doublé  de  tabis 
et  doré  sur  tranches  ».  A  bord  de  l'Orï^w/,  pendant  la  tra 
versée  de  France  en  Egypte,  ce  volume  jouissait  du  privi 
lège  de  voyager  dans  la  cabine  du  commandant  en  chef.  Il 
se  trouvait  habituellement  «  sur  sa  table,  auprès  de  son  lit» 
Bonaparte  causait  volontiers  avec  Arnault,  qui  devait  peut- 
être  à  sa  tragédie  à^Oscar  une  part   de  la  prédilection  que 

1.  Lettre  à  Bonaparte  {Mémorial  du  22  août  1797),  citée  par  Sainte-Beuve 
Portraits  Litléraires,  II,  246. 

2.  Mar/asin  Enci/clopédifiue,  1797,  IV,  551. 

3. Correspondance  de  Xaioléon  I",  IV,  37  :  lettre  du  28  mars  179S. 

i.  Mémoires  de  Bourrienne,  I,  234. 

5.  Arnault,  Souvenirs  d'un  sexaçfénaire,  IV,   185, 


Enthousiasme  de   Napoléon  pour  Ossian  7 

lui  marquait  le  général.  Un  jour,  «  n'ayant  rien  à  faire  », 
ce  dernier  se  fit  lire  par  lui  le  début  de  l'Odyssée.  Mais  il 
l'interrompit  bientôt  pour  critiquer  ce  poème,  qu'il  trouvait 
très  ridicule.  «  Et  vous  appelez  cela  du  sublime,  vous  autres 
poètes  !  répétait-il  en  riant.  Quelle  différence  de  votre 
Homère  à  mon  Ossian  !  Lisons  un  peu  d'Ossian.  »  Et  tout 
aussitôt  «  il  se  met  à  lire,  ou  plutôt  à  déclamer  Temoray  son 
poème  favori  '  ».  Arnault  ajoute  qu'«  il  lisait  très  mal  »  ; 
et  nous  le  savons  de  reste.  Peut-être  cependant,  si  l'auteur 
à'Oscav  avait  connu  les  résultats  de  la  science  ou  possédé 
l'intuition  du  génie,  aurait-il  pu  sentir  que  l'idéal  primitif 
de  lutte  et  de  domination  qui  animait  les  chefs  barbares 
revivait,  à  travers  les  intermédiaires  mensongers  ou  infi- 
dèles, sur  les  lèvres  minces  du  Corse,  quand  celui-ci  décla- 
mait avec  une  emphase  maladroite  et  un  fort  accent  la  prose 
pathétique  de  Le  Tourneur.  Mais  ces  instincts  profonds  se 
revêtent  de  jugements  littéraires  ou  moraux  : 

Ces  pensées,  ces  sentiments,  ces  images,  disait-il,  sont  bien 
autrement  nobles  que  les  rabâchages  de  votre  Odyssée.  Voilà 
du  grand,  du  sentimental,  et  du  sublime.  Ossian  est  un  poète, 
Homère  n'est  qu'un  radoteur. 

Arnault  proteste  et,  en  bon  classique,  jette  d'assez  plai- 
sante façon  Horace  dans  le  débat  :'«  Si  Horace  ressuscitait 
et  jugeait  Ossian,  je  doute  qu'il  partageât  en  tout  votre 
opinion  sur  le  barde.  »  L'auteur  à'Oscar^  malgré  son  goût 
personnel  pour  Ossian,  n'ose  «  le  préférer  à  aucun  poète 
épique  connu  »,  et  encore  moins  «  à  Homère,  le  plus  su- 
blime de  tous,  s'il  n'en  est  pas  le  plus  parfait  ». 

Cette  même  année  1798,  une  femme  poète  s'écriait  : 

Nous  avons  un  Achille,  il  nous  faut  des  Homères  *. 

Elle  pouvait  se  rassurer  :  les  candidats  au  moins  ne  man- 
queraient pas. Mais  il  faut  autre  chose  à  l'Achille  nouveau, 

1.  Arnault,  Souvenirs  d'an  sexagénaire,  IV,  85. 

2.  Princesse  de  Salm,  Œuvres,  l,  35  :  Epitre  sur  les  dissensions  des 
gens  de  lettres. 


8  Ossian  en  France 

qui  aspire  décidément  à  être  un  Alexandre,  un  Auguste,  un 
fondateur  d'empire  et  de  dynastie.  Tout  grand  homme  doit 
avoir  son  poète  favori  ;  quel  sera  le  sien  ?  En  1800,  son 
choix  est  fait.  Dans  la  bibliothèque  de  la  Malmaison,  un 
portrait-médaillon  d'Ossian  annonce  qu'il  compte  parmi  les 
auteurs  préférés  du  maître.  Gérar.l  et  Girodet  reçoivent  la 
commande  de  leurs  importants  tableaux. Dans  cette  même 
Malmaison  qui  proclame  ainsi  ses  goûts,  le  Premier  Consul 
s'en  explique  à  Népomucène  Lemercier  :  «  Alexandre  a 
choisi  Homère  pour  son  poète...  Auguste  a  choisi  Virgile, 
auteur  de  VEnéide...  Pour  moi,  je  n'ai  eu  qu'Ossian  :  les 
autres  étaient  pris  '.  »  Lemercier  ajoute  :  «  Je  pensais... 
qu'il  eût  mieux  fait  de  choisir  Milton  ou  Le  Tasse  pour 
riionneur  de  son  goût.  »  Désormais,  en  tous  cas,  Ossian 
est  investi  presque  ofliciellement  de  cette  nouvelle  dignité  : 
son  nom  «  rappelle  celui  du  grand  homme  qui  en  fait  ses 
délices  -  »  ;  il  est  le  poète  du  Premier  Consul,  puis  de  l'Em- 
pereur; il  est  donc  le  poète  des  tous  les  flatteurs  et  de  tous 
les  singes  du  maître.  Doù  un  renouveau  de  gloire  et  une 
recrudescence  d'intérêt.  C'est  le  moment  où  commencent  à 
pulluler  les  traductions  en  vers  et  les  imitations,  et  bien- 
tôt la  harpe  du  Barde,  plutôt  que  la  lyre  désuète,  accom- 
pagnera les  hymnes  de  la  reconnaissance  ou  de  l'adulation. 
On  sait  que  Napoléon  s'entretint  d'Ossian  avec  ses  inter- 
locuteurs allemands,  lors  de  son  séjour  à  Weimar  ou  à 
Erfurt.  Un  ossianiste  allemand  félicite  le  grand  homme 
d'avoir  Ossian  pour  poète  favori,et  de  venger  ainsi  le  Barde 
du  dédain  que  lui  avait  marqué  V Encyclopédie  '.  Lorsque 
Cesarotti  fut  envoyé  par  la  ville  de  Padoue  pour  saluer 
Napoléon  à  Milan,  l'Empereur  invita  à  sa  table  le  véné- 
rable traducteur  d'Ossian,  le  fit  placer  entre  lui  et  le  Vice- 
Roi,  et  dans  la  conversation  «  s'arrestô  sulla  Iode  di  Os- 
sian *  ».I1  demandait  à  tous  les  Ecossais  qu'il  rencontrait: 
«  Connai'5sez-vous  les  œuvres  d'Ossian?  »  et  dit  à  ladvMal- 


1.  Nép    Lemercier,  il/o_(/.se,  1823, p.  209  :  Notice  historique  sur  le  poème 
d'Alexandre. 

2.  Mémoires  de  l'Académie  Celtique,  I,  51  (1807). 

3.  Gurlilt,  Ueher  Os.st,i;i,  isoi,  II,  4. 

4.  Beuzoni,  dans  Giorimle  Slorico  di  Lellcrutura  ilaliana,  1902,  XLl, 
p.  341,  cité  par  Weitnauer,  Ossian  in  der  ilalienischen  Lileratur,  p.  8. 


Style   ossianique  de   Napoléon  9 

colm  que  c'était  lui  qui  avait  mis  le  Barde  à  la  mode  sur 
le  continent'.  On  pourrait  sans  doute,  en  étendant  bien 
davantage  les  investigations,  retrouver  beaucoup  de  témoi- 
gnages analogues.  C'est  pourquoi  il  est  curieux  de  cons- 
tater que  dans  la  lettre  que  l'Empereur  faisait  écrire  par 
Menneval  à  Barbier,  le  17  juillet  1808,  de  Bayonne,  pour 
exprimer  son  désir  de  se  constituer  une  bibliothèque  por- 
tative d'un  millier  de  volumes  petit  in-l:2,  parmi  les  écri- 
vains cités  Ossian  ne  figure  pas.  De  Schœnbruun,  le  12  juin 
1801),  c'est  un  nombre  de  3.000  volumes  qu  il  indique  ; 
mais  cette  fois  aucun  auteur  n'est  nommé  ^  En  tout  cas,  le 
goût  de  l'Empereur  pour  Ossian  persiste  jusqu'à  Sainte- 
Hélène,  jusqu'à  la  fin.  S'il  reçoit  en  1815  M"''  Stuart,  il  cause 
avec  elle  de  l'Ecosse,  sa  patrie,  et  «  beaucoup  d'Ossian  ^  ». 
Un  témoin  de  sa  vie  à  Sainte-Hélène  nous  dit  :  «  Je  l'ai  en- 
tendu parler  des  poètes  avec  un  certain  dédain:  il  les  appelait 
des  rêveurs  ;  cependant  le  seul  qu'il  lui  arrivât  de  lire  était, 
de  tous  les  poètes,  certes  le  plus  visionnaire  *.  »  Il  s'agit 
d'Ossian. 

On  a  attribué  à  l'influence  de  cette  lecture  favorite,  aux 
fortes  et  monotones  impressions  qu'elle  avait  laissées  sur  un 
homme  qui  sans  doute  ne  lisait  rien  en  vain,  quelques-uns 
des  caractères  bien  connus  du  style  napoléonien  :  la  subli- 
mité et  la  brusquerie  du  ton, la  grandeur  des  images,  le  tour 
à  la  fois  abstrait  et  métaphorique.  Dans  sa  conversation 
même,  quand  une  grande  idée  s'emparait  de  son  âme,  il 
ossianisait,  dit  un  témoin  de  l'entrevue  de  Bayonne.  Ce  jour- 
là,  en  revenant  du  palais  du  roi  Charles,  Napoléon  assembla 
sa  cour  ;  il  marqua  de  l'enthousiasme  pour  l'idée  du  Prince 
de  la  Paix,  qui  avait  proposé  que  la  famille  royale  allât 
s'établir  en  Amérique  : 

«  ...  C'est  là  ce  qui  était  grand  et  beau  !  »  Et  là-dessus  il  parla, 
ou  plutôt  il  poétisa,  il  ossianisa  pendant  longtemps  sur  l'im- 
mensité des  trônes  du  Mexique  et  du  Pérou...  11  fut  sublime; 
je  ne  l'ai  plus  revu  à  la  même  hauteur  ^ 

1.  Maccunn,  The  contemporary  English  view  of  Napoléon,  p.  307. 

2.  Barbier,  Dictionnaire  des  ouvrages  anonymes,  3°  éd.,  I,  p.  xii. 

3.  Mémorial  de  Sainte-Hélène,  p.  38  (10   novembre  1815). 

4.  Mrs  Abell,  Napoléon  à  Sainte-Hélène,  p.  26:3. 

5.  De  Pradt,  Mémoires  sur  la  Révolution  d'Espagne,  p.  130. 


lO  Ossian  en  France 

On  sait,  d'autre  part,  que  le  Barde  fut  la  cause  très  indi- 
recte des  hostilités  qui  recommencèrent  en  janvier  1806  entre 
l'Empereur  etle  Journal  de  l'E)tipire.Le«  style ossianique  » 
de  Napoléon  excitait  la  raillerie:  il  est  aisé  de  le  comprendre 
à  travers  les  termes  mesurés  de  l'historien  du  Journal  des 
Débats.  Après  Austerlitz,  «  il  avait  dicté  une  de  ses  procla- 
mations ossianiques  dont  les  expressions  trop  pompeuses 
parurent  contraires  aux  règles  du  goût,  et  de  nature  à  choquer 
une  partie  du  public  '  ».  On  en  lit  une  autre  ;  mais  la  pre- 
mière avait  déjà  été  publiée;  d'où  querelle  avec  Fouché. 

Dans  quelle  édition  l'Empereur  lisait-il  son  cher  Ossian? 
Quel  est  ce  volume  favori  qui,  selon  Alfred  de  Musset,  au- 
rait franchi  avec  lui  la  Bérésina^,qui  l'a,  en  tous  cas, accom- 
pagné dans  bien  des  campagnes  ?  D'après  Chateaubriand, 
c'est  V  Ossian  de  Cesarotti  qu'il  avait  à  Sainte-Hélène '.C'est 
fort  possible.  Avant  l'exil,  il  se  servait  d'un  texte  sur  lequel 
Arvède  Barine  a  donné  des  détails  malheureusement  incom- 
plets. Je  rappelle  ce  passage  qui  a  été  plusieurs  fois  repro- 
duit : 

Un  ami  m'écrit  à  ce  sujet  :  «  J'ai  entre  les  mains  les  volumes 
de  la  bibliothèque  de  campagne  que  Napoléon  emportait  à  la 
guerre  et  qui  le  suivirent  à  Sainte-Hélène.  J'ai  feuilleté  son 
Orlando  Furioso  et  son  Ossian  où  son  pouce  de  priseur  avait 
estampillé  les  pages  d'une  marque  jaunâtre.  On  sentait  encore, 
à  travers  le  tabac  et  le  camphre,  une  sorte  de  patchouli  éner- 
vant- Sur  les  marges,  des  coups  de  crayon,  des  points  d'excla- 
mation ..  »* 

On  donnerait  beaucoup  pour  retrouver  ce  volume.  Mais 
qui  est  cet  ami  qui  néglige  de  donner  le  moindre  détail  sur 
un  ouvrage  aussi  intéressant?  Cet  Ossian,  est-ce  une  des 
nombreuses  éditions  de  Cesarotti  ?  Est-ce  l'ancien  Le  Tour- 
neur que  le  général  Bonaparte  lisait  à  Arnault?  C'est  «  pro- 
bablement Le  Tourneur  »,  dit  d'Arbois  de  Jubainville,  sans 
dire  sur  quoi  se  fonde  cette  probabilité  \ 

1.  A.  Nettement,  Histoire  du  Journal  des  Débats,  1,  1S7. 

2.  A.  de  Musset,  OEuvres,  IX,  137:  Un  mot  sur  l'a.rt  moderne  (1833,. 

3.  Mémoires  d' Outre-tombe,  IV,  74. 

4.  Journal  des  Débats,  27  novembre  1894. 

5.  D'Arbois,  Cours  de  Littérature  Celtique,  V,  p.  XXIV 


Raisons  de  cette  préférence  i  > 

Voilà  donc  une  des  préférences  littéraires  les  plus  con- 
nues et  les  plus  certaines,  non  pas  due  à  la  mode,  mais  pré- 
cédant, déterminant  la  mode  même,  non  pas  éphémère  et 
superficielle, mais  intime  et  constante, de  la  vingt-cinquième 
année  et  de  la  première  gloire  à  Sainte -Hélène  et  à  l'agonie. 
Comment  s'explique-t-elle  ?  et  comment  a  jailli  la  mysté- 
rieuse étincelle  entre  le  Barde  nuageux  et  mélancolique,  et 
l'homme  au  regard  clair,  à  l'esprit  prompt  et  pratique,  le 
plus  étonnant  manieur  de  réalités  positives  que  le  monde  ait 
connu?  Ce  surprenant  contraste  ne  pouvait  échapper  aux 
contemporains.  Certains  savaient  fort  bien  résoudre  l'anti- 
nomie. Les  flatteurs  de  Napoléon,  dit  Villemain,  dont  l'en- 
fance a  été  contemporaine  de  la  vogue  ossianique,«  ne  man- 
quaient pas  de  trouver  un  rapport, une  affinité  secrète,  entre 
l'héroïsme  simple  et  rude  des  guerriers  calédoniens,  et  la 
simplicité, la  candeur  d'héroïsme  qu'ils  attribuaient  au  héros 
moderne  '  ».  Les  flatteurs  ont  passé,  et  les  historiens  sont 
venus,  qui  se  posent  la  même  question,  mais  ne  la  trouvent 
pas  si  aisée  à  résoudre. 

Il  y  a  quelque  chose  de  vrai  dans  l'expression  de  Sainte- 
Beuve  :  Napoléon, dit-il,  «  prêtait  de  son  génie  à  Ossian^  ». 
11  remarque  ailleurs  que  «  Napoléon  ne  trouvait  à  embras- 
ser dans  Ossian  que  le  fantôme  du  sublime  *  ».  Cette  idée 
a  été  reprise  de  nos  jours  :  on  a  essayé  d'expliquer  la  pas- 
sion de  Napoléon  pour  Ossian  par  «  le  goût  de  l'impossible, 
la  hantise  de  l'immense,  l'ardeur  pour  la  chimère '"^  ».  De 
même  M.  Anatole  France,  quand  il  appelle  Napoléon  «  un 
rêveur  enivré  d'Ossian  ^  ».  Et  sans  doute  ces  chants  répon- 
daient au  besoin  de  rêve  que  connaissent,  à  certaines  heu- 
res, les  têtes  les  plus  positives.  C'est  aussi  ce  que  voulait 
dire  Talleyrand  :  si  le  général  Bonaparte,  d'après  lui,  adore 
Ossian,  c'est  que  «  ses  beautés  sublimes  le  détachent  de  la 
terre  ^  ».  Mais  on  peut  trouver  de  ce  goût  si  marqué  quel- 


1.  Villemain,  Dix-huitième  siècle,  sixième  leçon,  p.  4. 

2.  Causeries  du  Lundi,  I,  180. 

3.  Nouveaux  Lundis,  II,  128. 

4.  Augustin  Gabat,  Les  Porteurs  de  Flambeau,  p.  161. 

5.  Anatole  France,  La  Révolte  des  Anges,  p.  298. 

6.  Cité  sans  indication  de  source  par  P.  Albert,  Littérature  française 
au  XrX'  siècle,  I,  98. 


1  a  Ossian  en   France 

ques  raisons  plus  précises.  Napoléon  était  au  fond  irréli- 
gieux, et  l'athéisme  ossianique  était  fait  pour  lui  plaire. Par- 
tout ailleurs,  il  trouvait  des  héros  soutenus  et  conduits  par 
quelque  dieu.  Achille,  Enée,  Godefroi,  baignent  dans  le 
surnaturel,  et  croient  de  quelque  manière  à  un  au-delà  mys- 
térieux. Le  maigre  surnaturel  d'Ossian,  son  merveilleux 
soufflé,  l'Esprit  de  Loda  et  les  ombres  au  sein  des  nuages, 
ne  peuvent  pas  avoir  beaucoup  occupé  Napoléon.  Le  seul 
au-delà  dont  rêvent  les  héros  du  Barde,  l'espoir  que  ses 
chants  répètent  et  commentent  à  satiété,  c'est  la  survivance 
de  la  gloire  dans  le  souvenir  des  générations.  «  Pour  moi, 
disait  Napoléon,  l'immortalité,  c'est  le  souvenir  laissé  dans 
la  mémoire  des  hommes  '.  » 

Une  autre  explication  psychologique  a  été  tentée  par 
Bourrienne  '.  On  peut  le  croire  quand  il  dit  ;  «  A  quelques 
éclairs  près,  je  n'ai  jamais  connu  un  homme  plus  insen- 
sible que  Bonaparte  à  la  belle  poésie  et  à  la  belle  prose.  » 
Mais  l'explication  qui  suit,  et  qui  prétend  donner  la  clef  à 
la  fois  des  deux  goûts  littéraires  les  plus  marquants  du 
maître,  paraît  peu  acceptable  sous  la  forme  qu'elle  adopte. 
Elle  peut  indiquer  cependant  une  direction  juste. 

Comme  il  y  avait  du  vagus  clans  son  esprit,  une  constante 
énergie  dans  son  caractère,  et  qu'il  rapportait  tout  à  lui,  son 
esprit  se  plaisait  dans  les  nuages  d'Ossian,  et  son  caractère 
positif  se  trouvait  comme  exprimé  dans  les  hautes  pensées  de 
<>orneille  :  de  là  sa  prédilection  presque  exclusive  pour  ces  deux 
auteurs. 

Je  ne  sais  trop  quel  «  vague  dans  l'esprit  »  pouvait  avoir 
Napoléon,  et  comment  Corneille  exprimait  son  «  caractère 
positif  ».  Mais  je  crois  que  ce  qu'il  admirait  dans  Ossian, 
ce  n'était  pas  ses  «  nuages  »,mais  ses  héros, leur  vaillance, 
leur  grandeur  d'âme,  leur  pureté,  la  noblesse  un  peu  dra- 
pée de  leur  attitude,  leur  vertu  austèrement  pompeuse,  à 
la  romaine  —  il  y  a  dans  Fingal  ou  Oscar  du  Romain  de 
théâtre    —  leur  passion  de  gloire,  tout  ce  que  rêvait  le  jeune 


1.  Mémoires  de  Bourrienne,  II,  421. 

2.  Ib.All,  171. 


Ossian  et  Corneille  i3 

Bonaparte,  et  tout  ce  que  le  maître  de  l'Europe  sentait  à 
certaines  heures  en  lui-même  comme  la  plus  secrète  et  la 
meilleure  partie  de  son  âme.  Il  retrouvait  dans  Corneille, 
sans  nuages  cette  fois,  et  la  même  vertu  et  le  même  amour 
de  la  gloire  et  la  même  pompe  dans  l'expression.  Si  diffé- 
rents que  nous  paraissent  l'auteur  de  Fingal  et  l'auteur  d'Ho- 
race,il  faut  les  rapprocher  à  cet  égard.  Lisons  Lathmon  par 
exemple,  et  nous  retrouverons  Don  Diègue  et  ses  plaintes 
sur  sa  vieillesse,  Rodrigue  et  l'enthousiasme  de  sa  jeune 
ardeur.  Gaul  et  Rodrigue  ont  le  même  famœ  venientis  amo- 
rem  ;  Morni  essayant  de  s'armer  pour  accompagner  Gaul 
dans  les  combats,  c'est  Don  Diègue  qui  voudrait  marcher 
avec  Rodrigue  contre  les  Maures.  Même  élimination  du 
détail  concret,  expliqué  ici  par  les  lois  de  la  tragédie  clas- 
sique, là  par  le  manque  de  données  positives  et  le  vide  dans 
lequel  opérait  l'auteur;  même  abstraction, même  tendance  à 
l'hyperbole,  même  sublime  un  peu  tendu.  Que  d'ailleurs 
cet  éclat  d'héroïsme  soit  pur  diamant  dans  les  meilleurs 
passages  de  Corneille  ou  verroterie  dans  Macpherson, c'était 
tout  un  pour  le  goût  peu  exercé  de  Napoléon. 

Une  dernière  raison  toute  matérielle,  et  la  plus  solide  peut- 
être,  c'est  que  l'Empereur  «  n'avait  pas  l'oreille  poétique  ; 
il  ajoutait  souvent  à  un  vers  une  ou  deux  syllabes,  et  ne 
s'en  doutait  pas  '  ».  Comment  s'étonner  que  la  prose  vague- 
ment poétique  et  surtout  très  pompeuse  de  Le  Tourneur 
ait  séduit  de  préférence  son  oreille  ?  Cette  poésie  non  ver- 
sifiée, qu'il  lisait  si  mal,  nous  l'avons  vu,  devait  lui  conve- 
nir :  il  n'était  pas  gêné  par  un  rythme  dont  il  eût  été  inca- 
pable de  goûter  l'harmonie;  il  se  donnait  tout  entier  au 
plaisir  des  images  et  surtout  des  sentiments. 


Il 


Tout  le  monde  sait  que  la  prédilection  déclarée  de  l'Em- 
pereur pour  Ossian  eut  sur  la  poésie  française  un  effet  sur- 
prenant. D'un  commun  accord,  bien  des  rimeurs  qui  esti- 
maient que  le  poète  doit  vivre  de  son  état,  et  qui  savaient 

1.  Comtesse  de  Montholon,  Souvenirs  de  Sainte-Hélène   p.  150 


1^  Ossian  en   France 

le  maître  prompt  à  récompenser  qui  le  servait  à  son  gré, 
bien  des  guetteurs  de  bonne  aubaine  s'attaquèrent  au  Barde 
de  Morven.  La  lyre  de  Pindare  et  d'Horace  s'était  usée  à 
chanter  la  gloire  ou  les  vertus  des  princes  ;  la  harpe  d'Os- 
sian  vint  fort  à  propos  la  remplacer,  L'Olympe  s'effaça  de- 
vant les  palais  de  nuages,  et  Achille  devant  Oscar  ou  Fin- 
gai.  Jamais  mode  poétique  ne  s'imposa  avec  plus  de  force, 
et  ne  fut  plus  artificielle.  Bien  différente  du  sentiment  sin- 
cère de  la  poésie  ossianicpie,elle  ne  survécut  pas  au  régime  : 
née  avec  lui,  elle  disparut  avec  lui.  Nous  allons  voir  le  Barde, 
travesti  en  poète  officiel  de  l'Empire  français,  jouer  un  rôle 
nouveau  et  assez  inattendu. 

Dès  1800,  Creuzé  de  Lesser,  l'ennuyeux  auteur  de  la  Ta- 
ble Honde,  à.'Amadis  et  de  Roland,  lit  au  Premier  Consul, 
chez  le  consul  Lebrun,  ses  Vers  sur  la  Mythologie  dOs- 
sian  ',  où  celle-ci  n'est  qu'un  cadre  à  d'agréables  flatteries  : 

Adieu  les  fables  des  vieux  âges, 
Les  Dieux  des  Grecs  et  des  Troyens  : 
Vivent  les  héros  des  nuages  j 

Dans  leurs  palais  aériens  ! 

Comme  leurs  âmes  «  viennent  converser  avec  les  héros 
de  la  terre  »,  il  n'est  pas  étonnant  que  «  le  vainqueur  de 
Mêlas  »  croie  à  cette  mythologie  ;  et  le  poète  trouve  occa- 
sion de  retracer  la  course  triomphale  de  Bonaparte,  à  qui 
sont  apparues,  en  Egypte,  l'âme  d'Alexandre  ;  sur  le  Saint- 
Bernard,  celle  d'Annibal;  en  France  et  dans  la  paix,  celle 
de  Numa.  Le  ton  est  celui  d'une  profession  de  foi  un  peu 
badine  : 

J'aime  Ossian  et  ses  combats  ; 
J'aime  ses  âmes,  qui  n'ont  pas 
D'autre  demeure  que  les  nues... 

C'est  «  un  culte  »  dont  le  poète  se  déclare  l'apôtre.  Et 
la  pièce  finit  comme  un  madrigal  :  l'auteur  demande  à  ses 
auditeurs  où  logeront  les  héros 

1.  Creuzé  de  Lesser,  Vers  sur  la  Mylholoçjie  d'Ossian,  23  veudômiairc 
an  IX. 


Poésie  ossianique  de  circonstance  i5 

Quand,  épuré  par  ses  succès 
Après  tant  d'horribles  orages, 
Le  ciel  qui  luit  sur  les  Français, 
Grâce  à  lui,  sera  sans  nuages  ? 

«  La  chute  en  est  jolie  »,  et  le  visage  pâle  du  vainqueur 
de  Marengo  put  à  bon  droit  s'éclairer  d'un  sourire. 

Après  la  paix  d'Amiens,  la  reconnaissance  emprunte  vo- 
lontiers la  voix  du  Barde.  En  1803,  c'est  la  pièce  anonyme 
Ossian  à  Bonaparte  '.  Ossian,  qui  depuis  des  siècles  goûte 
le  repos  dans  les  nuages,  entend  «  les  cent  bardes  gaulois  » 
faire  monter  à  lui  «  leurs  chants  de  paix  et  d'allégresse  ». 
Il  apprend  que  l'ère  des  héros  n'est  pas  close  ;  il  salue  Bo- 
naparte, en  qui  «  revivent  ces  héros  révérés  »,  en  qui  revit 
surtout  son  cher  Oscar  ;  il  se  permet  de  lui  donner  des  con- 
seils : 

Détache,  il  en  est  temps,  détache  cette  épée  : 
Les  Bardes  chanteront  ton  repos  glorieux... 


Mes  hymnes  quelquefois  ont  charmé  tes  instants  ; 
De  l'illustre  Fingal  les  combats  éclatants 
Peut-être  ont  enflammé  ta  jeunesse  guerrière. 

Ce  poème  de  près  de  cent  vers  est  très  ossianique  dans  le 
détail  :  on  y  trouve  une  biche^  des  palais  nébuleux,  des 
palais  des  vents.  C'est  la  première  fois  peut-être  que  toute 
cette  fantasmagorie  encadre  la  silhouette  de  Bonaparte  :  ce 
ne  sera  pas  la  dernière.  La  même  année,  on  exécute  solen- 
nellement un  Chant  gallique  de  Baour-Lormian,  dont  Le- 
sueur  avait  fait  la  musique  :  deux  ossianistes  sans  rivaux, 
chacun  en  son  art.  Nous  retrouverons  ce  poème  en  étudiant 
Toeuvre  de  Baour-Lormian. 

On  s'attendrait  à  compter  plus  de  pièces  de  ce  genre  dans 
la  Couronne  Poétique'^. On  n'y  trouve  que  celles  que  nous 

l.Almanach  des  Muses,  1803,  p.  93  :  Ossian  à  Bonapurte;  et   Couronne 
poétique  de  i\apoléon-le-Grand,  p.  89. 

2.  Couronne  Poétique  de  Napoléon-le-Grand,  1807. 


i6  Ossian  en   France 

venons  de  citer,  et  deux  autres  qui  apportent  une  noie 
étrangère.  Monti,  assidu  flatteur  de  l'Empereur-Roi  entre 
sa  vocation  républicaine  et  sa  conversion  aux  princes  légi- 
tinies,  Monti  y  figure  par  un  fragment  de  son  Barde  de  la 
Forêt-Nuire  '.  Il  faut  mentionner  le  poème  ici,  puisqu'il 
entre  dans  un  recueil  français,  et  qu'un  court  sommaire  le 
fait  connaître  au  lecteur  non  italianisant.  Par  lui,  Ullin  et 
Malvina  rendent  hommage  à  l'Empereur;  par  lui,  on  entend 
im  Barde  répéter 

Ghe  tutto  nell'Eroe,  tutto  è  portento 
Di  fortezza,  di  senno  e  di  coraggio... 

et  l'on  est  ravi  d'apprendre  que  sa  haute  valeur  n'a  d'égale 
que  sa  grande  bonté,  comme  on  l'a  vu  près  d'Arcole,  D'autre 
part,  une  canzone  de  quinze  strophes  de  J.  Grobert  :  Napo- 
leone  al  Danuhio,  est  mise  en  hexamètres  latins  par  Cauchy 
et  en  octosyllabes  français  par  de  Wailly  : 

Degli  alti  eventi  cogli  Dei  ragiona 

Il  Barde  afTettuoso.  . 

...  Bardus 
Mente  domos  petit  aethereas,  fruiturque  deorum 
Colloquio... 

Loin  du  bruil  le  Barde  s'élance... 
Des  grands  intérêts  de  la  terre 
Il  s'entretient  avec  les  Dieux. 

Ainsi  les  seules  contributions  nouvelles  d'Ossian  à  la 
Couronne  Poétique  nous  venaient  par  l'Italie. 

Le  mariage  de  Napoléon  avec  Marie-Louise  éveille  un 
enthousiasme  qui  se  manifeste  aussi  sous  forme  ossianiquc. 
Talairat  donne  son  Chant  des  Bardes  %  dont  il  faut  noter 
surtout  le  décor  : 

On  découvre  dans  les  airs  l'Olympe  des  Scandinaves.  Les 
guerriers  célébrés  par  Ossian  se  promènent  sur  des  nuages,  et  se 

1.  Couronne  Poétique,  p.  232  :  Fragment  du  IV«  chant  du  Poème  de 
V.  Monti,  intitulé  :  Le  Barde  de  la.  Forêt-Noire. 

2.  Talairat,  Le  Chant  des  Bardes  au  mariage  de  Napoléon  et  de  Marie- 
Louise,  1810. 


Poésie  ossianique  de  circonstance  17 

livrent  des  combats.  Les  vierges  calédoniennes  paraissent  dans 
le  lointain,  et  forment  différents  groupes.  Fingal  est  le  plus 
élevé  de  tous;  mais  au-dessus  de  lui  est  une  place  vide  avec 
cette  inscription  :  Au  plus  grand  des  héros,  puisse-t-il  ne  Voc- 
cuper  que  fort  tard!  Cent  bardes  avec  leurs  harpes  sont  au 
pied  du  trône  et  chantent  en  s'accompagnant... 


Il  est  assez  étrange  d'entendre  dans  ce  décor,  où  le  chef 
des  bardes  évoque  Ossian,  d'autres  bardes  dire  de  Napoléon 
qu'il  a  «  moissonné  les  lauriers  »,  et  que 

Il  a  d'Hercule  effacé  les  travaux, 
D'Octave  la  grandeur,  de  Titus  la  clémence  ! 


Ces  bardes  connaissent  trop  bien  l'histoire  des  «  maîtres 
du  monde  ».  Puis,  comme  de  juste,  ils  entonnent  un  hymne 
à  la  nouvelle  souveraine.  On  trouve  dans  cette  pièce,  dit 
un  critique  souvent  assez  sévère,  «  le  ton,  les  couleurs  du 
genre  ossianique,  assez  bien  saisis'  ».  La  princesse  de  Salm 
entre  dans  la  lice  avec  une  autre  Cantate  en  strophes  et 
en  vers  libres  ^  L'hymen  y  est  célébré  tour  à  tour  par  deux 
vieillards,  Ossian  et  Corneille,  les  deux  poètes  aimés  de 
l'Empereur,  et  par  Sapho.  Retenons  cette  symétrie  déjà 
constatée  :  Ossian  et  Corneille  se  font  vis-à-vis  autour  du 
portrait  du  maître. 

L'année  suivante,  c'est  la  naissance  du  Roi  de  Rome.  Col- 
laborateurs fidèles  qu'on  est  sûr  de  retrouver  dans  les  gran- 
des occasions,  Arnault  et  Méhul  donnent, l'un  le  poème,rautre 
la  musique  d'un  Chant  d' Ossian^  qui  «  a  été  exécuté  parle 
Conservatoire  Impérial,  dans  la  salle  du  concert  de  l'Hôtel- 
de-Ville,  devant  Leurs  Majestés,  après  le  banquet  offert  par 
le  Corps  municipal  »  : 


1.  Almanach  des  Muses,  1811. 

2.  Princesse  de  Salm,  OEnvres,  II,  107-113  :  Cantate  sur  le  mariage  de 
l'Empereur  Napoléon  avec  l'Archiduchesse  Marie-Louise,  1810. 

3.  Le  Chxnt  d' Ossian,  cantate,  paroles  d'Arnault,  musique  de  Méhul 
(1811)  ;  se  retrouve  dans  Hommages  Poétiques,!,  14  ;  dans  L'Hymen  et  la 
Nussance,  p.  193  ;  dans  le  Mercure,  XL VIII,  49  (13  juillet  1811). 


i8  Ossian  en   France 

Prends  ta  harpe,  Ossian,  père  de  l'harmonie  ! 

Invente  de  nouveaux  accords  ! 
Jamais  bonheur  plus  grand  n'excita  nos  transports  ! 
Jamais  sujet  plus  beau  n'enflamma  ton  génie  ! 

Au  barde  qui  lui  annonce  que  «  la  couche  royale  est  fé- 
conde »,  Ossian  répond,  assez  peu  ossianiquement  : 

Ma  harpe  a  prévenu  ma  voix  : 
De  ses  flancs  que  Zéphyr  caresse 
S'exhale  déjà  l'allégresse 
Qui  va  redoubler  sous  mes  doigts. 

Cette  harpe, bonne  sujette, chantait  déjà  toute  seule.  Puis 
il  aperçoit  «  sur  les  nuages  entassés  »  au  haut  des  cieux 
«  les  héros  des  siècles  passés  ».  En  elTet,  le  «  Chœur  des 
ombres  héroïques  »  salue  l'enfant  qui  incarne  l'espoir  de  la 
France. 

Mais  deux  recueils  concentrent  presque  tout  Tossianisme 
officiel  de  Tépoque.  Le  premier  est  celui  de  Lucet  et  Eckard, 
les  Hommages  Poétiques  *.  Dans  leur  préface,  les  éditeurs 
disent  avoir  reçu  1263  pièces  en  dix  langues  différentes.  La 
plupart  de  ces  pièces,  sans  doute,  sont  de  goût  classique  :  Os- 
sian ne  peut  que  se  faire  sa  petite  place  dans  un  coin  de  l'em- 
pire poétique  que  régit  encore  la  tradition  gréco-romaine.  Il 
y  a  même  ici  un  regain  d'antiquité  :  une  ode  saphique  latine 
est  traduite  en  strophes  saphiques  grecques.  Parfois,  assez 
rarement,  c'est  l'inspiration  biblique.  Il  y  a  une  ode  bardique 
allemande  envoyée  par  Bielfeld,  le  chantre  de  Thuiskon,  et 
où  respire,  dit  l'auteur,  ein  germanischer  Biedersinn.  On 
ne  sait  à  qui  donner  la  parole  pour  saluer  Napoléon  :  on  fait 
se  réveiller  du  dernier  sommeil  Charlemagne,  Guillaume  le 
Conquérant,  un  invalide  deFontenoy.  Tous  les  siècles,  toutes 
les  nations  fraternisent  et  font  assaut  d'adulation.  Voici  enfin 
le  cortège  des  Bardes  qui  paraît  à  l'horizon  : 

Troubadours,  Bardes  Celtiques, 
Montez  ici  votre  luth  ! 

1.  Hommages  Poétiques  à  Leurs  Majestés  impériales  et  royales  sur  la 
naissance  du  Roi  de  ^îome,  1811. 


Poésie  ossianique  de   circonstance  19 

dit  M"*  Clarisse  Hourcastremé,de  Dieppe,  âgée  de  14  ans  ♦. 
L'aimable  enfant  n'est  que  de  fort  peu  la  plus  jeune  :  Doré 
de  Nion,  âgé  de  16  ans,  et  Léonard  Guibert,  qui  n'a  que 
15  ans  et  demi,  la  suivent  de  près.  Fleuriais,  qui  appelle  les 
bardes  «  saints  ministres  des  Dieux  »  ;  Ch.  Laserve,  qui 
apostrophe  ceux  des  Gaulois  : 

Premiers  chantres  français  !  Salut,  Bardes  antiques  ! 

Ménégant,  l'ingénieur  en  chef,  chez  qui  les  Bardes  voisinent 
avec  Alcide  et  l'Aonie  ;  d'autres  encore  exploitent  plus  ou 
moins  franchement  le  domaine  nouveau  qu'Ossian  a  ouvert 
à  la  poésie  française. Parmi  les  279  pièces  du  recueil, les  odes, 
les  cantates,  les  poèmes,  les  stances  se  prêtent  particulière- 
ment à  ce  rôle.  Professeurs,  régents,  maîtres  d'étude,  procu- 
reurs impériaux,  préfets,  conseillers  de  préfecture,  employés 
aux  Droits-Réunis,  receveurs  de  l'enregistrement,  avocats, 
séminaristes,  curés,  pasteurs,  anciens  mousquetaires,  tail- 
leurs, tapissiers,  imprimeurs  des  écuries,  employés  aux  pos- 
tes, dames  de  la  Halle,  dames  du  monde,  combien  d'entre 
tous  ces  auteurs,  dont  la  plupart  sont  novices,  frottent  leur 
enthousiasme  d'un  peu  d'ossianismo  1  Citons  seulement  le 
Chant  Héroïque  de  Parseval  ^,  très  biblique  d'inspiration, 
et  qui  finit  en  montrant  1'  «  auguste  enfant  > 

Qui  rêvant  d'Ossian  les  nébuleux  royaumes 
A  cru  de  ses  aïeux  voir  les  pâles  fantômes 

et  le  Dithyrambe  maçonnique  deDupaty  '.Ce  franc-maçon 
est  éclectique  :  il  évoque  David,  Pindare,  Virgile  et  Ossian  : 

Que  ta  harpe,  Ossian,  sur  tes  rocs  nébuleux, 
Pour  rendre  au  Roi  guerrier  de  belliqueux  hommages, 
Ranimant  de  Fingal  les  accents  fabuleux. 
Cherche,  au  sein  des  vapeurs,  d'héroïques  images! 


1.  Homma,ges  Poétiques,  II,  322. 

2.1b.,  I,  580. 

3.  Ib.,  II,  395  :  Dithyrambe  maçonnique  prononcé  dans  la  fête  donnée 
par  le  Grand  Orient  de  France,  le  24  juin  1811,  sous  la  présidence  du  Sér.-. 
Gr.-.  Maître,  le  très  illustre  Prince  Cambacérès,  archichancelier  de  l'Em- 
pire, Duc  de  Parme  ;  par  E.  Dupaty,  orateur  de  la  loge  de  Saint-Joseph. 


âo  Ossian  en   France 

Michaud  veut  faire  mieux  que  Lucet  et  Eckard,et  l'année 
suivante  il  réunit  dans  L'Hymen  et  la  Naissatice  '  les  signa- 
tures des  plus  notoires  hommes  de  lettres  du  temps:  Monti, 
Arnault,  Baour-Lormian,Greuzé  de  Lesser,Lemercier(même 
Lemercier!),  Parseval,  Campenon,  Brifaut,  Aignan,  G.  Dela- 
vigne,  Esménard,Millevoye,et  le  jeune  Soumet, et  quelques 
autres.  C'est  la  garde  qui  donne  pour  célébrer  Marie-Louise 
et  le  Roi  de  Rome  ;  mais,  hors  les  pièces  déjà  analysées, 
je  n'y  trouve  qu'un  seul  poème  vraiment  ossianique  qui  soit 
nouveau:  Hermann  et  Thusnelda,  de  Millevoye  ^  Le  cadre 
est  germanique;  mais  Hermann-Napoléon  et  Thusnelda-Ma- 
rie-Louise  sont  entourés  de  bardes  et  de  druides  ;  et  l'on  trace 
leur  devoir  aux  premiers  : 


Vos  chants  appelleront  au  bord  de  leurs  nuages 
Les  fantômes  de  nos  aïeux. 

«  Cette  croyance,  dit  l'auteur,  était  commune  aux  Ger- 
mains et  aux  Calédoniens.  »  C'est  fort  commode  pour  lui, 
car  cette  identité  supposée  lui  permet  d'employer  la  couleur 
ossianique  dans  un  sujet  germanique.  On  remarquera  les 
trois  éléments  qui  se  fondent  ici  sans  scrupule  :  les  druides 
gaulois,  les  bardes  calédoniens,  les  héros  germaniques.  Cette 
synthèse,  qui  n'est  que  du  sans-gêne,  date  de  loin  et  durera 
encore  assez  longtemps. 

Le  couronnement  de  l'ossianisme  impérial  est  l'introduc- 
tion d'Ossian  dans  la  liste  oflicielle  des  ouvrages  destinés 
aux  bibliothèques  des  lycées.  Cette  liste,  établie  en  1804  et 
signée  Fourcroy  ^,  comprend  526  ouvrages,  dont  22  de  lit- 
térature étrangère  ;  la  proportion  est  plus  considérable  qu'on 
ne  s'y  attendrait.  L'Espagne  manque.  Le  Portugal  est  repré- 
senté par  Camoëns;  l'Allemagne  par  Gessner,  Haller  et  Gel- 
lert  ;  l'Italie  par  Dante,  le  Tasse  et  l'Arioste.  L'Angleterre 
à  elle  seule  donne  14  ouvrages  de  10  auteurs,  parmi  lesquels 


1.  L'Hymen  et  la  Naissance,  ou  Poésies  en  l'honneur  de  Leurs  Majestés 
impériales  et  royales,  1812. 

2.  rh.,  p.  125. 

3. Catalogue  des  livres  qui  doivent  composer  la  bibliothèque  d'unlycée, 
1804. 


La  mode  ossianique  21 

Ossian,  traduction  de  Le  Tourneur.  On  y  voit  aussi  le  par- 
rain d'Ossian,  le  D'  Blair  ;  mais  on  y  chercherait  en  vain 
Shakespeare. 


III 


En  dehors  de  ces  manifestations  quelque  peu  factices  d'un 
ossianisme  quasi-oftîciel,  l'influence  personnelle  de  Bona- 
parte contribua  puissamment  à  encourager  la  mode  ossia- 
nique. Cette  influence  s'était  exercée  peu  après  sa  première 
campagne  d'Italie  ;  elle  se  développa  à  son  retour  d'Egypte, et 
donna  tous  ses  etfets  lorsque  le  vainqueur  fut  devenu  le 
maître.  De  cette  mode,  qui  eut  son  apogée  de  1800  à  1803, 
certains  témoignages  généraux  ne  nous  permettent  pas  de 
douter.  On  connaît  celui  de  Lamartine,  qui  rattache  direc- 
tement à  Bonaparte  la  vogue  ossianique  :  «  C'était  le  moment 
où  Ossian,  le  poète  de  ce  génie  des  ruines  et  des  batailles, 
régnait  sur  l'imagination  de  la  France  '.  »  Delécluze  est  plus 
précis  :  «  Bonaparte...  en  avait  répandu  le  goût  en  France. 
Ce  goût  devint  un  engouement  ;  et  les  chants  vagues  et 
monotones  du  barde  séduisirent  précisément  par  l'étrangeté 
des  mœurs  qui  y  sont  peintes,  par  les  formes  inusitées  du 
langage.  Bien  que  la  grécomanie  fût  alors  poussée  à  l'extrême, 
Ossian  balança  la  gloire  d  Homère  ^  »  —  «  On  n'a  pas  oublié, 
dit  Villemain,  cette  vogue,  pour  ainsi  dire  populaire,  qui 
s'attachait  encore  il  y  a  quelques  années  aux  réminiscences 
des  poèmes  d'Ossian  \  »  i^^t  le  successeur  de  Baour-Lormian 
à  l'Académie  évoque  avec  complaisance  l'époque  où  «  de 
jeunes  et  belles  ossianistes  écoutaient  dans  les  pins  les 
accords  d'une  harpe  mystérieuse  *.  »  Si  cette  mode  ne 
s'affirme  que  vers  1800,  une  phrase  d'un  périodique  impor- 
tant semble  indiquer  qu'en  1805  elle  était  déjà  un  peu  dé- 
fraîchie :  «  Le  goût  que  les  Français  ont  montré  il  y  a  quelque 


1.  Lamartine,  Confidences,  livre  VI,  vi,  début. 

2.  Delécluze,  Souvenirs  de  soixante  années,  p.  48. 

3.  Villemain,  Dix-huitième  siècle,  sixième  leçon. 

4.  Ponsai-d,  Discours  de  réception,  4  décembre  1856. 


12  Ossian  en   France 

temps  pour  tout  ce  qui  rappelle   le   nom  d'Ossian  passe 
actuellement  en  Allemagne  '.  » 

Quand  on  parle  de  mode  ossianique,  il  ne  peut  être  ques- 
tion que  de  mode  littéraire,  car  le  meuble,  le  vêtement,  n'ont 
pu  s'inspirer  d'Ossian  comme  de  l'antiquiti'  ou  du  moyen  âge, 
et  pour  cause.  Maurice  Quay,  ami  de  Delécluze,  «  qui  se 
promenait  dans  les  rues  de  Paris  vêtu  en  Agamemnon  », 
n'arborait  pas  le  costume  problématique  de  Fingal.  quoiqu'il 
eût  fini  «  par  préférer  le  chantre  de  Fingal  à  celui  d'Achille, 
et  par  avancer  que  la  lune  est  plus  poétique  que  le  soleil^  ». 
La  harpe  est  le  seul  attribut  ossianique  qui  s'impose.  Je  ne 
parle  pas  de  la  mascarade  à  laquelle  se  livrèrent,  paraît-il, 
sous  le  Directoire,  quelques  joyeux  compagnons  :  costumés 
en  Scandinaves,  c'est-à-dire  affublés  de  peaux  de  bêtes,  ils 
auraient  allumé  dans  le  Bois  de  Boulogne  «  le  Chêne  de  la 
fête  »,  et  dansé  autour  du  brasier  une  ronde  aux  hymnes 
des  Bardes  ^  Mais  les  témoignages  abondent  qui  nous 
montrent  Ossian  lu  et  relu  sous  le  Consulat  et  l'Empire. 
Dans  le  groupe  de  jeunes  artistes  que  font  revivre  certaines 
pages  des  Souvenirs  de  Delécluze,  il  est  mis  au  rang  d'Ho- 
mère. Au  cours  d'une  discussion  d'atelier,  Maurice  Quay 
proclame  devant  ses  camarades  irrévérencieux  et  étonnés  : 
«  L'Evangile,  c'est  plus  beau  qu'Homère,  qu'Ossian  *  !  » 
Un  ami  de  Maurice  Quay  et  de  Delécluze,  Lullin,  devait  sa 
mélancolie  à  la  lecture  de  Werther,  des  romans  du  genre 
de  Mrs  Radcliffe,  et  d'Ossian,  qui  contribuait  «  à  augmenter 
la  teinte  de  tristesse  vague  "^  »  qui  inquiétait  ses  amis.  Mais 
d'autres  supportaient  plus  agréablement  la  poésie  du  Barde. 
Lebrun-Pindare,  qui  ailleurs  le  raillait,  l'avait  pourtant  lu 
avec  plaisir  \  Pierre  Lebrun,  au  temps  où  il  était  receveur 
des  Droits-RéunisauHavre,en  ces  «  neuf  saisons  radieuses  » 
qu'il  passa  au  vieux  manoir  de  Tancarville,  parmi  ses  ruches 
et  ses  lévriers,  lisait  Ossian,  comme  Homère  et  Pétrarque, 
comme   Ronsard,  «  et  même  Clotilde   de  Surville  ».  Et  il 

t.  Magasin  Encyclopédique,  1805,  II,  151. 

2.  Delécluze,  p.  48. 

3.  Cette  anecdote  est  rapportée  par  Renard,  De  l'influence  de  l'antiquité 
classique....  à  qui  J.  Texte  l'a  empruntée. 

4.  Sainte-Heuve,  Nouveaux  Lutidis,  III,  93. 

5.  Delécluze,  p.  50. 

6.  Œuvres  de  Lebrun,  II,  400. 


La  mode  ossianique  a3 

ajoute  en  évoquant  cette  époque  bénie  :  «  Clotilde  s'en  est 
allée,  hélas  !  avec  Ossian,  avec  tant  d'autres  illusions  de  ma 
jeunesse  *.  »  De  même  l'Hermite  de  la  Chaussée  d'Antin 
place  un  livre  nouveau  et  qu'il  aime  «  sur  un  rayon  parti- 
culier de  sa  bibliothèque,  à  côté  des  poésies  d'Ossian,  de 
Clotilde,  etc...'  ».  Le  g^énéral  Miollis  est  un  ossianiste  fer- 
vent. Cesarotti  lui  écrit  (en  français)  : 

Vous  tournez  donc  vos  regards  avec  plaisir  sur  des  pays 
habités  et  chantés  par  notre  Barde  divin  ?  Que  j'aime  à  me  re- 
présenter ce  tableau  intéressant  !  Je  vois  mon  général  se  pro- 
mener solitaire  sur  le  rivage,  son  Ossian  à  la  main,  s'entretenant 
avec  lui  et  la  nature  dans  le  plus  doux  ravissement  ;  je  le  vois, 
s'abandonner  à  la  rêverie,  fixant  les  yeux  tour  à  tour  sur  les 
vagues  et  sur  les  Alpes,  et  tâchant  parfois  de  les  enfoncer  dans 
ces  brouillards  noirâtres,  et  brisés  par  des  tonnerres  qui  s'ap- 
prochent de  plus  en  plus.  Et  ne  vois-je  pas  Ossian  lui-même 
qui  voltige  dans  les  nues  autour  de  vous,  répondant  à  vos  lec- 
tures par  le  son  harmonieux  de  son  ^  harpe,  qu'il  accompagne 
de  ses  chants  touchants,  pleins  d'une  douce  tristesse,  et  entre- 
mêlés de  quelques  gémissements  dont  vous  comprenez  bien  le 
sens  *  ! 

Ceux  qui  ne  sont  pas  encore  généraux,  mais  qui  rêvent 
de  gloire,  se  promènent  à  douze  ans  avec  un  Ossian  dans 
leur  poche,  comme  le  jeune  Gustave  de  Valérie,  qui  vit 
«  avec  les  héros,  avec  la  nature  '  ».  C'est  Ossian  peut-être, 
autant  que  les  romans  effrayants  de  Lewis,  qu'a  en  vue 
celui  qui  écrit  : 

Des  spectres,  des  tombeaux,  de  lugubres  romans 
Sont  les  livres  d'Elise,  et  font  fuir  ses  amants  ^. 


1.  G.  Merlet,  Tableau  de  la  Littérature...,  I,  451. 

2.  Œuvres  d'Etienne  Jouy,  I,  45  :  L'Hermite  de  la  Chaussée  d'Antin, 
n»  11  (31  août  1811). 

3.  Sic. 

4.  Cento  Lettere  inédite  di  Melchiorre  Cesarotti,  1814,  p.  105  ;  cité  par 
Weitnauer,  Ossian  in  der  italienischen  Literatur,  p.  24. 

5.  [Madame  de  Kriidner]   Valérie,  1803,  II,  175. 

6.  Nouvel  Almanach  des  Muses,  1803,  p.  243  :  Epitre  sur  les  avantages 
de  la  poésie,  par  Gournand. 


24  Ossian  en  France 

Dans  la  nuit  un  poète  mélancolique  croit  entendre  «  la 
harpe  gallique  »  et  les  accords  de  «  l'Ecosse  antique^  ».  Si 
Ton  disserte  sur  les  sépultures,  on  évoque  les  temps  où 
régnait  le  culte  des  morts,  où  Ton  croyait  que  «  l'âme  des 
braves  Calédoniens,  s'élevant  aux  accents  des  Bardes,  plane 
sur  les  nuages  de  Morven  '  ».  D'ailleurs  nous  ignorerons  tou- 
jours combien  d'ossianistes  fervents  notre  pays  comptait 
alors.  Quelques-uns  nous  sont  révélés  par  les  catalogues 
de  leurs  bibliothèques.  Ainsi  un  M.  de  Larenaudière,  ou 
M.  Auguis,  plus  tard  conservateur  à  la  Mazarine,  dont  la 
collection  particulière  était  la  plus  riche  des  640  bibliothèques 
que  j'ai  étudiées  :  il  ne  possédait  pas  moins  de  neuf  éditions 
d'Ossian,  deux  anglaises,  deux  françaises,  deux  allemandes 
et  trois  italiennes. 

Le  roman  et  le  poème  narratif  utilisent  Ossian  et  tâchent 
de  se  rajeunir  en  lui  faisant  des  emprunts.  C'est  parfois 
une  simple  épigraphe  :  celle  des  Chefs  Ecossais  est  empruntée 
à  Ossian,  mais  le  roman  ne  contient  pas  d'allusion  au  passé 
ossianique  de  l'Ecosse  ^  C'est  ailleurs  une  intervention  épiso- 
dique  des  chants  du  Barde,  moins  précise  toutefois  que  dans 
Werther  :  «  Non  loin  d'Edimbourg  »  un  père  chante  avec 
sa  fille  «  quelques  fragments  des  poésies  mélancoliques 
d'Ossian  *  ».  Mais  il  faut  s'arrêter  davantage  à  la  Malvi/m 
de  M'""  Cottin.  Ce  roman  qui,  d'après  Alfred  de  Musset, 
«  faisait  couler  des  larmes  et  répandait  l'insomnie  dans  les 
pensionnats  ^  »,  jouit  en  effet  d'un  grand  succès  et  a  certai- 
nement contribué  à  répandre,  dans  une  classe  de  la  société 
qui  ignorait  Ossian,  le  prénom  de  l'héroïne.  Malvina  de 
Sorcy  est  Française  ;  elle  s'établit  en  Angleterre  avec  une 
amie  ;  puis  après  la  mort  de  celle-ci  elle  passe  en  Ecosse. 
L'automne  et  ses  vents  lugubres,  le  paysage  des  landes 
écossaises,  jouent  un  grand  rôle  dans  le  roman. 

1.  Mercure,  30  juin  1804  :  La.  Mélancolie,  poème,  par  Kicard  Saint-Hi- 
lairc  fils. 

2.  J.  Girard,  Des  Tombeaux,  IUOI,  p.  17. 

3.  Miss  Jane  Porter,  Les  Chefs  Ecossais,  roman  historique,  trad.fr  ,1814, 
rééditée  en  1820.  Le  roman  est  de  1809,  et  annonce  en  quelque  manière 
le  genre  de  Walter  Scott. 

4.  Journal  des  Arts,  des  Sciences  et  de  la  Littérature,  25  juillet  1811  : 
Edgard  et  Elfrida,  nouvelle  écossaise  par  Madame  B... 

5.  Alfred  de  Musset,  Œuvres,  IX,  95  :  Quinzième  Revue  fantastique 
(16  mai  1831). 


La  mode  ossianique  x5 

Cependant  Malvlna  voyait  avec  une  sorte  d'intérêt  cette  an- 
tique Calédonie,  patrie  des  Bardes,  qui  brille  encore  de  l'éclat  du 
nom  d'Ossian.  Nourrie  de  cette  lecture,  il  lui  semblait  voir  la 
forme  de  son  amie  à  travers  les  vapeurs  qui  l'entouraient.  Le 
vent  sifflait-il  dans  la  bruyère,  c'était  son  ombre  qui  s'avançait... 
Son  imagination  malade  était  remplie  des  mêmes  fantômes  dont 
ce  pays  était  peuplé  autrefois;  son  nom  même,  ce  nom  porté 
par  la  fille  d'Ossian,  lui  semblait  un  nouveau  droit  aux  pro- 
diges qu'elle  espérait  '. 

La  romancière  ne  connaît  guère  son  auteur  si  elle  croit 
que  Malvina,  fille  de  Toscar,  est  la  fille  d'Ossian  ;  et  ce 
détail  doit  mettre  en  défiance  contre  les  jugements  précipi- 
tés en  matière  d'inspiration  littéraire.  Voilà  un  écrivain  qui 
n'a  lu  Ossian  que  peu  ou  mal,  elle  nous  en  donne  une  preuve 
décisive,  et  qui  pourtant  a  révélé  à  beaucoup  de  lecteurs 
la  couleur  et  les  thèmes  ossianiques. 

Ces  mêmes  lecteurs  rencontraient  assez  souvent  le  nom 
du  Barde  et  ceux  de  ses  héros  dans  leurs  lectures  les  plus 
diverses.  Une  autre  Malvina  figure  dans  un  drame  qui  met 
en  scène  le  Prétendant  ^  Un  anonyme  veut  raconter  les 
impressions  d'une  jeune  fille  dans  la  région  parisienne  :  il 
l'appelle  Oïcoma,  en  fait  une  «  fille  d'Ossian  »,  ce  qui  lui 
permet  de  débuter  par  une  Invocation  à  la  Mélancolie  ^ 
Le  Mercure  publie  une  traduction  d'un  Voyage  en  Ecosse  : 
l'auteur,  qui  est  une  dame,  écrit  d'Oban,  en  juin  1810, 
qu'elle  veut  croire  à  l'existence  d'Ossian,  comme  à  celle  de 
Guillaume  Tell,  sans  quoi  «  les  montagnes  de  la  Suisse  et 
celles  de  l'Ecosse  perdront  »  pour  elle  «  la  moitié  de  leurs 
charmes*  ».  Marchangy,  dans  un  livre  dont  on  sait  le  suc- 
cès, met  au  rang  des  poèmes  nationaux  anciens  que  pos- 
sèdent toutes  les  nations  de  l'Europe  ces  «  chants  héroïques 
des  Calédoniens  »  que  «  Macpherson  et  J.  Smith  ont  rappor- 
tés des  monts  de  l'Ecosse  ^  ».  Ailleurs,  VEdda  et  Ossian 
sont  cités  comme  les  monuments  de  ces  «  traditions  popu- 

1.  M""  Coliïn,  Malvina,  1801,  I,  14. 

2.  Œuvres  d'Alexandre  Duval,  IV  :  Edouard  en  Ecosse,  1802. 

3.  Oïcoma,  ou  la  jeune  voyageuse,  1808. 

4.  Mercure  de  France,  12  janvier    1811  :   Fragment    de  Caledonia,   ou 
voyage  en  Ecosse,  par  M"'  de  Berleps,  trad.  de  l'allemand  par  A.  M.  Herdez. 

5.  Marchangy,  La  Gaule  Poétique,  I,  59. 


20  Ossian   en   France 

laires  trop  méprisées  '  ».  Le  Dictionnaire  de  la  Fable  de 
Noël  -,  qui  a  fait  autorité,  fonde  sur  la  «  mythologie  erse  » 
l'explication  de  certains  mots.  Il  estime  d'ailleurs,  ce  qui 
simplifie  sa  tâche,  que  «  la  mythologie  de  Fingal  est  à  peu 
près  la  même  que  celle  des  Scandinaves  ^  ».  Ossian  avait 
déjà  été  comparé  à  Homère,  à  Virgile,  à  Milton  :  le  voici 
rapproché  de  Ercilla.  L'auteur  de  VAraucanaei  «  Macphe- 
son  dans  les  poèmes  où  il  a  fondu  les  fragments  dOssian  > 
ont  tous  deux  tenté  de  suppléer  à  l'absence  du  merveilleux 
par  l'originalité  des  mœurs  ;  mais  le  «  barde  du  Chili  »  y 
a  mieux  réussi  que  «  celui  de  la  Calédonie  *  ».  Ossian  fera 
partie  de  la  bibliothèque  modèle,  «  peu  nombreuse,  mais 
choisie  »  de  Desessartz  ^  Il  est  cité  dans  un  voyage  en  Ir- 
lande, sous  la  forme  Oisin,  et  d'une  manière  qui,  pour  le 
Français  peu  au  courant  de  la  question,  ne  peut  que  con- 
firmer l'authenticité  ^  «  Le  célèbre  Fingal,  père  du  barde 
Ossian  »,  donne  son  nom,  dans  un  roman  sans  valeur,  à  un 
héros-troubadour  de  la  Provence  dont  la  sœur  s'appelle 
Inisthore''  (il  y  a  dans  Macpherson  une  île  d'Inis-tlnina  qui 
est  peu  à  peu  en  France  devenue  Inistore,  très  commode 
pour  rimer  à  encore  ou  aurore).  Fingal  donne  également 
son  nom  à  un  «  prince  d'Inverness  »  dans  la  classique  et 
ennuyeuse  Bataille  d'Hastings  de  Dorion,  où  l'on  trouve 
un  barde,  sa  harpe,  et  «  la  Clyde  et  ses  humides  champs, 
Que  du  (ils  de  Fingal  ont  illustrés  les  chants*  ».  Il  figure 
avec  ses  compagnons,  Oscar,  Fillan,  Morni,  dans  les  vers 
fades  de  la  princesse  de  Salm  \  Creuzé  de  Lesser  trouve 
moyen  de  placer  le  saint  Graal  dans  la  grotte  de  Fingal  ; 
étrange  contamination  de  deux  thèmes  poétiques  profon- 
dément distincts.  J'arrive,  dit  Yvain  à  Artus, 


1.  Mémoires  de  V Académie  Celtique,  I,  51. 

2.  Noël,  Dictionnnire  de  la  Fubie,  180S. 

3.  Ib  .,  p.  XI  (Préface  . 

4.  Malte-Brun:  Le  Spectateur,  II,  164  (1814i,  à  propos  de  l&Columbiad, 
dû  Joël  Barlow. 

5.  Desessartz,  Nouveau  Dictionnaire  bibliographique  portatif,  1809. 

6.  J.  Carr,  L'Etranger  en  Irlande,  trad.  fr.,  1805. 

7.  V.  Augier,  Fingal  et  Inisthore,  \%\\ . 

8  .Dorion, La  Bataille  d'IIaslings, lH06,chanl  V,p.83  ;  chant  VIII, p. 126. 
9.    Princesse  de  Salm,  Œut'res,  il,  108-109. 


La  mode  ossianique  27 

Du  roc  brumeux  de  la  lugubre  rive 
Où,  dès  longtemps,  la  grotte  de  Fingal 
Au  roi  pécheur  garde  le  saint  Graal.  ,  . 
C'est  là,  dit-on,  que  fidèle  à  sa  haine. 
Contre  la  for-ce  et  la  fureur  romaine, 
Se  retirait  le  célèbre  Fingal  '. 

La  curiosité  qui  s'attache  à  ces  lieux  célèbres  fera  ache- 
ter peut-être  les  Vues  pittoresques  de  l'Ile  de  Staff  a  et  de 
la  grotte  de  Fingal  aux  îles  Hébrides  par  Michel  Picque- 
not,  «  habile  graveur  »,  et  E.  Picquenot,  sa  fille,  qui  pa- 
raissent en  1804,  en  1805  et  de  nouveau  en  1816. En  1813, 
Sismondi  reçoit  «  avec  impatience  et  ennui  »  une  lettre 
«  sur  la  question  de  juger  si  Macpherson  était  l'auteur  ou 
le  traducteur  des  poésies  dites  d"Ossian  '  ».  De  même,  en 
parlant,  devant  l'Institut,  des  bardes  bretons,  Delarue  ne 
peut  manquer  de  faire  allusion  aux  poèmes  de  Macpherson 
«  dont  l'authenticité  pourrait  être  contestée  '  ».  Celui  qui 
veut  exprimer  sous  une  forme  concise  l'infinie  variété  du 
domaine  des  belles-lettres  n'aura  qu'à  choisir  les  deux 
termes  extrêmes  :  il  opposera  «  les  nuages  de  la  Calédo- 
nie  »  au  «  beau  soleil  de  la  Grèce  *  ». 

Le  Magasin  Encyclopédique  est  particulièrement  atten- 
tif à  tenir  ses  lecteurs  au  courant  de  tout  ce  qui  concerne 
la  publication  ou  la  critique  des  poésies  ossianiques.  11  an- 
nonce en  1801,  à  propos  de  la  mort  de  Blair,  que  M.  Ross 
prépare  l'impression  des  originaux  erses,  et  que  pour  don- 
ner un  texte  correct  de  Dar-thula,  de  Temora,  de  Fingal  et 
de  Carthon,  on  consulte  des  vieillards  qu'on  a  la  chance  de 
trouver  encore  en  vie  «  grâce  à  leur  frugalité  et  au  climat 
de  ces  contrées  ^  ».  Quand  YOssian  gaélique,  si  longtemps 
attendu,  est  enfin  publié,  il  s'empresse  d'en  faire  part  à  ses 
lecteurs  \  qui  ne  douteront  pas  que  le  texte  ainsi  établi  ne 


l.Greuzé  de  Lesser,  La  Tahle  /?on.de,  1814, chant  XV,  p.  303  ;  chant  XVII, 
p.  334. 

2.  Lettres  inédites  de  Sismondi,  p.  205. 

3.  G.  de  la  Rue,  Recherches  sur  les  ombrages  des   Bardes  de  la  Bre- 
tagne, 1815. 

4.  Castel,  Discours  sur  la  gloire  littéraire,  1809,  p.  7. 

5.  Magasin  Encyclopédique,  1801,  I,  265. 

6.  Ih.,  1807,  III,  390. 


28  Ossian  en   France 

soit  le  véritable,  quant  ils  sauront  que  M.  Batsany,  savant 
hongrois,  refond  d'après  ce  texte  sa  traduction  publiée  il 
y  a  vingt  ans  '.  On  sait  par  le  même  périodique  que  le 
<  traité  sur  l'authenticité  »  (le  Rapport  de  1805)  a  été  pré- 
senté imprimé  à  la  Highiand  Society  '  ;  et  que  les  asser- 
tions de  Malcolm  Laing  vont  être  réfutées  par  M.  Patrice 
Graham  '  (je  restitue  ces  noms,  déformés  par  le  transcrip- 
teur  ou  le  typographe  français).  En  annonçant  l'échantillon 
ou  essai  d'une  nouvelle  traduction,  d'après  le  texte  gaélique, 
que  vient  de  donner  Ahhvardt,  il  croit  bien  faire  de  ren- 
seigner ses  lecteurs  avec  quelque  soin,  car  «  les  événements 
politiques  ayant  rompu  les  communications  littéraires  avec 
l'Angleterre,  il  n'est  pas  probable  que  des  détails  aussi  cu- 
rieux soient  aussi  répandus  qu'il  le  méritent  *  ». 


IV 


On  sait  où  se  trouvent  les  traces  les  plus  sûres  de  la  mode 
ossianique  :  dans  les  prénoms.  La  Révolution,  en  permettant 
à  chacun  d'appeler  ses  enfants  comme  il  voulait,  avait  élargi 
à  l'infini  le  cercle  autrefois  si  restreint  des  noms  de  bap- 
tême. A  côté  de  l'actualité  politique,  le  nouveau  calendrier, 
qui  s'enrichit  à  perte  de  vue  des  fantaisies  individuelles, 
fait  une  large  place  à  l'actualité  littéraire.  La  mode  dicte  les 
noms  dont  on  orne  ou  dont  on  affuble  les  nouveau-nés  :  noms 
exquis  aux  premiers  jours  d'engouement,  et  bien  peu  après 
démodés  et  souvent  ridicules.  Villemain  rappelait  en  18:28 
que  dans  sa  jeunesse  «les  distributions  de  prix  retentissaient 
sans  cesse  des  noms  d'Oscar,  de  Malvina,  de  Temora^  ».  Ces 
lauréats  étaient  sans  doute  en  majorité  plus  jeunes  que  Vil- 
lemaii),  né  en  1790  ;  car  les  hommes  de  sa  génération  ne 
s'appelaient  guère  ainsi.  Taine  observe  que,  après  avoir  connu 
un  succès  européen,  Ossian  «  finit  vers  1830  par  fournir  des 


1.  Magasin  Encyclopédique,  1813,  V,  183. 

2.  //).,  1805,  V,'394. 

3.  //).,  1808,  II,  156. 

4.  Ib.,  1808,  IV,  228. 

5.  Villemain,  Dix-huitième  siècle,  sixième  leçon. 


Prénoms  ossianiques  ap 

noms  de  baptême  aux  grisettes  et  aux  coiffeurs  '  ».  Autre- 
ment dit,  les  prénoms  ossianiques  étaient  fashionables  vers 
1800  ;  ils  devinrent  vulgaires  une  génération  après.  C'est  assez 
dans  l'ordre.  Chacun  de  nous,  au  reste,  au  cours  de  ses  lec- 
tures ou  en  faisant  appel  à  ses  souvenirs  d'enfance,  fera  émer- 
ger de  l'oubli  quelque  Oscar  ou  quelque  Malvina.  Le  plus 
célèbre  Oscar  fut  le  fils  de  Bernadotte,  né  en  1799.  On  a  dit 
que  le  nom  de  l'enfant  avait  facilité  au  père  l'accès  au  trône 
de  Suède  ;  cependant  la  biographie  la  plus  complète  ne  men- 
tionne aucun  enthousiasme  de  cette  sorte'.  On  connaît,  par 
George  Sand,  son  neveu  Oscar  Cazamajou  ;  la  science  appré- 
cie les  travaux  d'Ossian  Bonnet,  et  Paris  doit  un  passage  à 
Ossian  Verdeau.  Il  y  a  surtout  des  Oscar  dans  bien  des  fa- 
milles. Quant  à  Témora,  qui  est  un  nom  de  ville,  je  crois 
qu'on  en  trouverait  peu  d'exemples.  Les  plus  âgés  de  ceux 
qu'on  baptisait  ainsi  en  Ossian  tenaient  leurs  noms  de  la 
lecture  directe  et  d'une  admiration  personnelle  des  poèmes 
du  Barde.  Puis  sont  venus  les  imitateurs,  domestiques,  four- 
nisseurs, clients,  qui  ont  trouvé  ces  noms  très  bien  portés 
et  les  ont  fait  changer  d'étage  ;  il  faut  y  joindre  tous  les 
enfants  qui  ont  reçu  sans  plus  ample  informé  les  noms  de 
leurs  parrains,  et  ne  pas  oublier  les  influences  littéraires  du 
second  degré  :  beaucoup  de  petites  Malvina  ont  dû  leur  nom 
au  roman  de  M'"°  Cottin  ;  d'autres,  peut-être,  à  la  Malvina 
de  Scribe  (1829).  Les  Malvina  et  les  Oscar  ne  sont  pas  rares 
dans  les  romans  de  la  Restauration  et  de  la  période  suivante  : 
il  faut  y  joindre  le  Tremnor  de  George  Sand  dans  Lé  lia 
(1884)  et  le  Ryno  de  Barbey  d'Aurevilly  dans  Une  vieille 
Maîtresse  (1851).  Mais  n'a-t-on  pas  été  s'imaginer  que  La- 
martine avait  pris  à  Ossian  le  nom  d'Elvire,  ou  plutôt  trans- 
formé ainsi  le  nom  d'Eviral/in,  fille  de  Branno  et  femme  sou- 
vent regrettée  du  vieux  Barde  ^  ?  Or  Elvire,  nom  espagnol, 
se  trouve  dans  le  Cid  ;  Lamartine  a  pu  également  le  ren- 
contrer dans  Lebrun  *  et  dans  une  chanson  de  Beaumar- 
chais ^ 

1.  Taine,  Histoire  de  la  Littérature  anglaise,  IV,  226. 

2.  Histoire  de  Charles  XIV,  1838,  II,  224. 

3.  Léon  Séché,  L' Elvire  de  Lamartine,  p.  161. 

4.  OEuvres  de  Lebrun,  III.  406. 

5.  Almanach  Littéraire,  1780,  p.  57. 


3o  Ossian  en   France 

Au  cours  de  recherches  d'un  ordre  plus  général  sur  l'in- 
fluence de  la  littérature  sur  les  prénoms,  j'ai  pu  rencontrer 
quelques  exemples  de  noms  ossianiques.  Une  enquête  faite 
aux  archives  de  Tétat-civil  de  Fontainebleau  ne  m'a  fourni, 
pour  la  période  17(5:2-1819,  soit  pendant  cinquante-huit  ans, 
sur  environ  28.000  prénoms,  aucun  nom  ossianique.  Par 
contre,  la  période  1820-1848,  soit  vingt-neuf  ans,  m'a  fourni, 
sur  un  total  de  14.000  prénoms  environ,  les  résultats  sui- 
vants : 

4  Oscar  (1823,  1825,  1830,  183G). 

2  Malvina  (1826,  1845). 

Ce  n'est  guère,  et  ces  deux  noms  sont  perdus  parmi  les 
Paméla,  les  Athalie,  les  Zaïre,  les  Atalide,  les  Télémaque, 
les  AmT/iite,  et  autres  curiosités  que  j'ai  relevées  dans  cette 
ville.  Remarquons  surtout  la  date  tardive  où  apparaissent 
ces  noms  ossianiques  :  il  y  a  là  probablement  une  influence 
du  second  degré.  L'un  des  Oscar  est  le  fils  d'un  peintre,  et 
il  a  pour  parrain  Abel  de  Pujol  ;  mais  l'une  des  Malvina 
est  la  fille  d'un  tailleur  d'habits.  En  somme,  les  seuls  noms 
ossianiques  bien  usités  sont  Ossian,  Oscar,  Malvina.  Pen- 
dant que  j'écris  ces  lignes,  je  rencontre  dans  une  nouvelle 
publiée  par  un  journal  quotidien  une  Ossianne  qui  est  une 
survivance  quelque  peu  inattendue  en  1914. 


On  peut  avoir  lu  Ossian  sans  le  citer.  La  plus  sûre 
marque  en  est  dans  certaines  habitudes  de  style.  Il  y  a  des 
expressions  particulières  qui  viennent  de  lui  sans  aucun 
doute  possible,  et  qui  d'ailleurs,  trop  étranges,  trop  locales, 
ne  sont  pas  restées  dans  la  langue  poétique.  La  plus  com- 
mune est  celle  qu'on  trouve  dans  Ghênedollé  ',dans  Pierre 
Lebrun  -  :  fils  de  l'harmonie,  enfants  de  l'harmonie,  pour 
désigner  des  poètes.  Lorsque  l'ombre  de  Brennus  exhorte 
Bonaparte  à  quitter  l'Egypte  pour  rentrer  en  France,  elle 


1.  Œuvres  de  Chénedollé,  p.  99:  Le  Génie  de  l' Homme, chanl  111. 

2.  Œuvres  de  Pierre  Lebrun,  IV,  62:  La  Campagne  de  1807,  ode. 


Influences  ossianiques  sur  la  poésie  3i 

se  conforme  à  son  caractère  celtique  en  parlant  de  barde, 
de  harpes  et  de  météore  ^  A  défaut  de  semblables  expres- 
sions, l'ossianiste  se  reconnaît  aux  ombres  des  morts  aimés 
qu'il  place  dans  les  nuages  errants.  Le  sujet  des  Scandi- 
naves^ poème  de  Ghérade-Montbron,  n'est  pas  ossianique  : 
l'auteur  se  contente  de  prendre  à  Ossian  son  épouse  Eviral- 
lina  pour  la  placer  dans  son  poème  ;  mais  il  lui  emprunte 
aussi  cette  nouvelle  forme  de  merveilleux  :  «  Quelles  voix 
aériennes  se  mêlent  au  mugissement  des  vents  "  ?  >  Le 
Mercure  lui  reproche  d'avoir  «  voulu  quelquefois  ossiani- 
ser  »,  car  «  ces  demi-hardiesses  ne  contentent  personne,  pas 
même  les  adorateurs  d'Ossian  ^  ».  Castel  ossianise  dans  la 
forêt  de  Fontainebleau,  où  il  s'inspire  de  ruines  qui  sont 
peut-être  celles  de  Franchard  : 

0  nuit  mélancolique  !  Ineffables  moments, 

Où  seul  et  recueilli  parmi  ces  monuments, 

Aux  rayons  de  la  lune  errants  sur  leurs  décombres 

Je  crus  de  mes  amis  reconnaître  les  ombres  ! 

Je  leur  tendais  les  bras,  et  je  sentais  mes  yeux 

S'emplir  en  les  voyant  de  pleurs  délicieux  *. 

Par  contre,  on  chercherait  en  vain  des  traces  de  vraie 
inspiration  ossianique  dans  deux  des  poètes  les  plus  no- 
toires de  Tépoque.  Ghênedollé,  rêveur  et  volontiers  mélan- 
colique, n'ossianise  que  par  quelques  expressions,  et  se 
contente  de  s'intéresser  une  fois  aux  Scaldes  \  Subit-il 
l'influence  anti-ossianique  de  Fontanes  à  présent  converti? 
Je  ne  crois  pas  non  plus  qu'il  y  ait  lieu  de  parler  de  l'os- 
sianisme  de  Millevoye.  Sans  doute,  on  peut  penser  à  Ossian 
en  lisant  l'invocation  à.' Alfred: 


\.  Coupigny,    Dernières  Romances,   p.   37  :  VOmbre   de   Brennus,   ode 
(1800). 

2.  Chérade-Montbron,  Les  Scandinaves,  1801,  p.  3,  27,  338,  etc.. 

3.  Mercure, i  août  1801. 

4.  Castel,  La  Forêt  de  Fontainebleau,  1805,  p.  17. 

5.  Œuvres  de  ChênedoUé,  p.  304:  Etudes  Poétiques,  ode  XXVIII. 


3a  Ossian   en   France 

Muse  du  Nord,  qui  seule  et  recueillie 
Au  bruit  lointain  de  l'orageuse  mer, 
Vas  répéter  dans  les  longs  soirs  d'hiver 
De  l'Ecossais  la  ballade  vieillie...  ' 


Mais  le  poète  peut  avoir  en  vue,  bien  plus  que  les  poèmes 
d'Ossian,  les  ballades  publiées  par  Walter  Scott,  qu'il  cite 
en  note.  Le  poème  est  bien  moins  ossianique  qu'anglais  et 
Scandinave.  Le  seul  nom  de  Morven  est  Trcmmor  {sic),  qui 
voisine  avec  Odin  et  Recner  (Régner  Lodbrog).  L'auteur 
parle  indifféremment  de  bardes  et  de  scaldes,  lesquels  s'ac- 
compagnent du  luth.,  non  de  la  harpe.  Sans  doute,  Mille- 
voye  connaît  Ossian,  il  cite  de  longs  passages  du  Lémor 
de  'Victorin  Fabre  ;  mais  il  ne  s'engage  nettement  dans 
aucun  des  chemins  de  l'ossianisme.  La  Rançon  d'Egill  est 
un  poème  Scandinave,  où  à  côté  d'Enwia  et  d'Eginard  se 
trouvent  des  noms  ossianiques  ou  pseudo-ossianiques,  Ar- 
niin,  Ehnor'  ;  rien  d'Ossian  dans  la  couleur  ni  le  paysage. 
Je  ne  sais  comment  on  a  pu  dire  que  c'est  «  un  poème 
ossianique  ^  ».  Un  historien  récent  du  poète  a  cru  aussi  que 
Millevoye  devait  à  Ossian  «  l'inspiration  des  vers  qui  ter- 
minent Mathos  et  Zulma  *  ».  Le  nom  de  Mathos,  peut-être, 
mais  non  l'idée,  qui  n'a  rien  de  spécifiquement  ossianique. 
Le  même  savant  dit  de  l'œuvre  du  poète  que  «  si... les  clairs 
de  lune  y  sont  en  nombre,  on  sent  qu'Ossian  a  passé  par 
là,  et  Chateaubriand  après  lui  ^  ».  Millevoye,  en  somme, 
ossianise  beaucoup  moins  que  Parny,  dont  le  même  critique 
croit  (à  tort,  nous  l'avons  vu)  qu'il  «  n'a  point  subi  du  tout 
les  influences  septentrionales"  ».  Millevoye  ne  doit  presque 
rien  à  Ossian. 

D'ailleurs,  la  mode  ossianique  peut  se  manifester  où  l'on 
ne  s'attendrait  pas  à  la  rencontrer,  comme  au  contraire  cer- 
tains contemporains,  hantés  par  Ossian,  le  voient  où  il  n'est 


1.  Œuvres  de  Millevoye,  III,  111:  Alfred,  poème  en  4  chants. 

2.  Ib.,  III,   215  :  La  Rançon  d'Egill,  poème.  —  Elmor  est  le  nom  dont 
Baour-Lormian  avait  rebaptisé  Garthon. 

3.  L.  Bertrand,  La.  fin  du  classicisme...,  p.  347. 

4.  P.  Ladoué,  Millevoye,  p.  246. 

5.  Ib.,  p.  268. 

6.  Ib.,  p.  246. 


Les  Bardes,   les   Gaulois  et  l'Académie  celtique  33 

pas  réellement.  Ainsi  on  rencontre  une  Elvi/ia  antique  qui 
ressemble  à  Malvina  de  nom,  d'accent,  de  style,  et  qui  doit 
certainement  quelque  chose  à  sa  sœur  calédonienne  '.  Par 
contre,  un  «  morceau  de  poésie  gallique  »  qui,  dit  le  Mer- 
cure, «  est  un  monument  curieux  de  la  mythologie  des 
peuples  gothiques  -  »,  n'a  rien  du  tout  de  ga/lique^h  moins 
que  ce  mot  ne  veuille  dire  Scandinave. 

Même  lorsqu'il  n'y  a  pas  d'allusions  directes  à  Ossian  ni 
à  ses  héros,  le  succès  de  ses  poésies  a  familiarisé  les  écri- 
vains avec  la  notion  de  bardes  et  de  poésie  bardique.  Le 
Barde  de  Monti  a  été  connu  en  France,  notamment  par 
l'imitation  de  Deschamps  \  Ce  barde  Ullin,  héritier  de 
Velléda  et  descendant  de  ceux  qui  accompagnaient  Gharle- 
magne,  représente  assez  bien  le  type  traditionnel.  Sa  fille 
Malvina  est  devenue  en  français  Mathilda.  Malte-Brun  cite 
à  côté  des  troubadours  et  des  scaldes  la  harpe  de  Sion  et 
«  le  télyn  du  Barde  *  ».  Les  scaldes  sont  rapprochés  des 
bardes,  dont  ils  ont  été  contemporains,  et  des  poésies  erses 
(car  ce  mot  se  rencontre  encore  jusqu'à  la  fin  de  l'Empire)  ^ 
Le  même  Malte-Brun,  ou  un  collaborateur  anonyme,  re- 
marque, à  propos  des  Romances  du  Cid  de  Creuzé  de  Les- 
ser,  que  pas  plus  dans  le  Midi  que  dans  le  Nord  ces  vieux 
poètes  «  n'arrivèrent  à  cette  époque  littéraire  où  la  romance 
se  transforme  en  épopée  ».  Bardes,  scaldes,  troubadours, 
ils  ont  «  dédaigné  les  prestiges  d'une  composition  artifi- 
cielle *  ».  Le  lecteur  réfléchi  pouvait  conclure  de  là  que  le 
vrai  Ossian  était  dans  quelques  ballades  que  Macpherson 
avait  étirées  en  imaginaires  épopées.  On  ne  peut  guère  dé- 
sormais écrire  un  Précis  historique  de  la  poésie  sans  dire 
un  mot  des  bardes  et  des  scaldes  '.  Même  on  trouve  barde 
employé  comme   adjectif  par    Baour-Lormian    lui-même  ^ 

1.  Alrnanach  des  Grâces,  180i, p. 129:Elviiia,  prétresse  de  Vesta,h  Pha- 
nor,  par  Philidor  R... 

2.  Mercure,  2  mars  1805  :  La  Descente  d'Odin  dans  le  séjour  d'Hélah 
par  R.  Menestrier   de  l'Yonne). 

3.  Le  Barde  de  la  Forél-Noire,  poème  imité  de  Monti,  1807. 

4.  Journal  de  l'Empire,  26  janvier  1813  (premier  article  du  Spectateur 
de  l'Europe  savante  et  littéraire). 

5.  Gatteau-Calleville  {Mercure  Etranger,  1813,  I,  226). 

6.  Mercure  Etranger,  1814,  II,  221. 

7.  Pierre  Chas,  Poésies,  1809,  p.  5. 

8.  Baour-Lormian,  L'Atlantide,  p.  8. 

TOME  II  3 


34  Ossian  en   France 

pour  désigner  les  chants  qu'écoutent  volontiers  les  preux. 

Bardes  et  scaldes,  Celtes  et  Scandinaves,  nous  trouvons 
la  même  confusion  des  races  et  des  religions  que  nous  re- 
marquions sous  Louis  XV.  Pour  Barjaud,  un  Saxon  est  en 
même  temps  un  Scandinave  '  ;  pour  Dorion  *  et  pour  Cam- 
bry  ^  les  Francs  sont  des  Gaulois.  On  parle  d'Ossian  à  pro- 
pos de  Scandinavie,  mais  on  le  néglige  lorsqu'on  traite  des 
Celtes  *.  D'ailleurs  la  celtomanie  du  xviii'  siècle  persiste. 
L'amiral  Thévenard  explique  par  le  celtique  les  termes  de 
marine  ^  ;  le  baron  de  Théis  explique  par  le  celtique  les 
noms  des  plantes  \  Ces  derniers  détails  paraissent  éloigner 
d'Ossian.  Il  semble  pourtant  que  tout  emprunt  au  fonds  gau- 
lois, toute  évocation  du  passé  celtique  de  notre  race  ait  pu 
être  profitable  à  Ossian,  ou  du  moins  entretenir  une  curio- 
sité dont  il  a  pu  bénéficier.  Uy  a  plus.  Par  instinct  national, 
par  impatience  du  joug  gréco-latin  trop  longtemps  porté, par 
réaction  politique  autant  que  littéraire  contre  les  influences 
anglaises  et  allemandes,  un  mouvement  celtisant  se  dessine 
sousl'Empire,  quis'incarne  dans  l'éphémère  et  quelque  peu 
artificielle  Académie  Celtique  fondée  en  1807  par  Napoléon. 
Celui  que  Cesarotti  appelait  V Empereur  des  Celtes  voulait 
donner  des  racines  autochtones,  gauloises,  à  un  patriotisme 
surtout  dirigé  contre  l'Angleterre. L'Académie  Celtique  était 
destinée  à  développer,  à  fonder  en  raison,  à  étayer  d'argu- 
ments historiques  et  de  monuments  découverts  ou  expliqués, 
ce  qu'on  pourrait  appeler  le  nationalisme  gaulois.  Ce  mou- 
vement celtisant  coïncide  avec  l'apogée  d'Ossian  ;  c'est  que 
l'un  n'a  pas  été  sans  influence  sur  l'autre. 

La  mode  ossianique  se  rencontre  ici  avec  une  autre  mode 
qui  atteint  également  son  apogée  sousl'Empire  Le  genre 
troubadour  n'intéresse  pas,  comme  le  genre  ossianique,  les 
plus  hauts  et  les  plus  nobles  esprits  ;  il  n'offre  pas  le  même 
caractère  héroïque  et  sublime;  il  ne  s'appuie  pas  comme  lui 
sur  une  révélation  que  la  plupart  considèrent  encore  comme 


1.  [Barjaud]  Poésies  nouvelles,  1805. 

2.  Dorion,  Bataille  d'IIastings,  1806,  p.  58,  note. 

3.  Gambry,  Monumenls  Celtiques,  1805  :  Préface,  p.  I,  XVll. 

4.  Marchaugy,  Li  Gaule  Poétique,  I,  27.  Gambry,  ih. 

5.  Thévenard,  Mémoires  relatifs  à  la  Marine,  ISOO. 

6.  De  Théis,  Glossaire  de  Botanique,  1810. 


Le  genre  troubadour  et  les   Poésies  de  Clotilde  35 

authentique.  Par  contre,  il  l'emporte  sur  lui  en  diffusion  et 
en  succès.  Parfois  il  lui  prête  l'épaule,  et  parfois  il  s'enri- 
chit à  ses  dépens.  Ces  anastomoses  délicates  de  deux  cou- 
rants qui  vont  à  peu  près  dans  le  même  sens  ne  sont  pas  à 
négliger.  Je  renvoie,  comme  je  l'ai  déjà  fait,  pour  le  genre 
troubadour  lui-même,  à  l'excellente  étude  de  M.  Baldens- 
perger  S  Je  voudrais  seulement  insister  sur  ses  rapports 
avec  Fossianisme  français.  Nous  l'avons  vu  débuter  à  peu 
près  en  même  temps  que  lui,  vers  1765.  Tressan  le  déve- 
loppe et  lui  donne  la  forme  poétique  ;  sous  cette  forme,  il 
perce  vers  1798,  déborde  après  1800,  présente  un  maxi- 
mum vers  1812,  mais  coule  encore  très  abondamment  après 
1815  :  le  retour  des  Bourbons  donne  un  regain  d'actualité 
et  une  signification  politique  à  sa  vieille  France  et  à  ses 
chevaliers.  Puis  il  est  capté  par  le  romantisme.  Dupaty,  Ga- 
rât, Labiée,  Le  Prévost  d'iray,  cultivent  ce  genre  vers  1804: 
leurs  romances  sont  plus  souvent  troubadouresques  qu'os- 
sianiques,  et  cela  pendant  dix  à  douze  ans  ;  celles  de  Cou- 
pigny  sont  des  types  du  genre  ^  Merlet 'faitdu  ^^/zre  trou- 
badour un  des  trois  genres  principaux  de  la  poésie  sous 
l'Empire  (les  deux  autres  étant  l'antique  et  le  didactique- 
descriptif).  Si  l'on  examine  les  titres  des  manuscrits  de 
pièces  de  théâtre  conservés  aux  Archives  Nationales,  aux 
dossiers  de  la  Censure,  on  constate  que  le  moyenâgeux  et 
le  troubadour  ne  commencent  guère  à  paraître  sur  la  scène 
que  vers  1816 :1e  théâtre  est  toujours  en  retard  sur  la  poé- 
sie et  le  roman.  A  ce  moment-là,  des  romances  comme  celles 
de  Saint-Félix  *  deviennent  incroyablement  chargées  de 
couleurs,  et,  comme  certaines  Ballades  de  Victor  Hugo, 
quelque  peu  ironiques  et  «  gauloises  ».Un  recueil  bien  as- 
sorti en  ce  genre  est  le  Rossini  Français,  vers  1816-1820. 
La  plupart  des  romances  troubadour  adoptent,  soit  la  Ivre 
classique,  soit  la  harpe  d'Ossian  :  le  luth,  cher  aux  Roman- 
tiques, ne  fait  son  apparition  qu'un  peu  plus  tard. 

Le  poème  de  Parny,  Les  Rose-Croix  %  appartient  à  ce 

1.  F.  Baldensperger,  Etudes  d'histoire   littéraire,  l"  série  :  Le  genre 
troubadour. 

2.  Coupigny,  Romances  et  Poésies  divirses,  1813. 

3.  G.  Merlet,    Tableau. ..,  l,  liô. 

4.  Nouvel  Alnia'iach  des  Muses, 1H13,  p.  163. 

5.  OEuvres  de  Parny,  1808. 


36  Ossian  en   France 

qu'on  pourrait  appeler  le  genre  pré-troubadour  :  le  sujet  est 
saxon,  et  les  noms,  Scandinaves  ou  celtiques,  rappellent  un 
peu  ceux  d'Ossian.  A  la  même  variété  littéraire  appartien- 
nent le  Mathos  et  Zulma  de  Millevoye,  et, plus  tard,  YElgise 
de  Delphine  Gay,  Mais  le  poème  de  Parny,  ouvrage  man- 
qué, que  tout  le  monde  trouve  ennuyeux,  malgré  la  réputa- 
tion de  l'auteur,  et  que  personne  ne  peut  se  résoudre  à 
achever  ',  ne  touche  que  de  fort  loin  l'ossianisme. 

Il  en  est  un  peu  autrement  des  deux  principaux  essais 
de  pastiche  moyenâgeux  qui  se  soient  produits  à  cette  épo- 
que, essais  exactement  contemporains,  et  qui  ont  fait  quel- 
que  bruit  en  leur  temps  :  les  Poésies  de  Clotilde  et  les 
Poésies  Occitaniques  de  Fabre  d'Olivet.  Il  y  a  une  res- 
semblance assez  étroite  entre  certaines  histoires  que  conte 
Clotilde  de  Surville  et  les  touchantes  aventures  de  Y  Ossian 
de  Smith.  Lygdamon  n'ayant  permission  d'épouser  «  que 
fille  qui  sçauroit  le  javelot  darder»,  Ismène  s'arme  en  guer- 
rier, et  naturellement  est  blessée  par  son  amant.  Elle  lui 
fait  ses  derniers  adieux  dans  un  incroyable  jargon  que  sem- 
ble avoir  dicté  l'écolier  limousin  ; 

Collig-e,  Lygdamon,  mes  postrèmes  soupirs  I 

Après  quoi  quelque  «  mire  »  la  panse  et  la  guérit  ^ . 

Au  moment  où  il  prétend  révéler  au  public  les  Poésies 
des  Troubadours  '%  Fabre  d'Olivet  se  rend  fort  bien  compte 
que  sa  révélation  rappelle  celle  de  Macpherson,  et  peut-être 
la  rappelle  de  trop  près. L'épigraphe  :  i<'o/'//«  factapatrum, 
est  celle  même  de  la  première  édition  de  Fingal.  Le  mys- 
térieux personnage  de  Montpellier  qui  signe  Rescondut 
{^=.  caché)  et  qui  envoie  à  Fabre  un  manuscrit  de  poésies 
des  troubadours,  espère  que  ces  poésies,  traduites  en  fran- 
çais, «  pourront  devenir  pour  les  troubadours  du  Midi  ce 
que  les  poésies  d'Ossian  ont  été  pour  les  bardes  du  Nord». 
Toutefois  Fabre  lui-même  n'ose  pas  pousser  jusqu'au  bout 

1.  Lettres  inédiles  de  l'abbé  Morellet,  p.  96  (24  août  1807). 

2.  Poésies  de  Clotilde,lM3,  p.  144-147. 

3.  Les  Troubadours,  poésies  occitaniques  du  XIII  siècle,  traduites  et 
publiées  par  Fabre  d'Olivet,  1803.  Sur  ce  personnage  et  sa  carrière,  la  plus 
récente  étude  est  celle  de  M.  Augustin  Thierry,  Les  grandes  Mijstift- 
c9,lions  Littéraires,  1911. 


Fabre  d'OIivet  et  ses  Poésies  Occitaniques  "ij 

le  parallèle.  Ossian  est  «né  au  milieu  d'un  peuple  de  héros»  ; 
il  chante  encore  les  «  mœurs  primitives  »  ;  tandis  que  les 
troubadours  n'ont  connu  que  les  «ténèbres  de  la  barbarie». 
Les  auteurs  préférés  du  Macpherson  de  la  Provence  pa- 
raissent avoir  été  Gessner  et  Milton  '.  Il  se  peut  au  reste 
que,  comme  on  l'a  supposé,  il  ait  imité  Ossian  dans  une 
pièce  intitulée  Podestad  de  Diii  '. 

L'article  que  les  Débats  consacraient  à  sa  tentative  est 
intéressant  à  retenir.  Après  avoir  caractérisé  cette  préten- 
due découverte  de  poésies  de  langue  d'oc  ensevelies  jus- 
qu'ici dans  l'oubli,  et  dit  que  l'auteur  du  recueil  compte 
ouvrir  une  nouvelle  voie  à  la  poésie  française,  le  critique 
ajoute  : 

Je  ne  me  flatte  point  comme  lui  :  jamais  nous  ne  réussirons 
à  élever  la  poésie  occitanique  jusqu'au  rang  sublime  où  la  poé- 
sie erse  se  soutient  encore:  en  ce  genre,  il  ne  faut  compter  que 
sur  un  succès  par  siècle...  On  n'est  plus  en  fonds  pour  admirer 
de  nouvelles  découvertes  en  poésie  :  Ossian  a  tout  pris  ;  avant 
de  songer  à  de  nouveaux  essais,  il  faudrait  le  laisser  oublier  '. 

Est-ce  dit  cum  grano  salis  ?  on  le  croirait.  L'observa- 
tion en  tout  cas  est  très  juste.  Le  provençalisme  faux  ou 
vrai  n'a  eu  aucun  succès.  Le  faux  genre  troubadour  et  des- 
sus de  pendule,  celui  des  ménestrels,  des  «  gentes  damoi- 
selles  »,  des  paladins  et  des  nécromants,  des  bacheliers  et 
des  ermites,  a  au  contraire  joui  d'une  vogue  incontestable. 
Il  empruntait,  peut-être  inconsciemment,  certaines  situa- 
tions et  certains  thèmes  de  Tossianisme  ;  c'est  l'élément 
commun  aux  deux  genres  qui  leur  a  le  mieux  réussi  et  qui 
les  a  fait  vivre  longtemps  côte  à  côte. 

1.  Les  Troubadours,  l,  p.  VII,  XI,  II. 

2.  Aug.  Thierry,  p.  142. 

3.  Journal  des  Débats,  li.'avril  1804. 


CHAPITRE    II 
L'Ossian   de    Baour-Lormian 

(1801) 


I.  Baour-Lormian.   Sa   vie  et  sa  carrière    poétique.  Son  caractère.   Son 

attitude  dans  la  bataille  romantique.  Ses  dernières  années. 

II.  Sa  période  ossianique.  Ses  essais.  Son  jugement  sur  ses  prédécesseurs. 

Traces  d'ossianisme  dans  ses  poésies  postérieures.  Son  C/ian<srai/:gue 
et  sa  Fête  d'Oscar. 
III. Les  Poésies  Galliques.  Editions.  Discours  préliminaire.  —  Le  Tourneur 
base  unique  du  travail  de  Baour.  Liste  des  vingt-trois  poèmes  avec  in- 
dication de  leur  origine.  Ce  que  Baour  donne  d'Ossian.  Les  quatre 
poèmes  nouveaux  des  éditions  postérieures.  Deux  morceaux  impor- 
tants complètement  refondus.  —  Gomment  Baour  abrège  Le  Tourneur, 
Raisons  de  ces  suppressions.  Ingénieuse  ordonnance  du  volume. 

IV.  Valeur  de  la  traduction  :  exemples.  Le  style.  La  versification. 

V.  Jugements   contemporains    La  traduction.  On    félicite   Baour   d'avoir 

abrégé  Ossian.  Le  style  et  la  versiflcation.  Appréciations  générales  et 
succès.  Influence  sur  les  contemporains  et  sur  les  Romantiques. 


0.ssian  se  trouve  à  la  mode  justement  à  l'époque  où  d'in- 
trépides versificateurs  abordent  indifféremment  tous  les 
genres,  où  se  multiplient  les  traductions  en  vers,  où  toutes  les 
pensées,  tous  les  tableaux. indigènes  ou  étrangers,  revêtent 
bon  gré  mal  gré  la  livrée  de  l'alexandrin  classique.  Plusieurs 
de  ces  versificateurs  s'attaquent  donc  à  Ossian,  avec  l'inten- 
tion de  le  traduire  tout  entier,  ou  à  peu  près.  Un  seul  y 
réussit,  le  plus  habile  et  le  plus  heureux  de  tous.  L'Ossian 
de  Baour-Lormian  dérive  de  la  mode  ossianique,  et  en  même 
temps  la  développe  et  l'enrichit.  Il  incarne  par  son  caractère 
et  son  succès  l'apogée  de  l'ossianisme  français,  comme  celui 
de  Le  Tourneur  était  le  point  de  départ  de  sa  diffusion. 


Baour-Lormian  39 

On  trouvera  quelques  détails  biographiques  sur  Baour- 
Lormian  dans  l'article  d'Hippolyte  Rigault  '  et  dans  le  dis- 
cours de  réception  de  Ponsard  %  qui  lui  succéda  à  l'Acadé- 
mie française.  Rigault  a  de  l'esprit,  mais  il  n'est  pas  toujours 
bien  informé;  Ponsard  est  retenu  par  les  convenances  acadé- 
miques. Tous  deux  d'ailleurs  devaient  du  respect  à  une  tombe 
à  peine  fermée;  et  celui  qu'ils  avaient  peut-être  aperçu, 
celui  que  quelques-uns  de  leurs  contemporains  avaient 
connu,  c'était  l'académicien  oublié,  le  poète  aveugle  qui 
avait  prolongé  jusqu'à  quatre-vingt-trois  ans,  dans  sa  retraite 
des  BatignoUes,  une  vieillesse  studieuse,  pauvre  et  respec- 
table. Mais  il  faut  compléter  leurs  indications  par  les  témoi- 
gnages de  détail  qui  jaillissent  de  toutes  parts  quand  on  par- 
court en  tous  sens  la  littérature  du  Consulat  et  de  l'Empire; 
par  des  notices  ou  des  notes  que  consacrent  à  l'auteur  des 
Poésies  Galliqiies  l'amitié  et  parfois  la  malignité  ou  l'envie. 
On  voit  alors  sortir  de  l'ombre  et  se  préciser  peu  à  peu  la 
figure  la  plus  achevée  de  spéculateur  littéraire  ;  une  figure 
qui  aurait  dû  tenter  le  pinceau  délicat  et  sûr  de  Sainte-Beuve. 
Cet  homme  ingénieux  et  pratique  a  fait  de  sa  carrière  une 
suite  d'opérations  de  Bourse  :  les  yeux  constamment  fixés 
sur  le  goût  changeant  du  public,  il  a  cherché  chaque  fois  à 
lui  donner  ce  qu'il  goûtait  au  moment  précis  où  il  le  goû- 
tait le  plus;  bien  mieux,  où  il  allait  le  goûter  davantage. 
C'est  l'instant  qu'il  choisissait  pour  lancer  une  émission. 
Mais,  quoiqu'il  fût  madré,  il  se  trompait  tout  comme  un 
autre  :  sa  Jérusalem  arriva  trop  tard  ;  il  s'engagea  à  fond  à 
la  baisse  contre  le  romantisme  qui  montait  ;  et  ses  essais 
tardifs  de  romantisme  bâtard  se  noyèrent  dans  l'oubli.  Un 
seul  succès  répondit,  et  au  delà,  à  ses  calculs  les  plus  auda- 
cieux :  tout  concourut  à  lancer  son  Ossian,  et  son  propre 
talent,  et  le  goût  du  public,  et  la  faveur  du  maître. 

Pierre-Marie-François-Louis  Baour  était  né  le  17  sep- 
tembre 177:^  à  Toulouse,  fils  unique  d'un  imprimeur  de  la 
rue  Saint-Rome.  Dès  ses  premiers  pas  dans  la  carrière  lit- 
téraire, il  jugea  expédient  de  compléter  son  nom  par  celui 
de  Lormian,  tiré    d'une    fontaine   Lormiac  ou  Lormian,  à 

1.  Journal  des  Débats,  25  janvier  1855.  —  OEuvres  de  Rigault,  I,  186. 

2.  Discours  de  réception  (4  décembre  1856). 


40  Ossian  en   France 

Gastelginest,  où  son  père  avait  un  petit  bien  '.Cela  remonte 
à  1795  environ  :  il  serait  donc  hasardeux  de  prétendre,  avec 
Labouisse,  qu'il  choisit  ce  nom  de  Lormian  «  pour  rimer 
avec  Ossian  -  ».I1  donna  en  1795  la  première  édition  de  sa 
Jérusalem  Délivrée,  assidu  labeur  de  sa  jeunesse,  qu'il  re- 
prit, remania  à  plusieurs  reprises,  et  republia  en  1819  ^ 
Malheureusement  pour  lui,  il  y  avait  de  la  concurrence: 
sans  parler  des  travaux  antérieurs  qui  abondaient  sur  les 
rayons  des  bibliothèques,  Ghénier  pouvait  dire  qu'au  même 
moment 

Clément,  La  Harpe  et  Lormian-Baour 
Yoni  traduisant  le  chantre  d'Herminic. 

Et  puis,  «  le  chantre  d'Herminie  »  était  très  connu,  très 
lu,  même  en  italien  :  quantité  de  lecteurs  pouvaient  remar- 
quer les  libertés  étranges  que  Baour  prenait  avec  son  texte. 
On  raillait  «l'Homère  Toulousain  »  et  sa  «  Jérusalem  tra- 
vestie ».  On  lui  reprochait,  dit-il  lui-même,  d'avoir 

...  deux  fois,  sacrilège  et  bai'bare. 
Egorgé  de  ses  mains  le  cygne  de  Ferrare. 

On  connaît  l'épigramme  qui  courut  contre  lui  : 

Ci-dessous  gît  Baour,  le  Tasse  de  Toulouse, 
Qui  mourut  in-quarto,  qui  remourut  in-douze, 
Et  qui,  ressuscité  par  un  effort  nouveau, 
Pour  la  troisième  fois  mourut  in-octavo. 

Sa  Jérusalem  fut  sans  doute  l'occasion  de  sa  mémorable 
guerre  d'épigrammes  avec  Lebrun-Pindare.  Le  vieux  Lebrun 
était  dur,  le  jeune  Baour  était  méchant.  En  1800,  c'est  un 
feu  roulant  *.  Baour  lui-même  a  publié  *  dix-huit  épigrammes 

1.  Vaïsse-Gibiel,  Baour-Lormian  {Recueil  de  la  Société  des  Sciences, 
Belles-Lettres  et  Arts  de  Tarn-et-Garonne,  186^-1869,  p.  261). 

2.  L.  de  Rochefort  [Labouisse],  Souvenirs  et  Mélanges,  I,  449. 

3.  Cette  dernière  date  a  fait  croire  à  Sainte-Beuve,  généralement  plus 
exact,  que  Baour  avait  traduit  Ossian  avant  de  «  s'attaquer  à  la  Jérusa- 
lem Délivrée  »  (Nouveaux  Lundis,  V,  331). 

4.  Décade,  XXIV,  47,  403,  404,  etc..  (1800). 

5.  Baour-Lormian,  Recueil  de  Poésies  diverses,  1803. 


Sa  carrière  poétique  41 

de  Lebrun,  de  Fabien  Pillet  ou  anonymes,  toutes  dirigées 
contre  lui,  et  huit  réponses  qu'il  y  avait  faites.  UAcantho- 
logie  de  FayoUe  contient  vingt-deux  épigrammes  contre  lui, 
antérieures  ou  postérieures  à  son  Ossian. 

Il  n'avait  pas  attendu  ce  moment  pour  lancer  ses  Satires  ; 
c'est  le  genre  peut-être  dans  lequel  il  a  le  mieux  réussi.  En 
négligeant  sa  querelle  de  Toulousain  avec  le  Toulousain 
Despaze,ila  pour  ennemis  les  gens  de  la  Décade  ei  quelques 
autres,  Ghénier  \  Arnault,  Cabanis,  Garât,  Ginguené,  An- 
drieux,  Lucet,  Saint-Ange,  Mercier  (de  Gompiègne),  Bon- 
neville,  qu'il  appelle  «  dYoung  vandale  traducteur  ».  Il 
poursuit  au  delà  de  la  tombe,  en  Turgot,  le  traducteur  des 
Géorgiques  ;  mais  rappelons-nous  que  Turgot  fut  le  premier 
parrain  d'Ossian.  Ses  amis  sont  Ducis,  Fontanes,et  les  au- 
teurs des  Veillées  des  Muses,  Lava,  Vigée,  Legouvé  ;  il 
honore  Saint-Lambert,  il  respecte  même  Lebrun,  à  qui  il 
vient  de  faire  une  guerre  loyale.  Ainsi  ceux  qu'il  poursuit 
de  ses  railleries,  ce  sont  les  philosophes,  les  idéologues,  les 
rationalistes,  dirions-nous  ;  ceux  sur  qui  s'étend  sa  bienveil- 
lance, ce  sont  des  poètes  tendres  et  volontiers  mélancoliques. 
Legouvé  d'ailleurs  lui  rendait  ses  éloges  \  Mais  son  goût  reste 
classique  ;  et  lui,  le  futur  traducteur  d'Ossian,il  n'a  pas  assez 
de  railleries  pour  le  drame  noir  et  le  genre  terrible  et  mys- 
térieux, à  la  Radclilfe  \  Il  est  mélancolique;  il  rime  une 
Nuit  et  d'autres  morceaux  du  même  genre*.  Mais  il  est 
satirique  aussi, et  Vigée  dit  qu'il  «marche  à  grands  pas  sur 
les  traces  de  Gilbert  S>. Si  la  haute  inspiration  lui  manque, 
il  dépasse  en  savoir-faire  l'auteur  du  Dix-huitième  siècle. 
Mon  premier  mot  (1797),  Mon  second  mot  (1798),  VEpître 
à  l'auteur  anonyme  des  six  satires  {\^0\)^s,oni  en  ce  genre 
ce  qui  rappelle  le  mieux  la  verve  de  Boileau.  Despaze,  son 
antagoniste,  a  plus  raison  qu'il  ne  croit  lui-même  quand 
il  reconnaît   que  «  Lormian  seul,  de  nos  jours,  écrivit   la 


1.  Ghénier  avait  d'abord  écrit  Morellet  dans  les  vers  de  La  Calomnie  où 
il  est  question  d'un  sol;  il  a  remplacé  l'abbé  par  Lormian  {OEuvres  de 
M.-J.  Ghénier,  III). 

2.  Veillées  des  Muses,  I,  n"  1,  p.  95-100  (1798). 
3    Baour  Lormian,  Mon  second  mot,  an  VI. 

4.  Journal  des  Muses,  1798. 

5.  Veillées  des  Muses,  1,91(1798). 


42  Ossian  en   France 

satire  avec  succès*».  Je  l'aime  moins  lorsqu'il  hausse  le  ton 
et  s/écrie  en  parlant  des  poètes  vengeurs  : 

Et  leur  Muse  tonnait  en  l'absence  des  Dieux  ! 

que  lorsqu'il  accumule  sermone  pedcstri  de  plaisantes  at- 
taques contre  les  plagiaires  et  les  épigones  du  siècle  philo- 
sophique. Mais  si  Baour  satirique  a  du  talent  et  surtout  du 
savoir-faire,  il  lui  manque  le  grand  sentiment  d'indignation 
qui  anime  le  généreux  Gilbert  ;  il  lui  manque  surtout  les 
idées  générales,  qu'elles  soient  morales  ou  littéraires,  qui 
font  vivre  l'œuvre  de  Boileau.  On  lit  sans  ennui  et  même 
avec  plaisir  ces  pages  mordantes  et  pleines  de  verve  ;  on 
est  incapable  d'en  dégager  une  seule  idée  au  nom  de  laquelle 
le  satirique  mène  l'attaque  ou  la  défense. 

Entre  deux  épigrammes,  et  au  moment  même  où  il  écri- 
vait ses  meilleures  satires,  Baour  cherchait  quel  auteur  étran- 
ger serait  capable,  mieux  que  le  Tasse,  de  le  mener  en  droi- 
ture à  la  gloire  et  à  la  fortune.  Car  de  faire  œuvre  originale, 
il  n'y  fallait  pas  songer  ;  et  il  avait  trop  de  bon  sens  pour 
concevoir  là- dessus  la  moindre  illusion.  Son  incapacité  à 
penser  comme  à  sentir  par  lui-même,  mal  dissimulée  par 
sa  faconde  méridionale,  était  passée  en  proverbe  ;  on  lui 
appliquait  ces  vers  d'une  de  ses  satires  : 

Personne  ne  dément  le  bruit  si  répandu 
Que  pour  lui  la  pensée  est  un  fruit  défendu. 

Delille,  Ducis,  Parny,  Chénier,  Legouvé,  entre  ces  astres 
glorieux  quel  éclat  aurait  eu  son  nom  ?  Mais  ce  poète  sans 
invention  était  un  habile  versificateur,  qui  se  sentait  capable 
de  nuancer  sa  poésie  au  reflet  de  l'âme  d'autrui.  Après  le 
Tasse,  qui  ne  lui  avait  pas  donné  toute  la  renommée  qu'il 
en  attendait,  «  il  jeta  les  yeux  sur  la  carte  littéraire  pour 
découvrir  une  région  qui  ne  fût  ni  trop  inconnue  ni  trop 
explorée,  car  il  savait  à  merveille  que  si  les  vieilles  choses 
rebutent,  les  nouvelles  effarouchent...  *  »  et  choisit  Ossian. 
Toujours  habile,  il  tâta  l'opinion  en  publiant  çà  et  là  des 

1.  J.  Despaze,  Les  Quatre  Satires,  an  VIll,  p.  vu. 
2-  Œuvres  de  Higault,  I,  194. 


Sa  carrière  poétique  4^ 

fragments  de  sa  traduction  ;  et  quand  il  sentit  que  décidé- 
ment Ossian  prenait,  quand  l'ossianiste  vainqueur  fut  devenu 
le  maître  de  la  France,  il  lança  son  volume. 

Il  ne  s'agit  nullement  ici,  comme  on  l'a  cru  à  la  légère, 
d'une  véritable  commande  faite  par  le  Premier  Consul. 
Baour  allait  au  devant  de  son  désir,  voilà  tout.  Une  phrase 
de  Lamartine  :  «  Baour-Lormian  le  traduisait  en  vers  pour 
les  camps  de  l'Empereur  »,  a  induit  en  erreur  Bailey  Saun- 
ders  et  à  sa  suite  Arvède  Barine,  d'ordinaire  plus  atten- 
tive. Mais  Bonaparte  sut  montrer  par  des  preuves  certaines 
que  l'idée  et  l'œuvre  lui  agréaient.  Il  décora  le  traducteur 
d'Ossian  ;  il  fît  de  lui  l'un  de  ses  poètes  officiels  les  plus 
appréciés  et  les  mieux  rémunérés.  Baour  emprunte  «  la 
harpe  de  David  *  »  pour  célébrer  le  Rétablisse?nent  du 
Culte  %  puis  embouche  la  trompette  lyrique  en  diverses 
grandes  occasions  ^  La  récompense  ne  tarda  pas.  En  1807 
Napoléon  écrit  de  Varsovie  à  M.  de  Ghampagny  sa  satisfac- 
tion pour  les  vers  de  Baour-Lormian  qu'on  a  chantés  à 
l'Opéra,  et  ordonne  de  donner  à  l'auteur  une  gratification*. 
Le  30  septembre  de  la  même  année,  un  décret  lui  accorde 
une  pension  de  G. 000  francs.  En  1811,  c'est  une  nouvelle 
gratification  de  3.000  francs,  pour  avoir  célébré  sur  le 
mode  ossianique  la  naissance  du  roi  de  Rome.  Il  paraît  que 
d'autre  part  il  avait  reçu  de  l'empereur  de  Russie  une  boîte 
en  or  pour  son  Ossian. 

Son  activité  littéraire  se  multiplie  sans  jamais  trouver  de- 
rechef le  grand  succès.  Le  «  grand  barde  Baour  »  comme 
disait  Lebrun  \  avait  eu  un  Antiochiis  refusé  au  Théâtre- 
Français  vers  1803  *  ;  son  Omasis,  qui  eut  du  succès,  était 
joué  en  1806,  son  Mahomet  //tombait  en  1811, et  tombait 
à  plat,  à  en  juger  par  les  consolations  de  ses  amis  ^  ;  il  tra- 
duisait VAîninte  du  Tasse  (1813).  Il  avait  publié  en  1811 

1.  Almanach  des  Muses,  1803,  p.  258. 

2.  Le  Rétablissement  du  Culte,  poème,  1802. 

3.  Les  Fêtes  de  l'Hymen,  suivies  du  Chant  Nuptial,  1810.  Chant  d'Hy- 
men, s.  d.  Ode  sur  la  naissance  du  roi  de  Rome,  1811.  La  Bataille  d'Iéna, 
s.d. 

4.  Correspondance  de  Napoléon,  XIV,  252  :  Lettre  du  16  janvier  1807. 

5.  Nouvel  Almanach  des  Muses,  1802,  p.  66. 

6.  Grancher,  Poésies,  1803,  p.  99. 

7.  Nouvel  Almanach  des  Muses,  1812,  p.  123. 


44  Ossian  en   France 

ses  Veillées  poétiques  et  morales^  qui  imitent  Young  et 
Hervey,  qui,  paraît-il,  doivent  beaucoup  à  la  plume  de  La- 
mothe-Langon,  et  qui,  réimprimées  plusieurs  fois,  gros- 
sissent le  volume  de  son  Ossian  a  partir  de  1827.  Pour  la 
seconde  fois,a-t-on  dit,  son  «  ambition  de  plaire  eu  traitant 
des  sujets  nouveaux»  le  mettait  «  sur  le  chemin  du  Roman- 
tisme '  »  ;  mais  on  ne  peut  guère  appeler  Young  un  <  sujet 
nouveau  ».  L'Académie  française  l'accueillait  en  1815. 

Le  changement  de  régime  trouva  Baour  tout  prêt  à 
changer  de  cocarde  et  d'habit.  11  rime  aussitôt  une  Epître 
au  Roi  \  et  dit  de  Napoléon,  qu'il  avait  encensé  : 

Un  guerrier,  quelque  temps  l'honneur  de  ce  rivage... 
Maudit,  mais  triomphant  au  gré  de  sa  fureur... 
Oh  I  qu'il  a  peu  connu  la  véritable  gloire  '! 

Fu  vera  gloria  ?  Manzoni  avait  le  droit  de  parler  ainsi 
devant  la  tombe  du  conquérant,  lui  dont  la  muse  était  res- 
tée vierge  di  servo  encomio  e  di  codardo  oitraggio  ;  mais 
il  faut  avoir  lu  Baour  et  son  Chant  d'Hgnien,et  son  Chant 
Nuptial,  et  ses  odes  officielles,  pour  apprécier  l'énormité 
de  son  cynisme.  C'est  lui  qui  disait  de  son  ancien  dieu  : 
«  Pour  vous  peindre  la  tyrannie  de  cet  homme,  il  me  suffira 
d'un  seul  mot  :  Il  m'a  flétri  d'une  pension  de  six  mille 
francs  '  !  »  Tous  les  témoignages  s'accordent  à  le  représen- 
ter comme  doué  d'un  aplomb  dans  la  hâblerie  qui  conQnait 
à  la  naïveté.  Il  disait  de  la  seconde  édition  de  sa  Jérusa- 
lem :  «  J'ai  ôté  tous  les  vers  qui  n'étaient  que  bons,  je 
n'ai  laissé  que  les  excellents \  »I1  disait  au  même  moment: 
«  Maintenant  que  j'ai  fini  ma  traduction  [du  Tasse]  et  que 
je  n'ai  plus  rien  à  faire,  je  vais  apprendre  l'italien  \  »  Il 
disait  quelques  années  plus  tôt  à  Edmond  Géraud  «  qu'il 
fallait  faire  un  Dix-huit  Brumaire  dans  la  littérature  ;  qu'il 
ne  fallait  qu'un  homme,  et  qu'il  serait  cet  homme-là  '  ».  Il 

1.  Œuvres  de  Rigault,  I,  200. 

2.  Epllre  au  Roi,  et  Ode  aur  le  mariage  du  duc  de  Berry,  1816. 

3.  Le  Retour  à  la  Relifjion,  poème,  s.  d.,  p.  36. 

4.  Edmond  Géraud,  Fnujments  de  Journal  intime,  p.  223(1819). 

5.  OEuvres  de  Rigault,  1,  186. 

6.  M"'  Ancelot,  Un  Salon  de  Paris  (1824-1864),  p.  36. 

7.  Edmond  Géraud,  p.  27  (avril  1806). 


Sa  carrière  poétique  45 

était  hyperbolique  et  fatigant  :  «  Eblouissant,  fabuleux, 
magique,  énorme,  colossal,  épouvantable,  écrasant,  pyra- 
midal, fantasmagorique,  enivrant,  telles  sont  dans  la  con- 
versation les  épithètes  favorites  de  Baour-Lormian  ;  ...  il 
les  prononce  avec  un  accent  méridional  et  d'une  voix 
criarde  '.  »  Peut-être  tous  ceux  qu'il  avait  agacés  forçaient- 
ils  un  peu  ses  mots  en  les  reproduisant  ;  peut-être  des 
succès  autres  que  littéraires  lui  attiraient-ils  l'envie  :  «  Sa 
traduction  d'Ossian  plaisait  à  Napoléon,  et  l'auteur  plai- 
sait aux  femmes  2.  »  Il  était  un  des  ornements  des  salons 
littéraires.  Il  figure  dans  le  tableau  de  M"'°  Ancelot,  peint 
en  1824,  qui  représente  Parseval-Grandmaison  lisant  son 
épopée  de  Philippe-Augiiste  devant  des  invités  de  choix, 
parmi  lesquels  Soumet,  Guiraud,  Vigny,  Victor  Hugo  et 
plusieurs  autres  '  :  Baour  montre  dans  ce  tableau  un  visage 
lin,  et  aussi  attentif  que  le  comportait  une  lecture  aussi 
captivante. 

Après  son  accès  d'ossianisme,  Baour  était  redevenu  pur 
classique,  disciple  des  <  vierges  d'Aonie  »,  et  capable  de 
périphrases  à  rendre  jaloux  Delille  : 

Brillez,  astres,  enfants  du  salpêtre  qui  tonne  *  ! 

Vers  18:20,  on  trouve  qu'il  «  ne  fait  que  décliner  '\  »  Mais 
il  reprend  du  service  actif  lors  de  la  bataille  romantique, 
dans  laquelle  il  tient  à  combattre  du  côté  des  saines  doc- 
trines. Il  avait  dit  en  1820,  dans  le  tête-à-tête  :  «  Pour  ma 
part,  j'aime  assez  le  romantique  ;  mais  si  les  formes  sont 
neuves,  soyez  toujours  classique  pour  le  style  ;  sans  cela, 
point  de  salut  ^  »  Mais  quand  il  lance  ses  quatre  nouvelles 
satires.  Le  Classique  et  le  Romantique  en  1825,  Encore  un 
Mot  en  1826,1e  Canon  d' Alarme ei  les  Nouveaux Martyrsen 
1829, il  n^accorde  plus  rien  du  tout.  Jal  fait  semblant  de  croire 
qu'un  adversaire  avait  emprunté  le  nom  de  Baour  pour  ne 


1.  Edmond  Géraud,  p.  34. 

2.  M»"  Ancelot,  p.  36. 

3.  Ih. 

4.  Epitre  au  Roi,  1816  ;  et  déjà  Les  Fêtes  de  l'hymen,  1810 

5.  Biographie  des  Quarante,  p.  29. 

6.  Edmond  Géraud.  p.  xvii. 


46  Ossian  en   France 

lui  prêter  que  de  mauvais  arguments  ».  En  tout  cas,  il  ne 
manque  pas  de  vigueur  contre  Victor  Hugo  : 

Vive  le  hugotisme,  et  mort  à  la  grammaire  *  !... 
Avec  impunité  les  Hugo  font  des  vers  '  ! 

contre  Alexandre  Dumas  et  son  Henri  III  *,  et  même  — le 
croirait-on  ?  —  contre  Nisard,qui  se  fait  dans  les  Débats  le 
défenseur  de  ces  énergumènes.  Il  est  surtout  bizarre  de 
l'entendre,  lui  le  grand-prêtre  de  l'ossianisme,  reprocher  à 
l'école  ennemie  de 

...peindre  l'univers  bien  lugubre,  bien  noir, 
Car  toute  poésie  est  dans  le  désespoir  ^.. 

se  moquer  de  Hugo  en  l'appelant  «  cet  illustre  Barde  "  », 
enfin  présenter  ironiquement  le  romantisme  comme 

...  un  mélange  heureux  de  grâce  et  d'harmonie 
Qui  nous  vient  de  l'Ecosse  et  de  la  Germanie  '. 

De  l'Ecosse  !  Et  c'est  lui  qui  en  fait  un  reproche  ! 

Il  fait  un  double  effort  pour  se  mettre  au  ton  de  son  siècle, 
et  capter  encore  quelque  veine  de  popularité  et  de  succès, 
par  ses  Légendes,  Ballades  et  Fabliaux  %  et  par  un  roman 
historique  '  qui  transporte  au  temps  de  la  Ligue  des  préoc- 
cupations politiques  contemporaines.  Ni  les  unes  ni  l'autre 
ne  paraissent  avoir  attiré  l'attention  ;  tout  cela  est  d'ail- 
leurs au-dessous  du  médiocre.  A  partir  de  1830,  il  se  résigne 
à  disparaître  de  la  scène  littéraire  II  emploie  ses  dernières 
années  à  traduire  le  Livre  de  Job  *'.  Les  candidats  à  l'Aca- 
démie, Vigny  par  exemple  '',  qui  pour  lui   faire  la  visite 

1.  Mercure  du  XIX'  siècle,  XI,  62  (1S25). 

2.  Les  Xouvestux  Martyrs,  1S29. 

3.  Canon  d'alarme,  1829. 

4.  Les  Nouveaux  Martyrs. 

5.  Encore  un  mot,  1826. 

6.  Ib. 

7.  Le  Classique  et  le  Romantique,  1825. 

8.  Légendes,  Ballades  et  Fabliaux,  1829. 

9.  Duranli,  ou  la  Ligue  en  province,  1828. 

10.  Le  Livre  de  Job,  traduit  en  vers  français,  1847. 

11.  A.  de  Vigny,  Journal  d'un  Poète  {i  février  1842). 


Son  caractère  et  son   rôle  47 

d'usage  s'aventurent  dans  son  lointain  quartier,  saluent 
avec  un  respect  mêlé  d'indifférence  ce  vieillard  pauvre, 
aveugle  «  comme  Ossian  '  »  —  il  commençait  dès  1803  à 
perdre  la  vue  '  —  ce  témoin  d'un  passé  déjà  lointain.  Il 
s'éteint  le  10  décembre  1854  au  milieu  de  l'indifférence  la 
plus  complète. 

Je  me  suis  un  peu  étendu  sur  cette  biographie  pour  faire 
mieux  comprendre  pourquoi  Baour-Lormian  n'a  pu,  malgré 
un  incontestable  talent  de  versificateur,  donner  l'O.yiifl/i  fran- 
çais que  beaucoup  attendaient,  et  que  plusieurs,  en  même 
temps  que  lui,  essayaient  de  donner  chacun  de  leur  côté. 
Ce  souple  et  habile  Méridional  à  la  voix  chaude  et  un  peu 
criarde  n'était  pas  l'homme  qu'il  fallait  pour  dire  à  la 
France  les  pâles  légendes  et  les  paysages  mélancoliques  du 
Nord  ;  ce  cynique  arriviste,  ce  poète  à  tout  faire  était  mal 
qualifié  pour  incarner  l'héroïsme,  les  grâces,  le  rêve,  le 
charme  vague  et  pur  d'Ossian.  De  plus,  Baour-Lormian  est 
le  type  d'un  de  nos  derniers  classiques.  Absolument  fermé, 
malgré  des  essais  maladroits  ou  avortés,  à  toutes  les  nou- 
veautés fécondes  qui  pénétraient  en  France  ou  qui  ger- 
maient sur  notre  sol,  il  ne  pouvait  goûter  et  faire  goûter 
Ossian  que  par  ses  éléments  les  moins  profonds,  lés  moins 
intimes.  Il  représente  en  France  ce  qu'à  la  même  heure, 
et  avec  beaucoup  plus  d  éclat,  représente  Bilderdijk  en  Hol- 
lande, ce  qu'avait  représenté  Cesarotti  en  Italie  :  le  pur 
classique,  ennemi  juré  de  tout  romantisme,  qui  se  fait 
sectateur  d'Ossian  parce  qu'Ossian  lui  offre  une  nouvelle 
forme  de  beau  classique,  une  forme  plus  moderne  mais  aussi 
nette,  encore  plus  décisive  peut-être  et  plus  parfaite  en  son 
genre. 


II 


La  période  ossianique  de  Baour-Lormian  remonte  au 
moins  à  1796;  c'est-à-dire,  il  faut  lui  rendre  cette  justice, 
à  une  époque  où  la  servilité  et   la  flatterie  n'avaient  pas 

1.  Lamartine,  Confidences,  livre  VI,  xi. 

2.  Baour-Lormian,  Recueil  de  Poésies  diverses,   1803,  p.  12  :  Epilre   à 
mes  yeux. 


48  Ossian  en   France 

encore  étendu  à  Ossian  le  culte  intéressé  do  Napoléon. 
Entre  la  première  et  la  seconde  édition  de  Hill  paraît  son 
premier  essai  :  Toscar  et  Darthula  \  emprunté  peut-être 
au  chant  IV  de  F'mgal,  mais  dont  les  détails  sont  inventés, 
de  même  que  le  rapprochement  de  ces  deux  noms  ossia- 
niques  est  entièrement  du  fait  de  Baour.  Celui-ci  n'a  pas 
admis  Toscar  et  Darthula  dans  son  recueil  définitif,  parce 
qu'il  n'y  a  vu  qu'une  imitation  trop  libre.  Ce  court  poème 
(une  soixantaine  d'alexandrins)  présente  peu  de  sens,  ainsi 
isolé  ;  la  couleur  en  est  classique,  mais  le  paysag-e  ossia- 
nique  entrevu  donne  un  singulier  charme  à  des  vers  qui  ne 
sont  pas  dépourvus  d'une  harmonie  chantante  : 

Assis  au  haut  des  monts  sur  la  mousse  sauvage, 
Seul, je  prête  l'oreille  au  murmure  des  vents; 
Le  chêne  se  balance,  et  le  bruit  des  torrents 
Fait  retentir  au  loin  les  échos  du  rivage... 

Est-ce  toi,  Darthula,  qu'aperçoivent  mes  yeux 
S'avancer  d'un  pas  lent  à  travers  la  bruyère  ? 
Tu  soupires,   des  pleurs  humectent  ta  paupière. 
Et  tes  mornes  regards  se  tournent  vers  les  cieux. 

L'année  suivante  voyait  paraître  Y  Hymne  au  Soleil  -,  qui 
figure  dans  V Ossian  de  Baour-Lormian.  Quand  il  reparaît 
deux  ans  plus  tard  %  la  Décade  en  parle  comme  d'une 
nouveauté  *.  En  1797  également,  Baour  donne  un  Chant 
funèbre  sur  la  mort  du  général  Hoche  %  qui  est  nettement 
ossianique.  C'est  une  sorte  de  cantate  où  figurent,  entre 
autres,  un  Barde  et  un  Chœur  de  Bardes.  A  côté  de  la 
harpe  désolée  et  du  palais  mobile  des  vents,  il  y  a  là  tout 
une  pacotille  classique  :  «  Sœur  auguste  de  Mars,  ô  terrible 
Bellone  !  »  s'écrie  le  Barde;  et  des  Parques. ei  des  lauriers, 
et  des  cyprès,  et  des  cèdres  du  Liban  ;  troisième  inspira- 
tion, biblique  celle-là.    C'est  une   cacophonie  poétique.  A 


1.  Décade,  VllI,  424  (29  février  1796). 

2.  Journal  des  Muses,  1797,  H,  97. 

3.  Almanach  des  Muses,  an  VII,  p.  17.  Le  même  volume  contient  aussi 
le  Chant  de  Fingal,  p.  188. 

4.  Décade,  XIX,  290  (20  brumaire  an  Vil). 

5.  Journal  des  Muses,  1797,  V,  128. 


Sa  période  ossianique  49 

partir  de  ce  moment,  Baour  a  dû  se  consacrer  tout  à  fait 
à  son  Ossiaii.  On  trouve  ainsi  les  cinq  ans  dont  il  parle 
en  1801. 

Après  les  Trois  Mots,  c'est-à-dire  probablement  au  début 
de  1800,  une  admiratrice  le  presse  de  se  consacrer  à  Ossian  : 

Quittez  le  fouet  de  la  satire 
Pour  la  harpe  de  Malvina  K 

Il  lui  répond  par  une  promesse  qui  semble  faire  allusion 
à  un  travail  déjà  avancé  : 

Ossian  et  ses  fêtes 
Ses  rocs  neigeux,  ses  bondissantes  eaux. 
Ses  fantômes  et  ses  tempêtes 
Vont  revivre  dans  mes  tableaux  '... 

C'est  vers  ce  moment  qu'il  commence  à  se  croire  l'homme 
d'Ossian.  Il  tient  à  dire  son  mot  sur  les  traductions  de  ses 
prédécesseurs,  qui  ne  trouvent  point  grâce  à  ses  yeux.  Nous 
l'avons  déjà  vu  louer  Fontanes  et  blâmer  Chénier  ;  il  faut 
peut-être  voir  dans  ces  jugements  moins  une  opinion  sin- 
cère que  le  reflet  de  ses  sympathies  ou  de  ses  inimitiés  : 
nous  savons  qu'il  est  l'ennemi  de  Chénier  et  des  survivants 
du  xviif  siècle,  tandis  qu'il  n'a  que  des  sourires  pour  le 
parti  bien  pensant  à  tous  égards  auquel  appartient  Fon- 
tanes, et  qui  tourne  les  yeux  vers  le  soleil  levant.  Gêné, 
ralisant  ses  observations,  il  conclut  au  sujet  de  ces  imi- 
tateurs d'Ossian  ; 

Les  uns  se  sont  astreints  à  conserver  toutes  ses  formes,  sant 
conserver  sa  physionomie  :  les  autres, dénaturant  son  style,  ons 
substitué  un  burin  trop  élégant  à  ses  crayons  larges  et  téné- 
breux. Plusieurs  enfin  se  sont  bornés  à  rimer  péniblement  la 
prose  harmonieuse  de  Le  Tourneur.  Presque  tous  oat  manqué 

1.  Comtesse  d'Hautpoul,  Poésies  Diverses,  p  110  :  Epître  à  M.  Baour- 
Lormian  sur  son  ouvrage  intitulé  :  Mes  Trois  Mots. 

2.  Baour-Lormian,  flec!jet7  de  Poésies  diverses,  p.  25  :  Réponse  à  r£pîfre 
sur  les  Trois  Mots  par  M°"»  d'Hautpoul. 


5o  Ossian  en   France 

leur  but.  Ossian    sorti  de  leurs  mains    n'est   plus  qu'un  corps 
gigantesque,  sans  mouvement  et  sans  vie  ^ 

Après  avoir  publié  ses  Poésies  Gai  lignes, une  peut  tout 
à  coup  oublier  Ossian.  Quoique  son  style  reste  ou  rede- 
vienne de  plus  en  plus  classique,  on  retrouve  des  traces 
d'ossianisme  dans  plusieurs  de  ses  nombreuses  productions 
poétiques.  Veut-il  peindre  le  triste  sort  des  Trappistes  sous 
la  Terreur?  il  les  appelle  «  les  enfants  du  rocher*  »,  comme 
les  culdêes  d'Ossian.  11  se  souvient  du  tableau  de  la  déso- 
lation de  Balclutha  dans  bien  des  détails  de  la  même  pièce, 
sans  compter  les  «  feux  du  météore», ce  qui  ne  veut  abso- 
lument rien  dire  ici,  mais  ce  qui  est  du  pur  Ossian.  Ces 
mêmes  «  feux  du  météore  »  se  mélangent,  dans  une  pièce 
des  Veillées  ',  au  «  chêne  d'Odin  »  et  aux  «  trois  fatales 
sœurs  »  de  la  mythologie  Scandinave.  Il  est  vrai  qu'on 
rencontre  dans  la  même  pièce  le  zéphyr,  Philomèle,  et  «  le 
fouet  des  Furies  »,  et  à  la  même  page  un  «  tombeau  go- 
thique ^  et  un  «  vieux  manoir»;  quatre  éléments  d'origines 
différentes,  Tossianique,  le  Scandinave,  le  classique  et  le 
gothique,  qui  à  eux  quatre  fournissent  de  pittoresque  l'é- 
clectique Baour.  Quand  il  allait  au  bal  de  l'Opéra,  il  y  ren- 
contrait une  dame  qui  justement  s'appelait  Malvina,  et  il 
lui  adressait  des  vers  de  mirliton  *.  Dans  un  Poème  sur  la 
Nuit^  qu'il  n'a  pas  terminé,  il  commence  par  invoquer  la 
Nuit  en  style  classique,  puis  il  rappelle  que  c'est  elle  qui  a 
inspiré  Young  et  Ossian: 

C'est  toi  qui  dans  l'Ecosse  et  ses  forêts  glacées 
Du  sublime  Ossian  éveillais  les  pensées... 

Dans  ces  vers,  qui  sont  mauvais,  on  remarquera  que  les 
saphirs  du  char  de  la  nuit  et  les  zéphyrs  voisinent  encore 
avec  les  harpes,  les  torrents  et  les  palais  mouvants  des 
ombres. 


1.  Les  Trois  Mois,  an  VIII;  note  qui  suit  le  Second  Mot. 

2.  Le  Rélablissement  du  Culte,  1802. 

3.  Veillées  Poétiques  et  Morales,  p.  3. 

4.  liecueil  de  Poésies  diverses,  ISOi,  p.  111:  Lesdeux Malvina,  versadrcs- 
sés  au  bal  de  l'Opéra  à  M""  L... 

5.  Ih.,  p.  100:  Fragment  d'un  Poème  sur  la  Nuit. 


Ses  poèmes  du  genre  ossianique  5i 

Une  fois  sa  traduction  publiée,  il  était  devenu  Tinterprète 
presque  officiel  du  Barde.  Au  printemps  de  1802,  la  France 
est  en  joie  :  la  paix  est  revenue,  la  prospérité  va  renaître, 
un  grand  homme  mène  la  nation  vers  des  destinées  radieuses, 
le  Concordat  rouvre  les  églises,  et  le  Génie  du  Christia- 
nisme paraît.  Baour  compose  son  Chant  Gallique  qui,  avec 
la  musique  de  Le  Sueur,  est  exécuté  au  Théâtre  des  Arts, 
le  25  avril  1802  '.  C'est  une  cantate  de  50  vers  dont  les 
six  strophes  sont  distribuées  entre  Un  Barde,  Les  Vieillards, 
Les  Guerriers,  Les  Jeunes  Filles,  Les  Bardes,  et  un  Chœur 
général.  L'apostrophe  ossianique  au  soleil  est  habilement 
travestie  en  éloge  de  Bonaparte  : 

La  tempête  s'éloigne  :  un  astre  radieux 
Se  lève,  environné  de  force  et  de  lumière; 
Il  affranchit  de  nos  monts  nébuleux 
La  cime  longtemps  prisonnière. 
Salut,  astre  de  paix,  flambeau  des  nations  ! 

L'allégorie  continue,  toujours  transparente  :  la  Révolu- 
tion, la  guerre,  et  la  paix  d'Amiens,  sont  ainsi  agréablement 
figurées.  A  la  fin,  le  Premier  Consul  est  encore  plus  clai- 
rement désigné  : 

Noble  enfant  de  la  Renommée, 
Chef  des  braves  victorieux... 

Il  y  a  d'ailleurs  quelque  grâce  chantante  dans  ces  vers  : 

Vierges,  d'amour  parez  vos  charmes, 
Geignez-vous  de  naissantes  fleurs  ; 
Guerriers,  laissez  dormir  vos  armes; 
Mères  tendres,  séchez  vos  pleurs  ! 

Mais  Ossian  dans  tout  cela?  Il  est  représenté  par  la  harpe, 
\e,sbardes,àe.?,  réminiscences  ossianiques  comme  «  lumineux 
météore,  mont  nébuleux  »,  ou  comme  : 

Videz  la  coupe  hospitalière 
Autour  de  cent  chênes  brûlants. 

1,  Recueil  de  Poésies  diverses,  1803,  p.  113;  Almanach  des  Muses,  1803, 
p.  13;  Chansonnier  des  Grâces,  1803,  p.  213;  Annales  poétiques  du 
XIX'  siècle,  1807,  I,  84;  Couronne  poétique  de  Napoléon-le-Grand,  1807, 
p.  86. 


5a  Ossian  en   France 

Quelques  années  plus  tard,  Bernadotte  se  fait  roi  de  Suède. 
La  Scandinavie  joue  un  grand  rôle  dans  Ossian  sous  le  nom 
de  Lochlin  ;  de  plus,  le  fils  de  Bernadotte,  né  en  1799,  s'ap- 
pelle Oscar.  Il  n'en  faut  pas  plus  pour  que  l'habile  Baour 
saisisse  la  harpe  du  Barde,  et  compose  un  poème  de  circons- 
tance, La  Fête  d^ Oscar,  fih  d' Ossian  —  138  vers  libres.  Ce 
poème  est  entièrement  ossianique  de  cadre,  de  personnages, 
de  style  :  c'est  une  sorte  de  pastiche  rempli  d'allusions. 
On  fête  dans  Selma  les  dix-huit  ans  d'Oscar,  fils  d'Ossian  ; 
chants  alternés  des  bardes  et  des  vierges  ;  discours  du  père 
et  du  fils.  Puis  —  et  c'est  ici  que  le  poème  devient  trans- 
parent —  un  barde  fait  entendre  une  voix  prophétique,  et 
annonce  en  termes  assez  clairs  que  dans  des  temps  loin- 
tains, plus  heureux  et  plus  civilisés  (pas  un  mot  de  Napo- 
léon), Bernadotte 

Des  fiers  enfants  du  Nord  viendra  guider  le  char. 

Son  fils,  le  nouvel  Oscar,  croîtra  en  perfection  sous  les 
yeux  d'un  père 

Dont  le  trône  d'Odin  a  payé  la  valeur. 

Tout  cela  est  dit  avec  grand  accompagnement  de  nuages 
qui  portent  les  âmes  des  guerriers,  et  de  boucliers  aux  bosses 
prophétiques.  Style  de  cantate. 


III 


V Ossian  de  Baour- Lormian  a  eu  cinq  éditions  *.  La  pre- 
mière %  qui  parut  en  1801,  se  présentait  sous  la  forme  d'un 
élégant  petit  volume,  aisé  à  glisser  dans  la  poche,  à  lire  à 
la  promenade,  bien  différent  à  cet  égard  des  in-octavo  de 
Le  Tourneur.  Cette  édition  est  assez  rare  aujourd'hui  :  elle 
manque  aux  quatre  bibliothèques  publiques  de  Paris.  Sans 
doute  le  tirage  en  fut  assez  restreint.  Le  succès  encouragea 

1.  Quérard  est  très  incomplet  et  inexact  sur  ce  point. 

2.  Ossian,  Poésies  Galliques  en  vers  français,  par  Baour-Lormian.  Paris, 
P.  Didot  l'aîné,  an  IX,  in-18  de  264  p. 


Ses    «    Poésies   Galliques    »  53 

l'auteur  à  revoir  son  travail,  à  le  compléter,  et  à  le  publier 
à  nouveau  sous  cette  forme  lui  peu  différente  :  ce  fut 
l'édition  de  1804  ',  qui  présentait  «  d'heureuses  corrections 
et  des  additions  précieuses  ^  ».  A  partir  de  ce  moment,  le 
texte  des  Poésies  Galliques  ne  change  plus.  Je  n'ai  pu  ren- 
contrer la  troisième  édition  ^  qui  est  de  1809.  La  quatrième, 
de  1818  *,  mise  en  vente  de  nouveau,  mais  sans  date,  en 
1822,  est  un  peu  plus  commune.  Enfin  la  cinquième  '"  a  une 
importance  particulière.  C'est  un  assez  beau  volume  qui 
contient,  outre  les  Poésies  Galliques,  les  Veillées  poétiques 
etmorales  qui  avaient  paru  séparément  en  1811  et  qui  depuis 
avaient  été  rééditées  plusieurs  fois;  neuf  Fragments  des 
Nuits  d'Young  ;  dix  F ragments  d' Uerveij  ;  et  une  Notice  his- 
torique sur  Jeanne  Gray  qui  n'a  d'autre  raison  d'être  que 
de  grossir  de  quelques  pages  le  volume.  Cette  édition  de 
1827  a  été  la  dernière  :  parue  en  plein  Romantisme,  elle 
arrivait  déjà  un  peu  tard.  Néanmoins,  elle  a  dû  avoir  un 
grand  débit  :  c'est  celle  que  l'on  rencontre  le  plus  fréquem- 
ment. Nous  lirons  Baour  dans  son  premier  texte,  celui  de 
1801  ;  je  signalerai  ensuite  les  principales  différences  que 
présente  le  texte  de  1804  et  des  éditions  suivantes. 

La  première  édition  était  dédiée  à  Joseph  Despaze,  Tou- 
lousain comme  Baour, poète  satirique  comme  lui,  et  comme 
lui  ami  d'Ossian  :  du  moins  cette  dédicace  nous  l'apprend. 
Elle  disparut  des  éditions  postérieures.  Le  Discours  Préli- 
minaire de  onze  pages  s'est  conservé  sans  changement  : 
écrit  en  1801,  il  datait  étrangement  en  1827,  lors  de  la 
dernière  édition  et  de  la  plus  répandue.  Rien  de  plus  déce- 
vant et  de  plus  vide,  dans  son  allure  brillante  et  aisée,  que 
ce  morceau  de  critique  apologétique.  On  y  trouve  des  choses 
très  connues,  et  l'on  n'y  trouve  pas  ce  que  l'on  y  cherche, 
ce  qui  éclairerait  le  lecteur  sur  le  caractère  propre  du  recueil, 
son  contenu  et  la  méthode  du  traducteur.  Ce  Discours  Pré- 

1.  Id.,  nouvelle  édition  corrigée  et  augmentée,  an  XII-1804,  in-12. 

2.  Almanach  des  Muses,  1805,  p.  S'S. 

3.  Ossian,  Poésies  Galliques  en  vers  français  par  Baour-Lormian,3'  édi- 
tion corrigée  et  augmentée,  avec  1  gravure  et  3  romances  mises  en  mu- 
sique par  M.  Boulïet.  Paris,  Michaud,  in-18,  1809. 

4.  Ossiafi,  barde  du  IIP  siècle,  Poésies  Galliques  en  vers  français,  par 
P.-M.-L.  Baour-Lormian.  Paris,  Louis  Janet,  1818,  in-18,  avec  4  gravures. 

5.  Id.,  suivi  des  Veillées  poétiques.  Paris,  Gayet,  1827,  in-8,2  gravures. 


54  Ossian   en   France 

liminaire  suppose  que  le  lecteur  connaît  déjà  VOssian  de 
Le  Tourneur  :  car  il  ne  dit  pas  qui  était  le  Barde,  à  quelle 
époque,  dans  quelle  société  il  vivait,  quels  étaient  les  objets 
de  ses  chants;  en  un  mot,  il  ne  présente  ni  le  poète  ni  ses 
poésies. Il  procède  par  allusions:  car,  diMl,  «  les  Français 
lisent  Ossian  »  ;  et  il  arrive  tout  de  suil?  à  défendre  son 
auteur  et  à  justifier  sa  méthode  de  traduction,  ou  plutôt 
d'imitation.  Le  reproche  que,  d'après  lui, on  fait  aux  chants 
du  Barde,  c'est  d'otîrir«  des  incohérences, des  répétitions  ». 
Les  répétitions?  elles  ne  sont  pas  plus  monotones  que  celles 
de  nos  poètes  descriptifs,  avec  leurs  vergers,  leurs  troupeaux, 
leurs  roses, leurs  zéphyrs.  Le  paysage  ossianique  a  au  moins 
l'avantage  de  la  nouveauté  ;  de  plus,  il  est  moral  :  «  il  élève 
l'âme,  il  la  fortifie,  il  l'habitue  à  lutter  contre  le  malheur, 
il  la  prépare  aux  vicissitudes  de  la  vie  par  le  spectacle  du 
désordre  des  éléments.  »  Point  de  vue  assez  nouveau,  semble- 
t-il,  et  même  paradoxal  :  car  le  paysage  triste  et  sombre  a 
plutôt  fait  des  rêveurs,  des  mélancoliques,  des  désespérés, 
des  Werther,  des  Obermann,des  René. D'ailleurs,  poursuit-il, 
le  paysage  n'est  pas  tout  dans  Ossian  :  ses  chants  otfrent 
aussi  beaucoup  d'action.  Quant  aux  incohérences,  elles 
viennent  de  la  manière  dont  iMacpherson  recueillait  des 
fragments  dispersés  qu'il  a  tenu  à  publier  intégralement. 
Par  contre,  Ossian  a  pour  lui  la  beauté  poétique  qui  en- 
chante l'imagination,  la  noblesse  morale  qui  élève  le  cœur 
(nous  connaissons  depuis  longtemps  cet  ordre  d'éloges), 
une  mythologie  plus  douce  et  plus  pure  que  celle  des 
Scandinaves,  plus  logique  et  plus  bienfaisante  que  celle  des 
Grecs  ;  le  Barde  lui-même  inspire  le  respect  et  la  sympa- 
thie. 

Mais  il  faut  savoir  le  traduire.  Le  Tourneur  a  bien  fait 
de  reproduire  entièrement  Macpherson  sans  «  séparer  l'al- 
liage du  métal  ».  L'auteur  des  Poésies  Galliqnes  suivra  une 
voie  différente  :  «  11  traduisit,  et  j'imite  ;  il  conserva  tout, 
et  je  choisis  ;  il  voulut  faire  connaître  Ossian,  et  je  tâche 
d'atténuer  ses  défauts,  sans  modifier  en  rien  ses  traits  ca- 
ractéristiques. »  Cependant  Baour  n'a  pas  transformé  es- 
sentiellement son  auteur  :  «  Mon  modèle  n'eût  plus  été  lui, 
si  j'avais  totalement  fait  disparaître  ses  imperfections.  »  Il 
n'entre  pas  dans  d'autres  détails  sur  la  composition  de  son 


Ses    «  Poésies   Galliques  »  *5 

recueil  et  ses  procédés  d'imitation.  Mais  il  indique  indirec- 
tement une  des  principales  raisons  qui  ont  dirigé  son  choix. 
Ce  Latin  est  sensible  surtout  à  l'ordre  et  à  la  logique.  Il 
n'aime  que  les  poèmes  où  «  les  idées  se  lient  comme  les 
faits,  les  transitions  sont  bien  ménagées,  l'intérêt  suit  la 
marche  progressive  ».  Le  plus  grand  éloge  qu'il  fasse 
d'Ossian,  c'est  que  «  sa  marche  est  souvent  aussi  directe, 
aussi  sûre  que  celle  de  nos  bons  auteurs  ».  De  là  des  préfé- 
rences qui  paraissent  d'abord  bizarres.  Il  préfère  hautement 
Minona  (=  Oïthona),  Car  thon,  Té?nora,  Lonna  (=  La 
Bataille  de  Lora)  à  Cath-Loda  et  à  Fingal.  Il  appelle  ces 
derniers  poèmes  «  un  long  tissu  d'incohérences».  Aussi  ne 
les  traduira-t-il  pas,  et  se  contentera-t-il  d'emprunter  à 
Fingal  quelques  morceaux  assez  courts. 

Ce  Discours  est  donc  fort  peu  exact  et  fort  peu  circons- 
tancié. Un  seul  mot  le  date,  et  c'est  un  mot  qui  montre 
que  l'ingénieux  Baour  ne  perd  pas  une  occasion  de  faire  sa 
cour  :  «  S'il  était  un  héros  qui  aimât  Ossian  comme 
Alexandre  aimait  Homère,  je  répondrais  par  cela  même 
de  la  bonté  de  son  cœur,  »  L'encens  était  un  peu  gros  :  il 
dut  cependant  flatter  le  maître. 

L^édition  de  1801  comprend  23  poèmes  ou  fragments, 
d'étendue  très  inégale,  et  qui  présentent  des  formes  métri- 
ques très  variées.  Le  poème  de  Témora,  qui  à  lui  seul 
compte  1470  vers,  et  4  autres  beaucoup  plus  courts,  sont 
en  alexandrins  ;  ailleurs  ce  sont,  ou  des  strophes  d'octo- 
syllabes, ou  des  décasyllabes  (mètre  malencontreux),  ou  le 
plus  souvent  des  vers  libres  ;  quelques  poèmes  se  com- 
posent de  plusieurs  parties  écrites  chacune  dans  un  mètre 
différent.  L'ensemble  constitue  un  total  de  4607  vers. 

Pour  élaborer  son  Ossian,  Baour  a  eu  devant  lui  la  tra- 
duction de  Le  Tourneur,  et  elle  seule.  Nous  verrons  qu'il  a 
découvert  Hill  entre  Î801  et  1804.  Du  texte  anglais  il  n'est 
pas  question,  Baour  n'ayant  jamais  eu  la  moindre  préten- 
tion à  connaître  cette  langue.  C'est  à  Le  Tourneur  que  le 
nouveau  traducteur  emprunte  la  plupart  de  ses  notes  :  en 
fait  d'Ecosse  et  d'Ossian,  il  ne  connaît  visiblement  d'au- 
torité que  la  sienne.  Or  Le  Tourneur,  on  l'a  vu,  avait  puisé 
toute  sa  science  dans  les  Dissertations  de  Blair  et  de  Mac- 
pherson  et  dans  les  notes  de  ce  dernier.  Baour  nous  pré- 


56  Ossian  en   France 

sente  donc  le  roman  ossianique  au  troisième  degré.  C'est 
ce  qui  explique  le  vague  et  l'incohérence  de  plusieurs  de 
ses  notes.  Si  Ton  y  ajoute  le  fait  que  certains  poèmes  sont 
tellement  modifiés  qu'ils  en  deviennent  méconnaissables, 
que  beaucoup  de  noms  sont  transposés  et  d  autres  créés, 
qu'aucun  détail  historique  n'est  donné  dans  la  préface,  on 
comprendra  que  le  lecteur  de  Baour-Lormian  qui  ne  se  re- 
portait pas  à  Le  Tourneur  avait  de  Y  Ossian  de  Macpherson 
une  idée  tout  à  fait  inexacte.  Or  c'est  d'après  Baour  que  cer- 
tains ossianistes  à  la  suite  ont  travaillé  :  l'opéra  Uthal 
dérive  certainement  de  son  f  7/ia/.  Cet  ossianisme-là  peut 
s'appeler  du  quatrième  degré  ;  et  il  a  été  assez  répandu  au 
xix°  siècle.  Un  amateur  de  poésie,  ayant  appris  dans  Baour 
à  aimer  Ossian,  possédant  assez  bien  ses  Poésies  Gaiiiques, 
pouvait  en  1847  trouver  chez  son  libraire  les  premiers  vo- 
lumes parus  dans  la  nouvelle  collection  Tauchnitz,  et  parmi 
eux,  avec  le  numéro  116,  The  Poems  of  Ossian  ;  notre 
homme  sait  l'anglais,  il  achète  le  petit  volume  blanc,  il 
s'amuse  à  le  parcourir.  Son  étonnement  sera  grand  ;  et,  s'il 
a  quelque  sens  littéraire,  il  s'apercevra  vite  qu'il  ne  con- 
naissait pas  Ossian. 

Voici  la  liste  des  Poésies  Galliques,  avec  l'indication  de 
leur  source  et  quelques  mots  de  leur  caractère. 


1.  Hymne  du  Soir.  —  C'est  le  début  d'Oïnn-Morul. 

2.  Oïna.  —  C'est  le  reste  d'Oïna-Morul,  versifié  avec  assez 
d'exactitude  et  souvent  beaucoup  de  grâce.  Mal-Orchal  devient 
Malor,  et  Thormod  devient  Dunthalmon  [nom  forgé  de  Dan- 
lalhmon,  qui  est  un  nom  de  ville). 

3.  Darfhula.  —  Même  poème. 

4.  Chant  de  Fingal  sur  la  ruine  de  Balclutha.  Emprunté  à 
Carthon  (milieu). 

5.  Minona.  —  C'est  Oïthona.  Ce  nom  est  remplacé  par  Mi- 
no/ia,  emprunté  aux  Chants  de  Selnia,  et  Gaul  par  Swaran, 
bien  connu  dans  Ossian,  mais  comme  roi  de  Lochlin. 

6.  Hymne  au  Soleil.  —  Emprunté  à  Carthon  (fin). 

7.  Carthon.  —  Même  poème, moins  la  parenthèse  sur  Balclu- 
tha et  l'Hymne  au  Soleil,  dont  Baour  a  fait  deux  poèmes  sépa- 
rés. 

8.  Combat  de  Fingal  et  du  fantôme  de  Loda.  —  Emprunté  à 
Carric-Thura. 


Contenu  de  l'ouvrage  5y 

9.  Comala,  poème  dramatique.  —  Même  poème. 

10.  La  Mort  d'Hidallan.  — C'est  un  épisode  de  La  Guerre 
de  Caros,  détaché  de  ce  poème  et  mis  à  cette  place  pour  servir 
de  conclusion  à  Comala  ;  Hidallan,  on  s'en  souvient,  est  le 
traître  qui  a  causé  la  mort  de  Comala  en  lui  annonçant  men- 
songèrement  la  mort  de  Fingal  ;  celui-ci  l'a  banni  ;  son  père 
Lamor,  vieux  et  aveugle,  tue  ce  fils  indigne. 

11.  Lorma.  —  C'est  La  Bataille  de  Lora. 

12.  Minvane.  —  Même  poème, 

13.  Evèlina.  —  Le  sous-titre  dit  :  fragment  du  poème  de 
Fingal.  C'est  l'épisode  de  Fainas-OUis  au  chant  III,  raconté 
par  Fingal  à  son  petit-fils  Oscar,  que  Baour  a  remplacé  par  Fil- 
lan,  le  plus  jeune  fils  de  Fingal.  Faïnas-Ollis  devient  Evélina-, 
nom  emprunté  aux  romans  anglais,  et  Borbar  devient  Bolhar. 

14.  Lathmon.  —  Même  poème. 

15.  La  Mort  d^Oscar,  fils  de  Caruth,  et  de  Dermide,fils  de 
Diaran.  —  Même  poème  dans  Le  Tourneur:  ;  on  sait  que  Mac- 
pherson  ne  l'a  pas  admis  dans  son  édition  définitive. 

16.  Les  Chants  de  Selma.  —  Même  poème. 

17.  Morni  et  l'omhre  de  Cor  mal.  —  Ce  très  court  morceau 
ne  se  trouve  pas  dans  le  texte  anglais  définitif;  c'est  le  dévelop- 
pement d'une  note  de  Le  Tourneur  au  chant  III  de  Temora. 

18.  La  Mort  d' Agandecca.  —  Le  sous-titre  l'indique  :  Frag- 
ment du  poème  de  Fingal  (chant  III). 

19.  La  Bataille  de  Témora,  poème  en  six  chants.  —  C'est  Te- 
jnora.,  le  seul  poème  étendu  qu'ait  admis  ce  recueil.  Baour  a 
condensé  en  six  chants  les  huit  chants  du  poème.  Les  deux  pre- 
miers sont  assez  complètement  traduits.  Le  troisième  est  très 
abrégé  et  réuni  au  quatrième  pour  former  léchant  111  de  Baour. 
Le  cinquième  et  le  sixième  ensemble,  très  résumés,  font  le 
chant  IV.  Dardulena,  fille  de  Foldath,  prend  le  nom  de  Nina. 
Le  septième  donne  le  chant  V,  avec  suppression  de  tous  les 
détails  historiques  sur  les  Firbolgs  d'Irlande.  Le  huitième  donne 
le  chant  VI  ;  Ferad-Artho  devient  Clommal.  Le  travail  de  con- 
densation s'est  donc  porté  nettement  sur  le   milieu  du  poème. 

20.  Armin  et  Galvina.  —  Emprunté  à  Fingal  (chant  II). 
Armin  remplace  Connal. 

21.  La  Guerre  d'Inistona.  —  Même  poème. 

22.  Vthal.  —  C'est  l'épisode  central  de  Berrathon.  Larmor, 
père  d'Uthal,  devient  Ronnan. 

23.  Le  dernier  hymne  d'Ossian.  —  C'est  Berrathon,  moins 
l'épisode  d'Uthal. 

Au  total,  ce  petit  volume  donnait  à  peu  près  complète- 


58  Ossian  en   France 

ment  dix  petits  poèmes  sur  vingt  ;  un  long  poème  sur  deux; 
il  y  ajoutait  deux  morceaux  traduits  par  Le  Tourneur,  qui 
ne  figuraient  qu'en  note  dans  Macplierson  ;  il  tirait  de  Fin- 
gai  cinc^  morceaux  ditlerents,  et  un  de  La  Guerre  de  Caros. 
Restaient  dix  petits  poèmes  et  Fingal  presque  tout  entier 
qui  n'étaient  pas  représentés  dans  le  volume  de  Baour.  En 
tenant  compte  de  la  longueur  des  divers  morceaux  traduits, 
on  arrive  à  trouver  que  les  Poésies  GalVques  représentent 

59  °/o  des  publications  de  Macpherson. 

Cette  première  édition  se  terminait  par  un  morceau  de 
Goupigny,  Fragment  du  Chant  d'Armiti,  auquel  Baour 
offre  g-énéreusement  l'hospitalité  afin,  dit-il,  de  le  faire  con- 
naître davantage.  Il  ne  le  donne  pas  pour  inédit  ;  et  en 
effet  il  avait  paru  dès  1794  ;  nous  l'avons  déjà  rencontré 
et  étudié.  On  est  étonné  de  voir  Baour,  qui  sans  doute  l'a 
lu  bien  vite,  déclarer  que  «  le  sujet  n'en  est  point  pris  dans 
Ossian  »,  alors  que  Goupigny  n'a  fait  que  suivre,  d'abord 
Berratho?i,  puis  Les  Chants  de  Sei?7ia,  deux  poèmes  que 
Baour  lui-même  avait  traduits. 

Goupigny  et  son  Armin  disparaissent  en  1804  ;  mais  le 
recueil  se  grossit  de  quatre  poèmes  nouveaux,  en  sorte 
que  le  texte  définitif  de  Baour- Lormian  compte  5084  vers. 

1.  Olgar  et  Sulmina.  —  Ossian  pleure  la  mort  de  son  ami 
Olgar  qu'il  a  tué  jadis  sans  le  connaître  parce  qu'il  lui  disputait 
le  cœur  de  Sulmina.  Ce  dernier  nom  se  trouve  dans  le  Cattilava, 
de  Smith  ;  l'ensemble  du  poème  de  Baour  n'est  pas  ossiani- 
que  ;  il  doit  peut-être  quelque  chose  au  Calheluina  de  Smith. 

2.  La  Mort  de  Gaul.  —  C'est  le  poème  de  Smith  La  Mort  de 
Gaul  fils  de  Morni.  Baour  l'appelle  «  un  des  principaux  et  des 
plus  dramatiques  d'Ossian  »,  Evir-Ghoma  devient  Palmina,  nom 
inventé. 

3.  Les  Adieux  d'Oscar  et  de  Malvina.  —  Court  poème  non 
ossianique  ;  ce  duo  terminé  par  un  ensemble  de  deu.x  voix  n'est 
qu'une  romance,  pastiche  du  g-enre,  qui  peut  convenir  à  tous 
les  amants  que  la  guerre  sépare. 

4.  Ossian  à  Sulmala.  —  Court  morceau  qui  met  en  vers  un 
fragment  cité  par  Le  Tourneur  dans  une  note  au  chant  VIII  de 
Temora . 

On  s'aperçoit  que  dans  l'intervalle  Baour  a  découvert 
VOssian  de  Hill,  auquel  il  n'avait  rien  emprunté  dans  sa 


Variantes  de   i  804  5^ 

première  édition.  Non  seulement  il  a  ajouté,  mais  il  a  mo- 
difié. Car  thon,  nom  jugé  sans  doute  ridicule,  est  devenu 
Elmor  ;  mais  on  a  oublié  jusque  dans  l'édition  de  18!^7  de 
faire  ce  changement  en  tête  du  sommaire.  Darthula,  tout 
au  moins  au  début,  est  profondément  transformé  ;  de  même 
VHijinne  au  Soleil.  Remarquons  que  ces  deux  morceaux, 
que  Baour  a  jugé  à  propos  de  refaire,  sont  deux  illustres 
exemples  de  poésie  sidérale.  L'hymne  à  la  lune  qui  ouvre 
Darthula  n'a  trouvé  que  dans  la  seconde  édition  la  forme 
sous  laquelle  il  a  été  souvent  cité.  Le  poète  avait  d'abord 
écrit  : 

Fille  du  ciel,  que  j'aime  les  appas, 
Et  réclat  virginal  dont  ton  front  se  couronne  ! 
Dans  les  plaines  d'azur  où  s'impriment  tes  pas, 
Des  astres  de  la  nuit  la  foule  t'environne. 
Les  nuages  obscurs  s'éclairent  de  tes  feux  ; 
Par  toi  l'air  est  plus  doux,  la  nature  plus  belle. 
Les  vents  n'osent  troubler  ton  cours  silencieux. 
Que  fais-tu  loin  de  nous  quand  une  ombre  rebelle 
Enveloppe  ton  globe  et  le  cache  à  nos  yeux? 
Vas-tu,  comme  Ossian,  plaintive,  gémissante. 
Dans  l'asile  de  la  douleur 

Ensevelir  ta  beauté  languissante  ? 
Reine  aimable  des  nuits,  connais-tu  le  malheur? 
Maintenant,  revêtu  de  toute  sa  lumière, 
Ton  char  voluptueux  roule  au-dessus  des  monts  ; 
Prolonge,  s'il  se  peut,  le  cours  de  ta  carrière, 
Et  verse  sur  les  mers  tes  paisibles  rayons. 

Les  neuf  premiers  vers  ont  été  remplacés  par  ceux-ci  : 

Ainsi  qu'une  jeune  beauté 

Silencieuse  et  solitaire. 

Des  flancs  du  nuage  argenté 

La  lune  sort  avec  mystère. 
Fille  aimable  du  ciel,  à  pas  lents  et  sans  bruit 
Tu  glisses  dans  les  airs  où  brille  ta  couronne, 

Et  ton  passage  s'environne 
Du  cortège  pompeux  des  soleils  de  la  nuit. 
Que  fais-tu  loin  de  nous,  quand  l'aube  blanchissante 

Efl"ace  à  nos  yeux  attristés 
Ton  sourire  charmant  et  tes  molles  clartés? 


6o  Ossian   en    France 

On  lui  avait  sans  doute  fait  observer  que  les  pas  de  la 
lune  ne  siyiiprhnenl  guère  dans  le  ciel,  etqu'Ossian  demande 
ce  que  l'astre  devient,  non  pas  pendant  la  nouvelle  lune, 
mais  pendant  le  jour.  UHijmne  au  Soleil,  ce  morceau 
fameux,  a  également  subi  une  complète  refonte,  du  moins 
dans  les  vingt  premiers  vers.  Les  voici  dans  le  texte  de 
1801  : 

Invincible  héros,  roi  du  monde  et  du  jour, 

Quelle  main,  te  couvrant  d'une  pompeuse  armure, 

Dans  les  plaines  de  Tair  te  marqua  ton  séjour. 

Et  sema  d'un  or  pur  ta  blonde  chevelure  ? 

Nul  astre  dans  les  cieux  ne  marche  ton  rival  ; 

Les  filles  de  la  nuit  à  ton  éclat  pâlissent  ; 

La  lune  devant  toi  fuit  d'un  pas  inégal, 

Et  ses  rayons  douteux  dans  les  flots  s'engloutissent. 

Sous  l'elTort  redoublé  de  l'âge  et  des  autans, 

Tombent  le  chêne  antique  et  le  pin  solitaire  ; 

Le  mont  même,  le  mont,  accablé  par  les  ans. 

Incline  sous  leur  poids  sa  tête  séculaire  ; 

Mais  les  siècles  jaloux  respectent  ta  beauté  ; 

Un  printemps  éternel  sourit  à  ta  jeunesse  ; 

Tu  traverses  l'espace  en  monarque  indompté, 

Et  l'azur  lumineux  t'environne  sans  cesse  ; 

Quand  la  tempête  éclate  et  rugit  dans  les  airs, 

Quand  les  vents  font  rouler  au  milieu  des  éclairs 

Le  char  retentissant  qui  porte  le  tonnerre, 

Ton  disque  ouvre  la  nue  et  console  la  terre. 

Les  cinq  premiers  vers  sont  devenus  les  suivants  : 

Roi  du  monde  et  du  jour,  guerrier  aux  cheveux  d'or, 
Quelle  main,  te  couvrant  d'une  armure  enflammée, 
Abandonna  l'espace  à  ton  rapide  essor. 
Et  traça  dans  l'azur  ta  route  accoutumée  ? 
Nul  astre  à  tes  côtés  ne  lève  un  front  rival... 

Plus  loin,  huit  vers  sont  changés  ; 

Sous  les  coups  réunis  de  l'âge  et  des  autans 
Tombe  du  haut  sapin  la  tête  échevelée  ; 
Le  mont  même,  le  mont,  assailli  par  le  temps, 
Du  poids  de  ses  débris  écrase  la  vallée  ; 


Abréviations  et  suppressions  6» 

Mais  les  siècles  jaloux  épargnent  ta  beauté  ; 
Un  printemps  éternel  embellit  ta  jeunesse  ; 
Tu  t'empares  des  cieux  en  monarque  indompté, 
Et  les  vœux  de  l'amour  t'accompagnent  sans  cesse. 

Enfin,  le  dernier  des  vers  cités  plus  haut  a  été  heureu- 
sement transformé  : 

Tu  parais,  tu  souris,  et  consoles  la  terre. 

En  dehors  de  ces  deux  morceaux,  on  ne  constate  que  des 
changements  insignifiants.  Ces  différences  signalées  entre 
la  première  édition  des  Poésies  Galiiqites  et  les  suivantes, 
revenons  au  texte  lui-même,  et  demandons-nous  d'abord 
jusqu'à  quel  point  Baour  traduit  ce  qu'il  nous  donne  dé  Le 
Tourneur  et  jusqu'à  quel  point  il  se  contente  de  le  résumer. 

La  réponse  est  aisée  :  il  abrège  son  texte.  Un  sondage 
opéré  sur  les  dix  premières  pages  de  sa  Darthula  montre 
que  ce  qui  reste  de  l'original  équivaut  à  48  "/„  ;  dans  Les 
Chants  de  Selma,  on  trouve  Oi  "/„  ;  dans  Minona,  beau- 
coup plus  court,  90  7o-  Temora,  on  l'a  vu,  est  extrêmement 
simplifié.  Il  est  impossible  de  donner  une  moyenne  qui  soit 
rigoureuse,  mais  en  tenant  compte  des  poèmes  qu'il  ne  tra- 
duit pas  et  de  ce  qu'il  omet  dans  ceux  qu'il  traduit,  on  peut 
admettre  que  Baour-Lormian  donnait  dans  ses  vers  l'équi- 
valent d'environ  un  tiers  de  la  prose  de  Le  Tourneur.  Lui 
aussi,  et  mieux  que  les  timides  auteurs  des  Poésies  Erses 
de  1772,  il  a  voulu  faire  une  anthologie  ossianique  qui  fût 
variée,  touchante,  jamais  ennuyeuse,  et  surtout  poétique. 

Ce  qu'il  supprime  de  préférence  en  effet,  c'est  ce  qui  offre 
un  intérêt  plus  historique,  ou  soi-disant  tel,  que  poétique. 
Ainsi  dans  Temora,  au  chant  II,  l'épisode  de  Gonar,  fils  de 
Trenmor  et  premier  roi  d'Irlande,  et  l'histoire  de  Grothar, 
ancêtre  de  Cathmor,  «  épisode,  disait  Le  Tourneur  d'après 
Macpherson,  qui  répand  un  grand  jour  sur  l'histoire  d'Ir- 
lande, et  sur  les  prétentions  de  la  famille  de  Cathmor  au 
trône  ».  De  tout  cela  Baour-Lormian  n'a  cure  ;  l'histoire 
d'Irlande  et  les  prétentions  de  la  famille  de  Cathmor  le  lais- 
sent parfaitement  indifférent,  parce  qu'il  sait  que  le  lecteur 
français  s'en  souciera  peu.  Or,  c'était  justement  l'élément  de 


6i  Ossian  en   France 

ses  compositions  auquel  Macpherson  donnait  le  plus  d'im- 
portance. Préoccupé,  on  Ta  vu,  d^asseoir  la  gloire  de  son 
Ossian  sur  des  fondements  solides,  il  cherchait  toutes  les 
occasions  de  le  présenter  comme  un  annaliste  véridique, 
comme  un  sûr  témoin  des  âges  antiques.  Le  Tourneur  sui- 
vait encore  cette  voie  ;  Baour  s'en  écarte  résolument.  Ce 
qui  l'intéresse  dans  Ossian,  c'est  l'évocation  d'un  paysage 
lointain  et  nébuleux,  ce  sont  des  sentiments  nobles  ou 
tendres,  c'est  l'héroïsme,  c'est  la  gloire,  c'est  l'amour  :  c'est 
en  un  mot  le  romanesque  et  le  pathétique.  Moins  cette  poé- 
sie a  de  contact  avec  la  vérité  historique,  moins  elle  est  pré- 
cise, et  plus  elle  enchante  l'âme.  Sans  doute,  il  répète,  en 
les  abrégeant  toutefois,  un  petit  nombre  des  notes  de  son 
prédécesseur  ;  mais  ce  ne  sont  presque  jamais  des  notes 
historiques  ;  ce  sont  des  éclaircissements,  presque  néces- 
saires d'ailleurs  à  qui  ne  connaît  pas  encore  Ossian,  sur  les 
usages  et  les  expressions  que  l'on  rencontredans  ses  poèmes. 
Son  Ossian  est  un  livre  de  légende  et  de  poésie,  ce  n'est  à 
aucun  degré  un  monument  historique. 

Il  avait  d'ailleurs  très  habilement  groupé  les  morceaux 
de  son  anthologie.  Le  volume  s'ouvrait  par  cet  Hymne  du 
soir  séparé  à  dessein  du  reste  du  poème  à.'Oïna-MoruI,  et 
placé  en  tête  du  recueil  comme  une  sorte  de  prélude,  pour 
donner  le  ton  : 

L'ombre  à  peine  voile  les  cieux  ; 
Des  temps  évanouis  la  splendeur  éclipsée 

Se  retrace  dans  ma  pensée, 
Et  m'inspire  des  chants  dignes  de  mes  aïeux... 

Là,  toutes  les  principales  cordes  de  la  harpe  du  Barde 
sont  touchées,  et  la  tonalité  générale  est  posée.  Ossian  va 
chanter  :  il  indique  en  peu  de  mots  sa  situation  et  les  sujets 
habituels  de  ses  chants  ;  il  nomme  Fingal,  Oscar,  Malvina  ; 
il  évoque  en  quelques  touches  rapides  le  paysage  calédo- 
nien. Le  lecteur  se  trouve  tout  de  suite  placé  dans  l'atmos- 
phère si  particulière,  si  neuve,  qui  est  l'atmosphère  ossia- 
nique.  Et  la  série  des  poèmes,  au  milieu  de  laquelle  est  placé 
Têmora,  le  plus  long,  se  clôt  par  Le  dernier  Hymne  d  Os- 
sian, qui  est  une  récapitulation  générale  du   cycle   que  le 


Composition   du  recueil  63 

lecteur  a  parcouru,  un  dernier  chant  qui  a  quelque  chose 
de  solennel  : 

Le  Barde  va  chanter  pour  la  dernière  fois... 

Et  il  s^apprête  à  mourir  : 

Vents  orageux  du  soir,  ma  bouche  vous  implore  ; 
De  vos  bruyantes  voix  retenez  les  éclats  : 
Ossian  va  dormir...  ne  le  réveillez  pas... 
La  nuit  doit  être  longue... 

Lui  qui  a  pleuré  et  chanté  tant  de  morts  héroïques,  son 
tour  n'est-il  pas  venu  de  disparaître  enfin,  dernier  survivant 
d'une  race  et  d'un  âge  glorieux  ? 

0  débile  vieillard  !  les  hommes  se  succèdent 
Comme  les  flots  des  mers  et  les  feuilles  des  bois... 
Meurs  !  ta  gloire  vivra... 

Cela  ne  vaut  pas  Hugo  et  la  Promenade  dans  les  Rochers, 
mais  il  y  a  de  la  grandeur  dans  ces  suprêmes  adieux, où  la 
voix  mélancolique  du  Barde  reprend  à  son  tour  la  plainte 
que  firent  entendre  jadis  et  Homère, et  Simonide,etles  Pro- 
phètes d'Israël. 


IV 


Dans  ce  cadre  restreint,  et  qu'il  s'était  si  habilement  tracé, 
comment  Baour  s'est-il  acquitté  de  sa  tâche?  Comment  tra- 
duit-il, et  comment  écrit-il  ?  Pour  étudier  en  lui  le  traduc- 
teur, on  va  droit  aux  morceaux  que  ses  contemporains  ont 
le  plus  admirés  et  le  plus  cités.  On  vient  diQliveV Hymne  au 
Soleil.  Il  a  pu  paraître  beau  à  qui  n'en  connaissait  pas  l'ori- 
ginal :  c'était  l'idée  qui  frappait  par  sa  nouveauté  ;  mais 
Baour  n'a  mis  là  que  des  hyperboles  qui  visent  trop  ouver- 
tement au  sublime.  Il  a  supprimé  plusieurs  détails  impor- 
tants. La  belle  idée  que  Le  Tourneur  rend  par  «  tu  te  ris  de 
la  tempête  >>  n'est  plus  représentée  que  par  le  faible  «  tu 
souris  ».  L'invocation  à  la  lune,  de  Darlhula,  qui  a  été  citée 


64  Ossian  en   France 

également  tout  à  l'heure,  a  charmé  les  contemporains.  Ces 
vers  valaient  sans  doute  ceux  de  Lemierre  ;  nous  autres, 
malheureusement  pour  Baour,  nous  avons  tous  dans  le  mé- 
moire ceux  de  Lamartine,  et  cela  nous  rend  un  peu  plus 
difficiles;  sans  parler  du  Souvenir  de  Musset,  et  de  Gœthe, 
et  de  Leopardi.  Les  flots  abondants  de  magnifique  poésie 
que  certains  titres,  certains  thèmes  font  jaillir  de  notre  mé- 
moire, ne  doivent  pas  nous  rendre  injustes  pour  les  pre- 
miers qui  chantèrent  aux  âmes  cette  mêçne  chanson.  Il  y  a 
néanmoins  deux  lacunes  ici,  et  fort  regrettables  :  d'abord 
l'idée  que  Le  Tourneur  rend  par  les  mots  :  «  A  ton 
aspect,  les  étoiles  honteuses  détournent  leurs  yeux  étince- 
lants  »  ;  puis  celle-ci  :  «  Tes  sœurs  sont-elles  tombées  du 
ciel  ?  Ne  sont-elles  plus,  celles  qui  se  réjouissaient  avec  toi 
dans  la  nuit  ?  Ah  !  sans  doute  elles  sont  tombées,  lumière 
charmante,  et  tu  te  retires  souvent  pour  les  pleurer  !...  » 
Ainsi  ce  morceau  gracieux  est  extrêmement  incomplet,  et 
tout  ce  qu'il  y  avait  dans  le  texte  de  nouveau,  de  rare,  de 
spécifiquement  ossianique  a  disparu. 

Prenons  encore  l'exemple  de  l'Etoile  du  soir,  et  sans  écra- 
ser Baour  en  le  comparant  à  Musset,  voyons  s'il  met  heu- 
reusement en  vers  la  prose  de  Le  Tourneur.  Nous  nous 
apercevrons  que  ce  qu'il  nous  donne  n'est  qu'une  transcrip- 
tion assez  exacte  et  assez  complète  :  mais  l'expression  reste 
quelconque,  la  forme  n'est  pas  créée. 

Compagne  de  la  nuit,  étoile  radieuse 

Qui,  sur  l'azur  du  firmament, 
Imprimes  de  tes  pas  la  trace  lumineuse, 

Astre  paisible,  en  ce  moment 

Que  regardes-tu  dans  la  plaine  ? 
L'aquilon  est  muet  ;  la  cascade  lointaine 

Ne   murmure  que  faiblement  ; 
Les  insectes  du  soir  font  retentir  à  peine 

Un  triste  et  sourd  bourdonnement. 
Au  bord  de  Thorizon  tes  clartés  s'obscurcissent  ; 
Tu  descends  dans  le  sein  de  l'océan  fougueux  ; 

Les  flots  bruyants  se  réjouissent, 

Et  baignent  l'or  de  tes  cheveux. 
Mais  ton  dernier  rayon  a  lui  sur  la  bruyère  : 
Astre  charmant,  adieu  !  Que  mon  génie  éteint 
Se  rallume,  et  succède  à  ta  vive  lumière  !.. . 


Le  Tourneur  et  Baour-Lormian  65 

Voilà  une  impression  d'ensemble,  et  qui  n'est  pas  suscep- 
tible d'une  grande  précision.  On  ne  peut  faire  du  metteur 
en  vers  le  même  examen  minutieux  que  du  traducteur  en 
prose  :  toute  comparaison  de  détail  est  impossible.  11  faut 
seulement  remarquer  la  liberté  avec  laquelle  Baour  trans- 
forme les  noms  ossianiques,  le  plus  souvent  pour  des  rai- 
sons d'euphonie,  parfois  aussi  pour  des  raisons  de  clarté. 
Autant  Leconte  de  Lisle  recherchera  les  consonnances  extra- 
ordinaires, les  mots  à  ligure  exotique  ou  barbare,  autant 
Baour  les  évite.  Il  est  de  l'école  de  Boileau,  en  matière  de 
noms  propres  comme  pour  le  reste.  De  même  il  laisse  sou- 
vent tomber  ce  qu'il  y  a  de  plus  nettement  ossianique  dans 
les  idées  ou  dans  les  sentiments.  Voici  un  air  de  bravoure 
assez  typique,  que  je  rencontre  dans  D art /nt la  : 

Le  Tourneur 

Pourquoi  rouler  avec  tant  de  fracas  tes  flots  écumants,ô  mer 
d'Ullin  ?  Pourquoi  déployez-vous  dans  les  airs  vos  bruyantes 
ailes,  tempêtes  éclatantes  du  ciel  ?  Orages,  croyez-vous  que 
c'est  vous  qui  retenez  Nathos  sur  le  rivage  ?  Non,  c'est  son  cou- 
rage qui  l'y  retient,  enfants  de  la  nuit. 

Baour-Lormian 

0  mer  d'Ullin  !  avec  tant  de  fracas 
Pourquoi  précipiter  tes  ondes  furieuses  ? 
Pourquoi  déployez-vous  vos  ailes  orageuses, 

Enfants  de  l'air  et  des  frimas  ? 

Pensez-vous  que  vos  vains  éclats 

Sur  ce  roc  aride  et  sauvage 

De  Nathos  enchaînent  les  pas  ? 
Non,  il  n'est  retenu  que  par  son  seul  courage... 

Voici  dans  un  genre  différent  le  début  d'une  lamentation 
funèbre  empruntée  aux  Chants  de  Selma  : 

Le  Tourneur 

Mes  pleurs,  ô  Ryno,  sont  pour  les  morts  ;  ma  voix,  pour  les 
habitants  delà  tombe.  Tu  es  debout  maintenant,  ô  jeune  homme, 
et  dans  ta  hauteur  majestueuse  tu  es  le  plus  beau  des  enfants 
de  la  plaine.  Mais  tu  tomberas  comme  l'illustre  Morar  :  l'étran- 


66  Ossian  en  France 

ger  sensible  viendra  s'asseoir  el  pleurer  sur  la  tombe.  Tes  col- 
lines ne  te  connaîtront  plus,  et  ton  arc  restera  détendu  dans  ta 
demeure... 

Baour-Lormian 

Mes  pleurs  sont  pour  les  morts.  Superbe,  belliqueux, 
Aujourd'hui  le  plus  beau  des  enfants  de  la  plaine, 
Tu  triomphes,  jeune  homme,  et  demain  sur  l'arène 
Peut-être  le  trépas  viendra  fermer  tes  yeux. 

Comme  toi  Morar  fut  célèbre  ; 

Comme  toi  Morar  fut  vaillant  ; 

Il  n'est  plus  ;  sur  son  lit  funèbre 

L'étranger  s'assied  en  pleurant. 


On  voit  tout  ce  que  laisse  tomber  le  traducteur  ;  surtout 
on  voit  l'eilet  que  produit  cette  manière  de  broder  à  grands 
traits  de  couleurs  brillantes,  mais  peu  variées,  ce  qui  offrait 
chez  Le  Tourneur  un  tissu,  je  ne  dis  pas  serré,  mais  assez 
rempli.  La  répétition,  les  reprises,  sont  pour  beaucoup  dans 
l'effet  pathétique  du  morceau  :  la  même  idée  y  paraît  suc- 
cessivement avec  ses  nuances  diverses.  Le  poète  dégage 
l'idée,  choisit  pour  la  fixer  quelques  images  frappantes,  et 
passe. 

Le  lecteur  qui  ne  connaît  pas  Ossian  se  préoccupe  mé- 
diocrement de  cette  question  d'exactitude,  et  sera  plus  sen- 
sible à  l'effet  général  et  direct  que  produisent  les  vers  de 
Baour.  Le  style  et  la  versification  en  ont  été  généralement 
appréciés,  du  temps  qu'on  le  lisait  ;  puis  le  discrédit  du 
fond  a  entraîné  l'oubli  total  de  l'œuvre,  forme  comprise. 
Aujourd'hui,  si  l'on  rencontre  le  volume  des  Poésies  Galli- 
qiies  et  qu'on  ait  la  curiosité  de  le  feuilleter,  on  ne  trou- 
vera au  style  ni  originalité  ni  couleur.  On  n  'y  remarcjuera  que 
des  images  usées  et  un  vocabulaire  poncif  ;  mais,  si  l'on 
estéquitable,on  se  rappellera  que  certaines  élégances  démo- 
dées abondent  encore  dans  les  premières  Odes  de  Hugo  et 
dans  quelques  Méditatiotis.  Même,  si  l'on  est  familier  avec  la 
poésie  impériale  et  avec  celle  aussi  du  xvin''  siècle,  on  appré- 
ciera dans  Baour  un  style  qui  fait  aussi  peu  de  concessions 
qu3  possible  à  une  mode  éphémère  et  vite  ridicule,  et  on 
lui  saura  gré  d'avoir  laissé  peu  de  fausses  notes  ou  de  traits 


Le  style  et  la  versification  67 

discordants.  Sans  doute,  il  a  quelques  expressions  qui  ne 
sont  pas  à  leur  place  dans  le  genre  ossianique  :  les  pha- 
langes, les  cohortes,  les  drapeaux,  Yétendard,  une  cui- 
rasse d'or  pur,  toutes  choses  inconnues  des  armées  de  Fin- 
gai  ;  Vaigle,  le  cygne,  qui  ne  font  pas  partie  de  la  faune  de 
Morven,  et  le  zéphire  ou  zéphyr  qui  se  joue  entre  les  ro- 
seaux. C'est  à  peu  près  tout  ;  et  c'est  peu.  Plus  sensible 
est  l'abus  d'une  banale  phraséologie  pseudo-classique:  V ai- 
rain homicide,  Idi  flamme  (de  l'amour),  son  sein  d'albâtre, 
défendre  tes  charmes,  les  frimas,  Vastre  du  jour.  Ces  en- 
nuyeux clichés  reviennent  assez  souvent  ;  moins  souvent 
que  chez  tant  d'autres.  Le  poète  fait  parfois  parler  le  vieux 
Barde  en  stvle  troubadour,  comme  lorsqu'il  peint  le  jeune 
Uthal 

Dans  l'âge  des  combats,  dans  l'âge  de  l'amour, 
Des  belles,  des  héros  triomphant  tour  à  tour... 

Il  n'échappe  pas  non  plus  à  une  faiblesse  très  fréquente 
en  ce  temps  de  misère  poétique.  Il  emprunte  sans  vergo- 
gne les  hémistiches  les  plus  célèbres  ;  il  sait  trop  bien  par 
cœur  son  Corneille  et  son  Racine.  Au  premier  appartien- 
nent sans  conteste  Jeune  présomptueux...  —  Connais-tu 
bien  Fingal  ?...  —  la  clarté  qui  tombe  des  étoiles...  Le 
second  peut  revendiquer  l'horreur  d'une  profonde  nuit... 
—  Une  aimable  rougeur  couvrait  son  beau  visage...  Le 
Barde  a  fait  ses  classes,  et  ses  souvenirs  classiques  lui 
sortent  par  tous  les  pores.  Mais  beaucoup  plus  fatigante, 
parce  qu'elle  est  plus  continue,  est  cette  élocution  vague 
et  verbeuse,  où  régnent  l'à-peu-près  et  l'image  usée, ce  style 
d'une  élégance  facile  et  pompeuse,  qui  est  proprement  la 
manière  pseudo-classique.  C  est  ainsi  qu'écrit  Baour  toutes 
les  lois  qu'il  n'est  pas  soutenu  et  comme  rafraîchi  par  l'ins- 
piration ossianique.  Heureusement  qu'il  n'invente  guère, 
et  que  son  modèle  lui  fournit  en  abondance  des  idées  et 
surtout  des  images  qui  infusent  un  sang  nouveau  à  son 
style  vieillot. 

Sa  versification  est  à  la  fois  son  triomphe  et  sa  faiblesse. 
Les  contemporains  ont  été  unanimes  à  louer  l'harmonie 
de  ses  vers,  et  à  le  préférer  à  cet  égard  à  tous  ses  rivaux. 


68  Ossian   en   France 

Il  est  vrai  qu'il  est  harmonieux  :  il  sait  à  merveille  rem- 
plir l'une  des  plus  importantes  conditions  de  la  poétique 
classique,  l'enchaînement  euphonique  des  sons  sans  la  moin- 
dre dureté,  sans  le  moindre  heui-t.  Son  oreille  experte,  et 
qu'avait  sans  doute  assouplie  encore  le  long  travail  de  sa 
Jérusalem  Délivrée,  lui  fournit  à  chaque  instant  les  groupes 
de  sons  que  sa  mémoire  fertile  lui  rappelle,  ou  que  son 
imagination  combine  aisément.  Les  mots,  habitués  à  se 
rencontrer,  se  présentent  ensemble  sous  sa  plume  ;  et  cette 
harmonie  réelle  n'est  jamais  neuve.  Elle  est  d'ailleurs  obte- 
nue à  grand  renfort  de  chevilles.  Baour  abonde  plus  encore 
en  rimes  quelconques,  négligées,  incolores,  ou  trop  usées  et 
presque  ridicules  par  leur  facilité  même  A  la  fin  de  ses  vers  se 
retrouvent  régulièrement  des  mots  qui  sont  de  vieux  amis, 
comme  épée  et  trompée,  cœur  et  vainqueur,  guerre  et  ton- 
nerre, rivage  et  sauvage,  roi  et  effroi,  épouvante  et  me- 
naçante ;  j'emprunte  ces  exemples  à  une  seule  page  de 
Témora  (chant  I).  La  pauvreté  des  rimes  touche  à  la  mi- 
sère, ainsi  qu'on  peut  l'attendre  de  ce  classique  de  déca. 
dence.  Les  rimes  en  épithètes  foisonnent.  J'en  relève  79 
dans  les  330  vers  du  chant  I  de  Témora,  et  46  dans  les 
200  vers  de  Lathmon  ;  quelquefois  elles  se  suivent  d'une 
manière  insupportable. 

Par  ses  qualités  comme  par  ses  défauts,  le  vers  de  Baour- 
Lormian  est  un  vers  de  romance  ou  de  cantate  :  il  en  a  la 
facilité  lâche  et  un  peu  langoureuse,  l'harmonie  banale,  la 
fluidité  impersonnelle,  et  tout  ce  qui  n'impose  à  l'esprit  au- 
cun effort,  ne  provoque  aucune  surprise  de  l'oreille,  et  néan- 
moins ou  par  cela  même  exerce  un  charme,  peut-être  de  qua- 
lité inférieure,  mais  indéniable. 

Les  défauts  de  cette  versification  sont  surtout  sensibles 
dans  l'alexandrin  à  rimes  plates,  le  plus  banal  et  le  plus 
difficile  de  tous  les  mètres.  C'est  celui  de  Témora,  de  Lath- 
mon, de  presque  tout  Elmor,  de  presque  tout  Lorma.  Le 
poète  est  beaucoup  plus  heureux  dans  les  morceaux  écrits 
en  alexandrins  à  rimes  croisées  ou  embrassées,  comme  Mi- 
nona,  l'un  des  mieux  venus  du  recueil.  11  y  a  là  quelques 
passages  d'une  mélodie  légère  de  berceuse  : 


Le  style  et  la  versification  69 

L'obscurité  couvrait  le  palais  de  Lathmon  ; 
Aux  rives  du  couchant,  pâle,  silencieuse, 
La  lune  ne  versait  qu'une  clarté  douteuse, 
Et  le  vent  de  minuit  sifflait  dans  le  vallon. 

Ah  !  que  n'ai-je  vécu  comme  la  fleur  des  champs 
Qui  sur  le  roc  désert  naît  et  meurt  inconnue  ! 
A  peine  seize  fois  des  volages  printemps 
Mon  œil  sur  nos  forêts  vit  la  robe  étendue  .. 

Aux  bords  de  Duvranna,  sur  ces  i-ochers  antiques 
.Que  le  temps  couronna  de   lugubres  sapins, 
S'élève  un  vieux  palais,   dont  les  torrents  voisins 
Réfléchissent  au  loin  les  tours   mélancoliques... 

Plus  fréquemment,  le  mètre  varie  ;  et  les  effets  de  cette 
variété  sont  en  général  assez  heureux.  Les  poèmes  que  tra- 
duisait Baour,par  leur  caractère  semi-épique,  semi- lyrique, 
souvent  même  dramatique,  invitaient  à  user  de  différents 
mètres  :  il  y  avait  place  pour  des  récits  en  alexandrins,  des 
dialogues  en  stances, des  récitatifs  en  octosyllabes  ;  et  Tadroit 
versificateur  sait  multiplier  indéfiniment  ses  combinaisons. 
C'est  alors  surtout  que  ses  poèmes  offrent  Taspect  de  can- 
tates. Enfin,  il  tire  du  vers  libre  d'assez  heureux  effets  : 
grâce  à  lui,  il  échappe  aux  contraintes  dangereuses  du  vers 
fixe  ;  il  évite,  grâce  à  lui,  la  cheville,  et  par  suite  la  péri- 
phrase ;  il  ne  dit  à  peu  près  que  ce  qu'il  a  besoin  de  dire  ; 
et,  pour  un  traducteur,  c'est  un  bienfait  particulièrement 
appréciable. 


On  savait  que  les  principes  de  Baour  comme  traducteur 
n'étaient  pas  à  beaucoup  près  aussi  rigoureux  que  ceux  de 
Turgot.  On  les  connaissait  déjà  par  sa  Jérusalem  Délivrée. 
Il  avouait  lui-même,  que  dis-je  ?  il  proclamait  hautement 
qu'il  avait  «  préféré  le  développement  à  la  précision  »;  qu'il 
avait  su  «  se  dégager  des  entraves  de  son  modèle,  et  mar- 
cher moins  sur  ses  traces  que  son  égal  ».  Il  disait  ;  «  Je 
n'ai  pas  craint   d'abandonner   fréqr.oniment  mon  original 


yo  Ossian   en   France 

pour  me  livrer  à  ma  propre  sensibilité'.  »  Les  comptes 
rendus  remarquent  et  approuvent  cette  extrême  liberté  : 
«  Il  retranche  de  l'original  tout  ce  qui  est  sans  intérêt... 
plus  de  vingt  stances  manquent  au  xvii«  chant...  Quelque- 
fois il  ajoute...  il  agrandit  de  nouveaux  traits  la  figure  déjà 
si  grande  de  Soliman.  »  Il  a  corrigé  «  toutes  les  fautes  con- 
tre le  goût  et  le  naturel  ».  Il  a  «  débarrassé  le  style  de  ce 
poème  du  grand  nombre  de  faux  brillants  qui  le  déparent  ». 
C'est  ce  que  le  critique  appelle  «  rendre  au  Tasse  de  grands 
et  d'éminents  services  '  ». 

Après  le  Tasse,  Ossian.  Encouragé  par  ces  approbations, 
comment  Baour  ne  l'eût-il  pas  traité  de  la  même  manière? 
L'anglais  de  Macpherson  étant  beaucoup  moins  familier  aux 
critiques  que  l'italien  du  Tasse,  ils  ne  relevèrent  pas  avec 
autant  de  détail  les  procédés  du  traducteur.  Cependant  on 
vit  bien  qu'il  abrégeait  Ossian,  et  en  général  on  sut  gré  à 
Baour  d'avoir  taillé  librement  dans  le  texte.  Il  «  ne  tra- 
duit pas  tout,  il  imite  ;  et  il  n'imite  pas  tout,  il  choisit  ^  ». 
«  En  passant  dans  ses  vers, Ossian. .  .a  même  gagné  sous  quel- 
ques rapports  :  on  trouve  dans  l'imitation  moins  de  désordre, 
moins  de  monotonie,  que  dans  l'original.  »  On  le  félicite 
de  n'avoir  «  pas  cru  devoir,  comme  Le  Tourneur,  suivre 
Macpherson  pas  à  pas  »  ;  d'avoir  «  soumis  les  chants  gal- 
liques  à  l'analyse  »,  et  d'en  avoir  «  retranché  tous  les  dé- 
tails oiseux  »  de  façon  à  «  en  pallier  les  défauts  sans  rien 
changer  à  la  teinte  *  ».  Il  a  conservé  cette  teinte  en  l'alVa- 
dissant  ;  c'est  bien  ce  que  veulent  dire  ceux  qui  le  félici- 
tent d'avoir  «  sagement  élagué  tout  ce  qu'il  y  avait  de  gi- 
gantesque et  d'oiseux...  S>.  lia  «abrégé  le  texte  de  l'Homère 
écossais  ».  En  résumé,  «  comme  abréviateur,  il  a  fait  preuve 
de  goût  et  de  sagesse  «  »  ;  et  «  la  plupart  des  défauts  d'Os- 
sian  ont  disparu  sous  sa  plume  '  ». 

Ces  félicitations  à  peu  près  unanimes  s'adressent  k  deux 

1.  La  Jérusalem  Délivrée  en  vers  fiançais,  1796,  1,  p.  I-XIII  (Préface). 

2.  La  Renommée,  4  novembre  1819. 

3.  [lioissonade]  Journal  de  l'Empire,  10  septembre  1810;  et  Boissonade, 
Critique  Littéraire.  II,  47. 

4.  Spectateur  du  .Xord,  XVIIl,  362  (juin  1801). 

5.  Magasin  Encyclopédi([ue.  1801,  I,  51-5'J. 

6.  [Boissonado]  Journal  de  l'Empire,  ih. 

7.  Les  Quatre  Saisons  du  Parnasse,  printemps  1805,  p.  251. 


Jugements  contemporains  71 

procédés  différents,  mais  que  les  critiques  ne  distinguent 
jiçuère  l'un  de  l'autre  :  l'un  consiste  à  ne  traduire  que  cer- 
tains poèmes  ou  fragments  d  Ossian,  l'autre  à  choisir  des 
développements  ou  des  passages  dans  ceux  même  qu'il 
traduit,  et  à  faire  de  nombreuses  coupures.  L'un  se  voit  du 
premier  coup  d'oeil,  pour  peu  que  l'on  compare  la  Table  des 
Matières  des  Poésies  Galliques  à  celle  de  Le  Tourneur  : 
l'autre  échappe  à  celui  qui  ne  se  livre  pas  à  une  comparai- 
son minutieuse.  Nous  avons  donné  tout  à  l'heure  des  exem- 
ples de  l'un  et  de  l'autre.  Mais  cette  liberté  qu'il  prend  de 
supprimer,  il  la  prend  aussi  de  traduire  à  sa  façon.  M.  Zy- 
romski  dit  que  Baour-Lormian  conserve  trop  souvent  «  l'at- 
titude de  l'écolier  »  devant  les  textes  qu'il  traduit  '.  Il  veut 
dire  par  là  qu'il  abonde  en  réminiscences  classiques  ;  mais 
un  écolier  se  montre,  ou  cherche  à  se  montrer,  plus  res- 
pectueux dans  ses  versions.  Seul,  un  autre  traducteur,  son 
rival,  regrettera  «  qu'il  n'ait  pas  cherché  à  reproduire  son 
modèle  avec  plus  de  fidélité  ^  ».  En  général,  on  le  loue  de 
l'avoir  «  paraphrasé  '  »,  de  1  avoir  suivi  «  avec  indépen- 
dance *  »  d'avoir  «  atténué  ses  défauts  ^  ».  Cet  éloge  se  re- 
trouve même  de  nos  jours  :  on  a  su  gré  à  Baour  «  d'adoucir 
le  genre  lui-même  pour  le  plier  au  degré  de  mélancolie  dont 
la  France  était  alors  capable  °  ».  Si  on  loue  la  «  fidélité  » 
de  sa  traduction,  c'est  en  parlant  de  tel  morceau  plus  heu- 
reusement venu,  comme  le  début  des  Chants  de  Selma  \ 
Mais  on  s'accorde  à  appeler  son  œuvre  «  une  imitation  et 
non  une  traduction  *  »  ;  et,  si  l'on  veut  être  aimable,  «  une 
imitation  charmante  que  Buffon  eût  appelée  volontiers  une 
belle  création  ''  ».  Rigault  a  trouvé  une  expression  assez  heu- 
reuse en  appelant  Baour  «  le  Ducis  d'Ossian  •"  * . 

1.  Zyromski,  Lamartine  poète  lyrique,  p.  91. 

2.  Sainl-Fcrréol, Ossian, chants  yaliiques, Iraduils  en  vers  français, 1825, 
p.  XIV. 

3.  Esménard  dans  le  Mercure  (1802,  IV,  407);  article  reproduit  dans  1j 
Mercure  du  21  octobre  1809  et  dans  l'Ambigu  du  30  novembre  1809. 

4.  M.-J.  Ghénier,  Tableau...  de  la  Littérature  Française,  1816,  p.  252. 

5.  Almanach  des  Muses,  1802,  p.  273. 

6.  Godefroy,  Histoire  de  la  Littérature  Française,  xix°  siècle,  II,  15. 

7.  B.  JuUien,  Poésie  française  à  l'époque  impériale,  l,  158. 

8.  Jb.,  I,  150. 

9.  Saint-Ferréol,  p.  XIV. 

10.  Journal  des  Débats,  25  janvier  1855;  Œuvres  de  Rigault,  I,  194. 


7*  Ossian  en   France 

L'art  de  Baour-Lormian,  son  style  et  sa  versification  n'ont 
g'uère  reçu  à  propos  des  Poésies  Galliques  que  des  éloges^ 
et  parfois  hyperboliques.  Les  plus  tièdes  lui  reconnaissent 
«  une  versification  toujours  élégante  et  harmonieuse  '  »  ; 
«  de  la  correction,  de  l'élégance,  un  style  harmonieux  et 
brillant,  une  manière  large  et  savante  '  »  ;  «  la  couleur, 
l'élégance,  le  mouvement  '  »  ;  ou  louent  «  son  style  harmo- 
nieux, son  coloris  ferme  et  sombre...  ses  coupes,  le  balan- 
cement, le  mélange  de  ses  rimes...  un  grand  sentiment  de 
Tharmonie*  ».  D'autres  vont  plus  loin  :  «  Il  répand  les  beaux 
vers  comme  un  homme  riche  et  prodigue  sème  l'argent  \  » 
Le  classique  Dussault  salue  en  lui  «  un  poète  très  distingué, 
dont  le  talent  ne  s'écarte  jamais  de  la  trace  des  grands  mo- 
dèles » ,  au  point  que  «  Racine  et  Boileau  auraient  pu  lire 
les  vers  de  M,  de  Lormian  ''  ».  Le  classique  Jouy  s'extasie 
devant  «  la  lyre  de  Baour-Lormian,  qu'on  a  comparée  à  la 
harpe  éolienne  »,  et  qui  «  rend  des  sons  si  purs,  si  doux,  si 
constamment  mélodieux"  ».  Le  classique  Etienne  ose  voir  en 
lui  «  le  poète  moderne  qui  possède  le  mieux  la  langue  de  Ra- 
cine '  »,Oui,  «  l'harmonie  de  sa  phrase  poétique  et  la  variété 
de  ses  coupes  »  font  que  «  de  tous  les  poètes  de  son  ère,  il  est 
celui  au  nom  duquel  on  a  le  plus  souvent  associé  le  grand  nom 
de  Racine  '  ».  On  rencontre  à  peine  parmi  les  contemporains 
une  note  discordante.  L'un  constate  que  ces  vers  sont  «  plus 
harmonieux  qu'énergiques'"»  ;  et  l'autre  dit:  «  On  pouvait  y 
désirer  un  ton  moins  emphatique  et  moins  solennel".  »  Mais 
à  mesure  que  les  générations  se  succèdent,  et  que  le  ro- 
mantisme a  rendu  les  lecteurs  plus  difficiles,  on  est  moins 
enthousiaste  de  la  poésie  de  Baour.  Ponsard  parle  encore  de 
«  la  douceur  de  son  rythme'-  »;  mais, depuis, on  lui  trouve 

1.  Saint-Ferréol,  p.  XIV. 

2.  Alinanach  des  Muses.  1802,  p.  273. 

3.  Esménard  dans  le    Mercure  (cf.  note  3  de  la  page  précédente). 

4.  Spectateur  du  Nord,  XVIIl,  363  (juin  1801). 

5.  Tissot  dans  le  prospectus  du  Mercure  du  XIX'  siècle,  1823,  p.  8. 

6.  Journal  des Déia^s, 26 février  1813;  Dussaull, A /irtaies  littéraires, IV, 16. 

7.  Œuvres  d'Etienne  Jouy,  I,  4. 

S.  La  Minerve  Française,  III,  363  (1818). 

9.  Tastet,  Histoire  des  quarante  fauteuils...,  1844,  II,  214. 

10.  M.-J.  Chénier,    Tableau...,  p.  252. 

11.  Barbier  et  DésessarLz,;Youi)ei/e  Bibliothèque  d'un  homme  de  goût, 
p.  270. 

12.  Ponsard,  Discours  de  réception,  p.  245. 


Jugements  contemporains  y3 

une  «  forme  souvent  rude  '  »  —  la  rudesse  n'est  pourtant 
pas  son  défaut  —  ;  on  lui  reproche  «  des  réminiscences  clas- 
siques et  le  jargon  de  la  poésie  impériale  »  et  jusqu'à  la  sono- 
rité des  noms  ossianiques  '.  Nous  sommes  très  persuadés 
maintenant  que  Baour  n'est  pas  un  vrai  poète  ;  il  est  cu- 
rieux de  constater  avec  quel  ensemble  on  l'a  jugé  tel  pen- 
dant une  longue  suite  d'années. 

Non  seulement  Baour  est  approuvé  comme  abréviateur  et 
admiré  comme  poète,  mais  l'ensemble  de  son  recueil  lui  vaut 
des  félicitations  presque  unanimes.  On  ne  trouve  guère  que 
la  Décade  qui  soit  d'abord  hostile.  Affaire  de  parti  d'ailleurs, 
et  de  coterie  littéraire  :  dès  son  arrivée  à  Paris,  Baour  eut 
l'art  de  se  mettre  mal  avec  le  groupe  des  idéologues,  comme 
s'il  prévoyait  que  ce  parti,  quelques  années  plus  tard,  serait 
en  butte  à  la  haine  du  souverain  et  aux  traits  de  la  réac- 
tion bien  pensante.  Dès  la  fin  de  17tJ8,  Ginguené  raille 
l'apostrophe  au  soleil  et  son  auteur,  «  un  citoyen  Baour- 
Lormian  qui  se  croit  connu  par  une  assez  médiocre  traduc- 
tion de  la  Jérusalem  délivrée  »  ;  il  passe  au  crible  les 
vers  de  «  ce  poète,  si  l'on  peut  lui  donner  ce  nom  ^  ».  En 
1804,  à  propos  de  la  deuxième  édition  des  Poésies  Gal- 
liques,  ]&  Décade,  qui  fait,  comme  nous  le  verrons  plus  tard, 
les  plus  expresses  réserves  sur  Ossian  lui-même,  donne  au 
traducteur  des  complimants  un  peu  chiches  et  mesurés.  Il 
a  «  fait  preuve  de  goût  »  en  évitant  «  le  néologisme  qui 
semblait  inhérent  »  au  genre.  Mais  «  son  talent  eût  été  mieux 
employé  en  s'attachant  à  un  auteur  d'une  réputation  plus 
méritée  *  >>.  Egalement  intermédiaire  est  le  jugement  du 
critique  qui  n'ose  citer  les  vers  des  Poésies  Galliqiies  parce 
qu'ils  ont  «  quelque  chose  de  trop  bizarre.  Il  faut  que  le 
lecteur  s'y  accoutume  par  degrés.  »  Cependant,  dit-il,  «  ce 
recueil  manquait  à  notre  littérature,  et  achève  de  natura- 
liser Ossian  ^  ».  La  plupart  des  aristarques  du  temps  se 
déclarent  nettement  satisfaits.  Vigée  proteste  contre  les 
railleries  que  la  Décade  avait  adressées  à  V Hymne  au  Soleil: 


1.  Zyromski,  Lamartine  poète  lyrique,  p.  95. 

2.  H.  Potez,  L'Elégie  en  France  avant  le  Romantisme,  p. 

3.  Décade,  XIX,  290  (20  brumaire  an  VII). 

4.  Décade,  XLI,  347  (30  floréal  an  XII). 

5.  Spectateur  du  Nord,  XVIII,  363  (juin  1801). 


74  Ossian  en  France 

Baour  s'est  donné  «  des  torts  envers  la  Décade  »,  mais  on 
doit  reconnaître  son  talent  '  .  On  estime  qu'il  «  se  fraye 
une  belle  carrière...  Son  Ossian  fera  oublier  ses  Satires... 
Il  vivra  pour  sa  gloire  et  le  charme  des  gens  de  goût  '.  » 
De  même  Boissonade  ^  ;  de  même  Auger  qui,  devant  les 
traductions  de  Young  et  de  Hervey  que  Baour  donnait  un 
peu  plus  tard,  regrettait  ses  «  chants  héroïques  »  auxquels 
«  le  public  avait  applaudi  *  ». 

Hors  du  monde  de  la  critique,  le  succès  paraît  avoir  été 
général.  Nous  en  avons  une  preuve  dans  les  quatre  réédi- 
tions de  l'ouvrage.  Nous  en  avons  une  autre  preuve  :  on  le 
trouve  fréquemment  dans  les  bibliothèques  privées.  Dans 
631  catalogues  postérieurs  à  1801,  il  se  présente  23  fois 
sur  174  exemplaires  d'Ossian  et  sur  94  Ossians  français. 
Il  est,  avec  Le  Tourneur,  celui  qu'on  a  lu  le  plus.  Il  est 
aujourd'hui  beaucoup  plus  facile  à  rencontrer  que  Le  Tour- 
neur. D'ailleurs,  les  témoignages  sont  nombreux  qui  attes- 
tent son  succès.  Un  parodiste  d'Ossian  salue  au  passage 
«  d'Ossian  le  chantre  éloquent  '"  »  Si,  dit  un  poète  de  la 
mélancolie  et  de  la  nuit,  les  vers  d'Ossian  doivent  être  «  ap- 
plaudis par  nos  derniers  neveux  »  c'est  «  grâce  à  Lormian, 
honneur  de  ces  rivages^  ».  Un  autre  espère  qu'il  va  devenir 
le  poète  national  et  populaire  qu'attend  la  France  : 

Le  ciel  donnant  dans  sa  clémence 
Un  nouveau  Fingal  à  la  France 
Lui  devait  un  autre  Ossian  '. 

L'enthousiaste  ne  s'aperçoit  pas  qu'il  fait  de  Baour  le  fils 
de  Bonaparte  en  même  temps  que  son  héraut.  Un  autre 
entre  dans  plus  de  détails,  et  après  avoir  passé  en  revue 
héros  et  fantômes,  vante  l'auteur  des  Poésies  GaUiques  d'avoir 

1.  Veillées  des  Muses,  IV,  83(1798). 

2.  Magasin  Encyc  opédique,  1801,  I,  59. 

3.  [Boissonade]  Journal  de  l'Empire,  10  septembre  1810,  et  Boisso- 
nade,  Crili(iue  littéraire,  II,  50. 

4.  Auger,  Mélanges  jdiilosopliicjues  et  littéraires,  II,  318. 

5.  Barr6,  Radet  et  Desfontaines,   Omazelte,  1806. 

6.  Mercure,  30  juin  1804  :  Lu  Mélancolie,  fragment,  par  Ricard  Saint- 
Hilaire  fils. 

7.  Baour-Lormian,  Recueil  de  Poésies  diverses,  1803,  p.  119  :  Vers  à 
Baour- Lormian  sur  son  imitation  d'Ossian,  par  Martignac  fils. 


Influence  de  Baour-Lormian  y5 

SU  faire  résonner  «  en  belliqueux  accords  »  ou  «  sur  la  tombe 
des  morts  »  la  harpe  «  chère  à  la  Calédonie  •  ».  On  fait 
mieux  que  de  louer  Baour,  on  le  cite  dans  les  anthologies. 
UAlmanach  des  Muses  donne  en  1804  trois  morceaux  de 
son  Ossian  ;  en  1805,  quatre  ;  en  1806,  deux  ;  en  1810, 
encore  V Hymne  au  Soleil.  Celui-ci  se  retrouve,  non  seule- 
ment dans  l'article  de  Boissonade  %  mais  dans  trois  autres 
ouvrages  %  une  fois  à  côté  d'un  morceau  de  Lamartine. 
L'apostrophe  à  la  Lune  qui  ouvre  Darthula  ligure  encore 
dans  l'anthologie  toute  récente  intitulée  Les  Poètes  de  la 
Lune,  entre  des  morceaux  analogues  de  Ronsard  et  de 
M.  Rostand  *. 

Autant  les  témoignages  contemporains  qui  attestent  le 
succès  des  Poésies  Galliques  sont  aisés  à  recueillir,  autant 
il  est  difficile  de  se  faire,  au  moyen  de  textes  précis,  une 
idée  exacte  du  degré  de  l'influence  qu'a  pu  exercer  Baour- 
Lormian.  A-t-il  fait  connaître  Ossian  à  des  lecteurs  qui 
l'ignoraient  encore  malgré  les  traductions  en  prose  ?  A-t-il 
provoqué  le  frisson  ossianique  dans  des  âmes  que  Le  Tour  - 
neur  n'avait  pas  suffi  à  émouvoir?  Sa  poésie  a-t-elle  exercé 
une  influence  sensible  sur  la  formation  de  la  poésie  roman- 
tique ?  Telles  sont,  semble- t-il,  les  trois  questions  princi- 
pales que  Ton  peut  se  poser  à  cet  égard.  Je  préviens  le  lec- 
teur que  sur  aucune  des  trois  je  n'ai  pu  réussir  à  me  faire 
une  opinion  qui  résulte  avec  évidence  des  textes  que  j'ai 
pu  étudier.  Je  voudrais  qu'un  plus  heureux  ou  un  plus  avisé 
trouvât  la  certitude  là  où  je  n'entrevois  que  des  lueurs  de 
vraisemblance. 

Sur  le  premier  point,  ce  qui  rend  la  réponse  difficile,  c'est 
que  les  nombreux  écrivains  qui  parlent  d'Ossian,  qui  disent 
avoir  été  plus  ou  moins  touchés  de  la  grâce  ossianique,  n'in- 
diquent presque  jamais  avec  précision  à  travers  quelle  tra- 
duction  la  voix  du  Barde  a   charmé    leur    âme.  On    peut 

1.  Baour-Lormian,  Recueil  de  Poésies  diverses,  1803,  p.  121:  Au  même, 
sur  ses  Poésies  Galliques,  par  le  citoyen  Lefèvre. 

2.  [Boissonade]  Journal  de  l'Empire,  10  septembre  1810,  et  Boissonade, 
Critique  Littéraire,  II,  47. 

3.  Répertoire  de  la  Littérature  ancienne  et  moderne,  1825,  XX,  479  ;  B. 
Jullien,  Poésie  française  à  l'époque  impériale,  1844,  I,  155  ;  Lemonnier, 
Nouvelles  leçons  françaises  de  littérature  et  de  morale,  1822,  p.  19. 

•4.  Les  Poètes  de  la  Lune,  p.p.  P.  Madières,  p.  30. 


76  Ossian  en   France 

admettre  que  les  diverses  éditions  de  Baour-Lomian  ont 
élargi  le  cercle  des  lecteurs d'Ossian, que  déjeunes  hommes, 
des  femmes  —  à  l'époque  où  les  jeunes  hommes  et  les  femmes 
aimaient  et  lisaient  les  vers  —  ont  recherché  la  petite  édi- 
tion de  1818  par  exemple,  plutôt  que  les  in-octavo  un  peu 
sévères  de  Le  Tourneur  ;  et  qu'au  total,  Baour  a  gagné 
à  Ossian  bon  nombre  de  lecteurs.  Pour  le  second  point,  il 
est  également  vraisemblable  qu'Ossian  mis  en  vers  a  fait 
découvrir  la  poésie  ossianique  à  ceux  même  qui  croyaient 
par  Le  Tourneur  ou  Hill  connaître  les  chants  des  Bardes  ; 
riiarmonie  aisée,  le  rythme  ample  et  sonore  du  vers  de  Baour 
ont  pu  donner  pour  la  première  fois  toute  leur  valeur  poé- 
tique à  des  thèmes  devant  lesquels  certains  lecteurs  étaient 
passés  indifférents.  Je  n'ai  pas  rencontré  de  témoignage 
ainsi  conçu  :  J'avais  lu  l'Ossia?i  de  Le  Tourneur  et  je  croyais 
connaître  les  chants  du  Barde  ;  le  recueil  de  Baour-Lor- 
mian  me  les  a  fait  sentir  pour  la  première  fois.  Mais  il  est 
possible  que  cela  soit  arrivé  à  plus  d'un  :  simple  hypothèse, 
qui  ne  figure  ici  que  pour  mémoire. 

Quant  à  l'influence  possible  de  Baour  sur  la  poésie  ro- 
mantique, il  ne  peut  être  question  de  sa  versification,  pure- 
ment traditionnelle,  et  qui  lui  valait,  nous  l'avons  vu,  les 
chaudes  félicitations  des  gardiens  de  l'arche  classique.  Ses 
images,  ses  expressions,  son  matériel  poétique  n'ont  pu  être 
de  quelque  utilité  qu'aux  plus  timides,  et  encore  à  l'époque 
de  leurs  débuts.  Soumet,  Guiraud,  le  Vigny  des  Poèmes, 
le  Victor  Hugo  des  premières  Odes,  le  Lamartine  même 
des  Méditatioîis  lui  doivent-ils  quelque  chose  ?  C'est  pos- 
sible. Peut-être  Lamartine  a-t-il  puisé  dans  ses  Rêveries 
l'inspiration  mélancolique  de  Young  et  de  Hervey.On  a  dit 
que  parmi  les  premiers  romantiques  Vigny  avait  été  sur- 
tout tributaire  de  Baour-Lormian.  C'est  douteux.  Pour 
l'ensemble  de  l'influence  des  Poésies  Galliques  sur  les  poètes 
de  cette  époque,  nous  avons  heureusement  le  précieux  té- 
moignage de  Sainte-Beuve  '.  Rigault  avait  dit  de  Baour 
qu'il  avait  été  par  son  Ossian  «  le  parrain  de  toute  une  gé- 
nération ».  Sainte-Beuve  proteste.  Lui  qui  appartient  à  cette 
génération  même  dont  parle  le  critique,  il  peut   mesurer 

1.  Nouveaux  Lundis,  1,  265. 


Influence  de  Baour-Lormian  "]"] 

Thyperbole.  Non,  à  partir  de  1825  au  plus  tard,  il  ne  semble 
pas  que  les  poètes  aillent  rien  prendre  chez  Baour-Lormian. 
Non  seulement  les  principaux  d'entre  eux  se  sont  brouillés, 
à  la  suite  de  sa  campagne  anti-romantique,  avec  Thomme 
qui  les  avait  parfois  reçus  à  sa  table  au  temps  de  leurs 
débuts  incertains  '  ;  mais  le  poète  n'a  plus  rien  qui  puisse 
encore  leur  plaire.  Ceux  à  qui  Ossian  continue  de  parler 
un  langage  qu'ils  aiment  le  liront  dans  n'importe  quelle 
traduction  ;  mais  celle-là  relève  d'une  poétique  trop  contraire 
à  la  leur  pour  ajouter  rien  au  charme  du  Barde.  Ils  aime- 
ront Ossian  malgré  Baour-Lormian,  et  non  à  cause  de  lui. 

1.  A.  de  Vigny,  Journal  d'un  Poète  (4  février  1842). 


CHAPITRE    III 
Traductions  diverses,  imitations  et  romances 


I.  Deux  traductions  réimprimées  :  les  Variétés  Littéraires  de  1804  ;  l'Os- 

sian  français  complet  de  1810.  —  Labaume  et  ses  poèmes  irlandais 
(1796-1803).  Origine  et  caractère   de  ces  morceaux. 

II.  Traductions  partielles  en  vers:  D'Arbaud-Jouques,  traducteur  d"Os- 
sian  d'après  Gesarotti  (1801).  Ses  sentiments  ossianiques.  Valeur  de 
son  travail.  Son  style.  Appréciations  de  la  critique. 

III.  Miger  et  ses  deux  poèmes  traduits  d'Ossian  (1797-1804).  Ses  idées. 
Son  langage.  Le  lieu  commun  lyrique.  Le  style.  Ossian  intermédiaire 
entre  le  classique  et  le  romantique. 

IV.  Autres  traductions  partielles  en  vers  :  Taillasson  (1802).  Lebrun  des 
Charmettes  (1S05).  Le  général  Despinoy  (1801).  Imitations  qui  sont 
des  traductions  libres  :  Glavareau,  Goupigny,  Masse,  Monperlier  et 
divers  (1802-1813). 

V.  Le  genre  ossianique  et  Vimitation  libre.  Théorie  du  genre  :  Victoria 

Fabre  et  Kdmond  Géraud.  Les  résultats  :  poèmes  et  chants  ossia- 
niques de  Fabre,  Arnault,  Dorion,  Géraud,  VioUet-le-Duc  et  quelques 
autres  (1801-1813). 

VI.  La  romance  ossianique.  La  harpe  du  Barde  et  celles  de  Pleyel.  Baour- 
Lormian  mis  en  musique.  Nombreuses  romances  bardes  ou  galUques 
(1801-1814). 


Avant  d'entrer  dans  l'étude  des  traductions  diverses  qui 
se  multiplient  pendant  cette  période  du  Consulat  et  de 
TEmpire,  il  convient  de  rappeler  tout  d'abord  deux  réim- 
pressions importantes,  celle  des  fraj^ments  d'Ossian  tra- 
duits par  Suard  et  celle  de  la  traduction  de  Le  Tourneur 
complétée  par  Hill.  En  180't  paraissait  une  seconde  édition 
des  Variélés  Littéraires  de  17()8,  à  laquelle  la  mode  ossia- 


L'Ossian  complet  de    1810  79 

nique  n'était  peut-être  pas  étrang-ère  '.  «  M.  Suard,  disait 
V  Avertissement, arewu  avec  soin  les  morceaux  qui  lui  appar- 
tiennent, et  y  a  fait  des  corrections  et  même  quelques 
additions.  »  Parmi  ces  morceaux  figuraient,  on  s'en  sou- 
vient, douze  poèmes,  fragments,  ou  analyses  de  poèmes, 
sans  compter  la  Lettre  de  Turgot  et  le  résumé  des  Obser- 
vations de  Blair  :  tous,  anonymes  en  1768,  reparaissaient 
signés  de  Suard  en  1804.  Quant  aux  «  corrections  »  et  aux 
«  additions  »,  elles  sont,  il  faut  l'avouer,  peu  visibles,  si 
même  ces  mots  s'appliquent  aux  morceaux  ossianiques. 

Beaucoup  plus  important  dans  l'histoire  de  l'ossianisme 
français  est  le  nouvel  Ossian  qui  parut  chez  Dentu  en  1810  '. 
Nouveau,  il  ne  l'était  à  vrai  dire  que  par  l'Avertissement 
qui  disait  le  but  et  le  contenu  de  1  ouvrage,  par  la  Notice  de 
Ginguené  sur  la  question  ossianique,  que  nous  étudierons 
plus  loin,  et  surtout  parce  qu'il  offrait  pour  la  première 
fois,  et  d'une  manière  commode,  V Ossian  de  Le  Tourneur  et 
celui  de  Hill  —  c'est-à-dire  l'œuvre  de  Macpherson  et  celle 
de  Smith  —  intimement  soudés  de  façon  à  former  un 
Ossian  français  homogène  et  complet.  Les  préfaces,  les  notes 
de  chacun  des  deux  traducteurs  étaient  reproduites,  sauf 
quelques  coupures  dans  V Avertissement  de  Hill.  Mais  les 
deux  séries  de  poèmes  étaient  habilement  mélangées,  de 
sorte  qu'il  était  impossible  de  savoir  par  cette  publication 
seule  ce  qui  était  du  premier  traducteur  et  ce  qui  était  du 
second.  Le  tome  I  contient  16  poèmes  (10  de  Macpherson 
et  6  de  Smith)  ;  le  tome  II,  23  poèmes  (15  de  Macpherson 
et  8  de  Smith)  ;  soit  en  tout  39  poèmes  et  un  total  de 
974  pages  d'Ossian.  L'éditeur  affirme  que  cette  traduction 
a  été  revue  et  constitue  un  progrès  même  sur  Tédition  de 
l'an  VII,  qui  sortait  également  de  ses  presses.  Il  serait  fas- 
tidieux de  contrôler  de  près  cette  assertion  ;  qu'il  me  suf- 
fise de  dire  que  ces  améliorations  me  paraissent  se  réduire 
à  bien  peu  de  chose.  Un  frontispice  oifre  le  portrait  d'Os- 

1.  Variétés  Littéraires,  ou  Recueil  de  pièces  tant  originales  que  tra- 
duites, concernant  la  philosophie,  la  littérature  et  les  arts.  Nouvelle  édi- 
tion corrigée  et  augmentée.  Paris,  Déterville,  an  XIl-1804,  4  vol.  in-8. 

2.  Ossian,  barde  du  111°  siècle,  Poésies  Gfilliques,  iraduiles  par  Le  Tour- 
neur ;  nouvelle  édition,  augmentée  des  Poèmes  d'Ossian  et  de  quelques 
autres  bardes,  etc..  Paris,  Dentu,  1810,  2  vol.  in-8  de  3S-XLV111-429  et 
553  p. 


8o  Ossian  en   France 

sian  «  d'après  le  tableau  que  l'on  suppose  esquissé  par  Run- 
ciman,  ancien  peintre  écossais  ».  11  est  moins  âgé  qu'on  ne  le 
représente  d'ordinaire,  et  porte  une  cuirasse  assez  moderne. 
Quatre  autres  gravures  par  Tardieu  aîné  ornent  les  deux 
volumes  ;  elles  sont  médiocres.  Les  héros  ossianiques  y 
paraissent  uniformément  revêtus  d'armures  complètes  de 
plates.  Le  lecteur  était  invité,  en  les  regardant,  à  rappro- 
cher davantage  encore  ces  poèmes  des  romans  de  chevale- 
rie qui  avaient  la  vogue. 

L'édition  Dentu,  publiée  en  pleine  mode  ossianique,  était 
une  adroite  et  légitime  entreprise  de  librairie  :  elle  offrait 
un  grand  intérêt  et  répondait  à  un  réel  besoin.  Je  rencontre 
peu  d'indices  d'influence  particulière  de  cette  édition; cepen- 
dant, toutes  les  fois  qu'un  imitateur  puise  inditTéremment 
dans  le  fonds  de  Macpherson  et  dans  celui  de  Smith,  on 
peut  admettre  qu'il  pratique  l'Oasia?}  de  1810.  Dans  630  ca- 
talogues postérieurs  à  cette  date,  je  l'ai  rencontrée  quatorze 
fois,  un  peu  moins  souvent  que  celle  de  1777. 

Mais  venons  aux  interprétations  vraiment  nouvelles. 
Baour-Lormian  n'est  pas,  même  à  l'époque  du  Consulat,  le 
seul  traducteur  qui  ait  cherché  à  faire  mieux  connaître 
Ossian.  Ce  n'est  même  pas  le  plus  autorisé.  Il  versifiait  par- 
tiellement la  prose  de  Le  Tourneur  ;  d'autres  se  servaient 
d'autres  traductions,  ou  même,  puisant  à  des  sources  assez 
éloignées  de  la  Calédonie  de  Macpherson.  donnaient  d'Os- 
sian  une  autre  idée  et  le  peignaient  sous  d'autres  couleurs. 
Commençons  par  ce  dernier  genre,  d'autant  plus  intéressant 
que  le  cas  est  isolé  dans  l'histoire  de  l'ossianisme  français. 

Griffet-Labaume  était,  on  s'en  souvient,  l'un  des  deux 
tarducteurs  qui  signaient  Hill.  Pendant  que  son  collabora- 
teur, David  de  Saint-Georges,  en  restait  à  John  Smith  et  à 
son  Ossian  de  fantaisie,  pendant  qu'il  demeurait  inébranla- 
ble dans  sa  foi  complaisante  à  la  Calédonie  mj'^thique  de 
Macpherson  et  des  Ossianides,  au  point  qu'il  devait  bien 
plus  tard  citer  les  Gaiic  Antiquities  de  Smith  comme  un 
texte  vénérable  ;  Labaume,  plus  curieux  et  plus  hardi,  faisait 
une  petite  découverte  et  en  tirait  aussitôt  parti.  11  décou- 
vrait le  recueil  de  Miss  Brooke  et  y  trouvait  la  traduction 
du  poème  irlandais  La  Chasse.  Il  le  mettait  en  français, 
probablement  en  1793,  entre  la  première  et  la  deuxième 


Les   Poèmes   irlandais  de  Labaume  81 

édition  de  VOssian  qu'il  publiait  avec  David  de  Saint-Geor- 
ges. Plus  tôt,  il  l'aurait  inséré  dans  l'édition  de  1795.  En 
tout  cas,  le  Magasin  Enajclopédique  donnait  ce  poème  au 
commencement  de  1796*,  et  le  donnait  comme  devant  être 
incorporé  au  recueil  :  «  La  Chasse  de  Fitigal^  poème  erse, 
tiré  de  la  nouvelle  édition  actuellement  sous  presse  des 
Poèmes  d'Ossian  et  de  quelques  autres  bardes^  pour  faire 
suite  à  rOssian  de  Le  Tourneur.  »  Le  morceau  compte 
14  pages  de  texte,  accompagnées  de  4  pages  de  notes.  Il 
est  signé  Z.  Cette  initiale  désigne  probablement  Labaume 
seul,  nous  le  verrons  tout  à  l'heure.  Il  ne  se  trouve  pas 
dans  la  deuxième  édition  de  Hill,  en  dépit  de  la  promesse 
que  nous  venons  de  voir.  Pourquoi  ?  Sans  doute  parce  que, 
au  lieu  d'une  véritable  réédition,  le  libraire  s'est  borné  à  une 
réimpression  pure  et  simple  :1a  place  était  prise,  et  la  Chasse 
de  Fingal  est  restée  à  la  porte. 

En  tout  cas,  le  poème  est  fort  curieux,  et  touche  infini- 
ment plus  à  la  légende  ossianique  authentique  que  rien  de 
ce  qui  avait  été  publié  en  France  sous  le  nom  d'Ossian.  Il 
appartient  à  ce  groupe  de  poèmes  ou  ballades  qui  repré- 
sentent Ossian  ou  Caoilte  discutant  avec  Patrick,  l'apôtre  de 
rirlande,  en  face  de  qui  ils  incarnent  le  paganisme  expirant 
et  refusant  de  rendre  les  armes  au  christianisme  vainqueur. 
Ces  poésies  irlandaises  sont  fort  anciennes  ;  celle-ci  est 
importante  à  tous  égards,  porte  un  caractère  poétique  très 
marqué,  et  Miss  Brooke  avait  été  bien  inspirée  en  la  fai- 
sant figurer  dans  son  recueil. 

Comme  ce  poème  n'a  jamais  été  compris  dans  le  corpus 
ossianique  que  j'ai  résumé  dans  V Introduction  de  cet  ou- 
vrage, et  que  même  les  seules  traductions  françaises  qu'on 
en  puisse  lire  sont  celle  de  la  Revue  de  Millin  et  celle  qu'en 
devait  donner  plus  tard  0'  Sullivan  dans  son  h'Iande,  je 
crois  utile  d'en  présenter  une  brève  analyse.  Ossian  demande 
à  Patrice  s'il  connaît  l'histoire  merveilleuse  de  la  Chasse  de 
Fingal.  Patrice  répond  que  non,  et  lui  demande  de  la  lui 
faire  connaître.  Ossian  va  la  raconter  ;  mais,  avant  de  com- 
mencer son  récit,  il  évoque  le  souvenir  des  anciens  temps 
de  Fingal,  et  de  ces  héros  disparus,  tous  si  loyaux  etsi  vail- 

1.  Magasin  Encyclopédique,  1796,  11,338-355. 

TOME  II  6 


82  Ossian  en   France 

lants.  Patrice  l'interrompt  pour  lui  prêcher  la  résignation  ; 
mais  Ossian  veut  avoir  le  droit  de  regretter  ce  passé  bril- 
lant. Patrice  lui  vante  la  puissance  de  son  Dieu.  Ossian  a 
plus  d'admiration  pour  celle  de  Fingal.  Que  faisait  le  Dieu 
de  Patrice  pendant  telle  ou  telle  bataille?  Mais,  lui  dit  Pa- 
trice, tous  ces  héros  païens  sont  maintenant  en  enfer.  Et 
pourquoi  ?  i^éplique  Ossian  ;  Fingal  fut  juste  et  bon.  Patrice 
alors  le  ramène  à  l'histoire  qu'il  se  proposait  de  conter.  Fin- 
gal était  allé  à  la  chasse  d'une  biche  ;  il  perd  sa  trace  et 
rencontre  une  jeune  fille  éplorée.  Elle  lui  confie  que  son 
anneau  précieux  est  tombé  dans  le  lac.  Fingal,  pour  le  lui 
rendre,  plonge  cinq  fois,  et  ressort  de  l'eau  magiquement 
vieilli.  Cependant  les  siens  se  préoccupent  de  son  absence  : 
Caoilte  s'inquiète  ;  Connan,  fils  de  Morni,  se  réjouit  de  la 
disparition  de  Fingal,  à  qui  il  espère  succéder.  On  va  à  sa 
recherche  ;  on  ne  trouve  qu'un  vieillard  cassé,  et  qui  dit  à 
Caoilte  qu'il  est  Fingal.  Connan  maudit  ce  retour  intem- 
pestif ;  mais,  malgré  ses  menaces,  il  est  réduit  au  respect 
par  Caoilte  et  Oscar.  Caoilte  interroge  Fingal,  qui  raconte 
son  aventure  ;  on  retrouve  la  jeune  lille  mystérieuse,  qui 
parmi  breuvage  lui  rend  la  jeunesse.  Et  telle  est  l'histoire 
de  la  chasse  merveilleuse  de  Fingal. 

Il  y  a  là  trois  éléments  à  distinguer.  Au  début,  un  type 
accompli  de  ces  Entretiens  des  Vieillards  où.  se  plaît  la  poé- 
sie irlandaise  du  moyen  âge.  Puis,  introduite  par  cet  entre- 
tien, une  histoire  merveilleuse  où  la  magie  joue  le  princi- 
pal rôle,  et  où  l'anneau  perdu  rappelle  un  peu  celui  de 
Mélisande.  Enfin,  dans  la  forme  que  le  traducteur  français 
donne  à  ce  conte,  se  marque  l'esprit  du  xviii®  siècle,  en  hos- 
tilité contre  le  christianisme.  Ces  païens  aussi  vertueux 
que  les  clercs  de  Patrice,  ce  «  Dieu  jaloux  »,  ces  «  livres 
obscurs  »,  cette  «  lourde  croix»,  ces  «  cloches  importunes», 
reflètent  l'opinion  de  l'adaptateur  et  celle  de  Millin  qui 
accueille  son  travail  dans  sa  Revue.  Nous  sommes  à  l'anti- 
pode du  Génie  du  Christianisme.  C'est  peut-être  la  der- 
nière fois  qu'Ossian  est  employé  contre  la  religion. 

Les  notes  qui  accompagnent  le  poème  sont  d'une  anm- 
sante  précision.  On  est  bien  aise  de  savoir  par  elles  que 
l'on  montre  encore  en  Ecosse  ou  en  Irlande  le  tombeau  de 
Comhal,  père  de  Fingal,  et  la  caverne  de  la  magicienne,  où 


Les   Poèmes   irlandais  de   Labaume  83 

l'on  a  trouvé  des  ossements.  Mais  surtout  on  est  ravi  d'ap- 
prendre que  ce  grand  Fingal  «  avait  l'habitude  de  ronger 
son  pouce  afin  de  recueillir  en  lui-même  des  notions  pro- 
phétiques ». 

Labaume  ne  devait  pas  s'en  tenir  à  ce  coup  d'essai  :  il 
continua  de  donner  des  traductions  de  poèmes  irlandais, 
en  concurrence  ouverte  avec  YOssian  de  Macpherson,  ossia- 
niques  au  sens  véritable  et  authentique  du  mot,  mais  non 
de  cet  ossianisme  que  la  France  connaissait  et  goûtait  de- 
puis une  quarantaine  d'années,  et  qui  à  cette  heure  même 
triomphait  dans  la  poésie,  au  théâtre  et  dans  la  peinture. 
Labaume  était  depuis  quelques  années  un  des  fournisseurs 
réguliers  de  la  Décade.  En  1803,  il  donne  à  cette  Revue  la 
Chasse  de  Fingal,  mais  sous  le  titre  ;  La  Prière  d'Ossian, 
ancien  poème  irlandais  '.  Cette  traduction,  qui  suit  par  sa 
disposition  matérielle  les  strophes  anglaises,  reproduit  pure- 
ment et  simplement  la  première  partie  de  la  Citasse,  celle 
où  le  Barde  et  le  Saint  opposent  rudement  leurs  deux  con- 
ceptions de  la  vie  et  de  la  gloire.  Ainsi  reparaissaient  à 
quelques  années  d'intervalle,  dans  ces  deux  périodiques 
importants,  les  fières  protestations  du  vieil  Ossian  contre 
l'intolérance  chrétienne  et  la  damnation  des  Gentils.  Mais 
si  Labaume  ne  fait  qu'un  avec  Z,  comme  c'est  extrêmement 
probable,  il  ne  le  cite  pourtant  pas;  une  note  explique  briè- 
vement la  légende  de  Patrick  et  d'Ossian,  mais  ne  fait  aucune 
allusion  à  la  Chasse  de  Fingal,  qui  pourtant  est  l'ensemble 
auquel  appartient  ce  que  le  traducteur  appelle  assez  bizar- 
rement la  Prière  d'Ossian. 

Quelques  décades  auparavant,  le  même  recueil  avait  pu- 
blié, également  sous  la  signature  de  Labaume,  Usnolh, 
ancien  poème  irlandais  '.  On  sait  que  cet  Usnoth  était  le 
père  des  trois  héros  qui  vont  délivrer  Dar-thula  dans  le 
poème  de  ce  nom.  Mais  le  sujet  du  poème  de  Labaume  n'est 
pas  celui  du  légendaire  Meurtre  des  fils  d'Usnoth,  si  souvent 
répété  dans  le  cycle  ossianique  irlandais  ;  c'est  à  peu  près 
celui  de  Carthon.  Cuchullin  combat,  sans  le  savoir,  son  fds 
Usnoth  et  le  tue.  Ossian  n'est  pas  nommé,  et  le  sommaire 


1.  Décade,  XXXVII,  362  (30  floréal  an  XI). 

2.  Ib.,  XXXVII,  41  (10  germinal  an  XI). 


8+  Osiian  en   France 

du  poème  ne  fait  aucune  allusion  au  Barde  ni  à  ses  chants. 
Au  reste,  en  attribuant  au  x'  siècle  le  poème  qu'il  traduit, 
Labaume  l'écarté  nettement  de  l'Ossian  macphersonien. 
L'Ecosse  s'y  appelle  Albanie,  nom  que  reprennent  quelques 
celtisants  modernes.  Cependant  plusieurs  détails  font  pen- 
ser à  VOssia?!  de  Macpherson,  et  permettaient  aux  abonnés 
de  la  Décade  de  se  retrouver  en  pays  de  connaissance. 
D'abord  le  sujet,  puis  les  noms  d'Usnoth  et  de  Cuchullin, 
enfin  et  surtout  cette  lamentation  de  Cuchullin  qui  conclut 
le  poème,  et  qui  est  si  semblable  aux  lamentations  mélan- 
coliques qui  terminent  fréquemment  les  poèmes  de  Mac- 
pherson. 

Le  troisième  morceau  de  ce  genre,  donné  la  même  année 
par  Labaume,  rappelait  beaucoup  plus  que  les  deux  précé- 
dents VOssian  macphersonien.  Il  s'intitulait  Sitric  et  Bi- 
biofia,pot'?}2e  erse  '.  Ici,  erse  veut  dire  nettement  irlandais. 
L'action  est  située  au  ix°  siècle.  Une  malédiction  lancée  sur 
le  roi  rappelle  singulièrement  le  Barde  de  Gray.  Mais  on  y 
retrouvait,  avec  l'Esprit  de  Loda,  d'autres  noms  bien  connus 
des  lecteurs  d'Ossian,  Lochlin,  Innisfail.  On  y  retrouvait 
un  des  thèmes  les  plus  familiers  à  Ossian,  un  enlèvement 
suivi  de  la  mort  de  l'héroïne.  On  y  retrouvait  surtout  une 
couleur  très  ossianique,  et  un  début  pareil  à  ceux  du  Barde  : 

Histoires  des  temps  anciens,  vous  inondez  mes  pensées.  Le 
souvenir  du  passé  est  agréable,  mais  il  amène  avec  lui  la  tris- 
tesse. 

Actions  des  héros,  vous  passez  en  revue  devant  moi  et  je  vous 
reproduis  dans  mes  chants. 

Quelle  voix  frappe  mon  oreille  assourdie  par  Tàge?  C'est  la 
voix  de  Morlina  qui  gémit. 

N'était  l'allusion  à  une  surdité  naissante  qui  viendrait 
fâcheusement  s'ajouter  à  la  cécité  du  Barde,  on  croirait  lire 
de  rOssian.  Labaume  fournissait  là,  sans  le  faire  exprès 
certainement,  et  sans  même  s'en  douter,  le  plus  fort  argu- 
ment en  faveur  de  l'authenticité  essentielle  de  \ Ossian 
macphersonien  :  il  puisait  à  des  sources  toutes  différentes, 
il  essayait  de  présenter  une  sorte  de  concurrence,  et  il  offrait 

1.  Décade,  XXXVIII,  170  (30  messidor  an  XI). 


D'Arbaud-Jouques  85 

les  mêmes  thèmes  et  le  même  style,  avec  infiniment  plus 
de  faiblesse  et  de  banalité  d'ailleurs  ;  car  sa  prose  est  plate 
et  sans  art,  et  il  serait  peu  intéressant  d'en  citer  davan- 
tage. 

II 


Les  traducteurs  se  multiplient  autour  de  Baour-Lormian  ; 
quelques-uns  même  l'ont  précédé.  Il  n'est  que  celui  de  tous 
qui  a  eu  le  plus  de  persévérance  et  le  plus  de  succès.  Entre 
1801  et  1805, c'est  un  véritable  concours  poétique  :  la  mode 
ossianique  est  au  plus  haut  point  de  faveur,  et  chacun  tend 
sa  voile  au  vent  favorable  qui,  s'il  ne  fait  pas  eau  et  s'il  ne 
heurte  pas  un  récif,  pourra  le  conduire  au  succès  et  peut- 
être  à  la  gloire.  D'Arbaud-Jouques  extrait  d'Ossian  plu- 
sieurs morceaux  un  peu  au  hasard  ;  Miger  traduit  Carthon 
et  Les  Chants  de  Selma  ;  Taillasson,  Les  Chants  de  Selma; 
P. -A.  Lebrun,  Les  Chants  de  Selma  et  0?//io/ia;Despinoy,le 
Catheluina  de  Smith. Nombreux  et  médiocres, ces  versifica- 
teurs nous  montreront  comment  on  comprend  Ossian  de  leur 
temps,  et  ce  que  la  poésie  française  peut  attendre  de  lui. 

Entendue  comme  ils  l'entendent,  leur  tâche  ne  présente 
pas  grande  difficulté,  et  n'est  pas  si  «  hasardeuse  »  que  cer- 
tains le  disent  *.  Le  vers  français  recouvre  d'une  pâte  fluide 
et  molle  le  texte  de  Le  Tourneur,  qui  adoucissait  déjà  sin- 
gulièrement les  aspérités  de  l'original.  Il  est  si  facile  de  faire 
rimer  Fingal  à  égal^  Armin  à  main  !  Malvina  et  Sulmala 
ont  tant  de  rimes  toutes  prêtes  !  Alexandrins  ou  vers  libres, 
la  poésie  française,  celle  qu'ils  pratiquent,  est  si  indulgente 
à  toutes  les  faiblesses  !  Qui  disait  que  la  langue  française 
n'est  pas  poétique  ?  Voici  qu'elle  se  découvre  des  ressources 
infinies  pour  versifier  Ossian.  Gesarotti,  vieux  et  célèbre, 
écrivait  sous  l'Empire  à  un  littérateur  français  dont  ceux 
qui  reproduisent  sa  lettre  n'ont  pu  déterminer  le  nom,  pour 
le  remercier  de  lui  avoir  envoyé  des  poésies  ossianiques.  Il 
admire  surtout  le  mérite  du  Français  qui  transporte  Ossian 
dans  sa  langue.  Il  dit,  assez  bizarrement, que  «  Boileau  lui- 

1.  Publiciste,  22  thermidor  an  IX. 


86  Ossian  en    France 

même,  en  travaillant  sur  Ossian  »  l'aurait  «  trouvé  rebelle»  ; 
si  du  moins  je  comprends  sa  phrase  que  son  inexpérience 
du  français  rend  fort  peu  claire.  Boileau  traduisant  Ossian  I 
l'idée  seule  nous  fait  sourire.  «  Un  auteur  italien  dans  un 
tel  travail  avait  bien  plus  de  facilité  '.»  C'est  trop  de  modes- 
tie au  père  vénéré  de  l'ossianisme  italien  :  le  Barde  n'est 
pas  malaisé  à  mettre  en  français,  et  en  voici  la  preuve. 

Le  marquis  Joseph-Charles-André  d'Arbaud-Jouques  est, 
après  Baour-Lormian,  le  moins  incomplet  des  interprètes 
en  vers  d'Ossian.  La  carrière  poétique  de  ce  Méridional, 
plus  tard  préfet  des  Bouches-du-Rhùne,  paraît  avoir  été 
fort  courte,  car  on  ne  connaît  pas  de  lui  d'autres  ouvrages 
en  vers  que  son  petit  Ossian  ;  et  ses  contributions  aux  re- 
cueils contemporains  sont  fort  rares.  Il  est  l'auteur  de  Fables 
toutes  classiques  et  d'un  Lever  du  Soleil  qui  se  ressent 
peut-être  du  commerce  de  l'auteur  avec  Ossian.  Ce  qui  dis- 
tingue ces  traductions  partielles,  c'est  qu'elles  ont  été  faites, 
nous  dit-on  %  d'après  la  traduction  déjà  en  vers  de  Cesarotti  ; 
et  nous  nous  en  apercevons  d'ailleurs  dès  le  titre  :  ancien 
poHe  celte,  y  lisons-nous  ;  c'est  en  ces  termes  que  Cesa- 
rotti présentait  le  Barde  aux  lecteurs  italiens.  C'est  donc 
une  version  française  de  la  version  italienne  de  la  version 
anglaise  d'un  texte  gaélique  imaginaire.  Après  ce  tour  d'Eu- 
rope, il  faudra  nous  montrer  indulgents. 

Son  travail  '  comprend  dix  morceaux  et  un  peu  plus  de 
LOOO  vers  ;  mais  il  faut  déduire  les  imitations,  et  qui  se 
donnent  pour  telles,  que  nous  retrouverons  avec  leurs  sœurs 
dans  une  autre  section  de  ce  chapitre.  Reste  une  Invocation 
d'Ossian  à  sa  harpe,  tirée  du  début  du  Manos  de  Smith  ; 
Ossian  et  Oscar,  dialogue  pris  au  chant  IV  de  Fingal  ; 
Carthon  ;Fainasille,  épisode  tiré  du  chant  III  de  Fingal;  une 
Invocation  d'Ossian  à  la  lune  qui  est  le  début  de  Dar- 
thula  ;  au  total,  088  vers.  Ce  sont  en  général  des  alexan- 
drins à  rimes  variées,  sauf  quelques  morceaux  lyriques  en 
vers  plus  courts. 

On  doit  se  demander  dans  quel  rapport  d'Arbaud-Jouques 

1.  Mercure  Etranger,  i^\Z,  II,  ÏS5: Lettre  inédite  de  Cesarotli  à  M... 

2.  Spectateur  du  Nord,XyiU,  368. 

3.Ch.d  Arbaud-Jouques,  Traductions  et  imitations  de  quelques  poésies 
d'Ossian,  ancien  poète  celle,  1801,  in-8. 


D'Arbaud-Jouques  87 

se  trouve  à  l'égard  de  Baour-Lormian.  Lorsqu'il  vise  dans 
sa  Préface  certaines  «  imitations  des  poèmes  »,dont  l'au- 
teur s'est  cru  obligé  «  d'élaguer,  presque  partout,  une  foule 
de  détails  précieux,  qui  seuls  peuvent  faire  connaître  Os- 
siau  »,  qui  l'ont  «  embelli  avec  beaucoup  de  goût  »,  mais 
qui  l'ont  «  plus  souvent  encore  réduit  à  une  simple  ana- 
lyse »  ;  il  ne  peut,  par  -ces  expressions,  faire  allusion  qu'au 
recueil  de  Baour-Lormian,  ou  tout  au  moins  aux  morceaux 
détachés  qui  avaient  paru  ici  et  là  pour  préparer  l'opinion. 
Il  vise  en  elfet  un  auteur  unique  ;  il  ne  peut  donc  pas  être 
question  des  imitations  dispersées  sous  le  Directoire,  et  il 
ne  s'agit  pas  non  plus  des  travaux  de  Miger,  de  P. -A.  Le- 
brun, qui  sont  postérieurs.  D'Arbaud-Jouques  a  donc  connu 
Baour-Lormian, et  ne  l'a  pas  goûté,  ce  qui  n'a  rien  d'éton- 
nant: àoiBb;  ào'.Bw.  Il  n'en  a  pas  moins  travaillé  à  sa  grande 
traduction  presque  complète,  et  qu'il  avait  l'intention  de 
publier  un  jour.  Mais  d'Arbaud  ne  donna  pas  suite  à  cette 
idée,  et  fît  bien,  car  il  n'était  pas  de  force  ;  de  la  grande 
traduction  commencée  il  ne  reste  que  ces  quelques  pages. 
Il  est  curieux  de  voir  d'Arbaud  commencer  par  remarquer 
le  succès  d'Ossian  à  l'étranger,  et  par  taxer  les  Français  de 
froideur  à  son  égard.  C'est  une  note  qui  d'abord  surprend, 
mais  que  l'on  entend  souvent  parmi  les  ossianistes  étran- 
gers. La  France,  malgré  Le  Tourneur,  ne  connaît  pas  Os- 
sian  ;  c'est  qu'elle  n'a  pas  eu  un  Cesarotti,  un  Denis,  pouj 
populariser  le  Barde  en  le  traduisant  en  vers.  C'est  la  tâche 
que  s'impose  d'Arbaud  ; 

Les  poésies  d'Ossian  ont  excité  un  enthousiasme  universel  en 
Allemag-ne  et  en  Italie...  Pourquoi  donc  Ossian  est-il  si  peu 
estimé  en  France? C'est  qu'il  n'y  est  pas  encore  assez  connu.  A 
force  de  chercher  la  route,  quelqu'un  la  trouvera.  J'ai  été  du 
nombre  de  ceux  qui  l'ont  cherchée. 

Il  sera  plus  sincère,  plus  exact  que  son  rival  «  qu'onpeut 
lire  avec  la  plus  grande  attention,  sans  connaître  beaucoup 
le  caractère  de  son  modèle  ». 

Généralement  les  traducteurs  en  vers  sont  trop  occupés  d'eux- 
mêmes.  Je  le  répète,  pour  faire  aimer  Ossian  il  ne  faut  que  le 
faire  connaître  :  c'est  là  surtout  ce  que  je  cherche. 


88  Ossian  en   France 

Ce  n'est  donc  pas  la  foi,  ni  l'enthousiasme  qui  manquent 
à  d'Arbaud,  plus  intéressant  à  cet  égard  que  le  prudent 
Baour.  Il  est  sincère  quand  il  salue  «  le  génie  extraordi- 
naire »  dont  la  poésie  est  «  originale  dans  les  descriptions, 
touchante  dans  les  sentiments,  et  pure  dans  la  morale  ». 
Ce  n'est  pas  la  sincérité  qui  lui  manque,  c'est  la  fidélité 
vraie,  et  c'est  le  talent. 

On  est  frappé  en  le  lisant  de  la  figure  étrange  que  prennent 
les  noms  propres  ossianiques.  Le  Tourneur  en  avait  modifié 
quelques-uns,  et  Baour  se  permettait  d'adoucir  encore  cer- 
tains noms  qu'il  trouvait  dans  Le  Tourneur,  et  même  de  les 
changer.  Mais  d'où  viennent  les  Roiha)nire,  les  Cathille,  les 
Barclute  de  d'Arbaud  ?  La  réponse  est  aisée  :  ils  viennent 
de  Cesarotti.  Le  poète  italien  s'était  cru  autorisé  par  le  dé- 
licat génie  de  sa  langue  à  abréger  ou  à  assouplir  quantité 
de  noms  calédoniens  ;  d'Arbaud  le  suit  sans  hésitation,  et 
emploie  exactement  les  mêmes  formes.  Il  a  des  infidélités 
plus  choquantes  :  il  met  dans  Morven  des  zéphirs,  des  or- 
meaux et  des  i'oses  ;  il  nomme  les  Romains  par  leur  nom, 
et  parle  de  leurs  aigles,  comme  des  portiques  de  Selma.  Il 
remplace  la  fin  de  l'Hymne  au  Soleil  de  Carthoti  par  le  dé- 
veloppement d'un  vague  lieu  commun  philosophique  :  Quel 
est  l'homme  qui  pourrait  se  plaindre  de  mourir,  si  le  soleil 
lui  même  doit  disparaître  ? 

Surtout  il  abrège  un  peu  trop  son  modèle,  qui  est,  répé- 
tons-le, non  pas  Macpherson  ni  même  Le  Tourneur,mais  Ce- 
sarotti. L'italien  rendait  l'anglais  avec  une  précision  poétique 
et  souvent  heureuse,  remplacée  ici  par  des  à  peu  près  et  par 
une  platitude  vague  et  banale.  La  description  que  voici, 
claire  et  pittoresque  en  italien,  devient  obscure  et  incohérente 
en  français  ; 

Malvina,vedi  tu  quelPalta  rupe 
Che  al  cielo  innalza  la  pietrosa  fronte  ? 
Tre   pini  antichi  cogli  annosl  rami 
Vi  pendon  sopra,  ed  al  suo  piè  verdeg-gia 
Pianura  angusta  ;  ivi  germoglia  il  fiore 
Délia  montagna,  e  vascotendo  al  vento 
Candida  chioma  ;  ivi  soletto  stassi 
L'ispido  carde  ;due  muscose  piètre 
Mczzo  ascoste  sollcrra,  ai  ri-iuardanti 


D'Arbaud-Jouques  89 

Segnan  quel  luof^o;  dall'alpestre  balzo 
Bieco  il  sog^uarda  ilcavriolo,e  fug-ge 
Tutto   tremante,  che  nell'aere  ei  scorge 
La  pallid'ombra  ch'ivi  a  guardia  sede  '. 

Regarde,  JMalvina,  cette  roche  fameuse 

Qui  porte  dans  les  cieux  sa  tête  nébuleuse. 

Battus  des  vents,  trois  pins,  sur  le  penchant  du  mont, 

Entrelaçant  leurs  bras,  ne  présentent  qu'un  front. 

Sur  un  étroit  plateau,  qu'abrite  leur  ombrage, 

Est  un  tertre  couvert  par  une  herbe  sauvage. 

Le  cerf  au  pied  léger  y  passe  quelquefois, 

Le  regarde,  et  tremblant  s'enfuit  au  fond  des  bois. 

C'était  un  joli  tableau,  et  ce  n'est  plus  qu'un  résumé  in- 
forme. 

Enfin  c'est  le  talent  qui  manque.  Cette  traduction  de  C«r- 
thon  est  la  plus  mauvaise  que  j'aie  lue,  et  ce  n'est  pas  peu 
dire.  Les  vers  sont  mal  rimes  et  pleins  de  chevilles.  La  cou- 
leur ossianique  se  noie  dans  un  vague  jargon  pseudo-clas- 
sique : 

Dis-lui  que  devenu  l'habitant  d'un  nuage. 
Les  vents  me  porteront  sur  le  même  rivage 
Qui  tant  de  fois,  hélas  !  témoin  de  mon  bonheur, 
Contre  mon  cœur  ému  m'a  vu  presser  son  cœur. 

Fingal  tient  à  Oscar  le  langage  d'un  homme  qui  a  appris 
par  cœur  Athalie  au  collège  : 

Descendant  de  Tremmor,  imite  tes  aïeux  : 

Comme  eux,  sois  invincible,  et  généreux  comme  eux... 

Que  toujours  ta  valeur  écoute  la  justice  ; 

Que  le  faible  chez  toi  trouve  son  protecteur, 

L'opprimé  son  soutien,  l'orphelin  son  tuteur. 

Nous  pouvons  supposer  que  la  diffusion  de  VOssian  de 
d'Arbaud-Jouques  a  été  faible,  car  on  ne  trouve  l'ouvrage 
qu'une   fois  dans  G30   bibliothèques  ;  et  les  articles  de  la 

1.  Poésie  di  Ossian...  trasportate  in  verso  italiano  daH'abate  Melchior 
Gesarotti,  Bassano,  1795,  3  vol.  in-12.  T.  II,  p.  58  :  Cartone  (début).  Je 
cite  cette  édition  parce  que  c'est  probablement  celle  dont  se  servait 
d'Arbaud-Jouques. 


9°  Ossian  en   France 

presse  sont  rares.  Un  critique  très  bienveillant  enregistre 
et  approuve  la  profession  de  foi  du  traducteur,  loue  sa 
modestie,  le  félicite  de  sa  traduction  «  très  fidèle  »,  qui 
«  garde  ce  caractère  de  solennité  et  quelquefois  même 
d'âpreté  qui  distingue  les  chants  du  fils  de  Fingal  '  ».Suit 
une  théorie  de  V  imitât  ion  qui  \a.ut  d'être  citée  :  on  en  pèsera 
les  termes,  qui  sont  empruntés  à  la  pure  doctrine  classique 
du  goût  unique  et  absolu  ; 

Le  traducteur  suit  son  guide,  tant  que  son  guide  marche  dans 
la  bonne  voie  ;  s'égare-t-il?  l'imitateur  poursuit  la  route  que  le 
traducteur  est  forcé  d'abandonner  avec  son  guide.  On  sent 
qu'alors  c'est  un  devoir  pour  le  traducteur  de  cesser  de  l'être, 
et  de  remplacer,  par  des  beautés  empruntées  du  génie  de  son 
auteur,  les  erreurs  passagères  qui  lui  sont  échappées.  Ainsi  en 
ont  usé  Pope,  l'abbé  Cesarotti,  et  l'abbé  Delille. 

Jamais  la  doctrine  de  la  traduction  infidèle  ne  s'est  affir- 
mée plus  audacieusement.  Et  ce  critique  délicat,  qui  reproche 
à  d'Arbaud  ses  inversions  «  plus  italiennes  que  françaises  » 
et  ses  chevilles,  lui  décerne  au  total  beaucoup  trop  d'éloges. 
D'autres  encore  recommandent  ces  vers  qui  plairont  «  par 
leur  couleur  sombre,  et  ce  charme  secret  qu'inspire  la  rê- 
verie *  ».  Par  contre,  le  Pitbliciste  ',  en  rendant  hom- 
mage à  ces  vers  «  souvent  nobles  et  expressifs,  presque 
toujours  harmonieux  et  faciles  »,  estime  que  le  traducteur 
«  s'écarte  trop  de  son  modèle»,  et  qu'en  somme  «  il  n'a  pas 
toujours  réussi  ».  Mais  la  plus  importante  appréciation  de 
ce  nouvel  Ossian  français  se  trouve  dans  l'article  d'Esmé- 
nard  que  donne  le  Mercure  \  Bien  informé  et  conscien- 
cieux, le  critique  institue  un  parallèle  en  règle  entre  Cesa- 
rotti, dans  lequel  il  voit  avec  raison  le  véritable  original  de 
d'Arbaud-Jouques,  Baour-Lormian,  qu'il   soupçonne  à  tort 


1.  Spectateur  dn  Nord,  XVIII,  364  (juin  1801)  ;  article  donné  comme 
«  extrait  des  journaux  français  »  ;  je  n'ai  pu  découvrir  dans  quel  journal 
il  avait  paru. 

2.  Barbier  et  Désessartz,  :Vo(/t'ei/e  Bibliothèque  d'un  homme  de  goût, 
1808,  p.  271. 

3.  Puhliciste,  22  thermidor  an  IX. 

i.  Mercure,  1802,  IV,  407  (prairial  an  IX)  ;  reproduit  dans  le  Mercure 
du  21  octobre  1809. 


Mi 


gei 


d'avoir  puisé  également  dans  la  version  italienne,  et  le  nou- 
veau traducteur.  Puis  il  conclut  :  d'Arbaud  «  en  visant  à  la 
force  et  à  la  précision,  a  détruit  Tharmonie  et  Teffet  ».  Illui 
conseille  de  ne  pas  continuer  dans  le  g-enre  ossianique,  et 
d'apprendre  à  mieux  écrire  en  vers.  Nous  verrons  qu'Esmé- 
nard  est  un  critique  sévère  du  genre  ossianique  et  de  l'imi- 
tation du  Nord. 


III 

Baour-Lormian  avait  traduit  Les  Chants  de  Se/ma,  si 
d'Arbaud-Jouques  les  avait  laissés  de  côté.  Son  succès  ne 
découragea  pas  les  littérateurs  qui  aimaient  à  exercer  sur 
Ossian  leurs  talents.  Les  Chants  de  Selina  deviennent  un 
peu  après  1800  le  thème  d'un  véritable  concours  poétique. 
Certaines  de  ces  traductions  étaient  commencées  ou  déjà  en 
portefeuille  avant  l'apparition  de  Y  Ossian  de  Baour-Lormian  ; 
d'autres  écrivains  se  sont  mis  à  l'œuvre  après  lui  pour  essayer, 
sinon  de  faire  mieux,  du  moins  de  faire  autrement. 

C'est  probablement  dès  1796  que  Miger  avait  traduit  en 
vers  Les  Chants  de  Selina,  car  le  Journal  des  Muses,  en  insé- 
rant ce  poème,  avertit  que  «  cette  imitation  a  été  lue  à  la 
Société  des  Sciences,  Lettres  et  Arts,  avant  que  celle  de 
M.  J.  Chénier  parût  '  ».  Or  la  première  édition  de  Chénier 
est  de  1797.  Si  Miger  l'a  devancé,  il  a  devancé  à  plus  forte 
raison  Baour-Lormian.  Le  poème  ^  dut  paraître  en  librairie 
dans  la  première  moitié  de  1797,  d'après  les  annonces  du 
même  périodique.  Ce  «  littérateur  jeune  et  modeste  »  atten- 
dit plusieurs  années  avant  de  donner  une  suite  à  ce  premier 
essai  ossianique.  Il  faisait  paraître  en  juin  1804  Carthon  et 
Clessamor  ^  ;  et  les  deux  poèmes  se  retrouvaient  beaucoup 
plus  tard  dans  ses  Souvenirs  d'un  Barde  *. 

Miger,  homme  instruit  et  laborieux,  faiseur  d'index  et 
éditeur,  représente  d'ailleurs  la  moyenne  des  poétereaux  de 
son  temps  :  dans  les  poésies   diverses  qui  voisinent  avec 

1.  Journal  des  Muses,  llï,  113  (1797). 

2.  P  -A. -M.  Miger,  Les  Chants  de  Selma,  1798. 

3.  P. -A. -M.  Miger,  Carlhon  et  Clessamor,  poème  imité  d'Ossian,  1804. 
-i.  [Miger]  Les  Souvenirs  d'un  Barde,  1821. 


9a 


Ossian   en   France 


Ossian  dans  ses  Souvenirs  d'un  Barde,  il  est  galant,  mytho- 
logique, anacréontique.  Rien  de  rêveur,  de  passionné,  de 
coloré  dans  cette  poésie  où  rien  n'annonce  l'avenir.  Quand 
de  tels  hommes  de  lettres  traduisent  Ossian,  on  peut  être  sûr 
qu'ils  l'ont  choisi  uniquement  comme  exercice  de  versifica- 
tion, comme  nouveau,  moins  banal  que  Gessner  ou  Young, 
plus  facile  que  le  Tasse  ou  Milton;  admirable  matière  à 
mettre  en  vers  classiques,  rien  de  plus. 

Lorsqu'il  s'agit  de  le  goûter  d'une  manière  purement  pas- 
sive et  de  le  juger  en  prose,  c'est  tout  différent.  Miger  appré- 
cie cette  poésie,  dont  les  caractères  sont  la  tendresse  et  la 
sublimité  ; 

Elle  ne  respire  rien  de  gai  ni  de  léger;  il  y  règne  partout  un 
air  grave  et  sérieux  qui  ne  se  dément  jamais...  Sa  poésie  est 
véritablement  la  poésie  du  cœur...  Ossian  est  le  génie  delà  nature 
sauvage  ;  ses  poèmes  ressemblent  aux  bois  sacrés  des  anciens 
Celtes  ses  compatriotes:  ils  respirent  l'horreur,  mais  on  y  sent 
à  chaque  pas  la  Divinité  qui  les  habite  '. 

Cette  sauvagerie  que  l'auteur  paraît  si  bien  sentir,  et  qu'il 
oppose  à  l'art  raffiné  de  Virgile,  du  Tasse,  de  Voltaire,  aurait 
dû  infuser  un  sang  nouveau  à  toute  cette  poésie  anémiée  de 
l'Empire  ;  elle  ne  l'a  pas  fait. 

Bien  que  Miger  donne  à  ses  Chants  de  Sehna  le  titre 
modeste  à'imitation,  c'est  en  somme  une  traduction,  et  pas 
plus  infidèle  que  d'autres.  Son  Carthon  et  Clessamor  avertit 
dès  le  titre  qu'il  en  use  ici  plus  librement.  Le  centre  du  poème 
reproduit  le  récit  de  Clessamor  dans  le  poème  de  Carthon, 
puis  la  suite  de  l'action  jusqu'au  moment  où  le  père  et  le 
fils  se  regardent  longuement  avant  d'engager  le  suprême 
combat.  De  la  sorte,  le  poème,  qui  compte  408  vers,  reste 
inachevé,  et  le  plus  dramatique  manque,  justement  ce  qui 
manque  dans  le  Hildehrandslied  que  certes  Miger  n'a  pas 
connu.  Mais  par  contre,  avant  de  commencer  son  récit,  l'imi- 
tateur français  place  un  couplet  philosophique  qui  est  em- 
prunté au  début  du  chant  III  de  Cath-Loda  : 

i.  Les  Souvenirs  d'un  Barde,  Avant-Propos,  p.  VI-VII. 


Miger  çS 

Où  s'arrête  et  d'où  part  la  source  des  années? 
Dans  quel  abîme  obscur,  l'une  à  l'autre  enchaînées, 
Sans  espoir  de  retour,  vont-elles  s'engloutir? 
Le  brave  qui  n'est  plus  n'a-t-il  point  d'avenir  ? 

Aussitôt  après,  c'est  rinvocation  à  la  harpe,  prise  au  début 
du  Manos  de  Smith;  puis  vient  révocation  de  Fingal, qui,  je 
crois,  est,  sous  cette  forme,  de  l'invention  de  Mig-er.  On  se 
permettait  alors  des  remaniements  que  nous  jugerions  inad- 
missibles; nos  traducteurs  préfèrent  supprimer,  ce  qui  n'est 
pas  moins  grave,  et  ce  qui  est  plus  facile. 

Un  critique  trouvait  dans  Carthon  et  Clessamor  «  quelques 
expressions  hasardées...  mais  du  mouvement,  de  la  chaleur, 
des  vers  bien  tournés  '  ».  Il  n'y  avait  sans  doute  pas  assez 
à  son  gré  de  ces  clichés  usés  qui  font  en  un  sujet  ossianique 
un  si  singulier  elTet,  nos  vallons,  amoureuses  flammes,  idole 
de  mon  cœur. S'il  faut  peindre  une  jeune  beauté:  «  L'albâtre 
éclatait  sur  sa  gorge  naissante  »;  au  lieu  que  l'anglais  dit: 
Her  breasts  were  like  foam  on  the  wave,  lit  que  penser 
de  V égide  transportée  dans  Morven?  et  de  pauvretés  ou 
d'énigmes  comme  : 

Il  osa  de  mes  feux  me  disputer  le  prix... 

La  Mort  seule  y  tenait  le  sceptre  de  la  paix... 

Non,  le  critique  devait  applaudir  à  des  expressions  si  justes 
et  si  neuves,  et  blâmer  au  contraire  les  fils  de  la  valeur,  les 
fils  de  r harmonie,  les  enfants  de  Vépée,  le  champ  du  cou- 
rage, et  des  vers  comme 

Ta  lance  est  un  haut  pin  qui  brave  les  tempêtes. 

De  même  dans  Les  Chants  de  Selma,  où  les  zéphirs  et 
les  autans  voisinent  étrangement  avec  les  météores.  Ces 
taches  se  rencontrent  partout  à  cette  époque  :  l'unité  de  cou- 
leur est  constamment  violée,  et  c'est  à  ce  signe  entre  tant 
d'autres  qu'on  reconnaît  que  jamais  siècle  ne  fut  moins  artiste. 

Miger  l'emporte  néanmoins  sur  beaucoup  de  ses  émules 

1.  Almanach  des  Muses,  1805,  p.  269. 


94  Ossian   en    France 

par  une  forme  élégante  et  sûre,  qui  a  parfois  de  l'ampleur. 
Son  couplet  à  l'étoile  du  soir  n'est  que  médiocre  : 

Compagne  de  la  nuit,  étoile  radieuse 

Qui  dans  ta  course  lumineuse 

Dore  Tazur  du  firmament, 

Que  rej,^ardes-tu  dans  la  plaine  ? 
Le  jour  a  disparu  :  les  vents  soufflent  à  peine  ; 
Les  eaux  de  Duvranna  coulent  plus  lentement... 

Ces  vers-ci,  de  l'apostrophe  au  soleil,  valent  mieux,  et 
sont  bien  dans  la  tonalité  du  morceau  : 

La  nuit  à  ton  aspect  a  replié  ses  voiles; 
Devant  toi  disparaît  le  peuple  des  étoiles; 
Et  la  lune,  sans  toi  reine  du  firmament, 
Plonge  son  disque  pâle  aux  mers  de  l'occident. 

On  pourrait  citer  encore,  malgré  quelques  chevilles,  le 
morceau  des  imprécations  d'Armin  dans  Les  Chants  de 
Sel  ma. 

Mais  ce  qui  est  plus  intéressant  dans  Miger,  c'est  de  le 
voir  donner  une  place  de  prédilection  au  lieu  commun  phi- 
losophique, si  souvent  indiqué  chez  Ossian  et  si  souvent 
cultivé  par  les  grands  Romantiques.  Misère  de  l'homme 
éphémère,  effrayante  rapidité  du  temps,  petitesse  de  l'homme 
devant  la  grandeur  sereine  de  la  nature,  tous  ces  lieux 
communs  ossianiques  se  retrouveront  chez  Lamartine  ou 
Hugo,  amplifiés  et  rendus  pathétiques  par  la  puissance  de 
leur  génie.  Miger  n'a  point  de  génie,  ni  même  de  talent  ; 
mais  il  offre  parfois  une  première  épreuve  indécise  de  ce 
genre  de  développements  lyriques  et  philosophiques  : 

La  race  qui  s'éteint  d'une  race  est  suivie; 

Aux  pères  succèdent  les  iils; 
Et  le  siècle  englouti  dans  le  torrent  de  l'.âge 
Au  siècle  qui  s'écoule  abandonne  en  partage 

Et  des  tombeaux  et  des  débris  ! 

Talent  à  part,  c'est  intermédiaire  entre  le  lieu  commun 
d'un  Thomas  et  la   méditation  d'un  Lamartine,  plutôt  en- 


Taillasson  95 

core  d'un  Hugo  ;  brodant  sur  la  trame  ossianique,  le  poète 
s'est  plus  rapproché  des  seconds  que  du  premier. 

Il  en  est  de  même  du  style.  On  voit  admirablement  par 
cet  exemple  quelconque  et  médiocre,  mieux  que  par  celui 
des  génies  novateurs,  quel  service  a  rendu  Ossian  au  style 
poétique  français.  Sans  doute,  nous  le  disions  à  l'instant, 
des  fausses  notes  et  des  vieilleries  classiques  traînent  encore 
dans  ces  vers.  Mais  quand  on  traduit  ou  qu'on  imite  Ossian, 
on  ne  peut  se  permettre  d'étaler  le  matériel  mythologique 
et  les  images  traditionnelles.  Les  plus  timides,  et  celui-ci 
est  du  nombre,  devront  au  moins  débarrasser  leur  style  de 
cette  pacotille  de  clinquant.  Ils  n'oseront  pas  être  très  ca- 
lédoniens, mais  ils  ne  seront  plus  gréco-romains.  De  même 
que  ces  sortes  de  rêveries  à  propos  de  personnages  disparus 
et  d'événements  anciens  ne  sont  ni  l'ode  pompeuse,  ni 
l'épopée  régulière,  ni  l'élégie  plaintive,  mais  gardent  la  li- 
berté d'un  genre  nouveau  et  mal  défini  ;  de  même  ces 
sujets  et  ces  cadres  ont  obligé  les  poètes  à  s'exprimer  plus 
simplement,  plus  directement  ;  l'on  pourrait  dire  qu'Ossian 
a  contribué  à  nettoyer  la  langue  poétique,  et  a  par  là  pré- 
paré le  terrain  au  romantisme. 


IV 


Taillasson,  lui,  était  peintre,  et  peintre  du  Roi  ;  il  avait 
exposé,  par  exemple  en  1785,  plusieurs  tableaux  que  cer- 
tains avaient  appréciés  S  antiques  comme  son  Philoctète, 
chrétiens  comme  sa  Sainte  r/ierèse.  Mais  c'était  un  peintre 
poète,  et  qui  se  servait  des  vers  pour  exprimer  ses  idées  sur 
son  art.  Son  poème  sur  Le  danger  des  règles  dans  les  Arts, 
qui  remonte  à  1 780,  est  intéressant  par  les  velléités  d'aiîran- 
chissement  qui  s'y  expriment.  Un  de  ses  émules,  le  peintre 
François,  le  félicite  d'avoir  su 

En  réclamant  sa  liberté, 
Plaider  en  faveur  du  sénïe  '\ 


1.  Almanach  des  Muses,  1786,  p.  269. 

2.  Almanach  Littéraire,  17S6,  p.  160. 


ç)6  Ossian  en   France 

Il  est  de  Bordeaux,  et  à  Bordeaux  on  le  couronne  sans 
hésiter  du  double  laurier  :  «  Etant  né  peintre,  il  a  dû  éga- 
lement naître  poète»,  s'écrie  un  critique  qui  est  sans  doute 
un  de  ses  amis.  «  Son  pinceau  vigoureux  et  son  coloris 
brillant  animent  ses  vers  comme  ses  tableaux  '.»Et,  poète, 
il  a  encore  un  double  talent  :  «  il  peut  également  emboucher 
la  trompette  et  les  pipeaux  ».  Sans  oublier  la  harpe  du 
Barde,  car,  ajoute  l'aristarquc  bordelais,  «  son  imagination, 
nourrie  de  bonne  heure  de  la  lecture  de  nos  grands  maîtres, 
l'a  mis  à  même  de  faire  passer  dans  notre  langue  les  beautés 
sublimes  d'Ossian  ».  Il  y  était  prédisposé  du  moins  par  sa 
tendance  à  la  mélancolie  et  à  la  rêverie  nocturne  *. 

Le  poème  parut  au  printemps  de  1802,  car  le  dépôt  en 
est  ordonné  dans  la  Bibliothèque  du  Tribunal  le  7  germinal 
an  X  ',  et  c'est,  entre  parenthèses,  le  seul  Ossian  de  cette 
période  pourtant  si  riche  que  nous  trouvions  inscrit  sur  cette 
liste  :  l'auteur  l'avait  offert  lui-même.  Taillasson  nous  pré- 
vient qu'il  est  le  quatrième  à  traduire  en  vers  Les  Chants  de 
Selma',Taa\s  ni  Chénier,ni  Miger,  ni  Baour  ne  le  gêneront  : 
il  ne  les  a  pas  lus.  Ce  qui  le  distingue  dès  l'abord,  c'est 
l'emploi  exclusif  de  l'alexandrin,  Taillasson,  en  limitant  ses 
ressources,  joue  la  difficulté  ;  le  malheur  est  qu'à  ce  jeu,  il 
perd.  Dès  le  début,  ce  sont  des  vers  entiers  de  remplissage  : 

Toi  qui  dans  l'Occident  parcours  l'azur  des  cieux, 
Compagne  de  la  Nuit,  dont  le  front  radieux 
S'élance  triomphant  du  milieu  des  nuages, 
Et  du  monde  tranquille  appelle  les  hommages, 
Etoile,  dont  l'éclat  à  nos  yeux  est  si  doux, 
Que  cherchent  tes  regards  abaissés  jusqu'à  nous  ? 

Traduction  libre,  dit  l'auteur  Ou  bien,  ce  sont  des  in- 
versions baroques.  Il  y  a  là  d'ailleurs  un  certain  mouvement, 
et  pas  trop  de  héros  idole  de  mon  cœur.  Au  total,  essai 
d'amateur  qui  aime  Ossian,  qui  ne  se  permet  aucun  change- 
ment grave,  et  qui  montre  ce  que  nous  devinions  déjà,  que 


1.  Bulletin  polymathiqae  du  Muséum  de  Bordeaux,  I,  p.  22  (1802). 

2.  J.-J.  Taillasson,  Tr:iduclion  libre, en  vers,  des  Chants  de  Selma  d'Os- 
sian, an  X.  P.  S\:La  Nuit,  élégie. 

3.  Table  des  procès-verbaux  des  séances  du  Corps  législatif  et  du  Tri- 
bunal, an  X. 


Lebrun  des   Charmettes.   Despinoy  97 

l'alexandrin  français  est  particulièrement  impropre  à  rendre 
la  prose  de  Macpherson. 

Philippe-Alexandre  Lebrun  des  Charmettes,  né  en  1785, 
et  qui  publia  en  1803  la  première  édition  de  ses  Chants  de 
Selma  S  ne  doit  pas  être  confondu  avec  Pierre  Lebrun, 
l'auteur  de  Marie  Sluart,né  en  1785  également, et  qui  dé- 
buta dans  les  lettres  en  1805.  11  traduisit  ensuite  O'ilhona, 
et  les  deux  poèmes  parurent  avec  le  Village  abandonné  de 
Goldsmitli  enl805\L'ensemblecompte  un  total  de  960  vers. 
Le  choix  des  deux  poèmes  était  excellent.  La  traduction  est 
assez  exacte.  Les  vers  libres  comme  ceux-ci  sont  moins 
exposés  à  trahir  le  texte  pour  cheviller  ou  pour  rimer.  Mais 
j'ai  beau  relire  ce  millier  de  vers,  je  n'y  trouve  rien  qui  se 
détache  et  qui  puisse  être  cité.  Le  jeune  poète  n'est  pas 
ridicule,  mais  il  n'est  pas  intéressant  :  c'est  froidement  cor- 
rect, c'est  banalement  passable,  sans  plus.  Les  passages  qui 
présentent  quelque  agrément  le  tiennent  tout  entier  du  fond 
de  l'histoire  :  la  plainte  de  Golma,  la  douleur  d'Armin,  la 
honte  d'Oïthona  gardent  un  peu  de  leur  charme  poétique, 
même  à  travers  la  sage  et  plate  traduction  de  Lebrun. 

Le  général  Despinoy  est  un  de  ces  poètes  amateurs  que 
la  grâce  d'Ossian  a  touchés.  Il  donnait  en  1801  une  Ode  à 
la  Paix  '  et  une  traduction  du  Cathelidna  de  Smith  '*.  Ce 
vétéran,  qui  après  avoir  payé  à  son  pays  «  la  dette  du  sol- 
dat »  veut  «  lui  offrir  encore  le  tribut  de  l'homme  de  let- 
tres^ »,ce  soldat  pacifique  a  des  idées  sur  la  poésie  lyrique. 
Il  veut  qu'elle  soit  réellement  chantée,  comme  celle  des 
anciens.  Il  a  découvert  Catheluina  dans  le  Jardin  Anglais 
de  Le  Tourneur  ;  il  y  a  trouvé  «  le  sublime  et  le  pathétique 
du  sujet,  la  nouveauté  des  situations,  le  caractère  singulier 
des  personnages,  l'élévation  des  idées,  la  beauté  des  images, 
le  but  moral  du  poète  °  ».  En  lisant  «  l'Homère  écossais  » 

1.  D'après  Quérard. 

2.  P. -A.  L[ebrun],  Le  Village  abandonné,  poème  d'Olivier  Goldsmith, 
Les  Chants  de  Selma  et  Oïthona,  poèmes  d'Ossian,  traduits  en  vers  fran- 

ais,  1805,  in-8. 

3.  Général  Dsspinoy,  Ode  à  la  Paix,  1801. 

4.  Id.,  Catheluina  ou  Les  Amis  rivaux,  poème  imité  d'Ossian  et  mis  en 
vers  français,  d'après  la  traduction  en  prose  de  Le  Tourneur,  1801,  in-8. 

5.  Ode  à  la  Paix,  p.  10. 

6.  Catheluina,  Préface,  p.  VIII-IX. 


98  Ossian  en   France 

il  a  senti  «  son  imagination  s'exalter  par  degrés». Il  remar- 
que que  ce  poème  «  participe  tour  à  tour  de  l'épopée  et  du 
drame,  de  l'élégie  et  de  l'ode  »;  et  il  entreprend  de  le  tra- 
duire en  vers  libres.  Mais  le  brave  général,  qui  appelle  dis- 
HijUahe  le  vers  de  dix  syllabes,  n'est  pas  beaucoup  plus  fort 
en  pratique  qu'en  théorie.  Les  470  vers  de  son  Catheliiina 
sont  incolores,  quand  ils  ne  sont  pas  détestables.  Il  a  de 
bizarres  innovations  onomastiques  :  il  crée  un  «  écujer  » 
du  nom  de  Ferarma;  nom  prédestiné,  sinon  en  gaélique,  du 
moins  en  latin.  Il  a  surtout  des  rimes  naïvement  banales. 
N'insistons  pas  sur  cette  contribution  de  l'armée  française 
à  la  gloire  d'Ossian. 

Certaines  «  imitations  »  sont  de  véritables  traductions, 
un  peu  libres,  des  morceaux  les  plus  connus  de  ces  poèmes. 
L'une  des  plus  intéressantes  est  celle  de  Clavareau  :  il  donne 
une  Colma  sur  le  Rocher  '  d'autant  meilleure  qu'il  est  sou- 
tenu de  très  près  par  l'un  des  morceaux  les  plus  pathé- 
tiques d'Ossian.  C'est  une  paraphrase,  qui  par  endroits  est 
une  traduction  : 

Il  esl  nuit,  je  suis  seule  !  Où  fuir?  Où  me  cacher 

Sur  cette  colline  sauvag'e? 
Les  vents  sifflent...  J'entends  mugir  près  du  rocher 

Le  torrent  enflé  par  l'orage. 

L'auteur,  qui  a  des  lettres,  se  souvient  de  Simonide  : 

Tempête,  apaisez-vous,  cessez  votre  murmure  ; 
Dormez,  vents  de  l'automne,  et  vous,  vagues,  dormez; 
Dormez,  ô  douleur  sans  mesure. 

Et,  comme  il  est  honnête,  il  met  en  note  ;  «  Cette  idée 
appartient  à  un  poète  grec.  »  Cette  pièce  a  au  moins  de 
l'agrément  et  de  la  simplicité. 

Nous  avons  vu  Coupigny  traduire  la  plainte  d'Armin.  Le 
même  Armin  refait  par  la  voix  de  Masse  le  même  lugubre 
récit  *.  Un  peu  plats,  ces  146  alexandrins  peuvent  pourtant 
se  lire.  C'est  l'essai  d'un  jeune  poète  qui,  je  crois,  n'a  plus 

1.  Mercure,  3  avril   1813:  Colma  sur  le  rocher,  par  A.  C.  de  G,..;  et 
Aiig.  C[lavareau],  Poésies  fugitives,  s.  d.,  p.  21. 

2.  E.  M.  Masse,  L'Education,  poème,  suivi  de  Poésies  diverses,  1813; 
p.  -16  :  Armin  à  Carril,  imitation  d'Ossian. 


Traductions  diverses  99 

rien  produit.  Il  donnait  dans  le  même  volume  la  traduction 
du  fameux  combat  d'Oscar  et  de  Dermid,  en  136  décasyl- 
labes '  ;  ce  morceau  ne  vaut  pas  le  précédent  ;  la  différence 
est  dans  le  sujet,  et  peut-être  dans  le  mètre  adopté.  Un  autre 
déroule  sur  le  même  thème  218  alexandrins  ^;  mais  l'Os- 
car de  Monperlier  est  le  fils  d'Ossian  ;  c'est  Malvina  qui  sé- 
pare les  deux  amis  et  qui  meurt  avec  eux;  c'est  Ossian  qui 
raconte  l'aventure.  On  voit  que  les  rimeurs  ne  se  gênent 
pas  pour  modifier  sur  un  point  essentiel  la  légende  ossia- 
nique.  Cela  vient,  je  crois,  de  ce  que  le  public  connaît  et 
goûte  surtout  certains  noms  toujours  les  mêmes,  Malvina  au 
premier  rang.  Pensée  et  style  d'écolier,  au  demeurant.  Même 
sujet  encore  dans  l'Oscar  et  Morni  du  chevalier  de  B...^  ; 
c'est  un  hymne  à  l'amitié  en  sept  strophes.  L'élément  des- 
criptif et  sidéral  intéresse  beaucoup  Pfluguer,  qui  rime  une 
brève  Invocation  au  Soleil  *.  Voici  encore  une  imitation 
d'Ossian  due  à  un  collégien  de  treize  ans  ^;  c'est  Fingal  qui 
déplore  la  chute  de  Balclutha  en  alexandrins  sages  et  mé- 
diocres. C'est  à  Hill  que  le  citoyen  d'Estourmel  emprunte 
son  Dargo  et  Crimoina  ^  On  se  rappelle  l'histoire  :  des  per- 
fides ont  fait  croire  à  l'épouse  que  l'époux  a  péri  à  la  chasse  ; 
elle  meurt  de  douleur,  et  Dargo  meurt  par  contre-coup. 
L'imitateur  français  leur  dit  assez  bizarrement  adieu  : 

Allez,  modèles  des  époux, 
Dormez  sur  le  même  nuage  ! 

Si  l'on  songe  que  Baour-Lormian  n'avait  rien  traduit  de 
Hill,  on  peut  s'étonner  que  d'autres  n'aient  pas  exploité 
plus  librement  le  filon  qu'il  laissait  intact. 

1.  E.  M.  Masse,  L'Éducation...,  p.  52  :  Mort  d'Oscar,  fils  de  Caruih. 

2.  Monperlier,  Le  Cimetière,  suivi  de  La  Mort  d'Oscar,  Lyon,  1811. 

3.  Almanach  des  Muses,  1811,  p.  173  :  Oscar  et  Morni,  romance  par 
M.  le  Chev.  de  B. 

4.  Pfluguer,  Les  Amusements  du  Parnasse,  1811,  p.  92  :  Invocation  au 
SoleiL 

5.  Nouvel  Almanach  des  Muses,  1802,  p.  131  :  Les  Ruines,  imitation  d'Os- 
sian, par  Fr.  Juris,  âgé  de  13  ans.  élève  au  collège  de  Provins. 

6.  Almanach  des  Muses,  1802,  p.  231  :  Drago  et  Crimoina,  imitation 
d'Ossian,  par  le  C.  d'Estourmel. 


Ossian  en   France 


Voici  maintenant  la  masse  imposante  de  la  poésie  d'ins- 
piration ossianique,  qui  suit  librement  les  traces  du  Barde, 
et  tantôt  l'imite  de  près,  tantôt  s'écarte  en  des  chemins  plus 
nouveaux,  mais  sans  quitter  la  Calédonie.  Quelques-uns 
réclament  hautement  cette  liberté,  et  prétendent  constituer 
un  nouveau  genre  poétique,  le  genre  ossianique^  qui  infu- 
sera un  sang  nouveau  à  la  poésie  française  anémique  et 
épuisée.  Si  le  Barde  a  ouvert  aux  lettres  un  monde  nouveau 
et  des  horizons  inconnus,  il  convient  d'en  profiter.  Le  tra- 
duire est  bien  ;  errer  librement  dans  les  vastes  domaines  qu'il 
ouvre  à  l'imagination  est  plus  intéressant  et  plus  fécond. 
Ainsi  le  monde  homérique  s'ouvre  à  André  Chénier,  le 
monde  des  Chansons  de  geste  à  l'auteur  à'Aymerillot.  La 
théorie  du  genre  est  donnée  par  Victorin  Fabre.  Il  prétend 
bien  n^emprunter  à  Ossian  que  des  couleurs  :  il  s'est  donné 
libre  carrière  dans  l'invention  des  sujets.  Il  institue  une 
différence  essentielle  entre  les  ouvrages  mêmes  attribués  à 
Ossian  et  le  genre  ossianique  : 

L'auteur  ne  prétend  point  justifier  le  genre  qu'il  a  choisi  dans 
ces  vers.  Il  sait  quels  défauts  nombreux  et  réels  le  goût  français 
a  reprochés  aux  compositions  erses  ou  galliques.  Aussi  n'est-ce 
point  cela  qu'il  a  voulu  imiter  :  c'est  une  étude  qu'il  a  esquissée 
d'après  une  nouvelle  manière  poétique  '. 

Il  compte  sur  la  «  mythologie  de  Macpherson  »  pour 
«  prêter  à  des  conceptions  fortes  et  touchantes,  à  de  nou- 
veaux développements  du  cœur  humain  ».  Et  Sabbatier,  son 
éditeur,  revient  à  la  charge  dans  un  avant-propos  spécial,  en 
rappelant  que  «  cette  simple  étude  a  pour  but  de  prouver 
que  la  mythologie  d'Ossian  peut  agrandir  le  domaine  de  la 
poésie,  sans  qu'il  soit  inévitable  de  tomber  dans  les  défauts 
reprochés  par  le  goût  aux  compositions  erses  ou  galliques». 
Nous  voilà  dûment  avertis.  Comme  il  y  a  des  censeurs  qui 
trouvent  le  Barde  ridicule,  ou  ennuyeux,  ou  audacieux,  ou 
monotone,  on  cherche  à  les  désarmer  en  leur  faisant  remar- 

1.   Œuvres  de  Viclorin  Fuhre,  I,  362. 


L'imitation   librt  et   le  genre  ossianique  loi 

quer  qu'on  lui  laisse  ses  défauts,  et  qu'on  ne  lui  emprunte 
que  quelques-unes  de  ses  couleurs,  sa  mythologie  par  exem- 
ple ;  ce  qui  est  extérieur  à  la  poésie  ossianique,  ce  qui  n'en 
constitue  pas  l'essence.  Prudemment  dosées,  ces  couleurs 
donneront  peut-être  ce  qu'on  cherche,  un  style  nouveau, 
une  forme  d'art  intermédiaire  entre  le  genre  classique  désuet 
et  le  romantisme  qui  est  encore  à  naître  comme  style  lit- 
téraire. Le  genre  ossianique  sera-t-il  cette  nouvelle  manière 
dont  plus  ou  moins  consciemment  on  ressent  le  besoin?  Don- 
nera-t-il  à  la  poésie  française  épuisée  le  renouveau  désiré  ? 
Pour  le  savoir,  il  faut  évidemment,  comme  le  tente  Fabre, 
écrire  en  style  ossianique  autre  chose  que  des  traductions 
en  vers  ou  même  des  imitations  plus  ou  moins  libres  des 
poèmes  deMacpherson  ou  de  Smith  ;  il  faut  tisser  une  ample 
draperie  et  la  teindre  de  ces  nouvelles  couleurs,  puis  voir  si 
elles  résisteront  au  clair  soleil  de  France.  Tant  que  les 
rimeurs  persisteront  à  croire  qu'il  leur  faut  parler  autrement 
qu'on  ne  pense  et  qu'on  ne  sent,  tant  qu'ils  s'évertueront  à 
couler  d'abord  leurs  impressions  dans  un  moule  convenu, 
ou  à  raconter  des  histoires  sans  réalité  et  empruntées  à  cer- 
tains pays,  à  certaines  époques,  dont  ils  imiteront  gauche- 
ment le  langage  ;  tant  que  la  poésie  ne  sera  pas  directe  et 
naturelle,  on  cherchera  des  genres^  des  7nanii'res,  des  styles, 
on  passera  d'une  vague  antiquité  à  Ossian,  d'Ossian  au  trou- 
dadour,  ou  au  moyen  âge  fantastique,  ou  à  l'Orient  de  pa- 
cotille. 

Et  l'auteur  d'un  nouvel  .4/7  Poétique  y  iollet-heànc,  chante 
l'antienne  sur  un  mode  ironique  et  discrètement  railleur  : 

Ossian  est  pour  nous  une  mine  d'autant  plus  féconde  qu'elle 
n'a  pas  été  exploitée.  Et,  quoi  que  disent  certains  critiques  de 
la  triste  monotonie  de  ce  genre,  toujours  est-il  certain  qu'en  le 
traitant,  c'est  un  grand  avantage  que  de  n'avoir  pas  à  lutter 
avec  ce  qu'on  appelle  les  grands  poètes  du  siècle  de  Louis  XIV'. 

Edmond  Géraud  est  plus  sérieux.  C'est  un  des  principaux 
tenants  du  genre  ossianique^  et  ses  idées  sur  ce  sujet  sont 
antérieures  aux  publications  de  Fabre  et  même  de  Baour- 

].  Viollet-Leduc,  Nouvel  Art  Poétique,  1S09,  p.   50  (note). 


102  Ossian  en  France 

Lormian  ou  de  d'Arbaud-Jouques.  Dans  son  Journal^  il  se 
montre  à  plusieurs  reprises  préoccupé  d'Ossian.  Aucun 
poète,  si  ce  n'est  Young,  n'a  autant  d'action  sur  lui.  En  ce 
qui  concerne  l'authenticité,  il  est  du  parti  des  fidèles.  Nous 
l'avons  vu  blâmer  Voltaire  et  sa  critique  du  style  ossiani- 
que.  Sur  l'essor  que  ce  genre  nouveau  doit  donner  à  la  poé- 
sie française,  Géraud  a  son  opinion  personnelle.  Traduire 
est  bien,  dit-il,  mais  traduire  est  insuffisant  : 

Je  ne  pense  pas  qu'on  doive  se  borner  à  traduit e  les  chanis 
d'Ossian.  Il  me  paraîtrait  plus  ag-rèable  et  plus  glorieux  à  la  fois 
d'inventer  dans  sa  manière  de  nouveaux  épisodes,  auxquels  on 
pourrait  conserver  cette  couleur  mélancolique  et  sauvage  que 
nous  aimons.  C'est  une  mine  toute  neuve  à  exploiter  ;  tant  pis 
pour  qui  la  dédaigne  '. 

De  pareilles  imitations  libres  sont  difficiles  à  traiter.  Gé- 
raud est  sévère  pour  ses  prédécesseurs,  pour  leurs  «  mal- 
heureux essais  »,  pour  leurs  «  sottises  »,  qui  feraient  bien 
mal  juger  le  genre  ossianique  à  qui  ignorerait  l'original. 
Quelques  années  plus  tard,  la  pensée  de  Géraud  se  précise. 
La  monotonie  d'Ossian  est  incontestable  :  «  C'est  toujours 
un  style  solennel,  largement  poétique,  mais  qui  ne  com- 
porte point  de  nuances  et  de  variété.  »  Pour  éviter  «  la 
répétition  continuelle  d'idées,  d'images  et  d'expressions  » 
qui  est  «  l'inconvénient  de  ces  imitations  du  genre  ossia- 
nique »,  il  faut  se  contenter  «  d'y  chercher  des  inspirations, 
en  les  appliquant  ensuite  à  des  sujets  moins  répétés,  et  qui 
puissent  fournir  des  détails  plus  neufs  "  ». 

Nous  allons  rencontrer  en  effet  quelques-unes  de  ces 
imitations  libres  qui  ne  se  rattachent  à  Ossian  que  par  un 
fil  assez  lâche.  Déjà  d'Arbaud  Jouques  avait  fait  suivre  ses 
traductions  partielles  d'imitalions,  que,  très  loyalement, 
il  distingue  parle  titredes  traductions  qu'elles  accompagnent. 
Ce  sont  :  Le  Sommeil  d'Ossian;  Consolation  d'Ossian  à 
Sulmala,  amante  de  Cathmor  ;Le  Nuage  ;  Plaintes  de  Mal- 
vina  sur  la  mort  d'Oscar  ;  environ  deux   cents  vers.  Ces 

1.  Edmond  Géraud,  Fraqmcnls  d'un  Journal  intime,  p.  9  (tliermidur 
an  VII). 

2.  Ib.,  p.  14-15  (messidor  an  XIII). 


Victorin  Fabre  io3 

imitations  s'inspirent  des  poèmes  ossianiques,  en  marge 
desquels  elles  développent  librement  leurs  grâces  un  peu 
molles.  Elles  complètent  ou  enjolivent  les  touchantes  his- 
toires que  conte  le  Barde,  mais  n'offrent  d'ailleurs  qu'un 
intérêt  et  qu'une  beauté  médiocres.  11  faut  y  joindre,  d'après 
l'indication  de  l'auteur,  la  Description  d'une  nuit  d'orage 
par  quatre  bardes,  bien  que  ce  poème  soit  dans  Le  Tour- 
neur. Ce  qui  est  ossianique  dans  ce  dernier  et  plus  impor- 
tant poème,  c'est  le  cadre.  Il  se  divise  en  quatre  parties  : 
la  nuit  sombre  et  menaçante  ;  l'orage  éclate  ;  il  cesse  ;  «  ta- 
bleau philosophique  »  sur  ce  thème  :  tout  passe  ;  jouissons 
de  l'heure  présente.  Il  j  a  là,  dans  la  distribution  et  dans 
l'opposition  des  thèmes,  une  curieuse  analogie  avec  iRSi/m- 
phonie  pastorale  ;  mais  il  y  a  surtout  des  rappels  des 
poèmes  descriptifs  du  xviir  siècle,  un  souvenir  du  début  du 
Moretum,  peut-être  une  trace  d'Horace  et  de  son  lyrisme 
épicurien.  H  y  a  aussi  une  note  troubadour,  et  comme  une 
annonce  de  certaines  Ballades  de  Hugo.  Cette  fête  gaillarde 
ne  rappelle  plus  guère  la  mélancolique  évocation  du  repas 
des  coquilles  dans  le  palais  de  Selma;  raison  déplus  pour  y 
voir,  en  1801,  une  transition  intéressante  : 

Allumez  cent  flambeaux, 
Que  le  vin  coule  à  flots, 
Que  les  luths  retentissent. 
Jeunes  filles,  chasseurs, 
Ceig-nez-Yous  de  ces  fleurs, 
Ces  fleurs  qui  se  flétrissent... 

Ce  qui  n'empêchait  pas  le  Spectateur  du  Nord  de  trouver 
que  «  cette  poésie  porte  bien  l'empreinte  de  ce  génie  sin- 
gulier '  ». 

Victorin  Fabre,  en  intitulant  sa  Malvina  :  Chant  non 
imité  d'Ossian  \  veut  dire  qu'il  ne  reproduit  aucun  épisode 
que  l'on  puisse  retrouver  dans  les  poèmes  du  Barde  ;  il  s'ins- 
pire du  tableau  de  M"°  Harvey  exposé  au  Salon  de  1806. 
Son  poème  n'en  est  pas  moins  très  ossianique.  Il  met  en 
scène  tour  à  tour  Malvina,  Sulmala,  puis  Comala,  et  leur  prête 

1.  Spectateur  du  Nord,  XVIII,  368  (juin  1801). 

2.  Décade,  LI,  48  (l"  octobre  1806j;  Œuvres  de  Victorin  Fabre,  1,504, 


I  04  Ossian  en   France 

un  langage  très  classique,  d'inspiration  racinienne,  où  do- 
mine la  périphrase  élégante,  et  où  l'on  est  tout  étonné  de 
rencontrer,  au  coin  d'un  vers,  Fingal,  Malmor,  Toscar, 
Inistore  ou  Moïna.  Voici  une  prophétesse  bardique,  héri- 
tière des  Pythies  et  des  Sibylles,  qui  ressemble  déjà  à  Vel- 
léda,  et  qui  montre  que  le  type  popularisé  par  Chateaubriand 
était  dans  l'air  : 

Ses  longs  cheveux  au  vent  flottent  abandonnés  ; 
De  l'inspiration  ses  yeux  lancent  la  flamme  ; 
Les  accords  embrasés  des  ardeurs  de  son  âme 
Dans  le  trouble  des  airs  et  des  flots  déchaînés 

Exhalent  son  brûlant  délire  ; 
La  harpe  d'or  frémit  sous  le  doigt  qui  l'inspire. 

Et  déjà  par  endroits  perce  le  moyen  âge  gothique  : 

Regarde,  Malvina  !  vois  ces  combles  antiques, 
Vois  ces  créneaux  que  la  mousse  a  couverts... 

L'auteur  possède  une  facilité  métrique  un  peu  négligée  : 

0  grotte  de  Fingal  !  noble  séjour  des  ombres, 

Des  ombres  des  héros, 
Toi  qui  dans  le  lointain  m'offres  tes  voûtes  sombres, 

Asile  du  repos... 

Victorin  Fabre  est  aussi  l'auteur  de  Lémor,  chant  gal- 
lique  ',  poème  de  254  vers,  qui  a  voyagé  dans  plusieurs 
recueils  avant  de  trouver  un  tombeau  dans  les  œuvres  de 
l'auteur.  Ce  Lémor,  choisi  pour  dire,  de  deux  jeunes  beau- 
tés, quelle  est  la  plus  belle,  fait  penser  à  Paris  ;  ce  Salgar 
amené  par  les  instances  d'une  femme  à  combattre  son  ami, 
et  tué  par  lui,  ce  n'est  plus  de  l'antiquité  —  l'amour  n'y 
triomphait  pas  ainsi  de  l'amitié  —  c'est  de  l'Ossian,  c'est 
l'histoire  ressassée  d'Oscar  et  de  Dermid.  Mais  ce  guerrier 
qui  entre  les  bras  de  son  ami  se  laisse  mourir  du  chagrin 
de  ce  qu'il  a  fait,  cela  n'est  ni  homérique,  ni  ossianique,  c'est 
sentimentalement  moderne.  On  voit  avec  étonnement  voi- 

1.  Mercure,  novembre  1807;  Almanach  des  Muses,  1809, p.  266;  Œuvres 
de  Victorin  Fabre,  I,  362. 


Imitations   diverses  i  o5 

siner  ici  les  lions,  la  terre  embrasée  par  Vhaleine  du  midi^ 
avec  les  brumes,  les  harpes,  les  bardes.  Fabre  est  encore 
un  peu  écolier  en  genre  ossianiqiie. 

Même  mélange  d'éléments  ossianiques  et  d'éléments  in- 
ventés dans  la  lamentation  d'un  Barde  que  donne  un  in- 
connu'. Ici,  Morven  est  pris  pour  une  cité,  voisine  de  Selma  ; 
et  nous  trouvons  encore  un  écho  de  cette  plainte  de  Fingal 
sur  les  ruines  de  Balclutha,  qui  a  tant  frappé  cette  généra- 
tion grandie  dans  les  ruines  et  les  deuils.  Le  reste  de  la 
pièce  est  inventé. 

Dorion,  l'auteur  d'une  ennuyeuse  Bataille  d'Hastings,  a 
écrit  des  odes,  des  cantates,  souvent  de  circonstance  et 
purement  classiques.  Il  donne  en  1801  un  Chant  de  Sid- 
malla  \  C'est  un  poème  de  près  de  cinq  cents  vers  dont 
«  les  poèmes  de  Temora  et  de  Fingnl  ont  fourni  le  sujet  et 
les  tableaux  »  ;  mais  c'est  une  imitation  très  libre,  à  en  ju- 
ger déjà  par  les  noms  propres,  souvent  inventés  ou  trans- 
formés. Le  sujet  du  poème  est  la  mort  de  Cathmor  et  de 
Sulmalla  dans  une  guerre  où  cette  dernière  a  voulu  suivre 
son  époux.  L'histoire  est  assez  mal  narrée,  et  il  y  règne  une 
monotonie  fatigante.  A  défaut  de  talent,  il  semble  que  les 
auteurs  de  semblables  compositions  pourraient  au  moins 
éviter  les  anachronismes  et  les  fausses  notes.  Point  :  on 
trouve  ici  des  hérauts,  des  nymphes,  un  palais  d' hijménée . 
L'auteur  a  beau  semer  ses  vers  de  quelques  dogues,  nuages 
ou  fantômes,  le  virus  mythologique  est  trop  ancien,  il  ne 
peut  s'éliminer  assez  rapidement. 

Nous  arrivons  aux  inventions  presque  entièrement  per- 
sonnelles. Voici  un  architecte  de  Bordeaux  qui  déclame  de- 
vant l'Académie  de  cette  ville  un  Chant  du  Guidée  '.  La 
pièce  a,  pour  le  sujet,  le  mérite  de  la  nouveauté  :  c'est  un 
Guidée,  ou  solitaire  chrétien,  nommé  Oreb,  qui  pleure  la 
mort  d'Ossian  ;  car  le  vieux  Barde,  s'est  dit  avec  raison 
M.  Mazois  fils,   architecte,  a  bien  fini   par  mourir  tout  de 

1.  Mercure,  29  septembre  1804  :  Le  Dernier  des  Bardes  sur  les  ruines 
de  Morwen  sic),  imitation  d'Ossian,  par  A.  B.. 

2.  Dorion,  Chant  de  Sulmalla,  an  IX;  reparaît  dans  ses  Poésies  ly- 
riques et  bucoliques,  1825,  p.  51. 

3.  Bulletin  polymathique  du  Muséum  de  Bordeaux,  IV,  174  (1806)  : 
Le  Chant  du  Guidée,  lu  à  la  société  des  Sciences,  Belles-Lettres  et  Arts 
de  Bordeaux,  par  M.  Mazois  fils,  architecte. 


>o6  Ossian  en   France 

même  ;  et  après  qu'il  a  pleuré  la  mort  de  tant  de  gens,  il 
est  juste  que  quelqu'un  pleure  la  sienne.  Le  Guidée,  après 
avoir,  comme  il  convient,  placé  une  apostrophe  à  la  lune, 
annonce  qu'il  va  pleurer  la  mort  d'Ossian  ;  Darthula  —  qui 
ressuscite  pour  remplacer  en  cette  circonstance  Malvina, 
morte  depuis  long-temps  —  Darthula,  après  avoir  commencé 
le  chant  funèbre,  lui  passe  sa  harpe,  et  le  Guidée  rappelle 
la  gloire  et  chante  la  mort  du  Barde  qui  fut  son  ami  : 

Que  j'aimais  de  ses  chants  la  lugubre  harmonie... 

Il  j  avait  là  une  idée  éminemment  poétique,  si  l'on  fai- 
sait du  solitaire  chrétien  le  symbole  d'un  monde  nouveau 
chantant  l'hymne  funèbre  sur  la  tombe  du  dernier  témoin 
des  temps  révolus  :  c'était  l'antithèse  des  Martyrs,  ou,  si 
Ton  veut,  de  la  Gôtterdàmmerung  ou  encore  de  Fervaal. 
L'homme  aime  qu'on  lui  montre,  fût-ce  à  travers  les  brumes 
des  siècles,  fût-ce  sous  le  faux  jour  de  la  légende,  ces  mo- 
ments décisifs  où  se  flétrit  et  tombe  la  forêt  des  croyances 
que  Fon  crut  éternelles,  où  une  autre  végétation  jeune  et 
drue  vient  abriter  les  hommes  en  attendant  de  se  dessécher 
à  son  tour.  La  vieille  légende  irlandaise  authentique  pouvait 
fournir  au  moins  un  point  de  départ  à  cette  idée,  avec  son 
Patrick  et  son  Entretien  des  Vieillards  ;  aucun  moderne 
n'a  su  en  tirer  parti,  à  l'exception  de  Leconte  de  Lisle,  qui 
ne  l'a  utilisée  qu'à  demi.  Au  reste,  il  fallait  encore  supposer 
à  l'apôtre  une  rare  largeur  d'esprit,  et  comme  un  éclec- 
tisme bienveillant,  pour  lui  faire  prononcer  l'éloge  du  vieux 
Barde,  irréconciliable  adversaire  de  sa  foi.  La  conception  de 
l'architecte  de  Bordeaux  faisait  honneur  à  son  imagination 
et  à  son  sens  poétique  ;  mais  elle  restait  iniîniment  délicate 
et  difficile  à  réaliser. 

Edmond  Géraud  ne  pouvait  manquer  d'appliquer  ses 
théories  sur  le  genre  ossianique,  11  l'a  tenté  dans  trois  de 
ses  poèmes.  Ge  médiocre  poète  cherche  en  général  son  ins- 
piration en  Italie,  en  Provence,  dans  le  moyen  âge  féodal  ; 
et  le  genre  troubadour  l'attire.  Ses  Elégies  abondent  en 
traits  qui  viennent  certainement  du  Barde  :  humides  va- 
peurs, ombres  plaintives,  étoile  du  soir...  Ses  Rotnances  sont 
de  beaux  échantillons  du  genre  troubadour.  Une  fois,  en 
imitant  Beattie,  il  côtoie  l'ossianisme,  sa  poésie  de  la  nuit 


Edmond   Géraud  107 

et  de  la  solitude  \  Mais  c'est  dans  Le  Captifs  dans  Edgar 
et  Vaïna,  et  dans  Egilda,  qu'il  se  livre  tout  à  fait  à  l'imi- 
tation libre  ou  à  la  transposition  ossianique  que  nous  l'avons 
vu  préconiser  dans  son  Journal.  Il  se  peut  d'ailleurs  que 
Géraud  ait  eu  sous  les  yeux  une  des  nombreuses  adaptations 
d'Ossian  en  vers  anglais.  L'épigraphe  à'Egilda,  tirée  de 
Fingal,  se  compose  de  deux  vers  iambiques  qui  ne  sont 
pas  de  Macpherson,  et  qui  pourtant  rappellent  de  très  près 
Macpherson. 

Le  Captif^  se  compose  de  110  vers  libres,  généralement 
groupés  en  strophes.  C'est  Thistoire  de  Mathos, jeune  guer- 
rier calédonien,  qui,  fait  prisonnier  par  les  Romains  et  em- 
mené à  Naples,  se  lamente  sur  son  sort  et  regrette  «  ses 
déserts,  ses  torrents,  ses  nuages  ».  Ge  cadre  ingénieux  per- 
met à  Fauteur  une  couleur  ossianique  'assez  vive  :  Arven, 
Morven,  Sélamor,  Glessamor,  le  père  du  guerrier,  son  amante 
Evélina,  «  noble  fille  d'Anir  »,  et  la  harpe  «  humide  de  ses 
pleurs  », 

Et  de  l'esprit  des  bois  la  plainte  passagère. 
Le  malheureux  se  traîne 

Comme  un  fantôme  errant  au  milieu  des  brouillards. 

Mais  cette  couleur  n'est  que  plaquée,  et  les  vers  sont 
faibles  ou  mauvais.  Même  médiocrité  dans  les  76  vers 
à' Edgar  et  Vaïna  \  et  dans  les  62  vers  d' Egilda  *.  Ici, 
c'est  un  amant  tué  à  la  guerre,  funeste  sort  qu'un  sage  avait 
fait  pressentir  à  son  amante  ;  là,  c'est  une  épouse  qui  pleure 
son  époux,  tué  en  chassant  le  sanglier.  Des  noms  authen- 
tiques, d'autres  inventés,  des  expressions  ossianiques,  chefs 

1.  Edm.  Géraud,  Poésies  diverses,  p.  75  :  Les  Prestiges  nocturnes. 

2.  Décade,  XLI,560  (30  prairial  an  XII)  :  Le  Captif,  poème  dans  le  goût 
d'Ossian.  Le  même  dans  le  Nouvel  Alma.na.ch  des  Muses,  1810,  p.  29;  et 
dans  ses  Poésies,  p.  18. 

3.  Décade,  XLIl,  370  (30  thermidor  an  XII)  :  Edgar  et  Vaïna,  poème 
dans  le  goût  d'Ossian.    Le  même  dans  le  Nouvel  Almanach    des  Muses, 

1812,  p.  75  ;  et  dans  ses  Poésies,  p.  66. 

4.  Décade,  XLV,  554  (19  juin  1805)  :  La  Complainte  d'Egilda,  fragment 
dans  le  goût  d'Ossian.  Le  même  dans  le  Nouvel   Almanach  des  Muses, 

1813,  p.  9  ;  et  dans  ses  Poésies,  p.  82. 


io8  Ossian  en   France 

des  concerts,  ?'ois  des  chants,  des  fantômes,  des  chevreuils, 
des  harpes,  et  point  de  poésie,  et  le  style  le  plus  usé,  des 
épées  homicides  qui  moissoniient  les  héros  intrépides, 
quelques  zéphirs,  et  des  vers  aussi  poétiques  que  celui-ci  : 

Arrête  :  je  prévois  un   malheur,  disait-elle  ... 

On  a  dit  qu'Edmond  Géraud  a  quelquefois  «  le  sentiment 
de  la  nature  sinistre,  monotone  et  tragique,  traversée  de 
grands  frissons  d'automne  '  ».  Je  ne  m'en  suis  pas  aperçu 
beaucoup  pour  ma  part  :  s'il  avait  ce  sentiment,  il  aurait 
bien  dû  l'exprimer  dans  ses  poèmes  ossianiques.  En  somme, 
jamais  le  genre  n'est  tombé  aussi  bas.  Une  seule  remarque 
doit  être  faite  ici.  La  plupart  de  ces  poésies  chantent  la 
mort  d'un  guerrier  pleuré  par  une  épouse,  une  fiancée,  un 
père.  Est-ce  l'écho  des  batailles  napoléoniennes  qui  fau- 
chaient si  impitoyablement  la  jeunesse  ? 

On  le  croirait,  à  entendre  VioUet-Leduc  emprunter  la 
harpe  du  Barde  pour  pleurer  la  mort  de  deux  généraux 
français  ^  L'ample  machine  qu'il  dresse  à  cet  effet  a  la 
structure  d'une  ode.  Il  y  met  des  allusions  patriotiques  à 
la  campagne  de  1813  : 

...  Les  Francs  et  le  Scythe  inhumam 
Ensanglantaient  toujours  les  fleuves  du  Germain. 

Il  y  met  de  la  mythologie  Scandinave,  le  palais  cVOdin 
qui  ouvre  dans  les  plaines  de  l'air  ses  salles  lumineuses. 
Il  y  met  même  des  traits  ossianiques  qui  se  fondent  tant 
bien  que  mal  dans  ses  vers  classiques  : 

Heureux  celui  qui  meurt  au  milieu  des  batailles  ! 
Un  aussi  beau  trépas  n'est  jamais  trop  brigué  ; 
Le  lâche  peut  le  fuir,  mais  pour  une  âme  altière 

C'est  un  lit  de  fougère 
Qui  le  soir  se  présente  au  chasseur  fatigué. 

1.  II.  Potez,  L'Elégie  en  France  avant  le  Romantisme,  p.  379. 

2.  Mercure,  17  juillet  1813  :  Chant  ossianique  sur  la  mort  des  ducs  d'Is- 
Irie  et  de  Frioul,  par  V.  Le  Duc.  Le  même  dans  VAlnianach  des  Muses, 
1814,  p.  97. 


La  romance  ossianique  109 

De  même  la  «  mousse  épaisse  »  et  «  la  vapeur  malfaisante 
qui  sort  du  lac  marécageux  ».  L'auteur  du  Nouvel  Art 
poétique  a  sans  doute  voulu  donner  une  ode  modèle,  comme 
Boileau  fît  sa  Prise  de  Namicr. 


VI 


Nous  avons  vu  à  la  fin  du  Directoire  la  romance  ossia- 
nique charmer  les  soirées  du  Luxembourg  ;  mais  l'âge  d'or 
du  chant  gallique,  du  chant  bardique,  de  la  romance  écos- 
saise et  analogues,  c'est  le  Consulat  et  les  premières  années 
de  l'Empire.  On  sait  la  vogue  de  la  harpe,  qui  succède  au- 
trement que  par  métaphore  à  la  lyre  classique,  en  atten- 
dant le  luth  romantique.  Pendant  une  vingtaine  d'années  au 
moins,  la  harpe  a  régné  :  Pleyel  en  lançait  des  modèles  per- 
fectionnés, et  l'on  sait  comme  elle  faisait  valoir  les  beaux 
bras  que  le  costume  à  l'antique  laissait  découverts.  Le  genre 
ossianique  partage  avec  le  genre  troubadour  la  faveur  des 
salons.  On  est  tenté  ici  de  distinguer  les  romances  à  chan- 
ter dont  nous  avons  la  musiquej  ou  dont  le  timbre  est  indi- 
qué, celles  qui  se  présentaient  sans  musique,  mais  qui 
appellent  le  chant  et  ont  dû  tenter  les  compositeurs  de  sa- 
lon ou  les  amateurs  comme  la  reine  Hortense,  et  les  poèmes 
un  peu  plus  longs  et  un  peu  plus  graves  qui  ne  sont  pas 
à  chanter.  A  l'épreuve,  la  distinction  est  impossible  à  faire  ; 
elle  aurait  d'ailleurs  peu  d'intérêt.  Longs  ou  courts,  ten- 
dres soupirs  ou  compositions  plus  savantes,  toutes  ces  poé- 
sies ont  un  caractère  commun  :  elles  débitent  Ossian  en 
petites  tranches  selon  le  goût  du  jour,  elles  en  versifient 
quelque  épisode  amoureux.  C'est  une  mine  inépuisable  de 
situations  qui  se  prêtent  aux  tendres  aveux,  aux  longs  sou- 
pirs, aux  mélancoliques  regrets  de  l'absence,  et  surtout  au 
désespoir  d'une  perte  cruelle.  D'autres  pièces  n'empruntent 
au  Barde  que  les  noms  et  quelques  couleurs  ;  mais  ces  noms 
mêmes  sont  déplacés,  et  le  fond  de  l'aventure  est  inventé. 
Chaussard,  qui  prétend  continuer  Boileau  en  le  complétant, 
donne  une  place  à  la  Romance  dans  sa  Poétique  secondaire, 
et  n'oublie  pas  ces  airs 


lîo  Ossian   en   France 

Que  savent  moduler  les  filles  de  Fing^al 

Quand  sous  leurs  doigts  émus  la  harpe  obéissante 

Confie  aux  rocs  déserts  sa  plainte  attendrissante  ^ 

Coupigny  s'écrie  : 

Les  Bardes,  les  Scaldcs  étaient-ils  autre  chose  que  des  poètes 
de  Romances  ?  Les  chants  du  Barde,  retracés  par  des  maîtres 
habiles,  vivent  chez  un  peuple  sensible  et  poli  :  après  tant  de 
siècles  écoulés,  les  malheurs  d'Oscar,  les  plaintes  et  la  lyre  de 
Malvina  nous  demandent  encore  des  larmss  ^ 

Chaussard  et  Coupigny  donnent  la  théorie,  mais  la  mai- 
son Pleyel  s'occupe  de  la  pratique.  Elle  fait  glisser  à  la 
suite  d'une  romance,  Ossian  ou  la  Harpe  éolique,  une  petite 
réclame  à  la  fois  poétique  et  avisée  : 

Depuis  quelques  années,  on  a  inventé  de  tendre  entre  les 
arbres  de  longs  fils  de  fer...  La  Harpe  éolique  est  le  fruit  du  per- 
fectionnement de  cette  invention.  Sa  forme  élégante  et  simple 
en  rend  le  transport  facile.  Rien  ne  peut  exprimer  le  charme 
mélancolique  de  cette  musique  aérienne  (On  trouve  ces  harpes 
chez  M.  Pleyel,  boulevard  Saint-Denis)  \ 

Si  les  ossianistes  aux  beaux  bras  enchantent  les  salons 
aux  accents  de  la  harpe,  les  rêveurs  solitaires,  les  couples 
amoureux,  seront  délicieusement  surpris  en  écoutant,  au 
fond  du  parc,  la  harpe  d'Ossian  gémir  toute  seule  au  souffle 
du  vent,  comme  jadis  elle  gémissait  aux  murs  désolés  de 
Selma.  La  romance  ossianique  est  avant  tout  langoureuse 
et  mélancoliqiie. 

D'abord,  Baour-Lormian  lui-même  fournit  ample  matière 
aux  faiseurs  de  romances.  «  On  dirait,  juge  un  critique  dès 
l'apparition  de  son  ouvrage,  qu'il  a  travaillé  pour  les  mu- 
siciens autant  que  pour  les  poètes  *.  »  Aussi  détache-t-on 
des  Poésies  Galliques  force  morceaux  pour  les  mettre  en 
musique.  Non  Y  Hymne  au  soleil^  trop  grave,  mais  des  pages 
qui  appellent  la  musique  et  le  chant,  comme  le  Songe  de 

t.  Chaussard,  Poétiqne  Secondaire,  1817,  chant  IV,  p.  71. 
2.  Coupigny,  Romances  el poésies  diverses,  1813,  p.  2. 


3.  Mercure,  23  septembre  1S09. 

4.  Speclaleiir  du  Xord,  XVIII, 


;33  'juin  li^Ol). 


La  romance  ossianique  1 1  i 

Malvina,  qu'une  dame  enrichit  de  mélodie  '  —  il  devait  y 
avoir  toute  une  série  de  ces  mélodies,  d'après  le  titre  ;  mais 
il  n'a  sans  doute  paru  que  celle-là  —  comme  Colma,  romance 
dont  la  musique  est  de  Pleyel  '  ;  comme  Les  Adieux  d Os- 
car à  Malvina,  ou  Ossian  à  Siilmala^  mis  en  musique,  le 
premier  morceau  par  Pleyel  =,  tous  deux  par  Beauvarlet- 
Gharpentier  *  ;  comme  les  trois  romances  mises  en  musique 
par  Boufîet,  dont  s'enrichit  la  troisième  édition  de  YOssian 
de  Baour-Lormian  \  Ce  dernier  se  chargeait  même  d'écrire 
des  paroles  nouvelles  pour  des  romances  ossianiques  à 
chanter  %  et  il  les  écrivait  dans  le  style  troubadour. 

Arnault,  entre  son  Oscar  et  son  Chant  d' Ossian,  donne 
l'une  des  premières  romances  ossianiques.  On  doit  appeler 
ainsi  son  Oscar  et  Dermide,  dont  Méhul  fait  la  musique 
pour  piano  ou  harpe,  et  qui  se  compose  de  treize  strophes 
de  huit  octosyllabes  '  : 

Malvina,  l'éclat  qui  ramène 
L'aurore  qui  rougit  les  cieux, 
Le  cède  à  l'éclat  de  tes  yeux  ; 
Un  doux  zéphir  est  ton  haleine. 
Ton  sein,  de  pudeur  agité, 
Ressemble  à  la  neige  légère 
Que  le  vent,  avec  volupté, 
Balance  sur  l'humble  bruyère. 

N'étaient  la  neige  et  l'humble  bruyère,  ces  vers  pourraient, 
au  lieu  de  Malvina,  s'adresser  à  quelque  Zélis  ou  à  quelque 

1.  Chants  héroïques  extraits  des  poésies  galliques...  traduits  par  Baour- 
Lormian,  mis  en  musique  par  M""  L.  P. 

2.  CoZma,  chant  ossianique,  paroles  de  Baour-Lormian,  musique  de  Pleyel, 
1815  ;  aussi  dans  r^c/io  des  Ménestrels,  1815;et  dansle  Souvenir  des  Ménes- 
trels,iSlb. 

3.  Les  Adieux  d'Oscar  et  Malvina,  paroles  de  Baour-Lormian,  musique 
de  Pleyel,  1815. 

4.  Chansonnier  des  Grâces,  1805,  p.  98  ;  1806,  p.  73. 

5.  Magasin  Encyclopédique,  1809,  V,  221. 

6.  Souvenir  des  Ménestrels,  1814,  p.  160:  Romance  tirée  du  poème  d'Os- 
sian,par  P.  Gaveaux  (paroles  de  Baour-Lormian). 

7.  Oscar  et  Dermide,  chant  gallique  imité  d'Ossian,  par  Arnault,  avec 
musique  de  Méhul.  Se  trouve  dans  :  Veillées  des  Muses,  1798,  n"  3,  p.  35  ; 
Décade,  XXXVI,  54  (10  nivôse  an  XI)  ;  Almanach  des  Muses,'an  XII-1804i 
p.  61  ;  Oscar,  fils  d'Ossian,  tragédie  (préface)  ;  Annales  poétiques  du 
XIX'  siècle,  1807,  I,  13;  Œuvres  d' Arnault,  I. 


I  i  2  Ossian  en   France 

Thémire.  Rien  ne  montre  mieux  l'usage  que  l'on  fait  d'Os- 
sian  :  il  est  bon  à  fournir  des  noms  harmonieux  et  à  rafraî- 
chir quelques  images.  Celle  qui  clôt  la  strophe  est  emprun- 
tée à  V  Ossian  de  Hill,  où  nous  avons  vu  deux  (j lobes  d'amour 
comparés  aux  montagnes  calédoniennes  ;  mais  le  ridicule 
est  d'y  avoir  mis  de  la  bruyère.  La  légende  n'est  d'ailleurs 
guère  respectée  ici,  puisqu'Oscar  et  Dermide  sont  rivaux 
auprès  de  Malvina.  Nouvel  exemple  de  la  simplification 
progressive  des  thèmes  et  des  noms  ossianiques. 

D'autres  ne  sont  connus  que  par  leurs  romances.  Un  de 
leurs  thèmes  préférés,  c'est  la  lamentation  de  l'amante  de- 
vant le  corps  de  son  amant.  La  Malvina  de  Legrand*  pleure 
un  amant  qui  s'appelle  Ullin.  Ce  Legrand  sait  écrire  pour 
le  chant  :  ses  stances  ont  de  la  douceur  et  quelque  mélo- 
die. De  même  la  Romance  gallique  d'un  nommé  Lambert-, 
peut-être  Auguste  Lambert,  l'auteur  de  la  werthérienne 
Praxède  ;  mais  ici  il  y  a  trop  de  glaives  du  trépas,  d'Echos 
et  de  Zéphyrs  pour  pleurer  le  «  fils  du  vaillant  Armin  ». 
De  même  une  Romance  écossaise  anonyme  qui  se  chante 
sur  l'air  Je  l'ai  planté,  je  l'ai  vu  naître  ;  le  premier  cou- 
plet donnera  l'idée  du  reste  : 

Consumé  de  mélancolie 
Un  Ecossais  répète  encor 
Ce  qu'en  sa  triste  rêverie 
Chantait  la  fille  de  Trémor  ^ 

Un  autre  légitime  ses  Romances  —  qui  offrent  un  mé- 
lange de  Gessner  et  de  troubadour  —  par  «le  respect  dont  la 
Galédonie  entoure  le  Barde  des  combats*  ».  Un  autre  en- 
tonne un  Chant  d'Ossian  assez  long  ;  le  Barde  retrace  sa 
carrière  et  annonce  à  Malvina  sa  mort  prochaine  ^  Un 
autre  encore  —  c'est  Saintine  —  fait  chanter  Le  Darde  au 
tombeau  de  sa  bien-aimée  °. 

\.  Alma,nach  des  Grâces,  1804, p.  l2:Roinance  gallique,  musique  d'Alex. 
Piccini,  par  Legrand. 

2.  Alinanach  des  Muses, 180S, p.  260:  Romance  cjaUique,  par  M.A.Lam- 
bert. 

3.  Chansonnier  des  Grâces,  1814, p.  269  :  Romance  écossaise. 

4.  Louis  Bonnet,  Veillées  poétiques,  1823,  p.  87. 

5.  Alinanach  des  Muses,  1815,  p.  224:  F.  Delcroix,  Chant  d'Ossian, 

6.  Souvenir  des  Ménestrels,  l-il6,  p.  120  '.musique  de  Higcl). 


La  romance  ossianique  ii3 

Au  même  genre  se  rattache  un  Songe  d'amour  i  ano- 
nyme, romance  barde,  qui  paraît  dans  l'Echo  des  Bardes, 
recueil  dont  le  titre  est  significatif.  Plus  ample  et  plus 
étoffée,  une  autre  romance  barde  ^  déroule  en  vers  libres 
ses  trois  Récitatifs  et  ses  trois  Chants.  Ce  poème  est  nul  ; 
mais  il  est  d'autant  plus  intéressant  comme  signe  des  temps. 
Barde  y  est  encore  adjectif  ;  bardique  n'a  jamais  bien  pris 
en  français.  La  couleur  ossianique  de  cette  romance  se  ré- 
duit à  quelques  météores  et  robes  aériennes.  Elle  offre 
d'ailleurs  un  mélange  de  style  ossianique  et  de  style  trou- 
badour. Un  autre  est  séduit  par  la  méditation  pessimiste  : 
il  fait  chanter  à  son  Barde  '  trois  longs  couplets  moroses 
dont  le  refrain  est  : 

Espoir,  plaisir,  bonheur, 
Tout  fuit,  tout  passe  ;  et  sur  la  terre 
Rien  n'est  stable  que  la  douleur. 

Plus  tendre  est  Eusèbe  Salverte,  dont  la  romance  sert  de 
support  à  la  réclame  de  Pleyel.  Malvina  a  quitté  la  terre 
avant  le  vieil  Ossian,  pour  rejoindre  plus  tôt,  dans  les  nuages. 
Oscar  son  époux.  S'il  en  est  ainsi,  qui  accompagnera  sur  la 
harpe  les  chants  plaintifs  du  Barde  ?  11  ne  pourra  plus 
compter  que  sur  le  vent, heureusement  fréquent  en  Ecosse; 
mais  ce  vent,  c'est  encore  l'âme  de  Malvina  : 

De  Malvina,  près  de  moi  descendue. 
L'ombre  chérie  a,  d'un  souffle  léger. 
Fait  résonner  ma  harpe,  suspendue 
Au  chêne  antique,  ornement  du  rocher  *. 

Ces  romances  ne  commencent  guère  avant  1804  ;  elles 
abondent  vers  la  fin  de  l'Empire,  et  continuent  sous  la  Res- 


1.  Echo  des  Bardes,  ISlb:  Songe  d'Amour,  romance  barde,  mise  en  mu- 
sique par  M.  Gatayes. 

2.  Nouvel  Almanach  des  Muses,  1811,  p.  203  :  La  Romance  barde,  par 
M.  Auguste  Tremault. 

3.  Chansonnier  des  Grâces,   180ô,  p.  225  :  Romance  du  Barde,  par  Fou- 
caux-Gesbrou  aîné. 

4.  Mercure,  23  septembre  J809  :  Ossian  ou  la  harpe  éolique,  par  Eusèbe 
Salverte. 


1  14  Ossian   en   France 

tauration.  A  l'époque  où  l'article  est  le  plus  demandé,  on 
réimprime  volontiers  des  pièces  de  vers  bien  antérieures,  en 
les  baptisant  romances  :  ainsi  Alcjard  et  Anisaa,  de  Ducis, 
qui  reparaît  en  1812  '  avec  ce  titre. 

1.  Alma.na,ch.  des  Muses,  1812,  p.  45. 


CHAPITRE     IV 
Ossian  au  théâtre 

(1796-1817) 


I.  Conquête  du  Théâtre-Français  par  le  genre  ossianique  :  Oscar,  filsd'Os- 
sian,  tragédie  d'Arnault  (1796). La  couleur  locale,  matérielle  et  morale. 
L'action  et  les  sentiments.  Succès  d'Oscar. 

IL  Les  critiques.  Les  jugements  des  journaux.   Les  parodies    d'Oscar. 

m.  Simon  de  Troyes  :  deux  tragédies  ossianiques  inédites  :  Colgar  ei 
Sulallin  ;  Fingal  libérateur. 

IV.  Ossian  à  l'Opéra  :  Ossian  ou  les  Bardes,  par  Le  Sueur  (1804).  Histoire 
et  succès  de  la  pièce.  Satisfaction  de  l'Empereur.  Valeur  musicale  des 
Bardes.  Couleur  ossianique  mêlée  de  couleur  antique.  L'action. 

V.  Les  jugements  de  la  critique.   Les  parodies  des  Bardes. 

VI.  Uthal,  opéra,  par  Méhul  (1806).  La  couleur  et  l'action.  L'instrumen- 
tation. Les  jugements  de  la  critique.  Une  parodie  d'Uthal.  —  Le 
Colmal  de  Winter.  Le  Wallace  de  Catel.  Ossian  en  pantomime  .  La 
Caverne  d'Ossian.  —Conclusion. 


Ossian  avait  déjà  inspiré  de  la  prose  et  des  vers,  des 
poèmes  et  des  idylles,  des  élégies  et  des  romances  ;  il  n'avait 
pas  encore  paru  au  théâtre.  C'est  Arnault  qui  osa  le  pre- 
mier demander  cette  sanction  de  sa  gloire  en  faisant  jouer 
sur  le  Théâtre  de  la  République,  le  3  juin  1796,  Oscar,  fils 
d  Ossian,  tragédie  en  cinq  actes  et  en  vers.  Si  Ton  songe 
que  le  théâtre  a  toujours  été,  en  France  du  moins,  la  suprême 
consécration  des  genres  qui  cherchent  à  s'imposer,  et  la 
forteresse  que  les  écoles  nouvelles  doivent  emporter  d'as- 
saut ;  si  l'on  se  rappelle  que  la  Pléiade  a  voulu  avoir  son 
théâtre,  et  si  l'on  évoque  le  retentissement  qu'ont  eu  les 
succès  du  Cid,  d'Andromaque  ou  d^Hernani,  on  comprendra 


ii6  Ossian  en   France 

aisément  que  la  première  scène  de  Paris  était  pour  l'ossia- 
nisme  une  capitale  conquête. 

Arnault  est  déjà  l'auteur  applaudi  de  Marins  à  Minturnes 
et  de  Lucrèce  ;  il  va  faire  jouer  Cincinnatus  ;  Ossian  fera 
un  peu  diversion  à  ses  trag'édies  romaines.  Il  connaît  et 
goûte  le  Barde  :  il  lui  empruntera  son  Chant  gallique.  Mais 
ce  n'est  pas  un  admirateur  outré  d'Ossian  :  «  J'aime,  disait- 
il,  ses  beautés  ;  j'aime  peut-être  aussi  ses  défauts.»  En  bon 
classique  qu'il  est, il  imagine  Horace  ressuscitant  pour  juger 
Ossian,  et  lui  déniant  l'art  et  le  propre  talent  de  l'épopée  : 

Les  premières  pages  du  rapsode  écossais  lui  plairaient  sans 
doute,  mais  il  s'apercevrait  sans  doute  aussi,  aux  pages  suivantes, 
que  ce  rapsode  n'a  qu'un  ton,  qu'une  couleur  ;  que  s'il  est 
doué  jusqu'à  un  certain  point  du  génie  qui  exprime,  il  manque 
absolument  du  génie  qui  combine  ;  que  ces  poèmes  dénués 
d'action  ne  sont  rien  moins  que  des  épopées  :  que  malgré  l'éclat 
du  style,  ces  chants  monotones  ressemblent  à  des  palettes  oîi 
sont  jetées  au  hasard  des  couleurs  brillantes,  éléments  d'un 
tableau  qui  ne  forment  pas  un  tableau,  faute  d'être  appliqués 
à  des  dessins,   faute  d'être  employés  par  un  artiste  *. 

Ces  «  couleurs  brillantes  »  étaient  précieuses  à  qui  cher- 
chait à  rafraîchir  la  vieille  tragédie  classique.  «  Je  dois  moins 
à  Ossian  mon  sujet  que  mes  couleurs  ^  »,  disait  Arnault  en 
imprimant  sa  pièce.  «  Dénuées  d'art,  mais  surabondantes 
de  génie,  ces  productions  monotonément  sublimes  »  lui  ont 
paru  présenter  au  poète  dramatique  une  «  inépuisable  source 
de  richesses  intactes  ».  Ossian,  «  le  chantre  de  la  valeur  et 
de  la  mélancolie  »,  doit  plaire  par  ce  double  aspect  à  tout 
homme  «  pour  peu  qu'il  soit  doué  d'imagination  et  de  sen- 
sibilité ».  Et  n'oublions  pas  qu'il  présente  de  plus  «  une 
mythologie  toute  sentimentale  ». 

Il  y  a  en  effet  une  couleur  matérielle  et,  si  l'on  peut  dire, 
une  couleur  morale.  La  seconde  est  singulièrement  plus 
attachante  ;  mais  la  difficulté  ici  était  extrême.  L'inconsis- 
tance et  la  fausseté  de  l'œuvre  de  Macpherson  se  démasquent 
pour  l'observateur   attentif,  par  ce  trait  frappant  qu'il  n'y 

1.  Arnault,  Souvenirs  d'un  sexagénaire,  1833,  IV,  86  et  85. 

2.  Arnault,  Oscar,  fi'.s  d'Ossian  ;  tragédie  en  5  actes,  an  IV  :  Préface. 
Œuvres,  t.    I. 


«  Oscar  »  tragédie  d'Arnault  »  117 

a  pas  d'étai  de  civilisation  ni  d'état  d'esprit  ossianique,  ou, 
si  l'on  veut,  calédonien.  Que  sait  Arnault,  après  avoir  médité 
les  deux  volumes  de  Le  Tourneur,  de  l'âme  de  ses  person- 
nages et  de  leur  attitude  devant  la  vie?  Hors  l'amour  et 
la  guerre,  comment  vivent-ils?  Les  héros  et  les  vierges  de 
Morven  sont  déjà  des  figurants  de  théâtre; ce  ne  sont  point 
des  héros  de  chair  et  de  sang,  dont  le  poète  dramatique 
puisse  pénétrer  et  sentir  la  vie,  dont  il  puisse  retrouver  les 
sentiments  élémentaires  et  les  secrètes  pensées,  pour  essayer 
de  les  faire  revivre  sur  la  scène.  A  vrai  dire,  ce  bonheur 
suprême  a  été  donné  à  peu  de  poètes  :  les  plus  grands  ont 
dû  souvent  se  contenter  de  transposer  leurs  propres  senti- 
ments et  de  les  revêtir  des  couleurs  de  la  légende  ou  de 
l'histoire.  Profitant  de  l'indétermination  morale  et  du  néant 
psychologique  qui  est  le  propre  des  personnages  ossianiques, 
Arnault  les  fait  penser  et  parler  en  fiers  républicains,  et  en 
ennemis  cependant  de  la  dictature  révolutionnaire.  Dermide 
fait  à  son  fils,  le  jeune  Fillan  («  prononcer  la  double  //  sans 
la  mouiller  !  »),  une  leçon  de  morale  laïque.  La  seule  sanc- 
tion du  crime  est,  pour  le  méchant, 

De  grossir  du  Légo  les  ombres   meurtrières. 

La  couleur  locale  matérielle  est  plus  aisée  à  se  procurer 
et  à  appliquer  comme  il  faut.  Voici  le  décor  :  le  palais  de 
Selma,  «  d'architecture  barbare  »  ;  le  rivage  de  la  mer  ;  un 
bois  funèbre  semé  de  tombeaux  (il  n'y  a  rien  de  tel  dans 
Ossian),  où  l'on  distingue  celui  de  Fingal  «  indiqué  par 
quatre  pierres  ».La  lune  éclaire  la  scène  et  le  bois  funèbre. 
Je  ne  sais  trop  ce  que  le  plus  sévère  des  critiques  d'Oscar 
voudrait  trouver  de  plus  dans  ce  bois,  auquel  il  reproche 
de  ne  présenter  «  aucun  caractère  distinctif  qui  puisse  nous 
transporter  dans  les  temps  et  les  lieux  chantés  par  Ossian'». 
"Voici  les  détails  qu'on  ne  voit  pas,  mais  que  le  dialogue 
évoque  à  l'imagination  :  les  rocs,  les  bruyères,  V Arven 
caché  dans  les  nuages,  les  forêts  qui  des  monts  de  FArven 
hérissent  les  sommets,  les  flancs  obscurs  des  rochers  d'Inis  • 
tore,   les  bords  fangeux  de  l'impur  Légo,  les  sapins   du 

1.  Clément  (de  Dijon),  Journal  Littéraire,  25  messidor  an  IV. 


ii8  *  Ossian  en   France 

Cromlajes  dogues  gémissa?its  aux  hurleynents  funèbres,  le 
chevreuil  téméraire  (!),  les  ombres  des  héros  penchés  sur 
les  nuages 

Je  mêlerai  ma  voix  à  la  voix  de  Forage, 

Au  bruit  de  la  tempête,  aux  fracas  des  torrents, 

Aux  hurlements  plaintifs  des  fantômes  errants  '  ! 

Cette  couleur  locale  qu'Ossian  fournit,  et  qui  est  très 
neuve  en  effet  pour  le  spectateur  français,  ne  fait  pas  corps 
avec  l'œuvre; elle  est  plaquée  sur  un  style  qui  reste, malgré 
tout,  très  classique  et  d'une  timidité  routinière.  Melpomène 
s'est  travestie  en  vierg-e  de  Alorven,  mais  on  reconnaît  la 
muse  de  Racine  et  de  Voltaire  à  sa  voix,  à  son  accent,  à  son 
langage  même,  toutes  les  fois  qu'elle  donne  libre  cours  à 
ses  sentiments.  On  compterait  aisément  les  expressions 
ossianiques  ;  tout  le  reste  pourrait  être  à.\\lzire  ou  de  Mérope  : 
et,  ce  qui  est  un  aveu  naïf  du  genre  de  travail  auquel  s'est 
livré  Arnault,  les  traits  ossianiques  sont  plus  nombreux 
dans  les  premiers  actes  que  dans  les  derniers.  Sa  palette 
était  épuisée. Le  reste  du  temps,  c'est  le  trop  sensible  Oscar, 
un  amour  qui  sans  doute  eut  serré  les  nœuds  qu'il  va  briser, 
et  des  vers  comme  ceux-ci  : 

Qu'il  me  faut  de  vertu  pour  vous  pouvoir  quitter  1 

...  Tascendant  vainqueur 
Des  droits  de  la  beauté  joints  aux  droits  du  malheur... 
A  force  de  sentir  je  semblais  insensible... 

C'est  l'amant  de  Bérénice,  ou  bien  c'est  l'homme  au  son- 
net, qui  prêtent  leurs  élégances  au  fils  barbare  du  barbare 
Ossian. 

La  lutte  entre  l'amour  et  l'amitié,  tel  est  le  fond  de 
la  tragédie.  Dermide,  proscrit,  quitte  son  pays  avec  ses 
partisans,  et  confie  sa  femme  Malvina  ti  Oscar,  fils  d'Os- 
sian,  et  son  plus  intime  ami.  Mais  Oscar  est  épris  de  Mal- 
vina ;  comme  il  lui  fait  part  de  ses  sentiments,  on  annonce 
la  mort  de  Dermide  ;  cette  mort  leur  permet  de  se  pro- 
mettre  l'un  à   l'autre.   Dermide   revient   inopinément  ;  ce 

1.  Acte  II,  scène  2. 


«   Oscar  »  tragédie  d'Arnault  i  19 

coup  de  théâtre  cause  le  désespoir  d'Oscar,  qui  vient  tout 
avouer  à  son  ami  ;  celui-ci  le  calme  et  lui  pardonne.  Mais 
comme  peu  après  Dermide  est  tué,  Oscar  se  sentant  accusé 
de  cette  mort  se  tue  lui-même. 

Cette  pièce,  pour  le  fond  et  la  conduite,  atteint,  mais  ne 
dépasse  pas,  le  niveau  moyen  de  ces  tragédies  selon  la  for- 
mule classique  que  l'on  fabriquait  alors  en  si  grand  nombre. 
11  y  règne,  à  défaut  de  qualités  plus  brillantes,  une  esti- 
mable simplicité  de  moyens,  et  les  machines  y  sont  peu 
nombreuses.  L'auteur  a  voulu  se  servir  surtout  de  l'amitié, 
ressort  moins  usé  que  l'amour.  Or  l'amitié  joue  un  assez 
grand  rôle  àansV  Ossia)i  de  Macpherson  :  les  couples  Oscar 
et  Dermid,  Gaul  et  Dermid,  étaient  peu  à  peu  devenus  cé- 
lèbres presque  à  l'égal  de  Nisus  et  Euryale  ou  d'Achille  et 
Patrocle.  Arnault  a  dû  se  contenter  de  ces  indications  gé- 
nérales :  sa  pièce  ne  repose  sur  aucun  poème  particulier.  Le 
combat  qui  amène  la  mort  d'Oscar  et  de  Dermid  dans  les 
poèmes  qui  portent  leurs  noms  n'a  aucun  rapport  avec  Fac- 
tion de  la  tragédie, même  en  remplaçant  «la fille  de  Dargo» 
par  Malvina.  11  n'y  a  d'ailleurs,  on  le  pressent,  aucune 
profondeur  ni  aucune  finesse  dans  l'analyse  des  sentiments. 
Mais  l'auteur  de  Lucrèce  et  de  Marins  à  Mi/iiurnes  a  tout 
au  moins  de  la  vigueur  et  de  l'énergie  dans  la  construction 
de  sa  pièce.  Aux  époques  de  décadence,  le  métier,  dont  on 
connaît  à  fond  toutes  les  ressources,  tient  lieu  de  l'âme,  et 
de  cette  première  fraîcheur  de  sentiment  qui  anime  l'art  à 
ses  débuts  et  lui  donne  la  vie. 

Arnault  nous  raconte  lui-même  '  à  quels  remaniements  il 
a  été  contraint  pour  mettre  sa  tragédie  au  point  en  vue  de 
la  représentation,  remaniements  dont  la  trace  est  restée 
dans  les  Variantes  qui  accompagnent  la  pièce  dans  les 
Œuvres  ;  comment  il  a  dû  récrire  deux  actes,  et  combien  il 
s'est  loué  des  acteurs,  et  particulièrement  de  Talma,  qui 
dans  le  rôle  d'Oscar  surpassa  son  attente,  «  talent  vraiment 
sublime  »,  qui  <  dans  aucun  rôle  ne  s'est  montré  plus  pa- 
thétique et  plus  terrible  »,  quoiqu'il  jouât  «  avec  une  admi- 
rable simplicité  ».  La  pièce  réussit,  dit -il,  mais  non  pas 
autant  que  le  talent  de  Talma  le  faisait  espérer  ;  l'auteur  en 

1.  Souvenirs  d'un  sexagénaire,  II,  296-299. 


120  Ossian  en   France 

retira  treize  à  quatorze  cent  mille  francs...  en  assignats,  qui 
convertis  en  or  devenaient  sept  cent  et  quelques  francs. 
Disons  tout  de  suite  qu' Osca/' fut  repris  six  ans  après,  sous 
le  Consulat,  au  moment  de  la  plus  grande  vogue  d'Ossian, 
et  avec  un  certain  succès;  la  tragédie  ne  reparut  plus  sur 
la  scène  depuis  cette  époque. 


Il 


Il  paraît  que  malgré  le  succès  des  premières  représenta- 
tions, de  fortes  réserves  avaient  été  faites  par  certains  spec- 
tateurs, car  l'auteur  fait  suivre  sa  préface  d'un  morceau 
intitulé  :  .4  quelques  personnes,  qui  est  une  apologie.  Il 
représente  sa  pièce  comme  un  essai  de  réaction  contre 
l'amour  fade  et  la  galanterie  superficielle  du  siècle  ;  il  doit  à 
Ossian  d'avoir  peint  la  passion  avec  des  couleurs  moins 
douces,  mais  plus  hardies  et  plus  vraies  : 

Ceux  qui  ne  cherchent  l'amour  que  dans  la  galanterie,  ceux 
qui  ne  voient  que  la  férocité  dans  la  passion,  sont  revenus  éga- 
lement mécontents  d'Oscar...  J'écris  pour  les  cœurs  simples  et 
purs,  pour  les  âmes  fortes  et  sensibles,  pour  les  hommes  ca- 
pables d "aimer,  pour  les  femmes  dignes  d'être  aimées,  pour 
ceux  que  tant  de  fureur  n'étonne  pas,  pour  celles  que  tant  de 
délire  n'a  point  épouvantées...  Quelques  femmes  ont  dit  :  Je 
ne  voudra.is  pas  être  aimée  comme  cela... 

Le  jeune  et  impétueux  Arnault  estime  au  contraire  que 
c'est  comme  cela  qu'il  faut  désirer  d'être  aimée.  Quoique 
Ossian  ne  soit  pas  nommé  dans  ces  lignes,  remarquons  que 
le  genre  ossianique  a  été  choisi,  entre  autres  raisons,  pour 
le  «  délire  »  des  passions  et  la  simplicité  tragique  des  des- 
tinées. 

C'est  surtout  le  quatrième  acte  qui  était  vivement  dis- 
cuté. Legouvé,  ami  de  l'auteur,  fait  insérer  une  Lettre  sur 
la  tragédie  d'Oscar  '  où  il  défend  avec  feu  ce  quatrième 
acte  et  le  déclare  «  sublime  ».  Mais  dans  le  même  numéro 
de  la  Décade  «une  abonnée  »  répond  à  Legouvé. Elle  blûme 

1.  Décade,  X,  95  (8  juillet  1796). 


Jugements  de  la  critique  121 

la  conduite  d'Oscar  dans  la  pièce,  et  rappelle  l'auteur  au 
respect  du  texte  ossianique  qu'elle  cite  :  une  douzaine  de 
lignes  dans  le  Combat  (V Oscar  et  de  Z)ermif/ depuis  :«  Fils 
de  Caruth,  dit  Dermid,  j'aime  cette  belle...»  jusqu'à*  Puissé-je 
mourir  de  la  main  de  mon  ami  !  »  Et  l'abonnée  termine 
par  ces  mots  :  «  Ah  I  Ossian  I  Ossian  !  Ton  génie  imita  ce 
qu'il  vit  sous  ses  yeux  :  il  fut  simple  et  grand  !  » 

La  nouvelle  du  succès  arriva  en  Italie  à  Cesarotti,  qui 
ofîrit  à  son  frère  en  ossianisme  un  exemplaire  de  sa  traduc- 
tion dans  la  dernière  édition  parue,  celle  de  1789.  Mais  à 
Paris  les  jugements  différaient.  L'Almanach  des  Muses  ^ 
analyse  la  pièce  et  y  trouve  une  «  passion  vraiment  tragi- 
que »,  une  <  terreur  portée  au  plus  haut  degré  »  et  qui  est 
accrue  «  par  tous  les  accessoires,  par  la  rigueur  du  cli- 
mat ».  Le  Magasin  Encyclopédique  %  par  la  plume  de  Mil- 
lin,  consacre  un  long  article  à  la  pièce  et  félicite  d'abord 
l'auteur  d'avoir  puisé  le  premier  à  la  source  ossianique, 
sans  suivre  exactement  tel  ou  tel  poème  : 

On  n'avait  point  encore  songé  à  décomposer  les  poésies  erses 
à  réunir  quelques-uns  de  leurs  traits  frappants  pour  en  corn- 
poser  un  ouvrage  dramatique...  Cette  idée  était  heureuse  et 
neuve. 

L'analyse  justifie  cette  prévention  favorable  : 

On  voit  que  le  citoyen  Arnault  n'a  point  suivi  des  routes 
battues...  La  plupart  des  descriptions  puisées  dans  l'état  phy- 
sique du  ciel  et  de  la  terre,  et  dans  les  scènes  variées  qu'ils 
offrent  aux  habitants  des  montagnes,  sont  imitées  des  poésies 
attribuées  à  Ossian  avec  beaucoup  de  talent  et  d'habileté. 

A  entendre  le  critique,  on  croirait  qu'il  y  a  autant  de 
paysage  calédonien  dans  Oscar  que,  par  exemple,  de  pay- 
sage helvétique  dans  le  Tell  de  Schiller  :  on  a  vu  qu'il 
s'en  faut  de  beaucoup.  Une  tragédie,  au  reste,  n'est  pas 
faite  pour  décrire  «  l'état  physique  du  ciel  et  de  la  terre  »  ; 
qu'elle  emprunte  au  monde  matériel  les  expressions  de  ses 
personnages,  soit,  et   c'est  ce  qu'Arnault  a  tenté  de  faire 

1.  Almanach  des  Muses,  1797,  p.  267. 

2.  Magasin  Encyclopédique,  1796,  I,  547. 


122  Ossian  en    France 

toutes  les  fois  qu'il  y  a  pensé.  Le  critique  blâme  avec  rai- 
son les  allusions  politiques  qui  émaillent  l'entretien  entre 
Derniide  et  son  fils  :  «  Qu'est-ce  qu'un  héros  ?...  Qu'est-ce 
qu'un  tyran  ?  »  Cet  élément  de  succès  facile  ne  venait  pas 
d'Ossian.  Le  jugement  resta  favorable  quand  Oscar  fut 
imprimé,  et  le  même  journal  remarque  que  la  pièce  «  perd 
moins  à  la  lecture  que  la  plupart  des  drames  nouveaux  ». 
Décidément  «  ce  n'est  point  un  ouvrage  médiocre  ^  ».  D'au- 
tres diront  encore,  assez  longtemps  après  :  «  Le  fond  de 
cette  tragédie  est  large,  neuf,  hardi  et  profondément  dra- 
matique '.  » 

Millui  trouvait  ingénieuse  l'introduction  au  théâtre  du 
genre  ossianique  ;  la  Décade  la  trouve  détestable.  Après 
avoir  dit  que  les  trois  premiers  actes  sont  intéressants,  et 
que  les  deux  autres  sont  mauvais,  elle  continue  : 

Rien  n'obligeait  l'auteur  à  prendre  les  sites  d'Ossian  pour 
cadre  de  ses  tableaux..  Les  amis  de  la  littérature  ne  trouveront 
pas  qu'il  les  ait  assez  bien  copiés  pour  oser  rappeler  ce  Barde 
célèbre,  qui  fut  le  peintre  des  tempêtes  et  des  nuits  brumeuses 
de  son  pays,  plus  que  celui  du  coeur  humain.  La  poésie  de  ses 
descriptions  et  l'élévation  de  ses  pensées  ont  bien  pu  le  faire 
appeler  à  juste  titre  l'Homère  du  Nord  ;  mais  il  n'en  a  jamais 
été  le  Sophocle  '. 

Et  elle  reproche  encore  à  Arnault  d'avoir  inséré  dans  son 
drame  trop  de  morceaux  épiques.  Ce  passage  est  curieux 
d'ailleurs  pour  la  position  qu'y  prend  le  critique  à  l'égard 
d'Ossian.  Le  Barde  n'est  pas  seulement  un  peintre  ;  il  pense; 
et  cependant  il  ne  connaît  pas  le  cœur  humain.  C'est  dire 
qu'il  est  à  la  fois  épique  et  lyrique,  mais  que  le  poète  dra- 
matique n'a  rien  à  en  tirer,  parce  qu'il  n'offre  pas  de  carac- 
tères, parce  que  d'un  bout  à  l'autre  il  n'y  a  qu'une  seule 
âme  dans  Ossian,  c'est  celle  d'Ossian  lui-même. 

Clément,  qui  reprend  sous  le  Directoire  la  férule  du  cri- 
tique, est  beaucoup  plus  sévère  encore  *.  D'abord  il  nous 
donne  cet  essai  pour  un  échec  :  «  Il  y  a  une  justice  à  rendre 

1.  Maçjusin  Encyclopédi(Hie,  1796,  III,  142. 

2.  Annales  Drainalifines,  180S,   VII,  177. 

3.  Déciide,   IX,  556  (18  juin  1796). 

4.  C16meat  (de  Diiou),  Journal  Littéraire,  25  messidor  an  IV. 


Jugements  de  la  critique  iî3 

au  public,  c'est  qu'il  n'a  pas  goûté  cette  tragédie,  où  il  n'a 
rien  vu  qui  lui  fît  connaître  les  anciennes  mœurs  celtiques.  » 
Voilà  la  couleur  locale  vraie,  l'ithos,  qui  manque,  et  qui  de- 
vait manquer  à  quiconque  s'inspirerait  d  Ossian.  Clément 
s'imagine  qu'il  serait  facile  ou  du  moins  possible  de  faire 
revivre  sur  la  scène  «  ces  anciens  Ecossais,  passionnés  pour 
la  guerre  et  pour  la  chasse,  sauvages  dans  leurs  mœurs, 
mais  capables  de  générosité,  de  grandeur  d'àme  et  d'hé- 
roïsme». Il  ne  dit  pas,  comme  la  Décade,  qu'Arnault  a  mal 
fait  de  s'attaquer  à  Ossian  :  mais  il  estime  qu'il  s'est  mal  tiré 
de  l'entreprise,  et  son  article  de  onze  pages  est  plein  de  graves 
réserves,  ou  plutôt  de  vifs  reproches,  car  Clément  l' inclément 
n'a  rien  perdu  de  la  verve  batailleuse  qu'a  jadis  éprouvée 
Voltaire.  Il  est  d'ailleurs  hostile  par  principe  à  la  tragédie, 
genre  épuisé  selon  lui,  genre  qui  doit  céder  la  place  à  l'idylle, 
au  lyrisme,  et  surtout  à  l'épopée  '  ;  c'est  un  aperçu  ingé- 
nieux, quoique  contestable.  Venant  au  pathos,  il  blâme  les 
grands  sentiments  qui,  comme  ceux  d'Oscar,  ne  sont  pas 
relevés  par  le  contraste,  par  «  le  mélange  de  la  barbarie  et 
de  l'héroïsme  ».  Malvina  est  «  une  femme  moderne,  bien 
différente  des  femmes  qui  figurent  dans  Ossian,  telles  que 
Lorma,époused'Erragon,  et  la  fille  de  Dargo.  Elle  prodigue 
les  sentences  et  les  réflexions  »  tandis  que  les  peuples  sau- 
vages «  sentent  beaucoup,  mais  n'ont  point  l'art  de  définir 
leurs  sentiments  ».  Les  personnages  sont  trop  éloquents, 
et  ils  sont  trop  vertueux  :  «  Malvina  est  bonne,  et  Oscar 
aussi...  Gaul  est  bon  ami,  Carril  est  bon  père,  Dermide  est 
bon  époux...  Il  n'y  a  que  la  pièce  qui  soit  mauvaise...  Le 
sujet  n'était  que  sauvage  ;  mais  les  vers  sont  barbares.  » 
D'ailleurs  le  pittoresque  est  peu  accentué  :  «  Pour  nous 
transporter  au  milieu  d'un  peuple  chasseur,  il  ne  suffit  pas 
de  hasarder  les  mots  de  dogues  et  de  bruyères,  ni  de  faire 
hurler  les  tempêtes.  » 

En  résumé,  CJément  reproche  à  Oscar  d'être  une  tragédie 
animée  du  pur  esprit  classique,  insuffisamment  ossianique 
tant  pour  le  pittoresque  que  pour  les  sentiments  et  les  carac- 
tères, insuffisamment  barbare.  Il  est  clair  qu'une  partie  de 
ces  reproches  tombe  sur  le  genre  lui-même,  une  partie  sur 

1.  Journal  Littéraire  (Introduction),  an  IV. 


I  24  Ossian   en    France 

le  contraste  entre  la  matière  ossianique  et  la  tragédie  clas- 
sique, qui  suppose  des  personnages  civilisés,  cultivés,  d'une 
remarquable  pénétration  psychologique,  capables  de  lire  dans 
leurs  âmes  et  dans  celles  des  autres. 

Après  la  tragédie,  la  parodie.  La  parodie,  à  cette  époque 
et  encore  longtemps  après,  accompagnait  nécessairement  de 
son  écho  railleur  toute  pièce  qui  avait  fait  quelque  bruit  sur 
la  scène  sérieuse.  Une  de  celles  d'Oscat'  fut  jouée  au  Vau- 
deville, et  sappelait  Arlequiîi  Hagard.  Je  n'ai  pu  la  rencon- 
trer, et  j'en  ignore  l'auteur  ou  les  auteurs;  mais  Clément 
lui  consacre  trois  pages  à  la  fin  de  sa  critique  d'0.«>car.  Les 
principaux  personnages  avaient  nom  Hagard,  fUs  de  son 
père,  Mal-ira  et  Dermide.  Le  parodiste  n'avait  pas  manqué 
de  railler  la  scène  où  Dermide  entretient  doctement  son  fils 
des  vrais  héros  et  des  crimes  des  tyrans  ;  «  Mais,  mon  fils, 
vous  avez  besoin  de  dormir.  —  Cela  vient  peut-être  de  tout 
ce  que  tu  me  racontes.  »  Clément  prétend  que  cette  paro- 
die «  a  beaucoup  plus  réussi  que  la  pièce  ».  Mais  c'est  le 
témoignage  d'un  censeur  partial.  Une  autre  parodie  s'appe- 
lait Médard,fils  de  Grosjean,  avait  pour  auteurs  A.Gouffé 
et  R.  Deschamps,  et  fut  jouée  au  Théâtre  de  la  Cité,  le 
5  messidor  an  IV.  On  trouve  encore  une  chanson  d'Armand- 
Gouffé,  Oscar  fiis  d' Ossian,  tragédie  en  cinq  couplets  \  pas 
bien  méchante  au  demeurant,  et  où  quelques  invraisem- 
blances de  la  tragédie  sont  assez  bien  soulignées  : 

Au  bord  de  l'eau,  la  belle  Malvina 
S'en  va,  cherchant  par-ci  par-là 

Si  Dermide  viendra. 
Ivre  d'amour  et  de  rage, 
Oscar  vient  sur  le  rivage, 

Et  puis...  s'en  va... 

ainsi  que  le  moyen  par  lequel  se  prépare  le  dénoue- 
ment : 

Mais  en  dormant  le  marmot  a  tout  vu  ! 

Des  noms  étranges  et  peu  familiers  aux  abonnés  du  Théâ- 
tre-Français, des  décors  surprenants,   une  forêt  semée  de 

1.  Armand-Gouffé,  Dation  d'essai,  1802,  p.  45. 


Simon  de  Ttoyes  laS 

tombeaux,  tout  ce  qui  accomprigtiait  l'entrée  d'Ossian  sur 
la  scène  française  devait  en  eUlt  étonner,  et  provoquer  de 
faciles  et  inolFensives  plaisanteries. 


m 


Encouragé  sans  doute  par  les  lauriers  d'Arnault,  l'inta- 
rissable et  insipide  Simon  de  Troyes  '  (1740-1818)  intitule 
Fingal  libérateur  et  Colgar  et  Sulallin  deux  tragédies 
ossianiques,  dont  l'une,  à  vrai  dire,  n'est  qu'une  première 
rédaction,  incomplètement  rimée,  de  l'autre.  Ces  deux  piè- 
ces restées  manuscrites  ^  ne  portent  pas  de  date.  Comme 
l'auteur  s'est  montré  dans  ses  autres  ouvrages  fort  habile  à 
saisir  l'actualité,  on  peut  les  rapporter  à  l'époque  du  Direc- 
toire ou  du  Consulat  :  Simon  a  été  bibliothécaire  du  Con- 
seil des  Anciens,  du  Conseil  des  Cinq-Cents,  puis  du  Tri- 
bunat.  C'est  à  cette  époque  d'ailleurs  que  se  rapportent 
plusieurs  de  ses  tragédies  datées  :  Sophocle  et  Mutins  ou 
Rome  libre.  Son  Colgar  et  Sulallin  a  pour  personnages 
Fingal,  Hidallan  roi  d'Inistore  (dont  l'auteur  fait  le  frère 
du  roi  de  Morven),  Sulallin,  fille  d'Hidallan,  Colgar,  son 
amant,  le  lâche  ravisseur  Latmor  ;  tous  ces  noms  nous  sont 
déjà  familiers  ;  voici  encore  Caïrbar,  Armin,  Caithon,  Colma, 
et  d'autres  noms  inventés,  Turloch,  Strumond,  etc..  ;  voici 
des  guerriers  de  Morven,  des  pirates  norvégiens,  et  même 
des  «  esprits  aériens,  représentés  par  des  femmes  ».  Odin 
et  son  culte  avec  ses  «  esprits  souterrains  »  viennent  enri- 
chir la  mythologie  ossianique  décidément  trop  pauvre.  De 
même,  le  magicien  Caïrbar  orne  l'action  d'un  élément  nou- 
veau ;  il  conjure  les  esprits,  les  furies.  Cette  tragédie  non 
jouée  ressemblée  un  médiocre  livret  d'opéra,  d'autant  qu'elle 
est  en  partie  écrite  en  vers  libres,   ce  qui  n'est  pas  rare  à 


1.  Sur  cet  écrivain,  voir  Auguste  Marguillier  :  Un  poêle  Iroyen  an 
XVIII"  siècle,  Edouard-Thomas  Simon,  dit  Simon  de  Troyes  ;  Troyes, 
1890. 

2.  Bibliothèque  de  Troyes,  Mss.,  2789, 1. 1".  Je  dois  les  détails  qui  suivent 
à  l'obligeance  de  M.  Remy  Géant,  qui  a  bien  voulu  étudier  pour  moi  les 
manuscrits  de  Simon  de  Troyes  et  m'en  communiquer  une  analyse  détaillée. 


J26  Ossian  en   France 

cette  époque,  et  même  contient  des  «  romances  ».  Par  la 
variété  de  ses  personnages  et  de  sa  mise  en  scène,  par  son 
merveilleux,  elle  achemine  Ossian  vers  l'opéra. 

Fingal  libérateur  est  probablement  une  première  rédac- 
tion de  la  tragédie.  Le  texte  est  en  prose  avec  quelques 
scènes  en  vers.  Les  noms  des  personnages  sont  différents 
et  beaucoup  moins  ossianiques,  ce  qui  ne  laisse  pas  de  sur- 
prendre. L'auteur  veut  opposer  le  merveilleux  Scandinave 
à  l'eschatologie  ossianique,  mais  il  n'y  réussit  guère,  car 
l'un  comme  l'autre  tiennent  bien  peu  de  place  dans  son 
œuvre.  Par  un  bizarre  mélange,  c'est  le  très  celtique  Caïr- 
bar  qui  prononce  une  incantation  à  la  Vénus  Scandinave  : 

Et  toi,  Freya,  qui  portes  dans  les  âmes 
Le  doux  poison  des  voluptés, 
Fais  brûler  de  tes  vives  flammes 
La  plus  ingrate  des  beautés... 

Simon  de  Troyes,  dont  le  hasard  nous  a  conservé  les  ma 
nuscrits,  peut  être  considéré  comme  le  type  de  ces  ama- 
teurs studieux  qui  cherchaient  dès  cette  époque,  chacun  de 
son  côté,  à  rajeunir  la  poésie  classique  en  la  parant  des 
couleurs  ossianiques  ou  Scandinaves.  Plus  hardi  que  d'au- 
tres, il  aurait  voulu  donner  au  théâtre  l'exemple  de  cette 
rénovation  ;  à  cet  égard,  ses  essais  ignorés  sont  curieux  à 
signaler. 


IV 


Il  n'y  a  qu'une  analogie  de  nom  entre  la  poésie  ossia- 
nique et  Malvijia  ou  la  Grotte  des  Cyprès,  mélodrame  qui 
se  joua  à  la  Porte  Saint-Martin  le  8  prairial  an  XI.  Je  ne 
crois  pas  non  plus  qu'Ossian  ait  rien  à  voir  au  drame  de 
Favière  et  Pertuis,  Fanny  Morna  ou  l Ecossaise,  joujé  en 
1800,  et  que  je  n'ai  pu  rencontrer.  Il  semble  que  le  succès 
estimable  d'Arnault  ait  détourné  les  auteurs  dramatiques 
de  recommencer  son    essai    de  tragédie  ossianique  :  on  ne 


«  Les  Bardes  »  opéra  de  Le  Sueur  i  27 

voit  pas  trop  en  effet  comment  dans  ce  cercle  étroit  de  per- 
sonnages et  d'événements,  enchaîné  de  plus  par  les  lois 
sévères  du  genre  tragique,  on  eût  pu  éviter  la  monotonie. 
Par  contre,  Ossian  offrait  à  l'opéra  un  domaine  très  fécond: 
ce  décor  nouveau,  ces  héros  vagues  et  sans  dessous  psycho- 
logiques, mais  grandioses,  ces  apparitions  de  fantômes,  ces 
bardes  et  ces  vierges  qui  déjà  dans  les  poèmes  ossianiques 
chantent  souvent  en  chœur,  tout  s'y  prêtait  à  merveille.  A 
l'apogée  de  l'ossianisme  napoléonien  correspond  l'apogée 
de  l'art  ossianique,  et  Les  Bardes  de  Le  Sueur  *  viennent 
admirablement  à   point. 

Le  Sueur  était  un  artiste  sérieux  et  plein  de  foi,  un  homme 
dont  ses  élèves  et  ceux  qui  l'ont  connu  parlent  avec  res- 
pect et  sympathie.  La  musique  religieuse  était  sa  vocation 
par  excellence.  Mais  on  trouvait  dans  La  Cat;er/îe  (1793)  une 
«  inspiration  forte  et  guerrière  »  ;  dans  Paul  et  Virginie 
(1794)  un  Hymne  au  Soleil  qui  a  peut-être  dû  quelque  chose 
au  thème  ossianique.  D'ailleurs  Berlioz  nous  apprend  que 
Le  Sueur,  qui  fut  son  maître  comme  celui  d  Ambroise  Tho- 
mas et  de  Gounod,  et  pour  qui  il  a  toujours  marqué  beau- 
coup d'estime  et  de  reconnaissance,  avait  en  l'authenticité 
d'Ossian  une  foi  inébranlable.  Ossianetla  Bible,  ajoute  Ber- 
lioz, étaient  les  sources  poétiques  qui  l'inspiraient  le  mieux  ^. 
C'est  de  lui  que  vint  certainement  l'idée  d'emprunter  le  pre- 
mier à  Ossian  un  grand  ouvrage  lyrique,  destiné  à  paraître 
sur  la  première  scène  de  France.  Il  dut  commencer  à  s'en 
occuper  dès  1800  au  plus  tard.  Le  livret  des  Bardes  est  signé 
de  Deschamps  et  Dercy  ;  mais,  sur  le  registre  de  l'Opéra,  le 
nom  de  Dercy  est  seul  indiqué.  A  la  vérité,  Dercy  s'en  était 
d'abord  chargé,  mais  son  livret  fut  trouvé  faible,  et  Des- 
champs fut  appelé  à  le  remanier  ou  à  le  refaire  dans  une 
proportion  que  nous  ignorons.  D'importants  fragments  en 
avaient  déjà  été  exécutés  aux  concerts  spirituels  de  l'Opéra, 
en  1801  et  1802  '.  Cette  dernière  fois,  le  24  germinal  an  X, 
l'œuvre  de  Le  Sueur,  en  bon  état  d'avancement,  fournit  toute 

1.  Ossian,  ou  Les  Bardes,  opéra  en  5  actes,  1S04,  par  Le  Sueur,  paroles 
de  Deschamps  et  Dercy. 

2.  H.  Berlioz,  Mémoires,  1870,  p.  24. 

3.  Ossian  ou  Les  Bardes,  réduit  pour  piano  et  chant,  1883;  Introduction, 
par  Louis  Laffon.  —  Publiciste,  16  avril  1802. 


1  2  8  Ossian  en   France 

la  première  partie  du  concert.  On  y  entendit  le  Chant  à 
grand  chœur  des  Bardes  ;  l'air  de  Rosmala  promise  à. 
Ossian,  qu'elle  chante  dans  la  forêt  de  Selma  ;  le  Sommeil 
d'Ossian,  suivi  de  TAir  d'un  vieux  Barde;  l'Hymne  du  matin, 
chanté  par  les  cent  Bardes  de  Selma.  On  voit  que  Le  Sueur 
savait  l'art  de  préparer  le  public  et  les  dilettantes  à  goûter 
son  opéra  quand  enfin  il  paraîtrait  sur  la  scène.  Tandis 
que  Dercy,  trop  modeste,  destinait  l'œuvre  au  théâtre  Fey- 
deau,Le  Sueur  rêvait  d'un  cadre  plus  imposant,  et  arriva  non 
sans  peine  à  la  faire  jouer  à  l'Opéra.  Il  eut  à  lutter  contre 
des  retards  imprévus,  contre  des  difficultés  sans  cesse  re- 
naissantes, que  la  volonté  nettement  exprimée  du  souverain 
fit  évanouir  comme  par  enchantement.  Napoléon  aimait 
Ossian  :  il  voulait  l'applaudir  au  théâtre.  La  première  re- 
présentation eut  lieu  le  10  juillet  1804  (21  messidor  an  XII) 
non  pas,  comme  on  l'a  dit,  au  Théâtre  de  la  République  et 
des  Arts,  mais  à  l'Académie  impériale  de  musique,  car  tel 
était  depuis  six  jours  (le  15  messidor)  la  nouvelle  appellation 
de  l'Opéra,  qn'Ossia?}  ou  les  Bardes  inaugurait  «  d'une  façon 
splendide  ».  Ce  fut  un  grand,  un  glorieux  succès.  Par  une 
chaleur  de  trente  degrés,  une  foule  énorme  se  pressait  aux 
portes,  et  beaucoup  ne  purent  entrer.  Napoléon,  accompa- 
gné de  Joséphine,  était  arrivé  presque  au  début  ;  il  avait 
donné  le  signal  des  applaudissements.  Il  fit  appeler  l'auteur 
après  le  troisième  acte.  Comme  jadis  Jean-Jacques,  Le  Sueur 
se  trouvait  pris  fort  au  dépourvu  :  il  jugeait  que  sa  per- 
sonne négligée  et  sa  tenue  de  travail  lui  interdisaient  de  se 
présenter  devant  son  souverain  ;  non  que  sa  mise  fût  volon- 
tairement sans-façon  par  vanité  plébéienne,  mais  il  venait 
de  passer  plusieurs  nuits  et  plusieurs  jours  au  travail,  avec 
ses  décorateurs,  ses  machinistes,  ses  musiciens  et  ses  inter- 
prètes. Comme  on  représentait  à  l'Empereur  que  Le  Sueur 
ainsi  fait  n'osait  se  montrer  :  «  Je  sais  ce  que  c'est  qu'un 
jour  de  bataille,  répliqua-t-il,  et  je  ne  prends  pas  garde  ce 
jour-là  à  la  tenue  de  mes  généraux.  »  Et  l'auteur  dut  com- 
paraître :  «  Monsieur  Le  Sueur,  lui  dit  Napoléon,  je  vous 
salue.  Venez  assister  à  votre  triomphe.  Vos  deux  premiers 
actes    sont  beaux,   mais  le  troisième   est  incomparable  '.  » 

1.  Raoul  Rochelle,  A'/oje  de  Le  S/jeur,  1844.  Nolabililés  contemporaines, 
notice  sur  Le  Sueur.  Berlioz,  Les  Soirées  de  l'Orchestre,  4«  éd.,  1884,  p.  255. 


«    Les   Bardes   »   opéra  de   Le  Sueur  129 

—  «  Vivement  ému  d'un  pareil  suffrage,  et  des  cris  et  des 
applaudissements  qui  éclataient  de  toutes  parts,  Le  Sueur 
voulait  se  retirer;  Napoléon  le  prenant  par  la  main  le  lil, 
avancer  sur  le  devant  de  sa  loge,  et,  le  plaçant  à  côté  de  lui  : 

—  Non,  non,  restez  ;  jouissez  de  votre  triomphe  ;  on  n'en 
obtient  pas  souvent  de  pareils'.  »  Le  lendemain,  Le  Sueur 
vit  arriver  Duroc,  qui  venait  lui  apporter,  d'abord  la  croix 
de  la  Légion  d'honneur,  puis  une  tabatière  en  or,  où  étaient 
gravés  ces  mots  :  L Empereur  des  Français  à  l auteur  des 
Bardes  %  et  qui  contenait  six  billets  de  mille  francs.  Six 
mois  plus  tard,  une  somme  égale  lui  était  accordée,  en  rai- 
son du  succès  persistant  de  sa  pièce  ;  et  quand  l'Empereui , 
quelques  années  après,  lui  donnait  2400  francs  «  pour  le 
papier  »  qu'il  avait  employé  à  écrire  ses  vingt-deux  messes 
et  oratorios,  c'est  encore  l'auteur  des  Bardes  qu'il  récom- 
pensait de  façon  délicate.  11  faisait  à  Erfurt,  devant  les  sou- 
verains et  les  princes  de  l'Europe,  l'éloge  de  l'œuvre  dans 
les  termes  les  plus  chaleureux.  Un  jour,  il  interpelle  Le 
Sueur  par  les  mots  d'  «  illustre  Barde  !  »  et  avec  sa  brus- 
querie coutumière  lui  demande  pourquoi  il  n'écrit  plus. 
L'auteur  d'Ossian  lui  répondant  qu'il  ne  trouve  pas  decoU.i- 
borateur  pour  certaines  paroles,  il  lui  indique  Baour-Lormitm. 
Le  Sueur  reçut  aussi  un  brillant,  pour  son  opéra,  de  la  rein< 
Louise  de  Prusse.  Napoléon  et  Joséphine  signèrent  son  con- 
trat de  mariage,  faveur  qu'il  obtint  seul  des  écrivains  «mi 
artistes  de  son  temps. 

Le  succès  des  Bardes  se  prolongea.  La  pièce  fut  jou/.- 
souvent  de  1806  à  1811,  remise  à  la  scène  le  31  mai  181  i, 
jouée  encore  en  1815,  reprise  le  29  septembre  1817  ;  en  tout 
soixante-sept  représentations,  «  un  des  plus  grands  succès 
que  l'Opéra  ait  jamais  eu  à  enregistrer'  ».  C'est  le  succès  des 

rapporte  ainsi  ces  paroles  :  «  Monsieur  Le  Sueur,  voilà  de  la  musique  en 
tièrement  nouvelle  pour  moi,  et  fort  belle  ;  votre  second  acte  surtout  esi 
inaccessible.  »  Le  Sueur,  qui  avait  été  longtemps  son  maître,  lui  avait  raconti:- 
dix  fois  cette  soirée  mémorable.  Le  mot  inaccessible  est  aussi  dans  le  texte 
des  NoLa,hllilés  contemporaines.  Si  étrange  que  fût  le  français  de  Napo- 
léon, ce  mol  étonne  ;  mais  c'est  probablement  le  mot  exact:  Raoul  Rochctti; 
dans  son  éloge  académique  l'aura  traduit  pour  ses  auditeurs. 

1.  Berlioz,  ib. 

2.  Berlioz,  ib.,  et  Mémoires,  p.  25. 

3.  0.  Fouque,  Les  Révolutionnaires  de  la  Musique,  1882,  p.  4. 


i3o  Ossian  en   France 

Bardes  qui  valut  à  Le  Sueur  le  poste,  envié  entre  tous,  de 
maître  de  chapelle  des  Tuileries,  poste  qu'il  occupa  jusqu'à 
la  lin  de  sa  carrière  sous  trois  régimes  dilTérents. 

Nous  ne  pouvons  étudier  dans  le  détail  la  valeur  de  l'opéra 
au  point  de  vue  musical.  Mais  il  faut  noter  que  pour  accen- 
tuer la  couleur  ossianique  de  l'instrumentation,  Le  Sueur 
avait  mis  douze  harpes  à  l'orchestre.  D'ailleurs,  nombre  de 
juges  compétents  restent,  de  nos  jours,  favorables  aux 
Bardes.  L'auteur,  d'après  eux,  «  un  précurseur  de  Berlioz 
et  de  Gounod  ^  »,  et  même  «  un  Berlioz  manqué  ^  »,  té- 
moigne par  endroits  «  d'une  personnalité  presque  géniale  » 
et  rappelle  «  les  ébauches  de  Rembrandt  ^  ».  Les  techni- 
ciens y  trouvent  à  louer  «  une  harmonie  sévère  et  plagale, 
la  majesté  de  la  phrase,  la  bonne  disposition  des  masses 
chorales  ».  On  voit  que  Le  Sueur  reste  «  au  théâtre  un  mu- 
sicien d'église  »  ;  et  ce  dernier  point  est  à  noter,  car  le  succès 
de  son  Ossian  est  venu  de  l'harmonie  entre  le  genre  nou- 
veau et  le  style  habituel  de  l'auteur.  Je  dois  enregistrer 
l'opinion  contraire,  qui  paraît  être  de  nos  jours  celle  des 
juges  les  plus  autorisés  :  d'après  eux,  l'opéra  des  Bardes 
doit  aujourd'hui  être  considéré  comme  à  peu  près  sans  va- 
leur. C'est  assez  l'avis  des  amateurs  avertis  et  délicats  qui 
en  entendent  ou  en  jouent  d'importants  fragments  au  piano. 
Mais  ce  n'était  pas  celui  des  contemporains,  qui  louaient 
«la  puissance  de  l'instrumentation,  l'énergie  de  ces  graves 
harmonies  *  »,  qui  saluaient  dans  Les  Bardes  «  le  chef- 
d'œuvre  musical  de  toute  une  époque  »,  qui  y  trouvaient 
«  une  vérité  de  couleur  locale,  un  parfum  de  simplicité  pri- 
mitive, une  poésie  sublime  et  grandiose  ^  ».  Paesiello  écri- 
vait à  Le  Sueur  quatre  jours  après  la  première  représenta- 
tion :  «  Tout  y  est  sublime,  original,  tout  y  est  dans  la  na- 
ture". »  Le  peintre  David,  si  classique,  si  peu  ossianique, 
ne  se  montrait  pas  moins  conquis  '. 

1.  L.  Laffon,  Notice  à'Ossian  ou  les  Bardes,  réduit  pour  piano  et  chant, 
1883, p.  2. 

2.  0.  Fouque,  p.  5. 

3.  Julien  Tiersot,  Les  adaptations  scéniques  de    Werther  {Le  Livre  et 
l'Image,  I,  86). 

4.  G.  Slenger,  La  Société  française  pendant  le  Consulat,  5°  série,p.  235. 

5.  Notabilités  contemporaines,  I:  Notice  sur  Le  Sueur,  1844. 

6.  Lettre  du  14  juillet  1804,  reproduite  dans  la  Notice  de  L,  Laffon. 

7.  Archives  générales  :  Notice  sur  Le  Sueur,  s.  d.,  p.  24. 


«  Les  Bardes  »  opéra  de  Le  Sueur  i3i 

La  pièce  comptait  46  rôles  et  39  parties  d'orchestre.  Le 
héros  est  Ossian  «  chef  d'une  tribu  de  la  Calédonie,  barde 
et  guerrier  célèbre  ».  Cet  Ossian-ci  est  le  jeune  et  valeu- 
reux Ossian,  le  fils  préféré  du  grand  Fingal,  le  vainqueur 
d'Uthal  et  de  Rothmar,  le  libérateur  de  Berrathon  et  de 
Croma,  et  non  pas  le  vieillard  débile,  aveugle  et  tremblant 
qui  recommence  un  perpétuel  lamento. En  face  de  lui,Dun- 
talmo,  prince  Scandinave  ;  puis  l'héroïne  Rosmala,  Hydala, 
chef  des  Bardes,  etc..  Le  premier  acte  se  passe  au  pied  de 
la  statue  d'Odin,  devant  la  grotte  de  Fingal.  On  se  trouve 
ensuite  transporté  dans  «  une  solitude  d'un  aspect  âpre  et 
sauvage  »,  devant  une  «  vaste  caverne  taillée  dans  le  roc  », 
où  l'on  prépare  un  sacrifice  humain  ;  on  aperçoit  «  le  rocher 
où  le  sang  des  trois  victimes  doit  être  offert  au  dieu  des 
Scandinaves  ».  L'on  voit  les  «  héros  assis  sur  leurs  trônes 
de  vapeurs  ».  Et  ce  ne  sont  que  «  boucliers  à  sept  voix, 
harpes  prophétiques,  et  autres  signes  mystérieux  consacrés 
chez  les  Calédoniens  ».  Cela  va  bien  :  mais  pourquoi  les 
bardes  sont-ils  couronnés  de  lauriers,  vêtus  de  chlamydes  ? 
pourquoi  ces  gerbes  de  fleurs  ?  L'antique,  si  fort  à  la  mode 
en  1804,  a  déteint  sur  la  Calédonie.  De  même  Rosmala 
porte  «  le  costume  des  Amazones  »  ;  de  même  Ossian  offre 
la  guerre  à  Duntalmo  en  ouvrant,  comme  Fabius  è.  Carthage, 
le  pli  de  sa  robe  ,  et  de  même  l'auteur  du  Carmen  saecu- 
lare  reconnaîtrait  sans  peine  le  mouvement  lyrique  qui  ter- 
mine la  pièce  :  «  Soleil,  s'écrie  le  chœur,  puisses-tu  n'éclairer 
rien  de  plus  grand  !  » 

Faut-il  raconter  le  «  poème  »  ?  Duntalmo  veut  marier 
son  fils  Mornal  à  Rosmala,  fille  du  barde  Rosmor,  et  aimée 
d'Ossian.  Celui-ci  lui  déclare  la  guerre.  Le  prince  traître 
accuse  faussement  ses  ennemis  d'avoir  enlevé  Rosmala 
malgré  leurs  promesses  ;  il  coupe  le  pont  derrière  Ossian 
et  le  retient  prisonnier  pour  l'immoler,  ainsi  que  Rosmor 
et  Rosmala,  sur  l'autel  du  Dieu  Scandinave.  Mais,  comme 
on  le  pense  bien,  c'est  le  tyran  qui  périt  et  les  victimes  qui 
triomphent.  Le  morceau  le  plus  remarquable,  et  d'ailleurs 
le  plus  ossianique  d'inspiration,  était  peut-être  le  Sommeil 
d'Ossian,  au  quatrième  acte. 


32  Ossian  en   France 


Quelques  témoignages  de  l'accueil  fait  aux  Bardes  dans 
la  presse  nous  montreront  ce  dont  nous  avions  lieu  de  nous 
douter  :  on  admire  la  musique  et  encore  plus  la  mise  en 
scène,  on  fait  des  réserves  sur  le  poème.  «  Cet  ouvrage  a 
obtenu  un  succès  mérité...  ce  n'est  pas  à  l'auteur  des  pa- 
roles qu'il  le  doit.  Le  plan  de  ce  poème  est  mal  conçu... 
mais  les  décorations,  surtout  les  perspectives  des  palais 
aériens,  etc..  *  »  C'est,  à  les  en  croire,  «  le  spectacle  le  plus 
merveilleux  qu'eût  encore  présenté  l'Opéra  si  fécond  en 
merveilles».  C'est  aussi  l'avis  que  VAlmanach  des  Muses - 
rapporte  en  son  style,  nous  dirions,  télégraphique  :  «  Poème 
([ni  a  essuyé  beaucoup  de  critiques  ;  musique  dont  on  a  fait 
les  plus  grands  éloges...  ;  des  décorations  magiques  ;  très 
beau  spectacle  ;  représentations  très  suivies.  »  En  1810 
encore,  la  reprise  faisait  «  grande  sensation  '  »,  probable- 
ment dans  le  même  sens. 

Ce  sont  là  des  témoignages  complaisants  ;  les  deux 
.uticles  qui  comptent  le  plus  sont,  au  contraire,  très  sévères. 
Celui  du  Mercure  est  une  charge  à  fond  *. Le  critique  trouve 
tout  mauvais,  l'exposition  «  pénible  et  embrouillée  »,  le 
style  «faible,  lâche  et  sans  valeur  ».  Il  reconnaît  que  les 
connaisseurs  apprécient  dans  la  musique  une  «  facture 
savante  »  et  «  un  style  grand  et  large  ».  Un  autre,  plus 
sévère  encore,  trouve  qu'  «  il  y  a  des  longueurs  insuppor- 
tables »  et  que  «  les  chœurs  sont  dignes  des  habitants  de 
la  Galédonie  '  ».  Plus  important  encore  est  le  jugement  de 
GeotlVoy.  Son  article  "est  un  morceau  important  pour  l'his- 
toire de  l'ossianisme  français,  un  manifeste  du  parti  de  la 
résistance,  et  qui  se  rattache  aux  polémiques  suscitées  par 
la  théorie  de  M"'  de  Staël  dans  sa  Liltéralure,  car  Geolfroy 
combat  sur  le  dos  de  Le  Sueur  et  des  librettistes  tout  le 

1.  Annales  Dramatiques,  180S,  I,  47». 
•2.  Aimanach  das  Muses,  1805,  p.  276. 
;*.  Magasin  Encijclopédi([ue,  1810,  \'l,  131. 
i.  Mercure,  14  juillet  1804. 

.).  Les  Quatre  Saisons  du  Parnasse,  hiver  1806,  p.  304. 
6.  Journal  des  Débats,  23  messidor  an  XII  ;  Geoffroy,  Cours  de  Littéra- 
ture Dramatique,  V,57. 


Critiques  et  parodies  i33 

parti  ossianiste  OÙ  il  flaire  un  romantisme  latent  et  suspect. 
Nous  y  reviendrons  à  cet  égard.  Pour  nous  borner  à  ce  qui 
concerne  l'introduction  d'Ossian  à  l'Opéra,  le  hargneux  cri- 
tique se  garde  de  parler  de  la  musique  ;  il  constate  seule- 
ment que  «le  musicien  a  voulu  peindre  ime  nature  extraor- 
dinaire, des  mœurs  sauvages,  et  donner  à  son  ouvrage  ce 
caractère  mâle,  ce  ton  religieux,  et  ce  fanatisme  guerrier  qui 
respire  dans  les  poésies  d'Ossian  » .  D'ailleurs,  même  à  l'Opéra, 
surtout  à  l'Opéra,  le  genre  lui  paraît  peu  agréable  ;  et  le 
surnaturel  lui  en  paraît  surtout  lugubre.  «  Il  me  semble  que 
les  riantes  fictions  d'Homère  conviennent  mieux  à  l'Opéra 
que  les  vapeurs  noires  d'Ossian  :  j'aime  mieux  l'Olympe 
grec,  peuplé  de  jeunes  dieux  et  de  jolies  déesses,  que  ce 
paradis  de  brouillards,  ces  ombres  dans  les  nuages.  »  11  a 
peut-être  raison:  tout  dépend  de  la  façon  dont  on  comprend 
le  rôle  de  l'Opéra.  D'ailleurs,  on  ne  voyait  pas  que  l'Olympe 
à  l'Opéra:  la  liste  des  œuvres  qui  y  avaient  été  jouées  pen- 
dant les  deux  années  précédentes  nous  montre,  à  côté  d'un 
Anacréon  et,  si  Ton  veut,  d'une  Proserpine,  im  Saul,  une 
Sémiramis,  un  Tajnerlan,  un  Maliomet  II,  un  Pavillon  du 
Calife,  et  même  un  Connétable  de  Clisson.  L'Opéra  s'ouvre 
à  Ossian  comme  il  s'était  ouvert  à  tant  de  légendes  ou  de 
tableaux  infiniment  divers, 

A  la  suite  du  triomphateur,  voici  l'escorte  desparodistes. 
Les  Bardes  n'en  suscitent  pas  moins  de  trois,  chose  assez 
rare.  Dès  le  30  messidor,  on  joue  Bombarde  '  au  théâtre 
de  Molière.  C'est  fort  inofîensif  et  fort  ennuyeux  ;  et  la 
parodie  n'atteint  pas  Ossian  ;elle  n'a  de  drôle,  si  l'on  veut, 
que  quelques  méchants  calembours  :  «  le  fils  de  Fringale 
t'avalera  »,et  cette  casserole  que  l'on  frappe  sept  fois  pour 
faire  retentir  les  sept  voix  de  la  mort.  Quand  on  a  feuilleté 
im  certain  nombre  de  ces  parodies  depuis  le  Directoire  jusque 
vers  1840, on  s'aperçoit  d'ailleurs  qu'elles  évitent, peut-être 
systématiquement,  de  travestir  ce  qui  en  elTet  prêterait  à 
la  raillerie  ;  elles  se  contentent  de  quelques  facéties  pué- 
riles, et  surtout  ne  manquent  pas  de  terminer  par  des  pro- 
testations d'admiration   pour  l'œuvre  et  des  excuses  de  la 

1.  Daudet,  Servière  et  Léger,  Bombarde  ou  la,  Marchande  de  chansons, 
1804. 


i34  Ossian  en   France 

liberté  grande  qu'elles  ont  prise.  La  morale  du  genre  est 
dans  le  dernier  couplet  de  Bombarde  : 

Des  traits  bouffons  d'une  Muse  en  folie 
Ces  grands  talents  ne  peuvent  s'irriter, 
Car  franchement,  quand  on  les  parodie, 
On  voudrait  bien  pouvoir  les  imiter. 

Le  vaudeville  de  Francis  et  Désaugiers,  Oh  !  que  c'est 
sciant  !  joué  cinq  fois  en  fructidor  \  est  meilleur  à  tous 
égards.  On  y  voit  Oxessian,  directeur  du  théâtre  d'Angou- 
lème,  Barharo,  Rosmoila,Aitela,ei  autres  plaisants  person- 
nages. Au  fond  de  la  scène,  une  boutique  de  rôtisseur  ayant 
pour  enseigne  une  dinde  bardée  et  sur  laquelle  on  lit  A  la 
renommée  des  Bardes.  Les  parodistes  ont  tiré  bon  parti  de 
cette  planche  que  dans  l'opéra  on  retire  après  le  passage 
d'Ossian.  Barbaro  s'en  passe  :  «  Eh  bien  !  dit-il,  faites  la 
planche  !  »  et  il  se  jette  à  la  nage.  N'oublions  pas  un  troi- 
sième vaudeville,  Ossian  cadet,  ou  les  Guimbardes  -,  que 
l'on  j-oue  dès  thermidor.  Il  est,  dit  le  titi^e,  «  bardé  de  cou- 
plets ^  »,  et  les  principales  situations  de  l'opéra  y  sont 
reprises  sur  l'air  J'ai  du  bon  tabac  et  autres  du  même 
genre.  La  scène  se  passe  au  pays  basque,  parce  que  la  guim- 
barde au  sens  propre  était  une  manière  de  guitare  basque. 
Rosmala,  qui  était  tout  à  l'heure  devenue  Rosmoila,  s'ap- 
pelle maintenant  Rose-malade  ;  et  Quivala,  armé  d'une  lan- 
terne, fait  défiler  devant  Ossian,  ancien  maître  d'école,  qui 
est  enfermé  dans  une  cave,  des  ombres  chinoises  qui  sont  la 
caricature  du  défilé  des  fantômes  dans  l'opéra.  On  sourit  en 
transcrivant  ces  puérilités  :  heureux  le  temps  où  c'était 
l'honnête  divertissement  des  grandes  personnes  1 


VI 

Le  Théâtre-Français  et  l'Opéra  avaient  eu  tour  à  tour 
leur  Ossian  :  restait  l'Opéra-Comique  à  pourvoir.  Méhul, 
qui  avait  déjà  mis  et  qui  devait  encore  mettre  en  musique 

1.  Francis  et  Désaugiers,  Oh!  que  c'est  sciant,  ou  Oxessian,  1804. 

2.  Diipaty,  Ghazel  et  Moreau,  Ossian  cadet,  ou  les  Guimbardes,  1804 

3.  Les  couplets  sont  repris  dans  le  Chansonnier  des  Grâces,  1807. 


a   Uthal    »   opéra  de  MéhuI  i35 

les  chants  ossianiques  d'Arnault,  s'en  chargea  en  donnant 
Uthal  \  qui  est  d'ailleurs  un  opéra  fort  sérieux,  mais  en  un 
acte  seulement.  Il  paraît  que  Méhul  détestait  Le  Sueur,  et 
que  c'est  pour  lui  faire  pièce  qu'il  voulut  avoir,  lui  aussi, 
un  succès  qui  lui  vînt  d'Ossian  ;  mais  son  espoir  fut  déçu  '. 
Uthal  fut  joué  en  mai  1806,  deux  ans  après  Les  Bardes. 
Les  paroles  étaient  de  Bins  de  Saint-Victor  \  Ce  dernier 
paraît  avoir  été  lié  avec  Girodet,  d'après  les  termes  de  la 
dédicace  par  laquelle  il  offre  au  peintre  d'Ossian  l'hommage 
de  son  poème.  Dans  une  Préface  de  quelques  pages,  il  dé- 
fend les  droits  du  genre  ossianique  contre  les  critiques  de 
certains  journalistes  ;  il  prend  la  légende  ossianique  comme 
une  tradition  reçue,  et  cette  thèse,  en  1806,  est  significa- 
tive : 

Il  ne  s'agit  pas  d'examiner  ici  si  ces  héros  sont  réels  ou  fabu- 
leux, si  la  tradition  de  leurs  mœurs  est  réelle  ou  supposée  ;  il 
suffît,  je  pense,  que  cette  tradition  soit  reçue,  pour  que  j'aie  dû 
m'y  conformer. 

Mais,  disent  les  critiques,  votre  sujet  «  est  sans  intérêt  ». 
Pas  du  tout,  répond  l'auteur,  c'est  «  l'un  des  plus  touchants 
qu'il  soit  possible  de  trouver  »  ;  et  il  n'a  qu'un  regret,  c'est 
de  n'en  avoir  pas  tiré  trois  actes  au  lieu  d'un  seul.  Après 
avoir  résumé  les  mœurs  calédoniennes  —  ce  qui  prouve,  et 
nous  nous  en  doutions,  que  malgré  les  cantates  et  les  ro- 
mances elles  n'étaient  pas  si  familières  au  public  qu'on  le 
croirait  —  il  ajoute  : 

J'ai  dû...  conformer  les  formes  du  style  à  celui  d'Ossian,  et  je 
l'ai  fait  autant  que  les  convenances  théâtrales  et  le  respect  dû  à 
la  langue  m'ont  permis  de  le  faire. 

Les  convenances,  le  respect  dû  à  la  langue,  voilà  ce  qui 
depuis  quarante  ans  entrave  ou  dévie  l'influence  ossianique. 

1.  Quatremère  de  Quincy  affirmait  doctement,  en  pleine  Académie  : 
«  Uthal  est  un  sujet  ossianique,  monde  inconnu,  où  l'art  musical  n'avait 
pas  encore  porté  ses  pas.  »  Il  n'oubliait  que  Les  Bardes,  et  Le  Sueur  était 
peut-être  assis  en  face  de  lui!  (Notice  sur  Méhul,  dans  Recueil  de  Notices 
historiques,  lues  dans  les  séances  publiques  de  l'Académie  des  Beaux-Arts, 
p.  137.) 

2.  Berlioz,  Soirées  de  l'Orchestre,  p.  396-397. 

3.  De  Saint-Victor  et  Méhul,  Uthal,  opéra  en  un  acte  et  en  vers,  imité 
d'Ossian,  1806. 


1  ^6  Ossian   en  France 

«  La  scène  se  passe  dans  une  forêt.  »  Comme  décoration, 
«  des  rochers  ombragés  de  pins  et  autres  arbres  des  forêts 
<lu  Nord  ».  La  géographie  botanique  et  l'opéra  font  deux, 
nous  le  savions.  «  La  nuit  est  au  milieu  de  sa  course...  L'ou- 
verture indique  un  orage...  »  11  y  a  des  mètéorei^,  des  chênes 
'■/rtbrasés, des  ùnnjères, des  harpes,  et  des  fan  tomes  assis  sur 
'les  nuages.  C'est  dans  ce  décor  grandiose  et  sinistre  que 
paraissent  Larmor,  chef  de  Du7ithalmon  (pour  Du)ilathmon\ 
forme  empruntée  à  Baour),  Malvina,  sa  fille,  Uthal,  son 
.i;endre,  Ullin,  son  barde  en  chef,  autour  desquels  se  grou- 
pent d'autres  bardes  et  des  chœurs  de  guerriers  et  de  bardes. 
<  le  Larmor  ressemble  au  roi  Lear,  et  Malvina  à  Cordelia,  ou 
I  >l  utôt  à  une  Cordelia  qui  aurait  pour  mari  l'époux  de  Regane 
<ui  celui  de  Goneril.  Elle  est  fidèle  à  son  père,  qu' Uthal 
a  chassé  ignominieusement  «  au  milieu  des  tempêtes  ». 
Mais  Fingal,  prévenu  par  le  fidèle  Ullin,  va  venir  punir  le 
rebelle  ;  Uthal  est  vaincu.  Malvina  intercède  pour  son  mari  ; 
le  vieux  Larmor  est  implacable.  Alors  Malvina  déclare 
qu'elle  vivra  ou  mourra  avec  lui  :  «  J'appartiens  au  plus 
malheureux.  »  Larmor  pardonne.  L'histoire  est  tirée  de  Ber- 
rathon,  qui  offre  l'essentiel  de  la  situation.  Mais  Nina  devient 
Malvina,  par  suite  du  phénomène  de  simplification  déjà 
constaté,  et  les  détails  sont  changés.  Le  poème  de  Saint- 
\'ictor  vaut  infiniment  mieux  à  tous  égards  que  celui  de 
Deschamps  et  Dercy  ;  les  vers  surtout  sont  plus  heureux. 

Une  innovation  hardie  attirait  surtout  l'attention  des 
musiciens  :  l'emploi  exclusif  des  altos  au  lieu  de  violons 
dans  l'orchestre.  Cette  nouveauté  fait  l'objet  d'une  longue 
l.pttre  de  Gossec  au  Journal  de  l'Empire.  Le  vieux  maître 
félicite  chaudement  son  jeune  rival  :  cet  emploi  des  quintes, 
dit-il,  est  très  heureux  ici,  à  cause  du  caractère  grave  et 
higubre  de  l'action,  et  «  pour  sacrifier  l'éclat  à  la  vérité  '  ». 
(rrétry  n'était  pas  de  cet  avis  :  <  Interrogé  à  ce  sujet,  il 
répondit  franchement  :  Je  donnerais  un  louis  pour  entendre 
nne  chanterelle.  »  Et  Berlioz,  qui  nous  rapporte  ce  mot, 
•  •stime  qu'en  effet  «  il  résultait  une  monotonie  plus  fati- 
gante ({ue  poétique  de  la  continuité  de  ce  timbre  clair- obs- 
nir'  ».  D'autres  ont  considéré  aussi  cette  extension  inusitée 

\.  Journal  de  l'Empire,  18  juin  1806. 

•j.  Berlioz,  Les  Soirées  de  l'Orchestre,  p.  398. 


Jugements   de  la  critique  i3j 

du  rôle  de  Talto  «  comme  une  sorte  de  voile  ou  de  teinte 
fî^risâtre  étendue  sur  toute  la  composition.  Peut-être  —  con- 
tinue Ouatremère  de  Quincy  — l'effet  eût-il  été  plus  fort  et 
plus  senti,  s'il  eût  été  plus  réservé  \  »  Il  est  intéressant, 
en  tout  cas,  de  noter  cet  essai  de  transposer  et  de  rendre 
dans  le  domaine  des  sojis  cette  impression  de  gravité  mélan- 
colique et  sombre  qui  se  dégage  d'Ossian. 

Sur  le  mérite  de  l'œuvre  en  général,  le  Mercure,  qui  ne 
veut  pas  recommencer  sa  diatribe  contre  Les  Bardes,  estime 
que  «  la  mythologie  d'Ossian  une  fois  admise  »  le  poème 
est  bon  *.  La  Décade  est  plus  sévère  :  le  rédacteur  L.  G. 
remarque  que  ce  «  poème  ossianique  mêlé  de  chants  »  n'est 
«  ni  comédie  ni  tragédie  ni  drame  ni  opéra  ».  Grand  défaut 
aux  yeux  d'un  partisan  déterminé  de  la  séparation  des 
genres  !  Vthal  appartient  sûrement  au  «  genre  ennuyeux  ». 
Le  sujet,  «  trop  sévère,  comportait  peu  de  variété  ».  Gette 
œuvre  qui  «  vous  transporte  au  pays  des  bardes,  des  mé- 
téores et  des  orages  »  est  «  plus  faite  pour  plaire  aux  oreilles 
exercées  en  musique  et  en  poésie  qu'au  plus  grand  nombre 
des  spectateurs  '^  ».  Aveu  d'incompétence  assez  naïf  en 
somme.  Le  Magasin  Encyciopédique  est  également  du  parti 
de  la  résistance  à  Ossian.  Il  ergote  sur  le  terme  d'opéra- 
comiqne,  et  demande  si  «  les  larmes  de  Malvina,  la  haine 
de  Larmor,  et  les  fureurs  d'Uthal  »,  si  «  les  grottes  de  Fin- 
gai,  les  cyprès,  les  nuages,  le  chant  des  Bardes,  ont  quelque 
chose  d'amusant  ».  En  somme,  poème  d'une  «  monotonie 
fatigante  *  ».  Geoffroy,  lui  \  rend  hommage  à  la  musique  :  il 
y  trouve  «  du  style...  de  l'intérêt...  des  airs  de  belle  fac- 
ture, des  morceaux  d'un  grand  effet  ».  L'ouverture  surtout 
«  d'une  teinte  sombre  >  produit  «  un  bel  effet  de  mélanco- 
lie »  et  la  romance  d'Uthal  est  «  très  agréable  ».  En  un  mot 
«  l'ouvrage  a  du  mérite  ;  mais  ce  n'est  pas  là  sa  place  ». 
Toujours  les  compartiments  étanches,  en  musique  comme 
en  poésie  !  Mais  ce  n'est  pas  tout  :  le  sévère  Geoffroy  a  fait 
une  découverte  :  «  Le  sujet  est  pris  dans  le  bon  Plutarque. 

1.  Quatremère  de  Quincy,  Notice...,  p.  137. 

2.  Mercure,  24  mai  1806. 

3.  Décade,  XLIX,  434  (1"  juin  1806). 

4.  Magasin  Encyclopédique,  1806,  III,  433. 

5.  Journal  de  l'Empire,  21  mai  1806. 


1  38  Ossian  en  France 

C'est  l'histoire  de  Cléonis  dans  Agis  et  Cléomène  »,s'écrie- 
t-il.  Vérification  faite,  il  y  a  dans  la  Vie  d' Agis  ^  une  Ghi- 
lonis  (et  non  pas  Cléonis),  fille  de  Léonidas  et  femme  de 
Cléombrote,  dont  l'histoire  a  quelque  rapport  avec  celle 
de  la  Malvina  de  Saint-Victor,  c'est-à-dire  de  la  Nina  de 
Macpherson.  Mais  Geoffroy,  quoiqu'il  le  donne  à  entendre, 
ne  sait  pas  Plutarque  par  cœur  :  il  s'est  tout  bonnement 
souvenu  d'un  tableau  qui  avait  figuré  au  Salon  de  l'année 
précédente,  et  où  Chilonis  s'appelait  déjà  Cléonis. 

La  pièce  fut  jouée  neuf  fois.  C'était  un  accueil  bien  froid, 
et  sans  doute  elle  eût  eu  plus  de  chances  de  plaire  au  public 
de  rOpéra  qu'à  celui  de  la  rue  Feydeau. 

Quelques  jours  plus  tard,  le  Vaudeville  affichait  Brutal, 
une  parodie  à'Ulhal-.  A  côté  de  l'inévitable  Fringal,  nous 
y  trouvons,  avec  le  jeune  Brutal,  l'amoureuse  Malvienla, 
V  «  expère  noble  »  Sanremor,  et  Nul  lin,  «  utilité  de  la 
troupe  ».  Voici  deux  traits  qui  donneront  au  moins  l'idée 
du  reste.  Dans  l'exposition  ;  «  Pourquoi  donc  t'ai-je  fait 
ces  questions?  Ne  savons-nous  pas  qui  nous  sommes?  » 
La  raillerie  pourrait  s'appliquer  à  bien  des  pièces,  classiques 
ou  modernes.  Et  plus  loin:  «  Gomment!  est-ce  qu'on  s'as- 
sied sur  un  nuage?  —  Oui,  dans  les  poésies  d'Ossian.  » 
La  pièce  est  jugée  peu  comique  par  le  sévère  Magasin 
Encyclopédique  ^. 

Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  parler  du  Colmal  de  Winter, 
autre  opéra  ossianique,  puisque  c'est  une  œuvre  allemande 
jouée  en  Allemagne;  mais  il  faut  noter  qu'il  est  signalé  en 
France  au  moins  par  un  journal,  lequel  lui  donne  de  grands 
éloges.  Comme  Le  Sueur,  Winter  s'était  attaché  à  «  con- 
server à  la  musique  le  caractère  du  poème,  par  la  simpli- 
cité et  la  beauté  imposante  de  la  mélodie  *  ».  Quelques 
années  plus  tard  on  classait  dans  le  genre  ossianique  l'opéra- 
comique  de  Catel,  Wallace  ou  le  Ménestrel  écossais,  que 
je  n'ai  pu  rencontrer.  Il  n'y  avait  probablement  pas  grand 
chose  d'Ossian  dans  le  poème  ;  mais  dans  la  musique,  nous 

1.  Plutarque,   Vie  d'Agis,  VIII. 

2.  Pain  et  Vieillard,  Brutal  ou  II  vaut  mieux  tard  que  jamais,  vaude- 
ville, 1806. 

3.  Magasin  Encyclopédique,  1806,  III,  434. 

4.  Ih.,  1807,   VI,'  394. 


«    La   Caverne  d'Ossian   »   pantomime  1 39 

dit-on,  «  la  monotonie  se  fait  quelquefois  sentir.  Il  semble 
que  ce  soit  un  écueil  inévitable  du  genre  ossianique.  »  Et 
le  critique  rappelle  queMéhul«a  déjà  échoué  dans  un  sujet 
semblable  '  ». 

On  sait  combien  la'pantomime  fut  à  la  mode  sous  le  pre- 
mier Empire.  Cette  forme  populaire  du  théâtre  manquait  à 
la  gloire  d'Ossian.  Il  la  revêtit  après  tant  d'autres,  à  la  fin 
de  cette  période,  en  1815.  Le  Chef  Ecossais,  on  la  Caverne 
d'Ossian  %  offrait  aux  yeux  de  beaux  et  poétiques  tableaux. 
Le  spectateur  se  trouve  d'abord  devant  la  caverne.  Un  Barde 
parle  en  pantomime  à  son  jeune  élève  «  de  la  gloire  de  Fin- 
gai  et  d'Ossian  dont  il  croit  voir  les  images  dans  leurs  palais 
aériens  »,  et  il  lui  montre  les  nuages  amoncelés.  Le  théâ- 
tre représente  ensuite  l'intérieur  de  la  caverne.  «  Dans  le 
fond,  le  tombeau  d'Ossian  au  milieu  des  rochers.  »  II  y  a 
aussi  une  harpe,  un  bouclier  d'airain  sur  lequel  on  lit  ; 
Bouclier  de  Trenmor  ;  quand  on  le  frappe,  il  rend  un  son 
«  éclatant  et  lugubre  »  ;  une  grande  pierre  qui  porte  le  nom 
de  Fingal.  —  «  Tout  est  monument  »  dirait  Ballanche.  ~- 
Cette  caverne  est  machinée  :  en  appuyant  sur  un  ressort,  on 
bloque  l'entrée  tout  à  coup. Inutile  de  raconter  maintenant  par 
quelles  aventures  «  le  fils  de  l'orgueilleuse  êulmalla,  prin- 
cesse d'Ecosse  »  recouvrera  le  trône  de  ses  pères.  Les  noms 
et  les  détails  ossianiques  sont  respectés  dans  cette  panto- 
mime, qui  offre  une  contamination  de  l'ossianisme  avec  une 
influence  écossaise  de  date  plus  récente,  non  pas  celle  de 
Walter  Scott  sans  doute,  puisque  nous  ne  sommes  qu'en  1815, 
mais  celle  de  quelqu'un  de  ces  romans  d'aventures  comme 
on  en  fabriquait  volontiers  à  cette  époque. 

Nous  ne  trouvons  rien  après  cette  année-là  qui  nous  montre 
Ossian  ou  quelqu'un  des  siens  remontant  sur  les  planches. 
Les  Bardes  de  Le  Sueur  n'ont  plus  été  joués  après  1817.  Ainsi 
se  clôt  la  période  du  théâtre  ossianique,  qui  avait  commencé 
avec  l'Oscar  d'Arnault  en  1796  :  pendant  ces  vingt  années, 
qui  sont  exactement  celles  de  la  plus  grande  vogue  du  Barde, 
nous  avons  trouvé  trois  grandes  pièces  proprement  ossia- 
niques, avec  leurs  reprises,  avec  leur  cortège  de  parodies, 

1.  Mercure,  5  avril  1817. 

2.  Cuvelier,  Le  Chef  Ecossais,  ou  la  Caverne  d'Ossian,  pantomime  en 
2  actes,  1815. 


140  Ossian   en   France 

un  drame  qui  se  rattache  au  genre,  et  une  pantomime.  Rien 
de  tout  cela  n'a  survécu,  et  la  tragédie,  Topera,  malgré  le 
succès  temporaire  de  ce  dernier,  ont  été  rejoindre  dans 
l'ombre  et  la  poussière  les  facéties  sans  prétention.  On  di- 
rait que,  sous  quelque  forme  qu'il  se  produisît,  le  genre 
ossianique  était  condamné  à  ne  briller  qu'un  moment  et  à 
s'éteindre  presque  aussitôt  :  feu  d'artifice  qui  enchante  un 
instant  les  yeux,  mais  dont  l'éclat  ne  laisse  aucun  souvenir 
durable. 


CHAPITRE    V 
La  peinture  ossianiquc 

(1801-1817) 


I.  Le  Premier  Consul  et  la  commande  pour  la  Malmaison.  L'Ossian   de 

Gérard.  Son  histoire  ;  son  sujet  ;  son  caractère. 

II.  L'Ossian  deGirodet.Son  histoire. Les  têtes  d'étude  d'Aubry-Lecomte. 

Description  du  tableau  par  le  peintre  lui-même.  Eloges  et  réserves  : 
la  critique  ;  David  ;  les  poètes.  Conclusion  sur  ce  tableau. 

III.  Girodet  poète  :  Le  Peintre.  Un  tableau  ossianique  restitué  à  Girodet. 
Ses  dessins  ossianiques. 

IV.  La  Malvina,  de  Gros.  L'Ossian  de  Ingres  ;  tableau  et  dessin. 

V.  Autres  peintres  :  VOssian  de  Forbin.  Une  scène d'Ossian  par  M"«  Har- 

vey.  Tableaux  de  Belloc,  de  Le  Mire  ;  dessin  de  Leguay.  Ossian  et 
Malvina  de  Dreux-Dorcy. 

VI.  Séries  de  compositions  sur  des  sujets  tirés  des  poèmes  ossianiques. 
Chenavard.  Vignettes  et  illustrations  des  éditions  d'Ossian.  — Conclu- 
sion. 


Un  journaliste  disait  à  l'apparition  des  Poésies  Galliques 
de  Baour-Lormian  :  «Les  peintres  trouveront  aussi  dans  son 
recueil  les  sujets  les  plus  précieux  '.  »  C'est  à  ce  moment  en 
effet  que  commence  la  peinture  ossianique  :  elle  a  dû  quelque 
chose  sans  doute  au  succès  du  recueil  de  Baour,  mais  elle  a 
surtout  été  encouragée  par  la  préférence  déclarée  que  le  Pre- 
mier Consul  marquait  au  Barde,  et  par  l'engouement  pas- 
sager dont  ses  poèmes  étaient  l'objet.  Trois  grandes  toiles 
signées  de  peintres  fameux,  quelques  dessins  de  maîtres, 
plusieurs  autres  tableaux  qui  figurèrent  avec  honneur  aux 

1.  Spectateur  du  Nord,  XVIII,  p.  363  (juin  1801). 


1^2  Ossian  en   France 

expositions, plusieurs  séries  de  dessins  de  figures  ou  de  cos- 
tumes, quantité  de  vignettes  illustrant  des  traductions,  tel 
est  le  bilan  de  l'art  ossianique,  dont  l'apogée  se  place  entre 
les  années  1801  et  1817. 

L'initiative  vint  dumaître.  Aunioment  où  le  Premier  Con- 
sul affirmait  avec  le  plus  de  netteté  son  goût  décidé  pour 
Ossian,  il  se  faisait  construire  à  la  Malmaison  une  habitation 
princière,  convenable  à  ses  goûts,  et  dont  il  comptait  faire 
son  séjour  d'été  préféré.  Il  avait  chargé  l'architecte  Fontaine 
de  restaurer  et  de  décorer  le  château.  Fontaine  demanda  de 
sa  part  à  Gérard  et  à  Girodet  de  faire  chacun  pour  le  grand 
salon  de  réception  '  un  tableau  tiré  de  la  «  mythologie  Scan- 
dinave ^  ».  La  toile  de  Gérard  était  achevée  en  1801, et  non 
en  1809  comme  le  dit  l'éditeur  de  l'œuvre  gravé  du  peintre  % 
et  comme  on  l'a  répété  après  lui  *  :  les  journaux  de  1801 
l'étudient  et  en  dissertent  copieusement.  11  paraît  que  ce 
tableau  aurait  été  transporté  en  Angleterre  pour  y  être  gravé*; 
cela  semble  bizarre.  Il  fut  acheté,  probablement  à  la  débâcle 
de  l'Empire,  par  Charles-Jean,  roi  de  Suède  ;  on  comprend 
que  ce  monarque,  suédois  de  fraîche  date,  ait  voulu  offrir  à 
sa  nouvelle  patrie  une  œuvre  où  revivait  une  mythologie  et 
des  personnages  point  du  tout  Scandinaves,  mais  qu'on  s'obs- 
tinait encore  à  rapprocher  d'Odin,  de  Freya  et  du  Walhalla. 
Le  tableau  périt  en  mer.  Trois  répliques  en  furent  faites  par 
le  peintre  lui-même  "  :  l'une,  destinée  à  remplacer  l'origi- 
nal, se  trouve  à  Stockholm  ;  la  seconde  fît  partie  de  la  ga- 
lerie du  prince  Eugène  ;  la  troisième  était  à  Potsdam,  où 
Humboldt  la  trouvait  «  très  avantageusement  placée  dans 
les  grands  appartements  '  ».  Le  tableau  mesurait  cinq  pieds 
sur  quatre.  Il  a  été  gravé  par  John  Godefroy  \  Le  dessin  en 

1.  DélècluzQ,  Souvenirs  de  soixante  années,  p.  48. 

2.  De  Lesciire,  Le  Château  de  la  Malmaison,  p.  57. 

3.  L'Œuvre  de  François  Gérard,  t.  II.  Presque  tous  les  détails  de  cette 
notice  sont  inexacts. 

4.  G.  Sleiv^ec,  La  Société  française  pendant  le  Consulat,  ô'  série, p.  129. 

5.  Journal  des  Bâtiments  civils,  1801. 

6.  Notice  sur  Gérard,  pa.v  Adolphe  Viollet-le-Duc,  dans  Correspondance 
de  Gérard,  p.  16. 

7.  Correspondance  de  Gérard,  p.  281  ;  ou  Lettres  adressées  au  baron 
Gérard,  II,  97  :  Lettre  d'Alexandre  de  Humboldt  àGérard,  Potsdam,  15no- 
vcmbre  1832. 

8.  L'OEuvre  de  Gérard,  1  vol.  grand  in-f» 


L'Ossian   de  Gérard  143 

est  également  reproduit  dans  une  petite  eau-forte  de  Ro- 
sotte  \  qui  est  faible,  et  souvent  d'une  exactitude  appro- 
chée. Des  détails  ont  inspiré  le  burin  de  plusieurs  artistes  : 
la  tête  de  Fingal  a  été  gravée  par  Parizeau,  par  Girard,  et 
par  Forssell  d'après  le  crayon  de  Reverdin  ;  Malvina  par 
Parizeau  et  par  Legrand.  Les  gravures  de  Forssell  et  de  Gi- 
rard ont  été  éditées  en  1813. 

La  désignation  la  plus  accréditée  du  tableau  de  Gérard 
paraît  avoir  été  :  Le  barde  Ossiaii  évoquant  les  fantômes 
sur  le  bord  du  Lora.  Au  premier  plan  et  au  centre,  Ossian, 
vu  de  trois  quarts,  est  assis  sur  un  rocher  :  à  ses  pieds,  le 
torrent  s^élance  en  tourbillonnant  et  en  faisant  des  cascades. 
Le  Barde,  la  tête  inclinée  sur  sa  poitrine,  paraît  absorbé 
dans  une  méditation  passionnée.  Ses  cheveux  blancs  se  hé- 
rissent au  vent;  sa  longue  barbe  aux  reflets  argentés  tombe 
en  nappes  soyeuses  sur  sa  poitrine;  il  est  vêtu  d'une  robe 
à  franges,  retenue  par  une  ceinture  aux  teintes  vives.  De 
ses  deux  mains,  qu'il  élève  au-dessus  de  sa  tête,  il  fait  vibrer 
la  harpe  à  six  cordes,  d'une  forme  très  analogue  à  celle  d'une 
lyre.  —  Des  deux  côtés  planent  autour  de  lui,  portés  par 
d'épais  nuages,  les  personnages  qu'évoque  son  rêve  doulou- 
reux. A  gauche  du  spectateur,  Malvina,  à  demi  étendue,  un 
carquois  à  la  ceinture,  enlace  et  soutient  le  corps  d'Oscar 
expirant,  dont  les  yeux  se  ferment,  et  qui  laisse  tomber  son 
glaive.  Derrière  ces  deux  figures,  deux  vierges  jouent  d'une 
petite  harpe,  une  troisième  porte  une  corbeille  de  fleurs  ;  plus 
loin  encore  se  tient  un  personnage  difficile  à  déterminer. — 
A  droite,  Fingal,  jeune  et  beau,  est  assis  et  contemple  Os- 
sian. Son  casque  est  ceint  d'une  couronne  radiale.  Il  tient 
enlacée  une  figure  qui  est  peut-être  Agandecca.  Derrière 
lui,  plusieurs  guerriers  armés  de  toutes  pièces,  debout.  A 
sa  droite,  un  vieillard  casqué  qui  est  sans  doute  Trenmor, 
et  non  le  barde  Ullin,  comme  on  l'a  cru.  —  Au  fond  du 
tableau,  dans  la  nuit,  une  haute  tour  et  les  murailles  créne- 
lées de  Selma.  La  lune  paraît  entre  les  nuages,  et  inonde 
d'une  vive  lumière  le  centre  de  la  scène.  Cet  etfet  de  lumière 
est  pathétique  et  saisissant. 

On  peut  trouver  —  d'après  la  gravure  —  que  la  pose  et 

1.  L'OEuvre  de  François  Gérard,  3  vol.  petit  in-f°,  t.  II. 


'44 


Ossian  en  France 


l'air  d'Ossian  ont  quelque  chose  de  trop  frénétique  ;  que  les 
onnbres  ont  des  contours  trop  précis  ;  que  Fingal  est  bien 
jeune  pour  être  le  père  de  ce  vieillard  dont  on  le  croirait 
plutôt  le  petit-iils.  Il  faut,  de  plus,  une  certaine  érudition 
ossianique  pour  retrouver  les  personnages  qui  trônent  sur 
leurs  nuages  et  se  rappeler  les  sentiments  qui  dictent  leur 
attitude.  Mais  on  garde  une  profonde  impression  de  ce  clair 
de  lune  pâle  et  mélancolique,  de  cette  lumière  argentée  qui 
inonde  le  vieillard,  et  de  ce  qu'a  d'obstiné  et  de  farouche 
sa  rêverie  concentrée.  La  partie  humaine  ou  réelle  du  ta- 
bleau vaut  mieux  que  la  partie  fantastique. 

Il  se  présente  comme  une  synthèse  de  la  poésie  ossiani- 
que. <  Ce  n'est  pas  une  action,  un  moment,  un  caractère 
d'Ossian  que  le  peintre  a  saisi,  c'est  le  système  essentiel  de 
la  mythologie,  de  la  poésie  du  barde  calédonien  ^»  Si  l'ar- 
tiste avait  choisi  quelque  belle  scène,  quelque  situation  hé- 
roïque ou  pathétique  des  poèmes  d'Ossian,  ou  bien  le  Barde 
eût  été  exclu  de  son  tableau,  ou  bien  il  y  eût  figuré  dans  la 
force  de  la  jeunesse  et  sous  les  traits  d'un  valeureux  guer- 
rier; et  la  toile  eût  pu  aussi  bien  représenter  quelque  scène 
légendaire  ou  historique  de  l'antiquité  ou  des  temps  barba- 
res. Gérard  avait  senti  qvie  ce  qui  fait  le  plus  grand  intérêt 
des  poèmes  du  Barde,  c'est  la  situation  et  le  caractère  de 
celui  qui  les  chante;  qu'il  ne  fallait  pas  voir  l'action  en  elle- 
même  et  directement,  mais  à  travers  l'âme  d'Ossian  ;  que 
ces  héros  et  ces  vierges  devaient  emprunter  je  ne  sais  quelle 
irréelle  beauté  aux  rayons  magiques  du  souvenir,  de  la  dou- 
leur et  du  regret,  qui  les  coloraient  d'une  teinte  diaphane 
et  mystérieuse.  Ossian  devait  donc  être  le  centre  de  la  com- 
position ;  du  paysage  calédonien,  qui  occupe  tant  de  place 
dans  son  œuvre, devait  se  dégager  la  même  impression  que 
l'on  éprouve  à  lire  ses  poèmes  ;  et  la  croyance  à  la  survie 
des  âmes  dans  les  nuages  evait  donn  er  au  peintre  le  moyen 
de  rappeler  d'une  manière   vague  et  cependant  suggestive 
les  plus  mâles  ou  les  plus  touchantes  figures  du  monde  os- 
sianique. 

La  composition  de  Gérard  ne  pouvait  pas  exciter  de  bien 
vives  discussions.  Très  admirée  par  des  ossianistes  fervents 

1.  Journal  des  Arts,  1801. 


L'Ossian  de  Girodet  1^5 

et  discrets  comme  Ducis,  elle  n'a  guère  recueilli  que  des 
approbations,  sans  exciter  l'enthousiasme.  C'est  «  une  com- 
position sage  et  heureuse,  dont  l'effet  est  charmant  '  ».  Ce 
jugement  résume  à  peu  près  l'opinion  de  la  critique. 

On  peut  trouver  quelque  ressouvenir  du  commerce  de 
Gérard  avec  Ossian  dans  les  costumes  qu'il  dessina  pour  Les 
Scandinaves  de  Victor  \  C'est  bien  peu  de  chose  ;  tout  au 
plus  Suénon,roi  de  Scanie,  avec  son  tartan,  a-t-il  l'air  assez 
écossais;  mais  nous  sommes  en  1824,  et  cette  Ecosse  n'est- 
elle  pas  plutôt  celle  de  Walter  Scott  ? 


II 

L'honneur  de  donner  un  pendant  au  tableau  de  Gérard 
échut  à  Girodet.  Le  premier  se  contentait  d'évoquer  la  poé- 
sie mélancolique  de  la  légende  ossianique.  «  Girodet  a  jugé, 
peut-être  avec  plus  de  linesse,  qu'un  tableau  destiné  pour 
le  Premier  Consul  devait  être  un  monument  national  '.  » 
Il  prit  donc  sa  tâche  très  au  sérieux,  conçut  un  projet  nou- 
veau, hardi,  difficilement  réalisable  ;  ferma  son  atelier  pen- 
dant un  an,  et  consacra  à  ce  grand  ouvrage  «  quinze  mois 
d'immenses  travaux  médités  et  accomplis  dans  la  retraite*  ». 
Il  ne  l'acheva  que  vers  le  milieu  de  1802.  Le  25  juin,  il 
écrit  au  Premier  Consul  ^  pour  lui  offrir  «  l'apothéose  des 
héros  que  la  France  regrette  »  et  l'inviter  à  venir  voir  le 
tableau  dans  son  atelier.  Il  croit  devoir  s'excuser  des  di- 
mensions et  du  caractère  de  son  ouvrage  :  «  L'importance 
de  mon  sujet  m'a  fait  oublier  que  je  n'étais  chargé  de  pein- 
dre pour  la  Malmaison  qu'un  tableau  d'agrément.  »  Les 
architectes  ont  jugé  que  «  l'effet  en  serait  détruit  dans  le 
lieu  qui  lui  était  assigné  ».  Nous  allons  voir  qu'en  effet   ce 

1.  Nagler,  Kùnstler-Lexicon. 

2.  L'Œuvre  de  François  Gérard,  t.  II:  Costumes  des  principaux  person- 
nages des  Scandinaves,  tragédie  de  Victor  (Théâtre-Français,  4  février 
1824), d'après  les  dessins  de  M.  Gérard. 

3.  Journal  des  Débats,  1802. 

4.  Ib. 

5.  Œuvres  de  Girolet,  11,287  :  Lettre  du  6  messidor  an  X.  11  n'est  pas 
certain  que  cette  lettre  ait  été  envoyée. 

TOME  II  10 


1^6  Ossian   en   France 

n'est  pas  précisément  de  la  peinture  d'appartement.  Il  de- 
mande cependant  que  sa  toile  soit  placée  provisoirement  à 
la  Malmaison,  et  exprime  l'intention  de  faire  dans  le  même 
genre  un  autre  tableau  plus  petit.  Le  Premier  Consul  vint 
en  effet  ;  puis  les  maîtres,  les  amis,  les  rivaux  du  peintre  ; 
puis  le  public,  qui  défila  pendant  plusieurs  joiu-s  dans 
l'atelier  du  Louvre.  A  partir  de  ce  moment,  l'histoire 
du  tableau  est  pleine  de  mystères.  Fut-il  réellement  placé 
à  la  Malmaison  à  l'endroit  prévu  ou  à  un  autre  ?  On  en 
doute.  On  sait  seulement  qu'il  fît  partie  longtemps  de  la 
galerie  du  prince  Eugène.  Après  la  chute  de  l'Empire,  il 
passa  certainement  à  l'étranger,  mais  on  ignore  ce  qu'il  est 
devenu.  Une  enquête  récente,  conduite  par  un  historien 
très  autorisé  auprès  des  spécialistes  qualifiés  pour  le  ren- 
seigner, n'a  donné  aucun  résultat'.  On  ne  sait  pas  non  plus 
ce  qu'est  devenue  une  réplique  vendue  en  182^^  Du  moins 
nous  pouvons  connaître  l'Ossian  de  Girodet  par  la  belle 
lithographie  de  Garnier  (1831).  Il  faut  y  joindre  les  seize 
planches  d'Aubry-Lecomte,  élève  de  Girodet,  destinées  à 
populariser  les  détails  du  tableau,  et  qui  ont  servi  souvent 
de  modèles  de  dessin.  La  meilleure  identification  des  per- 
sonnages est  donnée  par  une  liste  manuscrite  dressée  par 
Aubry-Lecomte  lui-même  '.  Ces  gravures  ne  représentent 
pas  tous  les  personnages  :  ils  ne  sont  plus  que  quarante- 
cinq  sur  une  soixantaine.  Nous  pouvons  lire,  de  plus,  de 
longues  et  minutieuses  descriptions  de  la  toile,  l'une  de 
l'auteur  lui-même  *,  d'autres  dans  le  Journal  des  Débats, 
le  Journal  des  Arts,  le  Pub/iciste,  etc..  Laissons  les  jour- 
nalistes, qui  parfois  interprètent  ou  déforment,  et  écoutons 
Girodet  lui-même  nous  expliquer  son  tableau  : 

Les  ombres  des  héros  français  morts  pour  la  patrie,  con- 
duites par  la  Victoire,  viennent  visiter  dans  leurs  nuages  les 
ombres  d'Ossian  et  de  ses  guerriers,  qui  leur  donnent  la  fête 
de  Vamilié. 

Le  vieux  barde  de  Morven,  privé  de  la  vue,  marche  à  la  tête 

1.  Henry  Lemonnier,  Girodet  et  les  héros  d'Ossian,  1913,  p.  11. 

2.  Je  tiens  ces  renseignements  de  M.  Henry  Lemonnier,  qui  m'a  averti 
des  résultats  négatifs  de  son  enquête. 

3.  Elle  se  trouve  fixée  à  l'exemplaire  de  la  liibliothèque  Nationale. 

4.  Œuvres  de  Girodet,  II,  289. 


L'Ossian   de  Girodet  147 

de  ses  guerriers  ;  ses  dogues  fidèles  l'accompag-nent  ;  il  s'ap- 
puie sur  sa  lance  renversée,  et  se  penche  pour  embrasser  De- 
saix.  Kléber  tend  une  main  à  Fingal  en  signe  d'alliance  ;  de 
l'autre  il  porte  avec  Desaix  un  trophée  d'armes  enlevées  aux 
Mameluks  Après  eux  vient  Gaffarelli-Dufalga,  tenant  un  dra- 
peau brisé,  conquis  sur  les  Turcs.  Marceau  regarde  Ossian 
avec  admiration.  On  remarque  ensuite  les  généraux  Dampierre, 
Dugommier,  Hoche,  Championnet  et  Joubert  ;  près  de  ces 
guerriers  un  drapeau  déchiré,  pris  aux  Impériaux,  flotte  dans 
les  airs.  La  Victoire  non  ailée  plane  entre  ces  trophées  et  pré- 
cède les  bataillons  français.  D'une  main,  elle  tient  un  faisceau 
de  palmes  mêlées  de  laurier  et  d'olivier,  emblème  des  con- 
quêtes glorieuses  et  utiles  ;  de  l'autre  elle  présente  en  sou- 
riant, aux  ombres  des  héros  calédoniens,  le  caducée,  symbole 
de  la  paix  ;  une  étoile  scintillante  brille  sur  sa  tête,  et  marque 
par  un  long  sillon  sa  trace  lumineuse. 

La  Tour  d'Auvergne,  premier  grenadier  de  France,  marche 
au  second  rang,  à  la  tête  d'une  colonne  de  grenadiers  et  de 
sapeurs  ;  leur  bonnet  est  ombragé  d'olivier  ;  ils  arrivent  tam- 
bour battant  ;  devant  eux  sont  quelques  troupes  légères  de 
dragons  et  de  chasseurs.  Les  derniers,  sur  la  troisième  ligne, 
sont  les  généraux  Kilmaine,  Marrot  et  Duphot.  Dans  une  ré- 
gion de  nuages  plus  élevés,  on  aperçoit  à  travers  les  vapeurs 
une  troupe  de  hussards,  dont  quelques-uns  se  livrent  au  plaisir 
de  la  chasse. 

De  l'autre  côté  du  tableau,  le  fils  d'Ossian,  Oscar,  est  près 
de  son  grand-père;  derrière  eux  paraît  GuchuUin,  roi  de  Duns- 
caich,  et  ami  de  Fingal.  Jja  pointe  de  sa  lance  est  brisée. 
D'autres  guerriers  montrent  aux  Français  des  trophées  de  leur 
valeur...  Au-dessus  du  roi  de  Morven,  dont  le  casque  sur- 
monté d'une  aile  d'aigle  brille  des  feux  d'un  météore,  on  voit 
la  foule  de  ses  ancêtres  ;  ils  descendent  des  régions  les  plus 
élevées  de  l'atmosphère.  Gomhal,  son  père,  tient  sa  lance;  ses 
chôveux  blancs  sont  épars  autour  de  son  visage.  Près  de  lui  un 
guerrier  sonne  du  cor  ;  un  autre  siffle  un  air  belliqueux  ; 
d'autres  se  penchent  sur  leurs  nuages.  Trenmor,  aïeul  de  Gom- 
hal, s'appuie  sur  son  sceptre  ;  un  météore  rougeâtre  brille  sur 
sa  tête  ceinte  d'une  couronne  radiale.  Tous  ces  héros  admirent 
les  héros  français  Des  jeunes  filles  jouent  de  divers  instruments, 
ou  apportent  des  couronnes.  Dans  l'éloignement.  et  à  travers 
les  rayons  d'un  météore,  on  aperçoit  un  vieux  Barde  et  sa 
fille  ;  ils  touchent  la  harpe  en  l'honneur  de  nos  guerriers  ; 
plusieurs  d'entre  eux,  en  battant  des  mains,  applaudissent  à 
ces  chants. 


148  Ossian  en   France 

Sur  le  devant  du  tableau,  un  essaim  de  jeunes  filles,  à  demi 
vêtues  de  leurs  voiles  de  brouillards,  viennent  au-devant  des 
étrangers  :  celle-ci  leur  offre  des  couronnes,  celle-là  des  fleurs 
qu'elle  sème  sur  leurs  pas  ;  plusieurs  leur  présentent  à  boire 
dans  des  coquilles.  Un  canonnier  et  un  drat^'^on,  qui  ont  déjà  bu, 
trinquent  de  nouveau  :  le  premier,  dont  le  visage  porte  d'hono- 
rables cicatrices,  porte  un  toast  à  son  général,  à  Ossian  et  à  la 
paix  ;  il  agite  en  l'air  son  chapeau  orné  de  branches  de  laurier 
et  d'olivier...  le  second  boit  à  la  santé  de  la  belle  qui  lui  a  pré- 
senté la  coupe. 

Evirallina,  femme  d'Ossian,  et  Malvina,  épouse  d'Oscar,  sont 
auprès  des  rois  ;  leurs  mains  voltigent  sur  la  harpe  ;  l'une  exprime 
une  vive  admiration,  l'autre  rougit  de  pudeur  ;  deux  météores 
brillent  sur  leurs  têtes...  Près  d'elles,  on  aperçoit  les  guerriers 
de  Loclin  :  ils  s'agitent  vainement  pour  troubler  la  fête  de  la 
paix.  L'un  fait  entendre  des  sifflements  séditieux  ;  un  autre 
frappe,  du  pommeau  de  son  épée,  le  bouclier  d'un  guerrier  de 
INIorven,  dont  le  son  est  le  signal  de  la  guerre  ;  un  autre,  les 
yeux  enflammés  de  colère  et  de  jalousie,  agite  son  épée  et  re- 
garde les  héros  français  d'un  air  menaçant  ;  mais  aucun  ne 
daigne  faire  attention  à  lui.  Plus  bas  on  voit  le  roi  de  Loclin, 
le  féroce  Starno,  ennemi  de  Fingal  ;  un  poignard  est  fixé  à  sa 
ceinture  d'où  pend  un  crâne  desséché  qui  lui  sert  de  coupe.  11 
a  saisi  par  les  cheveux  Agandecca,  sa  fille,  amante  de  Fingal  ; 
il  était  près  de  la  percer  de  son  épée  ;  mais  un  jeune  dragon 
vole  pour  la  défendre  :  le  panache  et  le  cimier  de  son  casque 
sont  abattus  ;  sans  s'effrayer,  il  saisit  et  arrête  d'une  main  le 
glaive  de  Starno  ;  de  l'autre  il  perce  son  ennemi,  d'outre  en 
outre,  avec  un  sabre  d'honneur  que  lui  a  décerné  le  Premier 
Consul.  Le  Barbare  tombe  en  mordant  de  rage  l'arme  qui  a  mal 
servi  sa  fureur. 

Un  aigle  traverse  le  nuage  où  se  meuvent  toutes  ces  ombres. 
A  l'aspect  de  l'oiseau  vigilant,  symbole  du  génie  de  la  France, 
qu'une  gloire  brillante  environne,  il  fuit  épouvanté.  Le  coq-dieu, 
perché  sur  un  faisceau  de  palmes,  de  laurier  et  d'olivier  que 
porte  la  Victoire,  et  armé  de  la  foudre,  étend  son  aile,  comme 
un  bouclier  protecteur,  sur  l'innocente  proie  que  l'aigle  avait 
ravie  et  qui  vole,  en  tremblant,  se  réfugier  sous  son  ombre, 
La  scène  est  éclairée  par  des  météores  ;  tous  les  personnages 
en  sont  fantastiques,  à  l'exception  de  la  \'ictoire  et  des  oiseaux 
symboliques. 

Ce  long  morceau  n'est  que  la  sèche  explication  du  tableau, 
la  notation  précise  des  détails,  qui  ne  donne  presque  aucune 


Accueil   de   la  critique  et   du   public  149 

place  à  la  couleur,  à  l'expression,  à  toute  la  partie  vivante 
de  Tart,  et  qui  ne  fait  guère  plus  connaître  la  toile  qu'une 
diag-nose  linnéenne  n'évoque  aux  yeux  le  port,  le  coloris,  le 
parfum  d'une  belle  plante.  Les  autres  descriptions  sont  par- 
fois colorées  et  même  poétiques,  mais  elles  sont  ou  peu 
claires  ou  peu  exactes.  La  gravure  renseigne  sur  la  compo- 
sition et  le  dessin,  et  nous  aimerions  surtout  à  savoir  com- 
ment un  tel  tableau  était  peint.  En  écoutant  les  apprécia- 
tions des  contemporains,  les  seuls  qui  aient  pu  voir  la  toile 
de  Girodet,  nous  glanerons  à  cet  égard  quelques  rensei- 
gnements intéressants. 

L'œuvre  fut  portée  aux  nues  par  tout  le  monde,  ou  peu 
s'en  faut,  sauf  par  les  gens  du  métier.  Le  maître,  d'abord. 
Bonaparte  avait  dit  à  peu  près  à  l'artiste  :  «  Vous  avez  eu 
une  grande  pensée.  Les  figures  de  votre  tableau  sont  de 
véritables  ombres.  Je  crois  voir  celles  des  guerriers  que  j'ai 
connus  '.  »  Je  ne  puis  voir  là,  avec  un  récent  critique,  un 
blâme  dissimulé  ou  même  une  réserve  signilîcative.  L'éloge 
serait  chiche  dans  la  bouche  d'un  connaisseur,  mais  Napo- 
léon n'était  rien  moins  que  connaisseur  en  peinture.  Je 
reconnais  d'ailleurs  qu'il  a  dû  être  médiocrement  satisfait 
de  cette  apothéose  des  généraux  républicains,  lui  qui  pro- 
nonçait déjà  au  plus  profond  de  lui-même  un  secret  Tu  seras 
roi. 

Je  ne  trouve  pas  dans  la  critique  un  seul  témoignage  dé- 
favorable, et,  s'il  y  a  des  réserves,  elles  sont  respectueuses. 
C'est  la  conception  que  l'on  admire  surtout.  On  loue  le 
peintre  d'avoir  osé  «  embellir  l'histoire  par  cette  nouvelle 
mythologie  >»,  et  l'on  ajoute  :  «  Cette  idée  est  grande,  j'ose- 
rais dire  sublime  ^  »  On  loue  «  la  nouveauté  de  la  concep- 
tion '  »  ;  très  nouvelle  en  effet.  Girodet  lui-même  est  fier  de 
ce  tableau,  qui,  dit-il,  «  malgré  les  défauts  qu'on  a  pu  lui  re- 
procher, et  dont  plusieurs  sont  réels,  m'a  cependant  donné 
le  plus  de  confiance  en  mes  propres  forces,  parce  qu'il  est 
tout  à  fait  de  ma  création  dans  toutes  ses  parties...  J'ai  été 

1.  G.  Stenger  {La  Société  française  pendant  le  Consulat,  5°  série,  p.  113) 
rapporte  ce  propos  sans  indication  de  source.  M.  H.  Lemonnier,  Girodet 
et  les  Héros  d'Ossian,  p.  10,  le  cite  à  peu  près  dans  les  mêmes  termes. 

2.  Journal  des  Débats,  1802. 

3.  Noël,  Dictionnaire  de  la  Fable,  I,  547. 


i5o  Ossian   en   France 

obligé  d'inventer  jusqu'aux  costumes  '.  »  Moins  réservés  que 
l'artiste,  les  critiques  ne  tarissent  pas  d'éloges  sur  Texécu- 
tion.  «  La  figure  d'Ossian  est  belle,  et  son  action  véritable- 
ment pathétique  '.  »  On  admire  surtout  le  faire  ingénieux 
et  hardi  avec  lequel  ont  été  traitées  les  ombres  des  guer- 
riers, «  la  légèreté  et  la  transparence  des  corps  plongés  dans 
un  air  subtil  ^  »,  cette  substance  «  poreuse,  pénétrable  *  » 
dont  ils  sont  faits,  si  convenable  à  «  des  êtres  intermé- 
diaires *  »,  à  «  des  corps  dont  la  vie  est  comme  etfacée  ^  ». 
Lui  seul  a  su  peindre  «  des  âmes  sans  corps,  tandis  que 
tant  d'autres...  ne  voient  et  ne  font  que  des  corps  sans 
âme  '  ».  On  admire  l'habileté  avec  laquelle  Tartiste  a  su 
faire  «  contraster  ces  espèces  d'ombres-corps  en  leur  oppo- 
sant dans  ce  même  tableau  des  corps  réellement  animés  ^  ». 
Il  y  avait  aussi  une  grande  difficulté  à  mêler  «  à  ces  belles 
têtes  de  bardes,  à  ces  jeunes  lilles  pleines  de  grâce  et  de 
pudeur"  »  les  uniformes  des  généraux  français.  Le  peintre 
a  su  éviter  cet  écueil.  11  a  massé  les  guerriers  modernes  en 
deux  groupes,  et  a  voilé  Téclat  du  premier  par  «  cette  lumière 
vaporeuse  qui  éteint  l'éclat  des  chairs  et  des  vêtements  sans 
leur  rien  faire  perdre  de  leur  harmonie  '"  ».  Il  a  su  en  effet 
répandre  comme  il  fallait  «  cette  lumière  de  météores,  la 
seule  qu'on  connaisse  au  séjour  des  nuages  »,  dit  toujours 
le  même  critique,  qui  a  1  air  très  renseigné  sur  ce  dernier 
point.  En  somme,  «  exécution  enchanteresse  ^'».  De  tout  cela, 
ni  la  description  ni  la  gravure  ne  nous  donnent  la  moindre 
idée. 

Ce  n'était  pas  tout  à  fait  l'avis  du  prince  des  peintres 
contemporains,  de  David.  Quand  il  alla  au  Louvre  voir 
y  Ossian  que  Girodet  venait  de  terminer,  celui-ci  n'entendit 
tomber  de  la  bouche  de  son  maître  que  des  éloges  à  double 

1.  Œuvres  de  Girodet,  11,  277. 

2.  Pnhliciste,  1802. 

3.  Ib. 

4.  Œuvres  de  Girodet,  II,  279. 

5.  Journal  des  Débats,  1802. 

6.  Œuvres  de  Girodet,  II,  279. 

7.  Journal  des  Bâtiments  civils,  1802. 

8.  Journal  des  Débats,  ib. 

9.  Annuaire  nécrologique,  1824  :  Notice  sur  Girodet,  p.  120. 

10.  Journal  des  Débals,  ib. 

11.  Noël,  Dictionnaire  de  la  Fable,  I,  547. 


Accueil   de   la   critique  et  du  public  i5i 

sens,  et  qui  marquaient  plus  de  stupéfaction  que  de  véri- 
table admiration.  David  aurait  dit  «  que  cette  production 
ne  ressemblait  à  celle  d'aucun  maître  ni  d'aucune  école  ; 
qu'il  n^avait  jamais  vu  de  tableau  auquel  on  pût  la  compa- 
rer;et — ajouteGirodet  —  qu'on  lui  rendrait  justice  après  ma 
mort  '■  ».  Girodet  savait  du  reste  que  David,  à  la  cour  con- 
sulaire, disait  du  mal  de  sa  peinture.  Ce  que  David  pensait 
réellement,il  le  dit,  aussitôt  sorti  de  l'atelier,  au  jeune  Delé- 
cluze  qui  l'avait  accompagné:  «  Il  est  fou  lou  je  n'entends 
plus  rien  à  l'art  de  la  peinture.  Ce  sont  des  personnages 
de  cristal  qu'il  nous  a  faits  là  M  »  Delécluze  est  personnel- 
lement resté  abasourdi  de  la  tentative  de  Girodet,  de  cet 
«  inconcevable  ouvrage  »  qui  est  «  la  plus  étrange  compo- 
sition qui  soit  jamais  sortie  du  cerveau  d'un  homme...  » 
En  reconnaissant  «  l'incroyable  dextérité  »  de  l'artiste,  il 
fait  remarquer  que  le  tableau  «  n'a  jamais  eu  de  succès  que 
parmi  les  gens  de  cour  et  de  société  »  ;  qu'il  est  «  peu 
agréable  et  ne  se  fait  regarder  que  par  curiosité  ».  Cette 
curiosité  en  tout  cas  dut  être  fort  vive  et  générale  :  «  Tous 
les  artistes  et  les  amis  des  arts  ont  été  l'examiner  en  foule  '  », 
dit  l'un  ;  et  l'autre  :  «  Chacun  dit  ;  allez  le  voir  *.  »  Ceux 
même  qui  plus  tard  blâmaient  Girodet  de  n'avoir  plus  rien 
produit  de  bon  depuis  Endymion,  Hlpj)ocrate,ei  «  VOssian 
perdu  dans  son  brouillard  ^  »,  reconnaissaient  par  là  que 
cette  toile  était  l'un  de  ses  principaux  titres  à  la  gloire. 

Les  poètes  marquent  autant  d'enthousiasme  qvie  les  cri- 
tiques. L'un  dédie  son  poème  ^  à  Girodet  «  d'Ossian  pein- 
tre poétique  »  ;  l'autre  envoie  à  l'artiste  des  stances  où  il 
exalte  son  génie  et  son  œuvre  : 

Le  Barde,  environné  de  ses  ombres  g-uerrières, 

Te  reçut  au  milieu  des  palais  enchantés, 

Et  là,  noble  rival  de  ses  muses  aitières, 

Tu  peignis  les  héros  tels  qu'il  les  a  chantés  '. 

1.  Œuvres  de  Girodet,  II,  277. 

2.  Revue  Rétrospective,  1888,  p.  207. 

3.  Noël,  Dictionnaire  de  la  Fable,  I,  547. 

4.  Journal  des  Ràtinients  civils,  1802. 

5.  La  Critique  des  critiques  du  salon  de  1806,  poème,  1807,  p.  18. 

6.  H.  de  Valoi-i,  La  Peinture,  1809. 

7.  Nouvel  Almanach  des  Muses,  1803,  p.  103:  A  M.  Gii'odet,  après  avoir 
vu  son  tableau  ;  et  Œuvres  de  Saint-Victor,  p.  325. 


i52  Ossian  en   France 

Il  y  a  encore  deux  quatrains  de  cette  force.  Le  même 
Saint- Victor  dédie  à  Girodet  Topera  à' V thaï  dont  il  a  écrit 
les  paroles. 

Je  vous  dédie,  mon  cher  Girodet,  une  faible  esquisse  de  ces 
héros  dont  vous  avez  tracé  des  images  immortelles.  Le  grand 
Fingal,  ses  fils,  Gaul,  Dermid,  s'ils  ont  jamais  existé,  ressem- 
blaient sans  doute  aux  nobles  caractères  que  vous  avez  créés. 
Ils  devaient  réunir  aux  nobles  proportions  des  héros  d'Homère 
je  ne  sais  quoi  de  sauvage  et  de  barbare  qu'on  sent  plus  qu'on 
ne  peut  l'exprimer.  Ce  mélange  de  rudesse  et  de  beauté,  votre 
pinceau  a  su  le  rendre  avec  une  perfection  qui  vous  a  valu  la 
critique  haineuse  des  envieux  et  l'admiration  de  tous  ceux  qui 
peuvent  apprécier  les  grandes  productions  des  beaux-arts'. 

Il  faut  croire  que  l'admiration  pour  le  tableau  avait  été 
surtout  de  mode  et  de  circonstance,  car  je  trouve,  vingt 
ans  après,  un  poème  ^  et  une  ode  '  adressés  à  Girodet,  où 
son  Ossian  n'est  même  pas  mentionné,  tandis  que  son  Atala 
y  figure  avec  éloge. 

Faut-il  conclure  sur  V  Ossian  de  Girodet  sans  le  connaî- 
tre qu'indirectement  et  traduit  par  le  graveur  ou  commenté 
par  les  critiques  ?  Nous  n'aurions  qu'à  reprendre  les  fines 
observations  de  M.  Henry  Lemonnier.  Disons  seulement  que 
ce  tour  de  force  plus  ingénieux  que  séduisant  n'était  pas  ce 
qu'il  fallait  pour  populariser  vraiment  et  rendre  sympathi- 
ques au  grand  public  les  fictions  d'Ossian.  Cette  masca- 
rade épique  et  nébuleuse,  qui  visait  ouvertement  au  sublime, 
ne  choisissait  qu'un  seul  aspect  du  monde  ossianique,  le 
plus  mythologique  et  le  moins  fait  pour  plaire  et  pour  tou- 
cher. Elle  le  mélangeait  d'éléments  contemporains  et  réa- 
listes, qui  faisaient  voisiner  la  toile  tantôt  avec  l'anecdote 
qui  amuse,  tantôt  avec  la  caricature  qui  fait  rire.  Si  Ossian 
vaut  quelque  chose,  c'est  comme  élégiaque  :  pas  trace 
d'élégie  dans  Girodet.  Les  vrais  amis  du  Barde,  comme 
cette  époque  en  comptait  beaucoup,  ont  dû  être  déçus  et 
choqués.  UOssian  de  Gérard,  malgré  ses  défauts,  était  au- 
trement expressif  et  sympathique. 

1.  UlhHl,  opéra....  1806. 

2.  Ulric  Giittinguer,  Mélanges  poétiques,  1826  :  A  Girodet. 

3.  François  Boher,  Poésies,  1825:  Ode  à  Girodet. 


L'ossianismc  de  Girodet  i  53 


III 


On  sait  que  Girodet  fut  un  peintre  homme  de  lettres.  Il 
a  écrit,  et  même  en  vers.  Il  est  l'auteur  d'un  poème  didac- 
tique, Le  Peintre,  qu'il  est  intéressant  de  parcourir.  Le 
genre  était  à  la  mode  ;  le  sujet,  celui  de  Lemierre  dans  son 
poème  de  La  Peinture.  Mais  un  homme  du  métier  devait 
le  traiter  avec  une  autorité  particulière.  Girodet  suppose 
que  son  héros  se  transporte  successivement  dans  les  con- 
trées les  plus  diversement  propres  à  inspirer  ses  pinceaux, 
Après  lui  avoir  fait  parcourir  l'Amérique,  dans  la  descrip- 
tion de  laquelle  il  s'inspire  de  Chateaubriand,  il  le  conduit 
en  Ecosse  '.  0  bords  du  Meschacebé  !  le  peintre 

De  vos  déserts,  chéris  à  l'époux  d'Atala, 
Rapide,  se  transporte  aux  sommets  du  Cromia. 
Au  pays  des  frimas  il  trouvera  des  charmes  ; 
L'illusion  l'y  suit  ;  déjà  j'entends  des  armes, 
Et  la  voix  de  Loda  retentir  sur  Arven... 

C'est  là  qu'Ossian  pleure  la  mort  d'Oscar  ; 

Ravis  par  ses  accents,  les  spectres  belliqueux, 
Sur  un  pâle  rayon  s'élevant  dans  les  cieux, 
Accourent,  et  penchés  au  bord  de  leur  nuage, 
Reçoivent  le  héros  qu'a  trahi  son  courage. 

Ils  reçoivent  d'autres  héros  aussi,  et  dont  la  mort  remonte 
moins  haut  que  celle  du  jeune  Oscar.  Peintre,  s'écrie  l'au- 
teur, n'as-tu  pas  vu  s'admirer  l'un  l'autre 

Ossian  et  Desaix,  et  Kléber  et  Fingal  ? 

Voilà  l'idée  essentielle  du  tableau.  On  ne  nous  donne  pas 
la  date  de  la  composition  du  Peintre,  mais  il  est  probable 
que  ces  vers  sont  postérieurs  à  la  grande  composition  de 
Girodet. 

Le  musée  de  Varzy  (Nièvre)  possède  un  tableau  de  Giro- 

1.   Œuvres  de  Girodet,  I,  152  :  Le  Peintre,  poème,  chant  IV. 


i54  Ossian  en  France 

det  qui  a  figuré  à  l'exposition  des  œuvres  de  David  et  de 
ses  élèves,  au  Petit  Palais,  en  avril  et  mai  1918.  Le  cata- 
logue l'appelle  jEJ^/zr/e  pour  les  ftincrailles  d' A  ta/a. Une  jeune 
femme  est  étendue,  morte  ;  un  vieillard,  placé  derrière  elle, 
soutient  sa  tête.  On  comprend  qu'un  coup  d'oeil  superficiel, 
et  surtout  le  nom  de  Girodet,  aient  fait  de  cette  toile  un  pre- 
mier état  du  tableau  populaire  de  ce  maître.  Mais  cette  inter- 
prétation ne  résiste  pas  à  l'examen,  et  Tossianisant  le  moins 
familier  avec  Fingal  sait  au  bout  de  peu  de  temps  à  quoi 
s'en  tenir  '.  D'abord,  la  jeune  femme  ne  porte  aucun  sym- 
bole chrétien  :  pas  de  croix  sur  sa  robe  ;  rien  de  spéciale- 
ment américain  dans  son  vêtement.  En  second  lieu  le  vieil- 
lard paraît  aveugle  ;  il  n'a  point  de  capuchon,  et  pas  de  croix 
non  plus  ;  son  front  est  ceint  d'un  bandeau  de  plusieurs 
couleurs  ;  ses  cheveux  et  sa  barbe  abondante  se  conforment 
au  type  reçu  pour  Ossian  ;  il  n'a  aucune  tonsure  :  il  n'évoque 
nullement  l'idée  du  Père  Aubrj'.  Enfin  et  surtout,  il  y  a  un 
troisième  personnage  :  une  figure  d'homme  jeune,  comme 
estompée  de  brume,  touche  du  doigt  le  corps  de  la  jeune 
femme,  et  tient  une  épée  qui  a  l'air  faite  de  nuage  ou  de 
brouillard.  Cette  épée  ne  laisse  aucun  doute  :  c'est  le  glaive 
de  brouillards  d'Ossian.  Toute  sa  personne  d'ailleurs  est  ir- 
réelle et  diaphane  :  c'est  bien  la  «  peinture  de  cristal  »  dont 
parlait  David.  Je  n'hésite  pas  à  dire  que  ce  tableau  repré- 
sente Ossian  recueillant  le  dernier  soupir  de  Malvina, 
g  u' Oscar  son  époux  rappelle  au  séjour  des  héros. 'Rien  d'éton- 
nant à  voir  Girodet  toucher  à  Ossian  une  seconde  fois  ;  ou 
peut-être  a-t-il  pensé  à  ce  sujet  avant  de  se  décider  pour  sa 
grande  œuvre. 

Combien  d'ailleurs  l'ossianisme  a  préoccupé  Girodet  avant 
et  après  l'exécution  de  sa  grande  toile,  on  peut  s'en  con- 
vaincre par  l'examen  de  ses  dessins  '.  On  y  trouve,  avec 
la  date  de  1802,  une  esquisse  assez  poussée  de  son  tableau. 
On  nous  signale  les  différences  suivantes  :  la  "Victoire  manque  ; 
par  contre,  dans  la  partie  supérieure  du  tableau,  des  figures 
oiïrent  des  couronnes  aux  guerriers  français  ;  Ossian  a  vm 

1.  Je  dois  les  plus  vifs  remerciements  à  M.  Léon  Rosenlhal,  qui  a  attiré 
mon  attention  sur  ce  tableau,  qu'il  avait  au  premier  coup  d'oeil  retiré  à 
Chateaubriand  pour  le  restituer  à  Ossian. 

2.  Œuvres  de  Girodet,  I,  p.  LXX-LXXVIII. 


La  Malvina  de  Gros  i55 

corselet  ;  l'aigle  tient  un  lapin  qu'il  laisse  échapper  à  la 
vue  du  coq  gaulois.  Ce  morceau  appartenait  en  1829  à 
M.  Coûtant,  Je  ne  sais  si  c'est  le  même  qui  est  désigné  ail- 
leurs comme  «  une  esquisse  offrant  beaucoup  de  change- 
ments, assez  étudiée  dans  les  détails  et  dans  l'ensemble  pour 
retracer  à  l'esprit  l'effet  magique  du  tableau  '  ».  Un  autre 
est  en  réalité  une  série  de  seize  compositions,  dessins  ter- 
minés, probablement  la  même  subdivision  du  tableau  qu'Au- 
bry-Lecomte  devait  suivre  sur  les  indications  de  son  maître. 
Cette  série  appartenait  à  M.  Chatillon.  Ce  dernier,  ami  de 
l'auteur,  avait  fait  un  dessin  de  grandes  dimensions  (d'après 
le  tableau)  que  Girodet  avait  «  retouché  dans  toutes  ses  par- 
ties »,  en  faisant  quelques  additions  à  la  première  compo- 
sition. On  ne  nous  dit  pas  lesquelles.  Ce  grand  dessin  appar- 
tenait à  M.  Pannetier.  Il  faut  y  joindre  un  grand  nombre 
de  croquis  et  des  feuilles  d'étude  se  rapportant  à  son  Ossian  : 
une  quinzaine  d'après  le  Catalogue  de  Pérignon.  Enfin, 
Girodet  lui-même  avait  dessiné  «  un  guerrier  calédonien 
près  d'une  jeune  fille  qui  le  charme  par  les  accords  de  sa 
lyre  »  ;  ces  deux  figures  placées  sur  des  nuages,  et  éclairées 
par  la  lune.  On  ne  nous  dit  pas  ce  que  cet  intéressant  des- 
sin est  devenu  après  la  mort  de  l'auteur. 


IV 


Presque  au  même  moment  se  place  la  Malvina  de  Gros, 
à  laquelle  on  donne  la  date  de  1801  ou  même  de  1802,  mais 
qui  en  réalité  a  été  peinte  en  Italie,  où  l'artiste  a  séjourné 
de  1792  à  1801,  à  une  date  incertaine,  assez  voisine  proba- 
blement de  la  dernière.  Cette  Malvina  est  restée  à  l'état 
d'esquisse  très  incomplète.  On  en  trouve  la  reproduction 
et  la  description  dans  l'ouvrage  de  M.  Delestre  *.  «  Mal- 
vina pleure,  sur  la  harpe  d' Ossian,  la  mort  d'Oscar,  étendu 
sans  vie  à  ses  pieds.  »  A  gauche,  Fingal,  casqué,  est  assis; 
à  côté  de  lui,  et   en  partie  caché   par   lui,  Ossian,  le  front 

1.  Pérignon,  Catalogue  des  dessins,  esquisses,  tab  eaux  et  croquis  de 
M.  Girodet-Trioson,  1825. 

2.  Delestre,  Gros,  sa  vie  et  ses  ouvrages,  2°  éd.,  p.  54-60. 


i56  Os?ian  en   France 

dans  sa  main,  de  sorte  que  «  le  spectateur  devine  et  ne 
voit  point  »  son  émotion.  Au  premier  plan,  un  jeune  guer- 
rier, nu,  écoute  les  plaintes  de  Malvina;  un  chien  lèche  le 
front  d'Oscar,  étendu  mort  aux  pieds  de  son  épouse.  Celle- 
ci,  la  tête  inclinée,  d'épais  cheveux  noirs  couvrant  son 
visage,  joue  de  la  harpe  :  «  sa  tête  abattue  semble  écouter 
la  voix  de  son  cœur.  »  Elle  chante  pour  ouvrir  à  Oscar  les 
portes  du  palais  des  nuages. 

Gérard,  Girodet,  Gros,  étaient  contemporains;  Ingres  est 
un  peu  plus  jeune,  mais  ses  yeux  se  sont  ouverts  à  l'art 
et  sa  main  a  appris  à  manier  le  pinceau  juste  au  moment 
de  la  plus  grande  vogue  ossianique.  Aussi,  comme  les  trois 
autres  élèves  de  David,  il  a  payé  sa  dette  au  goût  du  jour 
et  cherché  à  annexer  Morven,  ses  nuages  et  ses  rêves,  à 
l'empire  de  la  peinture.  Plus  heureux  que  pour  ses  prédé- 
cesseurs, nous  pouvons  étudier  les  deux  morceaux  ossia- 
niques  de  son  œuvre  :  une  toile  à  Montauban,  un  dessin  à 
Paris.  Le  Songe  d'Ossian  fait  partie  des  tableaux  du  maître 
dont  le  musée  de  Montauban  a  hérité  en  1867.  U  date  de 
l'Empire,  c'est-à-dire  de  la  jeunesse  d'Ingres,  et  a  été  peint 
à  Rome. 

Le  poêle  endormi  voit  en  songe  tous  les  héros  quHl  a  évoqués 
descendre  sur  des  nuages  autour  de  lui.  Le  tableau,  primitive- 
ment de  forme  ovale,  a  été  fait  pour  le  plafond  de  la  chambre 
à  coucher  de  Napoléon  P""  dans  son  palais  de  Monte  Cavallo  à 
Rome.  Il  fut  vendu  en  1815  et  racheté  par  Ingres  qui  voulut  le 
modifier  dans  les  dernières  années  de  sa  vie.  Son  élève  R.Balze 
a  ébauché  en  grisaille  les  parties  changées  ;  la  peinture  achevée 
par  le  maître  devait  être  léguée  à  la  ville  de  Montauban  La  toile 
est  restée  inachevée  ^ 

L'impression  d'inachèvement,  en  effet,  et  de  confusion, 
rend  le  tableau  peu  agréable  à  l'œil.  On  ne  distingue  bien 
qu'Ossian,  dont  la  tête  est  cachée  dans  ses  mains.  Oscar  que 
son  bouclier  cache  en  grande  partie,  et  Malvina. 

Le  dessin  du  Louvre  '  est  une  esquisse  dont  quelques 
parties  sont  peintes.  Il  a  exactement  le  même  sujet  que  le 

1.  Catalogue  du  Musée  de  Montauban  (Peinture),  p.  7,  n" 

2.  N»  2120  (collection  Goûtant). 


Le   Songe  d'Ossian,  d'Ingres  i  57 

tableau.  Ossian  est  assis  de  face  au  premier  plan.  Appuyant 
sa  tête  sur  ses  deux  bras  qui  sont  allongés  sur  un  rocher 
placé  à  sa  droite,  il  dort.  A  ses  côtés,  sa  harpe  primitive  à 
sept  cordes.  Le  corps  du  Barde  est  d^un  dessin  fini,  sa  robe 
bordée  de  franges  est  rehaussée  de  quelques  couleurs.  Sa 
tête  au  contraire  se  distingue  à  peine.  Dans  le  haut,  les  ta- 
bleaux qui  se  présentent  à  l'esprit  d'Ossian  pendant  son 
sommeil  ;  ils  sont  légèrement  esquissés.  A  gauche,  Malvina, 
presque  nue,  reposant  sur  un  nuage,  les  contemple,  tandis 
que  dans  le  tableau  elle  semble  se  recueillir  pour  jouer  de 
la  harpe  et  abaisser  les  3'eux  sur  Ossian  ;  à  droite  Oscar, 
tenant  un  bouclier  rond  à  quatre  bosses  ;  dans  le  tableau, 
il  est  armé  de  pied  en  cap.  Au  fond,  guerriers  et  paysage 
rocheux  ;  dans  le  tableau,  on  distingue  mieux  deux  lignes 
de  guerriers  qui  se  font  face,  un  ciel  sombre,  et  la  lune 
pleine  qui  brille  entre  d^épais  nuages. 

On  est  frappé  de  l'analogie  de  la  conception  d'Ingres  avec 
celle  de  Gérard.  'J'ous  deux  ont  senti  que  la  poésie  d'Os- 
sian résidait  pour  une  grande  part  dans  sa  puissance  de 
rêve.  A  d'autres  la  précision  vivante,  chaude  et  colorée  de 
la  vie  ;  au  Barde  aveugle  le  vague  du  souvenir,  la  mélan- 
colie du  regret,  et  les  pressentiments  d'au-delà.  Plus  les 
figures  et  les  scènes  qui  hantent  Ossian  sont  incertaines  et 
fuyantes,  plus  nous  sommes  disposés  à  rêver  avec  lui,  et  à 
voir  dans  le  vieillard  deMorven  l'interprète  d'une  des  gran- 
des tendances  de  l'àme  humaine.  Néanmoins  ces  figures, 
ces  scènes,  fixées  par  le  crayon,  le  pinceau,  ont  toujours 
trop  de  réalité  :  les  contours  vaporeux  dont  on  les  enve- 
loppe, les  nuages  qui  les  séparent  du  reste  du  tableau,  ne 
suffisent  pas  à  transporter  l'imagination  dans  le  monde  du 
rêve. 


La  même  observation  peut  être  faite  à  propos  de  V Ossian 
de  Forbin,  l'un  des  deux  tableaux  ossianiques  du  Salon  de 
1808.  Cette  toile  excitait  une  attention  sympathique.  Comme 
nous  ne  pouvons  ni  savoir  ce  qu'elle  est  devenue,  ni  en  voir 


i58  Ossian  en   France 

une  reproduction  quelconque,  force  nous  est  de  nous  con- 
tenter de  la  description  suivante,  la  plus  complète  que  j'aie 
rencontrée  : 

Ossian  a  survécu  à  tous  les  siens  :  errant  dans  les  déserts  de 
la  Calédonie,  il  a  gravi,  au  moment  de  la  fonte  des  neiges, l'une 
des  sommités  du  Cromla;  il  revoit  les  ruines  du  palais  de  Selma, 
le  Lora  se  précipitant  dans  le  lac  Lennan,  et  les  bruyères  déser- 
tes qui  furent  le  théâtre  des  exploits  de  ses  pères.  A  son  émotion 
a  succédé  une  rêverie  profonde,  pendant  laquelle  il  croit  voir 
passer,  au  milieu  des  orages  qui  grondent  sur  sa  tête,  l'ombre  de 
Fingal  son  père,  appuyée  sur  son  frère  et  sur  Moïna.  Une  jeune 
fdle  porte  en  triomphe  derrière  eux  les  fruits  de  leur  chasse 
aérienne,  et  leurs  chiens  les  suivent  en  aboyant  '. 

Ce  tableau,  pourtant  de  dimensions  respectables  (4  pieds 
6  pouces  sur  6  pieds  2  pouces),  paraissait  mesquin  à  l'auteur 
lui-même  ;  il  le  considérait,  paraît-il,  «  comme  une  simple 
esquisse  »  et  se  proposait  «  de  Texécuter  en  grandeur  natu- 
relle '  ».  Ce  genre  de  peinture,  qui  mêle  sur  la  même  toile 
le  fantastique  et  le  réel,  est  plein  de  difficultés  qui,  dit  le 
même  critique,  «  n'ont  pas  elfrayé  M.  Forbin  ».  Il  faut  bien 
remarquer  du  moins  que  la  scène  qui  se  déroule  dans  les 
nuages  «  n'est  que  pour  le  spectateur,  car  Ossian  est  aveugle 
et  ne  la  regarde  pas  ».  Sans  doute,  et  nous  le  comprenions 
bien  ainsi.  11  est  évident  en  effet  que  placer  comme  Gérard, 
Ingres  et  Forbin,  l'aveugle  Ossian  au-dessous  de  nuages  où 
apparaissent  des  iîgm'es,  c'est  imposer  au  spectateur  un  effort 
d'abstraction  peu  agréable,  surtout  en  peinture.  Si  le  Rêve 
de  Détaille  déroule  sa  marche  victorieuse  au-dessus  du  bi- 
vouac endormi,  nul  n'a  jamais  supposé  que  nos  soldats 
croyaient  voir  dans  les  nuages  des  drapeaux  et  des  sabres. 
Les  nuages  ne  sont  là  que  le  symbole  du  rêve  ;  symbole  clas- 
sique, et  peut-être  discutable.  Les  Calédoniens  au  contraire, 
nous  dit-on,  croyaient  réellement  voir  dans  les  nuages  les 
formes  de  ceux  dont  ils  honoraient  la  mémoire.  Encore  taut- 
il,  pour  éprouver  cette  sorte  d'hallucination, jouir  de  la  vue; 
Ossian,  qui  en  est  privé,  ne  peut  l'avoir  que  par  le  souvenir  : 
c'est  de  l'hallucination  au  second  degré.  Le  spectateur  est 

1.  Ëxplica,iion  des  ouvrages  de  peinture...  1806;  n^  203. 

2.  Journal  de  l'Empire,  1806. 


Divers  tableaux  ossianiques  i  5^ 

invité  à  contempler  un  vieillard  aveug-le  qui  se  rappelle  qu'il 
croyait  voir  des  ombres  dans  des  nuages...  Tout  cela  est 
d'une  complication,  d'un  raffinement  dans  l'abstraction,  qui 
dépasse  ce  qu'on  peut  raisonnablement  demander  à  l'ama- 
teur de  peinture. 

D'ailleurs  l'Ossian  de  Forbin  «  vêtu  d'une  longue  robe 
blanche,  ornée  de  franges  d'or,  est  d'un  bel  effet  de  couleur... 
Tout  le  reste  est  sombre,  et  toute  la  lumière  jaillit  en  quelque 
sorte  de  la  longue  barbe,  des  cheveux  et  des  vêtements  blancs 
de  cette  figure.  »  Par  contre  «  les  fantômes  sont  un  peu 
roides  '  ».  On  reconnaît  à  cette  toile  un  certain  «  mérite  de 
couleur  locale  »  ;  c'est-à-dire  que  «  la  couleur  de  convention 
pour  cette  sorte  de  sujets  »  y  est  «  très  bien  saisie  ».  C'est 
«  le  même  style  mélancolique  et  sombre  »  auquel  on  est 
maintenant  habitué  ^  Un  autre  critique,  plus  sévère,  trouve 
le  tableau  «  plus  extraordinaire  que  beau  ».  Pour  lui  «  ce 
sujet  appartient  en  peinture  à  MM.  Girodet  et  Gérard,  comme 
en  poésie  à  MM.  Chénier,  Baour  et  Ducis.  Toutes  les  imita- 
tions d'Ossian  que  l'on  comparera  aux  leurs  paraîtront  fai- 
bles. »  Et  d'ailleurs  «  ces  sujets  sont-ils  bien  du  ressort  de 
la  peinture  »  qui  est  un  art  d'imitation?  Dans  le  tableau  de 
Forbin,  tout  ce  qui  est  vrai,  naturel,  est  bien  rendu  :  le 
reste...  comment  en  juger*  ? 

L'autre  tableau,  celui  de  M"°  Elisabeth  Harvey,  appartient 
à  un  genre  tout  à  fait  différent.  Nous  voilà  enfin  sortis  des 
nuages, et  nous  n'avons  plus  affaire  au  Barde  lui-même,  mais 
à  un  épisode  de  ses  poèmes.  «  Malvina  pleure  la  mort  d'Oscar  : 
ses  compagnes  cherchent  à  la  consoler*.  »  M'^'  Harvey  n'est 
pas  la  seule  femme  peintre  du  Salon  de  1806  :  exactement  cin- 
quante dames  ou  demoiselles  cherchent  cette  année-là  à  atti- 
rer les  yeux  du  public.  Aucune  ne  retient  aussi  fréquemment 
l'attention  de  la  critique, et  ne  se  voit  décerner  un  tel  tribut 
de  louanges.  Son  tableau  est  petit (24  pouces  sur  30)  et  repré- 
sente trois  jeunes  héroïnes  d'Ossian  dans  un  paysage  qui  évo- 
que la  Galédonie  qu'il  a  chantée.  Pendant  que  la  fille  de 
Toscar  se  lamente,  la  belle  Sulmalla  l'invite  à  goûter  avec  elle 

1.  Journal  de  l'Empire,  1806. 

2.  Décade,  LI,  314  (11  novembre  1806). 

3.  Pausanias  français,  1806,  p.  267. 

4.  Explication  des  ouvrages  de  peinture...  1806;  n"  247. 


j6o  Ossian  en  France 

les  plaisirs  de  la  chasse, et  la  belle  Comala  chante  «les  yeux 
au  ciel,  et  dans  une  attitude  inspirée  »  en  s'accompagnant 
de  la  «  harpe  gallique  ».  On  aperçoit  des  rochers,  un  vieux 
mur,  des  ruines  de  «  monuments  galliques  '  »  ;  dans  le  loin- 
tain, la  mer  et  la  grotte  de  Fingal; le  ciel  est  semé  débrouil- 
lards humides.  —  Un  passage  de  Croma  avait  fourni  ce  sujet: 
les  critiques  ont  soin  de  le  citer  ^  pour  montrer  combien  cette 
scène  émouvante  est  plus  heureusement  traitée  par  le  pin- 
ceau de  la  jeune  Anglaise  que  par  la  plume  de  Macpherson. 
Le  choix  du  sujet  est  heureux,  la  composition  harmonieuse, 
les  figures  surtout  ont  un  charme  qui  mérite  tous  les  éloges. 
Malvina  est  blonde,  «  d'une  beauté  que  les  larmes  ont  flé- 
trie sans  l'efTacer  '»  .    Son  expression  «  est   aussi   douce 
qu'attendrissante  ».  On  découvre  sur  son  front  «  un  calme 
précurseur  de  l'éternelle  paix  ».  —  M"°  Harvey   inspire  un 
alexandrin  déjà  lamartinien. —  Comala,  celle  qui  chante,  a 
«  des  yeux  qui  roulent  une  flamme  humide  ^  »  ;  quant  à  Sulmalla 
la  chasseresse,  c'est  «  une  brune  piquante  ».  Des  rocs,  des 
ruines, la  mer  au  loin:  «  le  site  est  beau,  calme  et  triste  ». 
Mais  mi  léger  défaut  ici  :  pas  assez  de  brouillards  !  Les  brouil- 
lards ou  les  nuages  sont  «  une  condition  essentielle  de  tout 
paysage  ossianique  ^  ».  Nous  assistons  ici  cala  formation,  et  à 
l'homologation  par  la  critique,  d'un  genre  qui  n'a  pas  vécu, 
mais  qui  prétendait  se  placer  à  côté  du  paysage  historique 
dont  il  était  pour  mieux  dire  un  sous-genre.  En  ce  temps- 
là,  l'œuvre  d'art,  pour  être  reconnue  comme  telle,  devait  se 
classer  immédiatement  dans  un  compartiment  déterminé. — 
D'autres  reprochent  à  l'auteur  quelques  faiblesses  de  dessin 
ou  de  forme,  ou  exigeraient  «  plus  de  chaleur  dans  la  cou- 
leur, si  la  scène  n'était  dans  un  site  glacial  ^  ».  En  somme 
M"«  Harvey  mérite  les  plus  grands  éloges;  «  sa  sensibilité 
a  présidé  à  cette  composition  '  ».  C'est  «  une  jeune  personne 
dont  le  pinceau  est  conduit  par  le  goût,  l'esprit  et  le  senti- 


1.  Décade,  LI,  101  (11  octobre  1806). 

2.  Ib.  et  Pausanias  français,  1806,  p.  135. 

3.  Pausanias  français,  ib. 

4.  Décade,  ib. 

5.  Pausanias  français,  ib. 

6.  Lettres  impartiales  sur  les  Exi>ositions  de  ISnc,^  p.  61. 

7.  Ib. 


Divers  tableaux  ossianiqucs  161 

ment  *.  »  Elle  est,  en  tout  cas,  la  première  qui  ait  traité  ce 
qu'on  pourrait  appeler  l'anecdote  ossianique. 

Les  autres  tableaux  que  virent  éclore  les  années  suivantes 
appartiennent  au  même  genre.  En  1810,  Belloc,  élève  de 
Regnault,  expose  une  M07H  de  Gaul,ami  d'Ossimi  %dont  on 
nous  donne  le  commentaire  suivant  : 

Gaul,  fils  de  Morni  et  chef  de  Strumon,  étant  allé  seul  sur 
une  côte  ennemie,  succomba  sous  le  nombre.  Evircoma,  son 
épouse,  s'était  embarquée  avec  Ogal,  leur  enfant,  pour  aller  au 
devant  de  lui.  Elle  le  trouva  mourant,  et,  après  avoir  pansé  ses 
blessures,  elle  s'efforça  de  le  ramener  à  Strumon  dans  son 
esquif. 

Gomme  on  le  voit,  c'est  le  sujet  du  Gaul  de  Smith  tra- 
duit par  Hill.  Si  le  peintre  avait  suivi  exactement  son  texte, 
il  aurait  représenté  Evircoma  offrant  à  son  époux  son  propre 
lait  pour  ranimer  ses  forces  défaillantes,  et  le  petit  Ogal 
approuvant  d'un  sourire  un  dévouement  qui  le  frustre  de 
son  bien.  Il  y  avait  déjà  au  Salon  cette  année-là  une  fille  qui 
allaitait  sa  mère  prisonnière.  Deux  nourrices  de  cette  sorte, 
c'eût  été  trop  sans  doute.  Je  ne  sais  ni  quel  était  exacte- 
ment le  moment  saisi  par  le  peintre,  ni  comment  son  tableau 
a  pu  être  apprécié. 

C'était  également  une  anecdote  ossianique  que  contait  en 
1814  Le  Mire  jeune  avec  sa  Scène  de  naufrage  tirée  d'Os- 
sian  *.  Cette  scène  était  probablement  empruntée  au  recueil 
de  Smith.  Leguay  exposait  la  même  année  Ossian  et  Mal- 
vina  '",  dessin  sur  lequel  je  n'ai  pu  trouver  aucun  détail  ; 
mais  on  se  doute  que  le  vieux  Barde  y  était  représenté  chan- 
tant pendant  que  la  fille  de  Toscar  l'accompagnait  sur  sa 
harpe. 

Le  dernier  Salon  où  l'on  ait  vu  un  tableau  ouvertement 
emprunté  à  Ossian  est  celui  de  1817.  Dreux-Dorcy  y  expo- 
sait un  Derniide.  Dans  la  mesure  où  l'on  peut  reconstituer 
je  sujet  de  ce  tableau,  l'artiste  ne  tenait  pas  compte  du  poème 

1.  Décade,  LI,  101  (11  octobre  1806). 

2.  Salon  de  1810,  n»  33. 

3.  Explication  des  peintures...  1810,  p. 5. 

4.  Salon  de  1814,  n"  624. 

5.  Ib.,  noôig. 


i6i  Ossian  en   France 

dans  lequel  Oscar  et  Dermid  périssent  tous  deux,  parce  qu'ils 
aiment  la  même  femme.  Il  admettait  qu'Oscar  ayant  été  tué 
à  la  guerre,  Dermid  lui  survit  pour  venir  pleurer  sur  sa 
tombe.  C'est  d'ailleurs  ce  qu'indique  —  assez  mal  —  le  com- 
mentaire admiratif  d'un  contemporain  : 

Sur  ce  mont  nébuleux  quel  guerrier  solitaire 
Dérobe  sa  douleur  à  la  nature  entière  ? 
Du  malheureux  Oscar  c'est  le  fidèle  ami  : 
Au  milieu  des  tombeaux,  près  d'un  fils  endormi, 
Il  rêve  la  vengeance,  espoir  de  sa  vieillesse, 
Et  nous  peint  d'Ossian  la  sublime  tristesse  *  ! 

Un  autre,  meilleur  connaisseur,  ne  trouve  dans  cette  toile 
que  «  de  bonnes  intentions,  mais  de  la  lourdeur  dans  le 
dessin,  dans  l'effet  et  dans  le  coloris  ^  ».  La  peinture  ossia- 
nique  ne  finissait  pas  dans  une  apothéose. 


VI 

Pendant  que  les  peintres,  toujours  à  la  recherche  d'une 
couleur  et  d'une  note  nouvelles,  s'inspiraient  soit  de  l'en- 
semble de  la  poésie  calédonienne,  soit  d'une  scène  particu- 
lière des  poèmes  du  Barde,  il  se  produisait  diverses  tenta- 
tives pour  représenter  par  le  dessin  des  suites  d'épisodes 
constituant  autant  d'illustrations  de  la  légende  ossianique. 
Plus  qu'Homère  ou  le  Tasse,  Ossian  invitait  à  ce  genre  de 
travail.  La  variété  et  le  romanesque  des  fictions  compen- 
saient heureusement  pour  l'artiste  la  monotonie  du  paysage, 
et  le  rôle  important  que  les  femmes  jouent  dans  ces  poèmes 
était  fait  pour  tenter  son  crayon.  Il  y  avait  bien  une  grosse 
difficulté  :  le  costume.  Les  indications  du  texte  de  Macpher- 
son  étant  vagues  ou  nulles,  l'histoire  et  la  tradition  étant 
muettes,  l'artiste  ne  savait  trop  quel  modèle  suivre,  ou 
comment  inventer  avec  vraisemblance  un  costume  conve- 
nable à  des  Calédoniens  du  m*  siècle.  Il  s'en  tirait  parfois 
en  les    habillant  à  l'antique.  C'est   le   parti  qu'avait   pris 

1.  Mercure,  17  mai  1817  :  Le  salon  de  ISIT,  poème,  par  A.Bignan  fils. 

2.  Landon,  Annaies  du  Musée,  1817. 


Séries  de  compositions  et  illustrations  j63 

M.  Ruhl,  de  Cassel,  «  artiste  qui  jouit  en  Allemagne  d'une 
grande  réputation  ».  La  suite  de  ses  compositions,  qui  était 
annoncée  au  lecteur  français  en  1803,  devait  représenter 
«  les  scènes  les  plus  intéressantes  des  poésies  d'Ossian  ».  Il 
avait  «  habillé  ses  héros  de  l'ancien  costume  romain,  tel 
qu'on  pourrait  supposer  avec  vraisemblance  que  les  Ecos- 
sais l'ont  porté  au  temps  d'Ossian  '  ».  C'est  à  peu  près  le 
même  système  qu'adopte  l'auteur  inconnu,  probablement 
espagnol,  nous  dit-on,  des  «  31  compositions  sur  des  sujets 
tirés  des  poésies  d'Ossian  »  dont  la  Bibliothèque  Sainte- 
Geneviève  possède  les  originaux  à  la  plume.  Cette  collection 
est  intéressante  à  feuilleter.  On  y  voit  combien  Ossian  est 
classique,  comment  pour  l'artiste,  encore  plus  que  pour  le 
poète,  il  se  range  naturellement  à  côté  des  Grecs  et  des 
Romains  :  il  fournit  de  Vantique,  il  suggère  de  nouveaux 
sujets  qu'on  traite  exactement  suivant  la  même  formule 
que  les  autres.  Pas  un  souffle  nouveau  dans  l'ossianisme  du 
dessinateur.  On  ignore  la  date  de  ce  travail.  Il  est  proba- 
blement postérieur  à  celui  de  Ruhl  et  antérieur  à  celui  de 
Chenavard.  Celui-ci  a  publié  en  1868  un  bel  ouvrage  ^  qui 
contient,  après  un  précis  historique  extrait  du  Discours 
préliminaire  de  Le  Tourneur,  21  planches  gravées  sur  acier 
d'après  les  compositions  du  maître  lyonnais  ;  à  chacune 
d'elles  est  joint  un  texte  explicatif  du  sujet  qu'elle  repré- 
sente. Cette  série  de  compositions  peut  être  appelée  le  chant 
du  cygne  de  l'art  ossianique  ;  mais,  si  tard  qu'elle  ait  été 
exécutée,  elle  n'innove  absolument  pas  dans  la  manière  de 
traiter  les  sujets  empruntés  au  Barde.  C'est  un  art  stricte- 
ment classique.  C'est  Vantique  enrichi  d'un  domaine  nou- 
veau, mais  nullement  modifié  ni  assoupli  par  une  inspiration 
étrangère. 

Ce  serait  une  tâche  peu  utile,  et  à  coup  sûr  très  fasti- 
dieuse, que  de  passer  en  revue  toutes  les  vignettes,  frontis- 
pices,illustrations  qui  accompagnent  en  France  les  diverses 
traductions  ou  imitations  des  poèmes  d'Ossian.  Cuivres, 
eaux-fortes,  aqua-tintes,  depuis  la  composition  soignée  jus- 
qu'à l'illustration  la  plus  grossière,  on  trouve  de  tout  dans 

1.  Magasin  Encyclopédique,  1805,11,152. 

2.  Chenavard,  Sujets  tirés  des  Poèmes  d'Ossian,  Lyon,  1868,  in-f°. 


164  Ossian  en  France 

ces  vignettes,  dont  plusieurs  mêmes  sont  en  couleurs  ; 
ce  sont  les  plus  médiocres.  Le  principal  intérêt  de  ces  images 
est  de  nous  montrer,  d'abord  quel  aspect  d'Ossian  parais- 
sait devoir  intéresser  surtout  le  lecteur,  ensuite  à  quelle 
mode  artistique  et  littéraire  obéissait  le  crayon  du  dessina- 
teur. Sur  le  premier  point,  on  remarque  immédiatement 
que  les  grands  aspects  mélancoliques  de  cette  poésie  ne  sont 
pour  ainsi  dire  jamais  signalés.  Il  en  eût  été  bien  autrement 
quelques  années  plus  tard,  si  les  illustrations  avaient  coïn- 
cidé avec  le  Romantisme.  Ce  qui  tente  l'illustrateur,  c'est 
l'anecdote  sentimentale  ou  pathétique,  c'est  surtout  l'idylle 
gracieuse,  et  quelquefois  aussi  le  dénouement  dramatique. 
Nous  avons  déjà  parlé  des  gravures  de  la  traduction  de 
Hill.  Elles  accentuent  la  couleur  galante  et  romanesque  du 
recueil  de  Smith.  Devéria  choisit,  sans  grande  raison,  pour 
l'unique  illustration  des  Poésies  Galliques  de  Baour-Lor- 
mian,le  moment  où  Bosmina  offre  une  coupe  à  Erragon.  Le 
recueil  de  Boucher  de  Perthes  s'orne  d'un  Ossian  et  d'une 
Malvina  dans  l'attitude  traditionnelle.  Quant  à  la  mode,  il 
faut  reconnaître  que  les  éditions  françaises  n'offrent  pas  les 
déguisements  baroques  dont  s'alïublent  certains  Ossians 
étrangers.  On  n'y  trouve  pas  le  chapeau  tyrolien  et  les  bottes 
à  la  houzarde  du  recueil  de  Bilderdijk.  Il  faut  noter  pour- 
tant, comme  exemple  de  la  confusion  qui  se  produit  entre 
TEcosse  d'Ossian  et  celle  de  Scott,  les  sept  vignettes  des 
Chants  dun  Barde  de  Miger,  avec  les  tartans  et  les  écharpes 
des  héros. 

Il  n'est  nullement  évident  que  le  caractère  artificiel  des 
poèmes  ossianiques  ait  voué  d'avance  à  la  stérilité  les  efforts 
des  artistes  pour  en  interpréter  le  sentiment  général  ou 
quelques  scènes  particulières.  L'inauthenticité  des  poèmes, 
leur  vide  psychologique,  ne  gênaient  en  rien  le  peintre  ; 
l'absence  de  costume  et  de  couleur  locale  vraie,  si  sensible 
au  critique,  le  touchait  peu,  puisqu'il  pouvait  créer  libre- 
ment ;  le  paysage  qu'indiquait  le  texte,  très  vague  et  très 
évocateur,  le  servait  à  souhait  ;  il  eût  du  moins  heureuse- 
ment inspiré  des  artistes  plus  récents.  Si  les  œuvres  ont 
été  ou  médiocres  ou  oubliées,  et  parfois  les  deux  ensemble, 
c'est  que  l'opinion  du  temps  a  pesé  d'un  grand  poids  sur 
l'imagination  des  peintres.  On  s'attachait  surtout,  dans  Os- 


Conclusion   sur   la  peinture  ossianique  i65 

sian,à  la  partie  la  plus  artificielle  et  la  plus  vaine  de  l'œuvre, 
à  celle  qui  était  sortie  tout  entière  du  cerveau  de  Macpher- 
son,  à  la  fantasmagorie  des  ombres  dans  les  nuages.  En 
l'absence  d'une  religion  positive,  on  aimait  cette  mythologie. 
«  La  mythologie  d'Ossian  intéresse  :  elle  est  douce  et  con- 
solante ;  elle  serait  pour  un  grand  poète,  un  grand  peintre, 
une  source  de  conceptions  pleines  de  vigueur  et  de  charme  ' .  » 
Obéissant  à  cette  idée  et  à  leur  propre  sympathie,  les  ar- 
tistes se  sont  évertués,  soit  à  placer  l'action  entière  dans  les 
nuages,  comme  l'a  fait  Girodet,  soit  à  consacrer  au  moins 
la  moitié  de  leur  composition  à  ce  qui  se  passe  dans  les 
nuages,  comme  Gérard,  Ingres,  Forbin.  Leur  peinture  de- 
vient vague  et  inconsistante,  et  surtout  arbitraire  et  fausse  ; 
chargée  de  sens  et  d'allusions,  érudite  et  compliquée, 
elle  perd  ses  qualités  d'art.  A  une  autre  époque,  une 
autre  école  que  celle  de  David  eût  pu  avec  succès  puiser 
dans  Ossian  quelques  paysages,  quelques  profils,  quelques 
émotions.  Alors  on  aurait  pu  trouver  avec  justice  «  le  pin- 
ceau mieux  inspiré  que  la  harpe  "  ».  Mais  en  persistant, 
sauf  dans  quelques  anecdotes  ossianiques,  à  faire  de  tous 
les  personnages  des  «  créations  aériformes  »,  des  «  images 
qui  ne  sont  que  des  vapeurs  »,  la  peinture  ossianique 
ne  s'est  pas  «  dégagée  de  ses  brouillards»;  elle  n'est  pas 
«  parvenue  à  créer  des  existences  par  l'imagination  ^  ».  La 
mode  ossianique  a  rencontré  une  tendance  à  chercher 
une  mythologie  neuve  qui  fût  en  même  temps  une  escha- 
tologie consolante  ;  toutes  les  deux  se  sont  exprimées  dans 
une  forme  imprégnée  de  traditions  classiques,  chargée 
d'allusions  et  de  symboles,  qui  ne  savait  pas  donner  la 
sensation  de  l'infini  douloureux,  du  passé,  du  rêve,  et  dont  la 
mélancolie  même  était  trop  définie.  Ainsi  compris,  le  genre 
ossianique  en  peinture  était  voué  à  la  monotonie,  à  la  médio- 
crité ou  au  paradoxe  stérile,  et  bientôt  à  l'oubli. 

1.  Décade,  LI,  102  ^1  octobre  1806). 

2.  Ib. 

3.  Quatremère  de  Quincy,  Notice  sur  Girodet,  p.  317. 


CHAPITRE  VI 
Solitaires    et    rêveurs 


I.  L'ossianisme  intime,   Larevellière-Lépeaux  et    son  ffroupe  :   Trouvé  ; 
Gérard.  Ducis  et  son  EpiLre  à  Gérard.  L'ossianisme  de  ce  groupe. 
II.  Deux  rêveurs.  Ballanche  :  le  sentiment;  la  mélancolie  et  le  souvenir. 
Sénancour  :   place  importante  que  tient  Ossian  dans  Oherniann. 

III.  Charles  Nodier  :  Le  Peintre  de  Salzbourg  ;  les  Essais  d'un  jeune 
Barde  et  l'ossianisme  de  Nodier  devant  la  critique.  Romans  et 
contes  divers  :  l'authenticité  et  l'admiration. 

IV.  Xavier  de  Maistre:  une  parodie  d'Ossian.  Stendhal;ce  que  veut  dire 
pour  lui  ossianique.  Quand  il  découvre  Fingal.  Incompatibilité  de 
Stendhal  et  d'Ossian. 


Ossian  n'est  pas  seulement  à  cette  époque  le  poète  favori 
du  maître,  le  chantre  officiel  de  ses  louanges,  celui  qui 
prête  sa  voix  à  l'enthousiasme  et  à  l'adulation;  il  ne  se 
borne  pas  à  inspirer  les  faiseurs  d'odes,  de  poèmes  et  de 
romances,  à  donner  le  ton  aux  musiciens,  à  paraître  sur  la 
scène  et  à  figurer  dans  la  peinture.  Le  Barde  a  des  beautés 
moins  pompeuses  et  des  charmes  plus  secrets.  11  sait  aussi 
parler  à  voix  basse,  et  ses  chants  ont  une  vertu  discrète  qui 
leur  ouvre  les  âmes  ;  surtout  les  âmes  timides,  fières  ou  dé- 
çues de  ceux  qui  redoutent  et  fuient  le  monde,  et  que  le 
fracas  de  l'apothéose  impériale  laisse  indifférents  ou  dédai- 
gneux. Rêveurs,  solitaires,  voyageurs,  ils  vivent  en  dehors 
du  grand  courant  de  vogue  et  de  popularité  qui  à  cette 
heure  même  porte  Ossian  aux  suprêmes  honneurs;  ils  le 
lisent  à  l'écart  et  dans  le  recueillement;  ils  l'aiment,  non 
parce  qu'il  est  à  la  mode,  mais  parce  qu'il  a  su  toucher  leurs 
cœurs. 


Larevcllière- Lépeaux  et  son  groupe  167 

Nulle  part  autant  que  dans  un  coin  de  la  Sologne  le  Barde 
n'est  honoré  comme  un  dieu  domestique.  Larevellière-Lé- 
peaux,  membre  du  Directoire,  Ta  connu,  Fa  aimé  comme 
tant  d'autres  en  son  temps  ;  mais  il  n'entre  à  son  propos 
dans  aucun  détail,  ni  dans  ses  Mémoires,  ni  dans  ses  papiers 
manuscrits.  Il  nous  dit  seulement  qu'il  était  «  dès  ses  plus 
jeunes  ans  enclin  à  vine  mélancolie  profonde...  qui  allait  sou- 
vent jusqu'à  lui  faire  répandre  des  larmes  »  ;  qu'il  était  doué 
d'une  imagination  «  que  les  ruines,  les  sites  romantiques, 
les  lieux  jadis  célèbres  ont  toujours  fait  travailler  '  ».  Rien 
d'étonnant  si,  avec  cette  nature  rêveuse  et  romantique,  il  a 
goûté  le  Barde  et  appelé  son  fils  Ossian  ;  ce  fils  naquit  en 
1795  ou  1796.  Sa  fille  s'appelait  Clémentine:  autre  souve- 
venir  de  chères  lectures.  Dès  le  temps  où  Larevellière  fai- 
sait partie  du  gouvernement,  il  était  le  centre  d'un  petit 
groupe  de  théophilanthropes  ossianistes.  Cette  religion  nou- 
velle, dont  il  était  le  grand-prêtre,  inspirait  des  effusions 
auxquelles  l'amour  d'Ossian  donnait  une  teinte  particulière. 
Le  citoyen  Trouvé,  commissaire  du  gouvernement  français 
dans  la  République  Cisalpine,  allant  au  printemps  de  1797 
prendre  possession  de  ses  fonctions,  tient  au  courant  Lare- 
vellière, par  des  lettres  fréquentes,  des  étapes  de  son 
voyage.  Il  l'appelle  son  père,  et  lui  demande  à  chaque  fois 
des  nouvelles  «  de  notre  bonne  mère  et  du  bel  Ossian  »  ;  il 
lui  dit  son  plaisir  d  avoir  rencontré  le  citoyen  Arnault 
«  auteur  à' Oscar  »  ;  ils  se  sont  «  embrassés  en  frères  ».  Il 
lui  dépeint  le  paysage  qu'il  a  observé  en  descendant  sur 
Tarare  :  bruyères,  pins,  torrents,  brouillards  et  nuages  épais. 
«  Les  montagnes  que  nous  avons  descendues  hier  m'ont 
retracé  plusieurs  des  images  dont  les  poésies  d'Ossian 
m'avaient  donné  l'idée  ^  » 

Après  avoir  quitté  le  pouvoir  et  renoncé  aux  affaires  pu- 
bliques, Larevellière  se  confine  dans  un  petit  domaine  de 
Sologne,  la  Rousselière,  où  il  mène  la  vie  la  plus  retirée, 
la  plus  paisible  et  la  plus  heureuse,  entre  sa  femme,  ses 
deux  enfants,   et  quelques  vieux    amis  qui  font  chez  lui 

1.  Mémoires  de  Larevellière-Lépeaux,  I,  10  et  12. 

2.  Bibliothèque  Nationale,  Manuscrits  (Nouvelles  acquisitions  françaises, 
n"  21.566  )  :  Papiers  de  Larevellière-Lépeaux.  Lettre  de  Trouvé  à  Lare- 
vellière, de  Tarare,  le  20  floréal  an  V. 


i68  Ossian  en   France 

d'assez  longs  séjours,  un  Gérard,  un  Ducis.  Le  premier 
fait  présent  à  son  hôte  «  de  la  belle  gravure»  de  son  tableau 
d'Ossian.  Ducis,  plus  intime  encore,  trouve  dans  la  Rous- 
selière  le  séjour  aimé  de  sa  vieillesse.  Il  embrasse  avec 
tendresse  Clémentine  et  le  bel  Ossian  *.  11  écrit  de  Ver- 
sailles à  son  ami  qu'il  lui  tarde  de  revoir  «  ces  bruyères 
amies  d'Ossian  et  de  Fingal  ».  C'est  chez  lui  qu'il  compose 
son  Epître  à  Gérard,  ou  plutôt  qu'il  «  en  trace  le  dessin 
dans  la  chambre  de  madame  Lépeaux,  sous  la  belle  gra- 
vure d'Ossian  "  ».  La  partie  de  cette  Epître  qui  commente 
le  tableau  ossianique  de  Gérard  lui  coûte  bien  du  travail  : 
il  s'y  est  mis  dès  juin  ou  juillet  1805,  et  en  janvier  1806 
il  paraît  avoir  terminé.  Il  lui  faut  pour  y  travailler  «  se 
mettre  aux  pieds  d'Ossian  pour  entendre  les  accents  de  sa 
lyre  antique  et  jouir  du  concert  qu'il  donne  aux  ombres 
des  héros  et  héroïnes,  dans  le  paradis  des  nuages  et  des 
souvenirs  ».  Comme  il  se  sent,  lui  le  vieux  classique,  bien 
hésitant  «  dans  l'expression  de  cette  esquisse  singulière, 
romantique  et  aérienne  ^  »,  il  prie  Gérard,  qu'il  appelle 
son  Corrège,  de  le  diriger  ;  et  s'il  faut  entre  eux  un  arbitre, 
il  lui  propose  Népomucène  Lemercier.  D'ailleurs  il  demande 
directement  conseil  à  ce  dernier  ;  il  lui  soumet  son  idée, 
qui  est  de  «  terminer  VEpttre  par  le  paradis  des  nuages 
dans  Ossian,  après  avoir  dit  un  mot  de  l'enfer  des  vapeurs 
infectées  du  Légo  *  ».  Enfin  l'œuvre  est  achevée  :  il  la  lit 
à  tout  le  monde  à  Versailles  où  il  habite  ;  il  l'envoie  à 
Gérard  et  lui  en  donne  lecture  chez  lui,  «  devant  les  tableaux 
qui  l'ont  inspirée  ^  ».  C'est  «  comme  une  espèce  de  poème, 
car  elle  a  420  vers,  et  même  comme  une  espèce  de  Salon  », 
car  on  y  trouve  exposées  «  dans  L'Amour  et  Psyché,  dans 
Bélisaire,  dans  Ossian,  les  charmantes  conceptions  de 
Gérard  »,  écrit-il  à  un  ossianiste  digne  de  le  comprendre,  à 
Arnault  °. 

1.  Lettre  du  22  ventôse  an  XIII,  citée  dans  Mémoires  de  Larevellière- 
Lépeaux,  I,  xxvii. 

2.  Lettres  de  Ducis,  p.  225  :    Lettre  à  Larevellière-Lépeaux,  29  janvier 
1806. 

3.  Ih.,  p.  203  :  Lettre  à  Gérard,  la  Rousselière,  12  messidor  an  XIII. 

4.  //;.,  p.   198  :  Lettre  à  M.  Lemercier,  la  Rousselière,  12  juin  1S05. 

5.  Ih.,  p.  258  :  Lettre  à  Gérard,  Versailles,  27  novembre  1806. 

6.  Ib.,  p.  220:  Lettre  à  Arnault,  Versailles,  6  décembre  1805. 


Ducis  «69 

CeiieEpître  à  Gérard i,  en \eTs  libres, datée  de  juin  1805, 
est  en  effet  fort  longue.  Ducis  y  retrace  successivement 
quatre  tableaux  de  son  ami  :  Psyché  et  l' Amour,  Bélisaire, 
Les  Quatre  Ages,  Ossian.  Le  dernier  morceau  est  le  plus 
étendu  :  il  compte  112  vers.  Il  esquisse  d'abord  la  grande 
figure  du  Barde  lui-même,  telle  qu'elle  apparaît  dans  le 
tableau  de  Gérard  ; 

Où  suis-je?  Quels  concerts!  Ossian,  je  te  vois! 
Chantre  des  temps  passés,  j'ai  reconnu  ta  voix... 

Dépassant  cette  tour  antique 

L'astre  timide  de  la  nuit 

De  son  rayon  mélancolique 
Argenté  les  longs  flots  de  ta  barbe  qui  fuit 

Sur  ton  sein  large  et  poétique... 
Le  Nord  a  dans  ton  sein  concentré  le  génie. 

Il  évoque  ensuite  Fingal,  Oscar  et  Malvina,  «  TAntigone 
du  Nord  »,  leurs  dogues  fidèles,  et  le  Cromla,  et  Selma,  et 
l'ombre  de  Trenmor,  et  tous  les  «  Ajax  du  Nord  »,  et 

Les  berceaux  endormis  par  un  chaut  romantique... 

et  la  lune. 

Astre  pâle,  et  chéri  des  cœurs  mélancoliques. 

Ossian  offre  en  effet  l'occasion  de  dire  les  douceurs  de  la 
mélancolie  : 

Long  tourment,  mais  si  cher,  si  plein  de  volupté  ; 
Duvet  où  l'on  enfonce,  on  s'endort  enchanté; 
Incurable  bonheur  d'une  âme  recueillie, 

Dans  ce  qu'elle  aime  ensevelie, 
Qui  vit,  s'enivre  et  meurt  d'un  miel  qu'elle  a  goûté. 

Après  avoir  rappelé  Homère,  Virgile  et  leurs  «x  champs 
Elysiens  »,  le  poète  s'écrie  : 

Mais  quoi  !  l'Ecosse  aussi  n'a-t-elle  pas  les  siens  ? 

1.  Œuvres  de  Ducis,  III,  186. 


'7°  Ossian   en   France 

Ce  paradis  de  nuages,  qu'il  chante  avec  plus  de  conviction 
que  ne  l'avaient  fait  Parny  ou  Campenon,  il  souhaite  que 
Gérard  et  lui-même  y  soient  admis  après  leur  mort.  Fils 
du  xviii»  siècle,  le  vertueux  Ducis  n'a  pas  d'espérance  plus 
certaine.  Il  y  a  d'ailleurs  dans  tout  cela  des  fausses  notes,des 
Iminers  du  Nord,  des  zépfnjrs,  des  palmes,  des  dieux.  La 
pièce  est  en  général  faiblement  rimée,  et  les  termes  en  sont 
impropres.  Le  bon  Ducis,  qui  n'a  jamais  fort  bien  écrit,  a 
soixante-treize  ans. 

Vers  le  même  temps,  il  se  montre  encore  occupé  à 
«  retoucher  avec  soin  »  deux  anciennes  romances  qu'An- 
drieux  pourra  insérer  dans  la  Décade  «  avec  ou  sans  musique 
de  Grétry  '».La  première  des  deux  lui  plaît  davantage, car 
«le  sujet  en  est  d'Ossian  ».  Il  s'agit  sans  doute  à.'Algard 
et  Afiissa,  cette  romance  ossianique  que  nous  avons  briè- 
vement signalée  parmi  ses  sœurs. 

Comme  Ducis  ne  s'était  que  fort  peu  inspiré  d'Ossian  au 
temps  de  sa  plus  grande  activité  poétique,  sous  Louis  XVI 
par  exemple,  il  est  certain  que  c'est  l'amitié  des  solitaires 
de  la  Rousselière,  la  fréquentation  de  Gérard,  d'Arnault, 
qui  l'ont  amené  au  Barde.  Lui,  le  doyen  de  ce  petit  groupe, 
il  sa  met  au  diapason  des  plus  jeunes.  Tous  philosophes  et 
libres  penseurs,  ils  restent  fidèles  à  Ossian,  qui  leur  offre 
un  idéal  sans  superstition  et  une  vertu  désintéressée. 


II 

Un  rêveur  nébuleux  et  mystique  comme  Ballanche,un  so- 
litaire mélancolique  et  désenchanté  comme  Sénancour, 
devaient  encore  plus  sûrement  réagir  au  contact  d'Ossian. 
Ballanche  a  bien  connu  ce  se7itiment  qui  était  alors  sur  toutes 
les  lèvres, sinon  dans  tous  les  cœurs; ce  mot  «  qu'on  n'avait 
jamais  entendu  si  souvent  répéter  '  »,cet  état  d'àme  auquel 
il  a  consacré  son  premier  ouvrage,  et  qui,  s'il  se  développe 
librement,  pourra  devenir  le  mal  du  siècle  dont  le  même 
Ballanche  essaiera  plus  tard  de  guérir  la  jeunesse  '.  Sa  na- 

1.  Lettres  de  Ducis,  p. 221  :  Lettreà  Andrieux,  Versailles,  7  janvier  1806. 

2.  Ballanche,  Du  Sentiment...,  ISOI,   p.  8. 

3.  Œuvres  de  Ballanche,  III:  Le  Vieillard  et  le  Jeune  homme  (1819). 


Ballanche  171 

ture  sentimentale  se  plaît  dans  un  paysage  sauvage  et  gran- 
diose, «  sur  des  rochers  escarpés,  au  bord  des  précipices. . .  '  ». 
Il  aime  à  voir  tomber  la  foudre  et  à  sentir  errer  les  fan- 
tômes ;  il  recherche  la  mélancolie,  à  laquelle  les  habitants 
du  Nord,  plus  heureux  que  ceux  du  Midi,  ont  de  tout  temps 
été  disposés  par  «  un  ciel  nébuleux,  des  sites  âpres  et  sau- 
vages, la  sévère  monotonie  de  quelques  scènes  grandes  et 
majestueuses,  une  nature  toujours  austère  ^  ».I1  va,  comme 
on  l'a  déjà  remarqué  \  jusqu'à  reprendre  l'exclamation  de 
Berrathon  que  Werther  avait  popularisée  :  «  Souffle  du  prin- 
temps, pourquoi  viens-tu  murmurer  à  mon  oreille  le  bonjour 
matinal  ?  »  C'est  probablement  à  Ossian  que  se  rattachent 
certaines  vues  vagues  ou  ridicules  de  mythologie  et  de  lin- 
guistique. Ainsi  Ballanche  parle  de  la  Voluspa  «  des  nations 
celtiques  *  »,  et  attache  une  grande  signification  philoso- 
phique à  ce  fait  qu'il  tient  de  Fabre  d'Olivet  :  «  Les  langues 
du  Nord  de  l'Europe  n'avaient  à  l'origine  que  deux  temps 
simples  :  le  prése7it  et  le  passé  ;  elles  manquaient  de  futur  \  » 
Vous  sentez  combien  une  langue  qui  n'a  pas  de  futur  con- 
vient à  une  poésie  qui  toujours  évoque  et  pleure  le  passé. 
Mais  dans  tout  cela  Ossian  n'est  pas  nommé  :  on  le  sent 
tout  près,  qui  va  paraître  derrière  ce  rocher,  et  quand  ce 
nuage  sera  dissipé.  Dans  le  livre  Du  Sentiment,  si  déclama- 
toire d'ailleurs,  et  à  tous  égards  si  novice,  Ballanche  nomme 
ses  maîtres  :  Platon,  Haller,  Young,  Gessner  et  Bernardin 
de  Saint-Pierre  ;  cet  assemblage  exprime  curieusement  ses 
tendances.  Voici  Ossian  maintenant.  L'auteur  constate  que 
la  mélancolie  a  merveilleusement  inspiré  certains  grands 
poètes  aveugles.  Ossian  et  Milton  sont  rapprochés  d'Homère, 
de  Thamyris,  de  Tirésias,  de  Phinée  :  «  ils  eurent  avec  ces 
grands  hommes  la  double  ressemblance  du  génie  et  de  la 
cécité  ».  On  voit  tout  de  suite  d'où  Ballanche  a  tiré  sa  liste 
d'illustres  aveugles  :  elle  est  telle  quelle  dans  son  cher 
Milton: 


1.  Ballanche,  Du  Sentiment...,  p.  100-102. 

2.  Id.,  Fragments. 

3.  F.  Baldensperger,  Gœthe  en  France,  p.  31. 

4.  OEiivres   de    Ballanche,    IV,    142   :    Essai    de  Palinyénésie   sociale, 
'  pai'tie. 

5.  Ib.,  il,  274  :  Essai  sur  les  Institutions  sociales,  ch.  IX,  1"  partie. 


«7*  Ossian  en   France 

Blind  Thamyris  and  blind  Maeonides, 
And  Tiresias  and  Phineus  prophets  old*. 

Et  il  continue  son  parallèle  ; 

Cet  état  même  de  privation  et  de  chagrin, peint  d'une  manière 
si  sublime  par  Ossian  et  Milton,...  est  encore  favorable  au  génie 
par  l'intensité  et  la  profondeur  qu'une  mélancolie  habituelle  lui 
fait  acquérir  ^ 

Il  vient  enfin  à  Ossian  directement,  et  lui  consacre  deux 
pages  '.  Après  avoir  tenté,  comme  tant  d'autres,  de  carac- 
tériser le  génie  «  du  plus  fameux  des  Bardes  »,  après  avoir 
évoqué  le  paysage  ossianique,  il  admire  surtout  «  ce  ton  de 
mélancolie,  qui  plaît  tant  aux  âmes  sensibles,  et  qui  s'allie 
si  bien  à  tous  les  grands  effets  d'une  nature  majestueusement 
sévère  ».  Il  renvoie  même  en  note  à  la  traduction  de  Baour- 
Lormian  pour  l'apostrophe  au  soleil.  Mais  ce  qui  est  plus 
neuf,  c'est  la  remarque  que  «  tout  s'anime  dans  la  nature  » 
que  peint  Ossian  :  «  tout  devient  monument  » ,  A  l'appui 
de  cette  assertion,  l'auteur  énumère  les  sapins  mémorables, 
les  tombeaux,  si  nombreux  dans  ces  poèmes.  Il  veut  dire 
en  somme  que  nulle  patrie  ne  fut,  moins  que  la  Calédonie, 
incuriosa  siiorum  ;  que  le  souvenir  des  hommes,  ailleurs 
effacé  aussi  vite  que  les  traces  de  leurs  pas  sur  le  sable,  se 
prolonge  et  revit  aux  accents  du  Barde,  sur  cette  terre  nue 
et  déserte,  vide  d'action  et  de  travail,  peuplée  de  monuments 
et  d'ombres  ;  vrai  cimetière  où  tout,  cyprès  et  marbres, 
parle  aux  vivants  de  ceux  qui  ne  sont  plus.  Le  livre  Du 
Sentiment  est  contemporain  de  René  et  à'Obennann',so\xs 
le  Consulat,  une  grande  vague  de  mélancolie  passe  sur  les 
âmes  ;  Ossian  est  l'interprète  aimé  de  ces  deuils  et  de  ces 
rêveries. 

Sainte-Beuve  nous  apprend  que  «  Ossian,  Byron,le  Songe 
de  Jean-Paul,  se  partageaient  le  jeune  Sénancour,  comme 
tout  le  groupe  formé  par  ses  amis,  Auguste  Sautelet,  Jules 
Bastide,  Jean- Jacques  Ampère,  Albert  Stapfer  *  ».  Cette  indi- 

1.  Milton,  Paradtse  Losl,  III,  35. 

2.  Ballanche,  Du  Sentiment...,  p.  127. 

3.  Ib.,  p.  202. 

4.  Sainte-Beuve,  Portraits  Contemporains,  1, 180. 


Scnancour  173 

cation  est  précieuse, bien  qu'étonnante  en  un  sens  .-comment 
J.-J.  Ampère,  né  en  1800,  pouvait-il  «  former  un  groupe  » 
avec  «  le  jeune  »  Sénancour,  né  en  1770  ?  Je  n'ai  rien  pu 
trouver  de  précis  sur  l'ossianisme  de  ces  divers  amis  de  Sé- 
nancour, sauf  Ampère,  que  nous  retrouverons  à  son  heure. 
L'influence  d'Ossian  est  partout  sensible  dans  Obermann. 
Ces  fantômes  de  la  jeunesse,  schwankende  Gestalten,  que 
Gœthe  évoquait  avec  des  mots  d'une  sereine  mélancolie, 
ils  apparaissent  aussi  au  pèlerin  rêveur,  au  plus  profond 
de  sa  solitude  alpestre,  h  Imenstrôm.  Mais  qu'on  prenne 
garde  à  la  forme  qu'ils  revêtent  : 

Les  fantômes  sont  restés:  ils  paraissent  devant  moi  ;  ils  pas- 
sent, repassent,  s'éloignent  comme  une  nuée  mobile  sous  cent 
formes  pâles  et  gigantesques  ^.. 

Et  plus  loin  il  les  aperçoit  «  au  milieu  des  ombres  er- 
rantes, dans  l'espace  impalpable  et  muet  ».  Et  ne  viennent- 
ils  pas  d'Ossian  également,  ces  «  esprits  des  héros  »,  ces 
«  âmes  des  ancêtres  »,  qui  peuplent  les  nuages, qui  «errent 
sur  les  tombeaux  silencieux  »,  et  qu'on  «  entend  gémir 
dans  les  airs  pendant  la  nuit  ténébreuse  »  ?  Et  l'auteur 
s'écrie  :  «  Quelle  patrie  pour  le  cœur  de  l'homme  »  que  le 
pays  qui  a  ces  croyances  ! 

Dans  un  passage  curieux,  Obermann  oppose  la  vie  pas- 
sive et  monotone  du  désert  oriental  avec  celle  des  barbares 
du  Nord.  Le  tableau  qu'il  se  plaît  à  tracer  est  presque  en- 
tièrement emprunté  à  Ossian,  au  moins  pour  la  couleur  et 
le  style  : 

Mais  les  rochers  moussus  s'avancent  sur  l'abîme  des  vagues 
soulevées...  Sur  l'Océan  tranquille,  les  filles  des  guerriers 
chantent  les  combats  et  l'espérance  de  la  patrie.. .On  entend  des 
voix  humaines  au-dessus  des  rochers,  et  des  gouttes  froides 
tombent  du  toit.  Le  Calédonien  s'arme,  il  part  dans  la  nuit,  il 
franchit  les  monts  et  les  torrents,  il  court  à  Fingal  ;  il  lui  dit  : 
Slisama  est  morte. 

Slisama  figure  bien  dans  Dar-thula,  mais  on  ne  trouve 
dans  le  poème  rien  de  ce  que  Sénancour  nous  raconte. 
Le  Nord  est  donc  plus  poétique  que  les  pays  chauds  :  à 

1.  Sénancour,  Obermann,  1804,  p.  339. 


1^4  Ossian  en  France 

lui  appartiennent  «  l'héroïsme  d^^  l'enthousiasme,  et  les  songes 
gigantesques  d'une  mélancolie  sublime  ».  Plus  particuliè- 
rement, le  barde  Ossian  est  l'égal  des  grands  aèdes  légen- 
daires de  la  Grèce  héroïque  :  «  La  Grèce  eut  Orphée,  Ho- 
mère,Epiménide  ;  laCalédonie,  plus  difficile,  plus  changeante, 
plus  polaire  et  moins  heureuse,  produisit  Ossian  ',  »II  est  du 
petit  nombre  des  grands  hommes  parmi  lesquels  la  suprême 
ambition  de  tout  écrivain  serait  de  prendre  rang  :  «  Ima- 
giner que  Ton  pourra  être  à  côté  de  Pythagore,de  Plutarque 
ou  d'Ossian,  dans  le  cabinet  d'un  L**'  futur  %  c'est  une  illu- 
sion qui  a  de  la  grandeur,  c'est  un  des  plus  nobles  hochets 
de  l'homme  '.  » 

Vingt  ans  plus  tard,  Sénancour  considérera  Ossian  d'un 
tout  autre  point  de  vue.  On  est  aux  débuts  de  la  bataille 
romantique  ;  il  s'agit  de  tracer  sur  la  carte  de  l'Europe  les 
domaines  distincts  de  la  littérature  classique  et  de  la  litté- 
rature romantique.  Sénancour,  en  juge  impartial  et  en  es- 
prit ouvert,  s'y  essaie;  il  croit  remarquer,  contrairement 
au  système  trop  absolu  de  M""  de  Staël,  que  la  poésie  che- 
valeresque n'est  pas  exactement  celle  du  Nord  :  elle  est  in- 
termédiaire : 

Les  institutions  et  les  maximes  chevaleresques...  tout  en  ap- 
partenant à  l'inspiration  romantique,  ont  formé  une  sorte  de 
lien  entre  le  merveilleux  des  Sarmates  ou  des  Scandinaves,  et 
celui  de  l'Hellénie  et  de  l'Ausonie,  entre  Ossian  et  Virgile,, 
entre  Sophocle  et  La  Huerta*. 

L'auteur  tenait  sans  doute  à  cette  phrase,  car  il  l'a  repro- 
duite dans  une  note  de  ses  Rêveries  \  Il  ne  l'a  pas  rendue 
plus  claire,  au  moins  en  ce  qui  concerne  La  Huerta.  Est-ce 
l'auteur  de  Raquel  ou  l'éditeur  du  Teatro  Espanol  qui  mé- 
rite d'être  opposé  à  Sophocle  ?  et  comment,  de  toute  façon, 
l'estimable  et  malchanceux  académicien  de  Madrid  peut-il 
être  rangé  parmi  les  «  Sarmates  »  ou  les  «  Scandinaves  »  ? 


1.  Obermann,  p.  396  et  327. 

2.  Peut-être  Larclier  l'helléniste  ? 

3.  Obermann,  p.  347. 

4.  Le  Mercure  du  XIX'  siècle,  1823,  II,  222  :  Considérations  sur  la.  lit- 
térature romantique,  par  Sénancour. 

5.  Sénancour,  Rêveries...,  p.  393. 


Charles  Nodier  175 

D'ailleurs  Sénancour  a  le  don  d'associer  les  noms  de  façon 
imprévue  :  nous  avons  rencontré  tout  à  l'heure  un  Epimé 
nide  inattendu  entre  Homère  et  Orphée. 


III 


On  a  dit  ;  «  Le  souci  d'Ossian  fait  de  Nodier  un  précur- 
seur du  Romantisme  ^  »  Précurseur  du  Romantisme,  certes 
il  l'est,  et  de  bien  des  façons  ;  mais  son  ossianisme  n'entre 
guère  dans  l'influence  qu'il  a  exercée.  Au  contraire,  c'est  là 
un  chemin  où  il  aimait  à  rêver  en  compagnie  des  poètes, 
des  romanciers  de  son  âge  ou  même  de  ses  aînés,  mais  où 
il  n'était  guère  suivi  de  ses  jeunes  amis.  Charles  Nodier  a 
été  extrêmement  ossianiste  au  temps  de  ses  premières 
œuvres,  entre  1800  et  1815;  et  nous  verrons  qu'il  l'était 
resté  au  moins  d'affection  et  de  cœur,  à  l'époque  de  son 
voyage  en  Ecosse.  Il  ne  nous  a  pas  fait  de  confidences 
directes,  et  nous  ignorons  où  et  comment  il  a  connu  Ossian: 
sans  doute  dès  sa  jeunesse,  son  enfance  même.  Sa  nature 
rêveuse, mélancolique, son  goût  d'exotisme, son  penchant  pour 
le  mystérieux  et  l'inexpliqué,  tout  le  disposait  à  s'éprendre  du 
Barde.  Il  n'est  pas  étonnant  que  Baour-Lormian  lui  ait  «  con- 
fié »  ses  «  beaux  vers  »  galliques  avant  leur  publication  ". 
Cependant  Ossian  ne  fait  pas  partie  de  sa  bibliothèque  de 
voyage  à  seize  ans,  ou  n'y  est  représenté  que  par  Wer'ther  \ 
Dans  Les  Proscrits,  on  ne  trouve  pas  Ossian  parmi  ses  sources 
d'inspiration  :  ses  auteurs  favoris  sont  Werther  en  première 
ligne,  puis  Gessner,  Klopstock,  Montaigne,  Rousseau,  Sha- 
kespeare, Richardson,  Sterne  et  la  Bible  *.  Voilà  une  liste 
type,  pour  un  jeune  rêveur  sous  le  Consulat  ;  pas  un  auteur 
grec  ni  latin,  pas  un  Italien,  les  deux  Français  les  plus 
subjectifs  et  personnels  qui  aient  écrit,  et  parmi  les  Anglais 
et  les  Allemands,  quel  choix  !  Et  celui  qui  ne  nomme  pas 
Ossian  écrit  :  «  Une  nuit   poétique...  le  sapin  agité  par  le 

1.  G.  Merlet,  Tableau...,  II,  91. 

2.  Contes  de  Ch.  Nodier,  p.  531:  L'Ambre,  conte  en  vers. 

3.  Ch.  Nodier,  Correspondance  inédite,  p.  3  (1796). 

4.  Id.,  Les  Proscrits,  1802. 


176  Ossian  en   France 

vent,  l'onde  qui  murmure...  »  A  la  même  époque,  pour 
donner  la  plus  haute  idée  de  son  ami  Maurice  Quaï(ouQuay), 
il  lui  prête  «  le  génie  d'Ossian  '  ».  En  1808  il  écrit  Le 
Peintre  de  Salzhourg.  Charles  Munster,  cet  émule  de  Wer- 
ther, a  Ossian  comme  livre  de  poche.  «  Voulais-je  partir? 
J'avais  tout  oublié, mon  papier,  mes  crayons,  et  mon  Ossian  ^  > 
A  ses  sentiments,  à  ses  images,  à  son  style,  on  voit  que 
c'est  un  familier  du  Barde.  Octobre,  qui  est  un  mois  ossia- 
nique  entre  tous,  va  l'inspirer,  comme  il  inspirait  Werther  : 

C'est  alors  qu'on  préfère  à  la  pompe  radieuse  du  soleil  les 
douces  clartés  de  la  lune  et  les  mystères  de  la  nuit...  la  triste 
nudité  de  l'hiver,  les  bises  froides  et  les  noirs  frimas... 

Ainsi...  mon  âme...  s'égara  dans  les  demeures  de  la  mort,  et, 
sous  les  gémissements  de  l'aquilon,  elle  aima  les  ruines,  l'obs- 
curité, les  abîmes... 

A  travers  les  voiles  grisâtres  et  les  nuées  formidables  dont 
il  est  enveloppé,  on  prendrait  le  soleil  pour  un  météore  qui 
s'éteint  '. 

Le  tnètéore  contresigne  ce  passage.  A  la  même  époque, 
Nodier  écrivait  ou  révisait  les  poésies  qui  parurent  en  1804 
sous  le  titre  d'Essais  d'un  jeune  Barde  *.  Ce  petit  volume 
marque  l'apogée  de  son  ossianisme,  bien  que  la  Bible  et  Gœthe 
l'influencent  ici  encore  plus  souvent  qu'Ossian.  Et  celui-ci 
se  trouve  mélangé  à  des  éléments  tout  autres.  Dans  la  pre- 
mière pièce  du  recueil.  Halte  de  Nuit  %  qui  a  pour  épigraphe 
quatre  lignes  d'Ossian,  on  observe  im  curieux  mélange  de 
toute  une  phraséologie  usée,  Muse,  Flore,  Aonide,  Zéphyr, 
lyre  d^or,&.\ec  l'esprit  des  déserts,  la  lune  au  sommet  d'un 
nuage  livide,  et  des  vers  comme  ceux-ci  ; 

Sous  sa  main  nébuleuse  une  harpe  ébranlée 
Marie  à  ses  accords  de  long-s  frémissements. 


1.  Ch.  Nodier,  Correspondance  inédite,  p.  26. 

2.  lionians  de  Charles  Nodier,p.  206  :  Le  Peintre  de  Salsbourg  :  «  le  17  sep- 
tembre ». 

3.  Ib.,  p.  212  :  «  Le  10  octobre  ».  La  lettre  de  Werther  à  Wilhelm  con- 
sacrée à  Ossian  est  datée  du  15  octobre. 

4.  Gh.  Nodier,  Essais  d'un  jeune  Barde,  180-4;  réimprimés  dans  les  Poé- 
sies, 1829. 

5.  Ib.,  p.  11. 


Charles  Nodier  177 

On  peut  encore  citer  le  Chant  funèbre  au  tombeau  d'un 
chef  Scandinave  '.  Mais  la  profession  de  foi  ossianique  du 
poète  se  trouve  plutôt  dans  le  morceau  en  prose  qui  termine 
le  mince  volume.  Ossian  s'y  rencontre  bizarrement  placé 
entre  la  pureté  de  l'art  grec  et  l'humour  de  Sterne,  dans 
un  passage  où  l'auteur  demande  à  son  lecteur  si  «  la  plain- 
tive Malvina  »  l'a  jamais  «  intéressé  à  ses  malheurs  '  ».Plus 
loin,  en  vantant  les  perfections  de  sa  Lucile,  il  émet  l'hy- 
pothèse qu'elle  «  eût  été  à  son  gré  le  Michel-Ange  de  la 
poésie  ou  l'Ossian  de  la  peinture  '  ».  Tout  cela  est  mal  pensé 
et  mal  écrit.  On  comprend  que  la  presse  ait  été  peu  clé- 
mente à  ce  médiocre  petit  volume  au  titre  prétentieux.  Le 
classique  Auger  était  sévère  : 

Celui  qui  fait  des  vers  français  s'appelle  un  poète;  quant  à 
M.  Nodier,  il  se  donne  pour  un  barde.  En  effet,  ses  poésies  sont 
écrites  dans  une  langue  à  nous  inconnue.  Nous  ne  doutons  point 
qu'elles  n'eussent  beaucoup  de  succès  dans  les  montagnes  de 
l'Ecosse  :  mais  pour  que  nous  puissions  les  goûter  aussi,  il  fau- 
drait qu'un  nouveau  Macpherson  prît  la  peine  de  les  traduire  *. 

Il  ne  trouve  dans  le  recueil  qu'un  «  jargon  bizarre  et 
incorrect  »,  des  «  idées  fausses  et  incohérentes  »,  des 
«  images  dépourvues  de  grâce  et  de  justesse  »  ;  bref,  «  un 
style  barbare  ».  J'ai  idée  que  le  titre  avait  beaucoup  fait 
pour  attirer  au  jeune  Nodier  ces  rigueurs  :  nous  verrons 
qu' Auger  n'est  pas  tendre  pour  le  genre  ossianique.  Le 
Mercure,  malgré  de  graves  réserves,  est  en  somme  plus 
bienveillant.  Le  critique  anonyme  signale  dans  le  volume 
«  quelques  imitations  d'Ossian  qui  ne  manquent  pas  de 
verve  ^  ».  De  verve  !  C'est  la  moindre  qualité  d'Ossian  et 
de  ses  imitateurs. 

Il  est  encore  question  des  poèmes  du  Barde  dans  Adèle, 
mais,  dit  l'auteur,  «  j'ai  rabattu  quelque  peu  de  mon  enthou- 
siasme pour  Ossian  \  »  Dans  La  Fée  aux  Miettes,  il  y  a  un 

1.  Gh.  Nodier,  Essais  d'un  jeune  Barde,  p.  17. 

2.  //).,  p.  92. 

3.  Ih.,  p.  94. 

4.  Décade,  XLII,  294  (20  thermidor  an  XII). 

5.  Mercure,  4  août  1804. 

6.  Romans  de  Ch.  Nodier,  p.  252:  Adèle,  «  le  18  avril   ». 


1^8  Ossian  en  France 

bateau  qui  s'appelle  Fingal  et  un   rocher  de  Bnlclutha  '. 
Trilhy  et  La  Fée  aux  Miettes  se  passent  en  Ecosse  :  c'est  l'un 
des  pays  où  erre  le  plus  volontiers  le  rêve  fantastique  de 
Nodier. Les  Tristes,  dit  Sainte-Beuve,  «  sentent  le  lecteur  fami- 
lier d'Ossian  et  de  Young,  le  mélancolique  glaneur  de  tous 
les  champs  de  la  tombe  ^  >.Jean  Shof/ar,  qui  a  été  «  ébau- 
ché en  1812^  »  et  publié  en  1818,  a  deux  épigraphes  emprun- 
tées à  Ossian  *,  dont  l'une  compte  dix  lignes.  Beaucoup  plus 
tard,  Nodier  parle  encore   avec  complaisance  des  «  vapo- 
reuses fictions   de  l'Ecosse  '  »,  de  «  l'Homère  de  Selma  », 
dont  il  compare  les  chants  à  ceux  des  montagnards  suisses. 
Mais,  en  même  temps  qu'il  continuait  à   citer  Ossian,  il 
semble  que  Nodier  commençait  à  douter  de  son  authenti- 
cité. Il  blâme  Napoléon  «  dont  le  goût  littéraire  n'était  pas 
bien  sûr  »  de  sa  prédilection  pour  «  les  supercheries  épiques 
de  Macpherson  '^  » .  Il  devait  plus  tard  revenir  à  loisir  sur  cette 
question  '.  Que  faut-il  penser  de  «  l'Homère  de  Selma  »? 
C'est  un  «  grand  objet  de  contestation  »,  et  il  semble  que  dans 
cette  discussion  on  n'a  pas  fait  montre  «  d'esprit  de  cri- 
tique ».  Nodier  conclut,  un  peu  à  la  légère  et  plutôt  par 
impression  personnelle,  que  «  Macpherson  n'a  certainement 
pas  inventé  ces  poèmes  et  certainement  il  ne  les  a  pas  tra- 
duits. Il  s'est  borné  à  exploiter  les  poésies  traditionnelles; 
c'était  une  rencontre  très  heureuse  et  un  travail  très  peu 
diflicile.  »  Ce  n'est  pas  tout  à  fait  cela,  on  l'a  vu.  En  tout 
cas,  Nodier  ressemble  ici  à  beaucoup  de  ses  contemporains  : 
il  discute,  il  met  en  doute  l'authenticité  des  poèmes,  et  il 
reste  fortement  touché  de  la  grâce  ossianique.  Il  est  un  de 
ceux  qui  ont  été  le  plus  profondément  et  le  plus  longtemps 
sous  l'influence  du  Barde:  il  doit  prendre  rang  à  cet  égard 
à  côté  de  Chateaubriand  et  de  Lamartine. 


1.  Contes  de  Ch.  Nodier,  p.  325:  La  Fée  aux  Miellés. 

2.  Sainle-Beuve,  Portraits  littéraires,  1,  461. 

3.  Romans  de  Ch.  Nodier,  Préliminaires. 

4.  Th.,  p.  31  et  159  :  Jean  Shogar. 

5.  Œuvres  de  Ch.  Nodier,  V,92:  Du  Fantastique  en  littérature. 

6.  Romans  de  Ch.  Nodier,  Préliminaires. 

7.  Ch.  Nodier,  Mélanges  de  littérature  et  de  critique,  1820,  II,  353. 


Xavier  de  Maistre  179 


IV 


Vers  le  même  temps,  des  échos  d'Ossian  nous  arrivent 
de  l'Italie.  Dans  sa  chambre  de  Turin,  Xavier  de  Maistre 
déclame  les  chants  du  Barde;  dans  son  pèlerinage  d'art  et 
de  curiosité  à  travers  l'Italie  du  Nord,  le  «  Milanais  »  Sten- 
dhal va  les  découvrir.  Mais  ceux-là,  différents  au  reste  à 
tous  égards,  ne  sont  pas  des  ossianistes  bien  fervents  :  l'un 
l'a  peut-être  été,  et  sous  sa  raillerie  se  cache  quelque  affec- 
tion ;  l'autre  ne  sera  guère  touché  d'Ossian,  qui  lui  arri- 
vera trop  tard. 

On  ne  peut  dire  que  l'excellent  Xavier  de  Maistre  ait 
subi  profondément  l'influence  ossianique.  Nature  candide 
et  sentimentale  avec  une  pointe  de  finesse  humoristique, 
il  se  montre  tributaire  de  Gessneret  de  Werther,  de  Sterne, 
de  Richardson  aussi  et  de  Prévost  '.  Voilà  pour  les  au- 
teurs qui  sont  des  amis  ;  mais  au-dessus  d'eux  se  dressent 
les  maîtres  vénérés  :  Dante,  qu'il  paraît  connaître,  chose 
rare  ;  et  ceux  qu'il  nomme  dans  une  phrase  curieuse  :  «  Je 
promène  mon  existence  [dans  l'univers]  à  la  suite  d'Ho- 
mère, de  Milton,  de  Virgile,  d'Ossian  -,  »  Evidemment  le 
Barde  se  range  à  ses  yeux  parmi  les  grands  poètes  épiques 
de  tous  les  temps.  Mais  il  sait  aussi  railler  la  mode  ossianique 
qui  commençait  à  se  répandre  à  Turin  au  temps  de  la  Ré- 
volution, sous  l'influence  de  la  France  et  surtout  peut-être 
grâce  au  succès  de  Cesarotti.  C'est  «  quelque  temps  après  la 
prise  de  Turin  par  les  Austro-Russes  »,donc  vers  1799, que 
se  place  V Expédition  nocturne  autour  de  ma  chambre,  ré- 
plique du  premier  Voyage  dont  on  sait  le  franc  succès. 
L'auteur  se  met  en  tête  de  composer  une  Epitre  en  vers  ; 
et,  comme  il  est  plus  d'une  heure  à  trouver  sa  première  rime, 
il  se  rappelle  fort  à  propos  que  Pope  s'excitait  en  pareil  cas 
par  la  déclamation  à  haute  voix.  «  J'essayai  à  l'instant  de 
l'imiter.  Je  pris  les  Poésies  d'Ossian  et  je  les  récitai  tout 
haut,  en  me  promenant  à  grands  pas   pour  me   monter  à 

1.  Voyage  autour  de  ma  chambre,  passim. 

2.  Ib.,  éd.  de  1812,  p.  144. 


i8o  Ossian  en   France 

l'enthousiasme.  »  Comme  un  voisin  que  ce  bruit  dérange 
vient  timidement  se  plaindre^  Xavier  lui  répond  «  dans  le 
langage  des  Bardes  »  : 

Pourquoi  tes  yeux  brillent-ils  sous  tes  épais  sourcils  comme 
deux  météores  dans  la  forêt  noire  du  Cromla?...  Ton  aspect 
est  sombre  comme  la  voûte  la  plus  reculée  de  la  caverne  de 
Carmora,  lorsque  les  nuages  amoncelés  de  la  tempête  obscur- 
cissent la  face  de  la  nuit,  et  pèsent  sur  les  campagnes  silen- 
cieuses de  Morven... 

Le  voisin,  «  qui  n'avait  apparemment  jamais  lu  les  poésies 
d'Ossian  »,  s'enfuit  en  s'écriant  :  E  matto,  per  Bacco  !  è 
matto...  ' —  Depuis  Voltaire,  nous  n'avionsguère  rencontré 
de  parodies  du  Barde.  Certes  le  genre  s'y  prête,  et  si  les 
auteurs  des  volumes  A  la  manière  de...  avaient  composé  il 
y  a  cent  ans  leurs  amusants  pastiches,  ils  n'auraient  pas 
manqué  d'y  faire  une  place  à  Ossian,  avec  un  seul  regret, 
celui  de  sentir  cette  fois  leur  tâche  trop  facile. 

Stendhal,  soit  hasard,  soit  défiance  ou  répugnance  ins- 
tinctive, n'a  pas  connu  Ossian  de  fort  bonne  heure.  Ce  n'est 
pas  que  son  nom  ne  revienne  quelquefois  sous  sa  plume  : 
mais  ce  nom  évoque  pour  lui  l'idée  de  quelque  chose  de 
hardi,  de  fougueux,  de  passionné,  de  terrible.  Ce  «  style 
ossianique  »  dont  il  prétend  que  le  succès  de  Delphine  à 
infatué  toutes  les  jolies  femmes  %  c'est  un  style  tendu, 
déclamatoire,  à  effet.  «  Un  temps  digne  d'Ossian  »,  c'est 
tout  simplement  un  très  mauvais  temps  :  «  des  tempêtes 
de  pluie  et  de  vent  engouffré  dans  nos  hautes  montagnes, 
qui  émeuvent  '  ».  A  vingt  ans  Stendhal  n'a  pas  lu  Ossian, 
mais  il  associe  l'idée  du  Barde  à  certains  caractères  de  la 
nature  ou  de  l'art.  C'est  dans  le  même  sens  qu'on  nous  a 
parlé  du  style  ossianique  de  Napoléon  et  du  paysage  ossia- 
nique des  montagnes. 

Pendant  qu'il  commence  sa  vie  errante,  sa  sœur  Pauline, 
restée  à  Grenoble,  lit  Ossian  et  Shakespeare  aux  bords  de 
la  cascade  d'Allières,  près  de  Claix  ;  depuis  qu'elle  a  fait 

1.  Œuvres  de  Xavier  de  Maislre,  1828,  III,  46. 

2.  Correspondance  de  Stendhal,  I,  57  :  A  Edouard  Mouiiier,  Paris, 
26  mars  1803. 

3.  Ib.,  I,  74  :  Au  même,  Grenoble,  13  octobre  1803. 


Stendhal  181 

cette  «  découverte  charmante  »,  elle  y  passe  sa  vie  et  y  lit 
ses  poètes  favoris  *.  Stendhal  met  quelques  années  à  l'imi- 
ter. Enfin  il  se  décide.  Au  cours  de  son  voyage  en  Italie  de 
1811,  il  découvre  le  Barde,  dont  on  parle  tant  et  depuis  si 
longtemps  dans  les  deux  pays  ; 

Je  suis  arrivé  à  Varese  à  huit  heures  et  demie.  Je  n'avais 
jamais  lu  Ossian  ;  j'ai  lu  Fingal  pour  la  première  fois  dans  le 
voiturin.  J'ai  eu  aujourd'hui  des  aventures  et  un  temps  ossia- 
niques  \ 

Deux  jours  après:  «Ce  soir  j'ai  continué  Fingal  au  bruit 
de  la  pluie  et  même  du  tonnerre  ^  »  Et  le  lendemain  :  «  Je 
vais  lire  un  volume  d'Ossian  qui  fait  tout  mon  bagage*.  » 
C'est-à-dire  sans  doute  le  continuer  et  peut-être  le  termi- 
ner. Quel  est  ce  volume  ?  Nous  l'ignorons.  Ce  n'est  pas 
Baour-Lormian,  où  Fingal  ne  figure  pas  comme  tel.  Peut- 
être  le  premier  volume  de  Le  Tourneur,  et  plutôt  celui  de 
l'édition  Dentu  de  1810.  Pas  la  moindre  appréciation,  ni  là 
ni  ailleurs.  Ossian  n'a  point  marqué  Stendhal  comme  son 
aîné  Chateaubriand  ou  Lamartine  son  cadet.  C'est  d'abord 
qu'il  l'a  lu  tard,  à  vingt-huit  ans:  et  presque  tous  les  ossia- 
nistes  ont  aimé  dans  les  chants  de  Morven  les  rêves  de  leur 
adolescence  pensive.  C'est  surtout  qu'il  n'était  point  fait 
pour  l'aimer.  Jamais  nature  ne  dut  être  plus  réfractaire  à 
ce  qui  fait  le  charme  propre  des  chants  du  Barde,  et  plus 
sensible  à  ses  lacunes  et  à  ses  défauts.  Analyste  et  point 
rêveur,  amateur  de  détails  vrais,  peu  curieux  de  sublimité 
vague,  ni  sentimental  ni  élégiaque,il  n'a  pas  dû  goûter  beau- 
coup ni  longtemps  Fingal,  m  le  reste  du  volume.  Plus  tard, 
dans  son  intervention  en  faveur  des  doctrines  romantiques, 
Stendhal,  à  la  différence  de  Sénancour,n'a  pas  fait  intervenir 
le  genre  ossianique,  désormais  périmé. 

Nous  apprenons  par  Stendhal  que  son  ami  Edouard 
Meunier  connaît  Ossian^Mais  nous  ne  savons  rien  de  plus 
de  l'ossianisme  de  Mounier. 

1.  Correspoîidaace,  I,  429:  Pauline  Beyleà  Stendhal,  juin  ou  juillet  1805. 

2.  Stendhal,  Journal  d'Italie,  p.  274  (Milan,  23  octobre  1811). 

3.  Ib.,  p.  280  (25  octobre). 

4.  Ib.  (26  octobre). 

5.  Correspondance,  I,  57  (26  mars  1803). 


CHAPITRE    VII 
Chateaubriand 


I.  Importance  d'Ossian  dans  l'œuvre  de  Chateaubriand.  Son  enfance.  Ses 

Tableaux  de  la  Nature.  Son  voyage  en  Amérique. 

II.  Chateaubriand  en  Angleterre.  Il  découvre  VOssian  de  Smith.  Ses  tra- 

ductions. Sa  profession  de  foi  de    traducteur.    Exactitude  et  valeur 
de  ses  traductions.  Un  poème  «  écossais  ». 

III.  Citations  et  réminiscences  d'Ossian  dans  les  grands  ouvrages  de  Cha- 
teaubriand. Ses  idées  sur  les  anciens  peuples,  leur  politique  et  leur 
religion,  appuyées  sur  des  exemples  tirés  d'Ossian.  Le  Barde  et  la 
poésie  des  ruines.  Expressions  et  sentiments  qui  viennent  d'Ossian. 
Velléda.  Les  Natchez. 

IV.  Chateaubriand  critique  littéraire  et  ses  citations  d'Ossian.  Homère; 
Young  ;  Bealtie. 

V.  Chateaubriand,  détrompé  quant  à  l'authenticité  d'Ossian,  n'en  persiste 
pas  moins  à  tirer  argument  des  poèmes  attribués  au  Barde.  Exemples 
de  ce  raisonnement.  Sa  manière  de  raconter  la  confection  de  VOssian 
de  Macpherson.  Ses  arguments  contre  l'authenticité.  Leur  valeur. 
Persistance  de  son  admiration  pour  Ossian. 

VI.  Conclusion.  Chateaubriand  le  premier  des  ossianistes  français  par 
son  aptitude  à  sentir  la  poésie  ossianique  ;  parce  qu'il  a  pu  la  goû- 
ter dans  le  texte  anglais  ;  parce  qu'il  a  su  l'exprimer.  Il  est  l'inter- 
médiaire entre  Ossian  et  les  romantiques. 


M.  Jules  Lemaître,  pariant  de  Chateaubriand,  se  contente 
de  dire  :  «  Il  a  subi,  je  crois,  l'influence  de  la  poésie  an- 
glaise dans  une  mesure  qu'il  m'est  difficile  de  déterminer  *.  » 
M.  Jules  Lemaître  ne  mentionne  pas  la  traduction  complète 
du  Paradis  Perdu,  ne  cite  ni  Ossian  ni  Cray,  et  n'examine 
nulle  part  le  rôle  si  intéressant  de  Chateaubriand  comme 
intermédiaire  entre  les  deux  littératures.  Si  dans  la  «  poésie 
anglaise  »  il  faut  comprendre  Ossian  à   côté    de   Gray,  et 

1.  Jules  Lemailre,  Chateaubriand,  p.  338. 


La  jeunesse  de  Chateaubriand  i83 

quoique  Macpherson  et  Smith  aient  écrit  en  prose,  on  peut 
se  montrer  plus  affîrmatif.  Il  est  évident,  pour  quiconque 
étudie  Chateaubriand  d'un  peu  près,  qu'il  a  subi  l'influence 
d'Ossian  dans  une  si  forte  mesure  que  nul  en  France, j'en- 
tends nul  des  grands,  n'en  a  été  touché  aussi  profondément, 
à  l'exception  peut-être  du  seul  Lamartine. 

Avant  t()ute  initiation  ossianique,  Chateaubriand  portait 
en  lui  des  tendances  profondes  qui  le  préparaient  à  sentir 
pleinement  la  poésie  du  Barde  dès  qu'elle  lui  serait  révélée. 
Son  enfance  indisciplinée,  sauvage  et  solitaire,  ses  courses 
fougueuses  à  travers  les  landes,  les  bruyères,  au  bord  de  la 
mer  écumeuse  et  sur  les  rochers  déserts,  son  aspiration  au 
lointain,  au  vague,  à  l'inconnu,  tout  concourait  à  le  mar- 
quer pour  cette  influence.  En  ce  sens,  Lamartine  a  raison 
de  dire  de  lui  :  «  11  était  TOssian  français  :  il  en  avait  dans 
l'imagination  le  vague,  les  couleurs,  l'immensité,  les  cris, 
les  plaintes,  l'infini  *.  »  Nous  ignorons  d'ailleurs  quand  il 
connut  Ossian  pour  la  première  fois.  Il  le  nomme  avec 
Werthe7\  les  Rêveries  d'un  promeneur  solitaire,  les  Etudes 
de  la  Nature,  parmi  ceux  qui,  dit-il,  «  ont  pu  s'apparenter 
à  mes  idées  *  ».  Il  le  lut  probablement  dans  Le  Tourneur 
et  peu  de  temps  après  l'apparition  de  cette  traduction,  s'il 
faut  croire  à  son  propre  récit.  A  Combourg,  pendant  «  le 
délire  de  deux  années  entières  »,  lorsqu'il  se  forge  une 
«  sylphide  »  idéale,  faite  de  tous  les  types  de  beauté  fémi- 
nine qu'il  imagine  et  rassemble,  «  les  ombres  des  filles  de 
Morven  »  s'évoquent  à  son  rêve  ardent  aussi  bien  que  <(  les 
sultanes  de  Bagdad  ou  de  Grenade,  les  châtelaines  des 
vieux  manoirs  ^  ». 

Ossian  n'a  pas  explicitement  inspiré  ses  poésies  de  jeu- 
nesse, ses  Tableaux  de  la  Nature,  souvent  classiques  et 
versifiés  agréablement  à  la  mode  de  Louis  XVI,  ailleurs 
tout  frémissants  déjà  d'une  inquiétude  romantique.  Sa  rê- 
verie est  parfois  de  celles  que  n'ont  connues  ni  Jean-Jacques 
ni  Bernardin.  Assis  devant  les  flots  immenses,  il  suit  dans 
les  cieux  la  pâle  étoile  du  crépuscule,  il  écoute  la  voix  des 
vents  : 

1.  Lamartine,  Nouvelles  Confidences,  IV,  v,  p.  284. 

2.  Œuvres  de  Chateaubriand,  XI,  1S2;  Mémoires  d'Outre-tomhe,  II,  2QS. 

3.  Mémoires  d' Outre-tombe,  I,  151. 


1  84  Ossian   en   France 

En  scintillant  dans  le  zénith  d'azur, 

On  voit  percer  l'étoile  solitaire... 

Du  vent  du  soir  se  meurt  la  voix  plaintive  '... 

Tout  le  paysage  qu'il  aime  et  qu'il  peint  est  déjà  le  pay- 
sage d'Ossian  : 


Je  m'avançais  vers  la  pierre  grisâtre... 

Du  haut  d'un  mont  une  onde  rugissante 

S'élançait... 

Le  noir  torrent,  redoublant  de  vigueur. 

Entrait  fougueux  dans  la  forêt  obscure 

De  ses  sapins..  , 

Se  regardant  dans  un  silence  affreux. 

Des  rochers  nus  s'élevaient,  ténébreux  ; 

Leur  front  aride  et  leurs  cimes  sauvages 

Voyaient  glisser  et  fumer  les  nuages... 

Mais  tout  s'efface,  et,  surpris  de  la  nuit. 

Couché  parmi  des  bruyères  laineuses, 

Sur  le  courant  des  ondes  orageuses 

Je  vais  pencher  mon  front  chai'gé  d'ennuis  ^. 

Torrents,  sapinâ,  nuages,  bruyères,  rien  n'y  manque.  Ce 
«  paysage  intérieur  »  que  chaque  poète  porte  en  soi  est, 
dans  Chateaubriand,  décidément  ossianique.  En  retraçant 
cette  époque  de  sa  vie,  il  sème  dans  son  récit  des  touches 
ossianiques  qui  viennent  naturellement  sous  sa  plume  lors- 
qu'il évoque  ces  souvenirs  de  solitude  et  de  rêverie  \  Il  est 
probable  que  Lucile  avait  les  mêmes  goiits.  Mais  dans  ce 
qu'on  a  publié  de  ses  poésies,  je  ne  vois  guère  que  la 
pièce  A  la  Lune  qui  se  ressente  peut-être  du  commerce 
d'Ossian*. 

11  se  peut  que  l'Amérique  ait  développé  dans  le  jeune 
voyageur  le  goût  de  la  rêverie  romantique  ;  mais  ce  pays 
neuf,  où  rien  ne  parlait  du  passé,  ces  forêts  luxuriantes, 
peuplées  d'oiseaux  aux  mille  couleurs,  ces  plaines  immenses, 
ces  grands  fleuves  féconds,  ces  pionniers  énergiques  et  ces 

1.  Œuvres,  III,  534  :  Le  Soir,  au  bord  de  la  mer. 

2.  Ib.,  III,  535  :  Le  Soir,  dans  une  vallée. 

3.  Mémoires  d' Outre-tombe,   I,  152-157. 

4.  Œuvres  de  Lucile  de  Chateaubriand,  éd.  L.  Thomas. 


Le  voyage  en  Amérique  i85 

sauvages  même  si  naïvement  primitifs,  rien  ne  ressemblait 
au  morne  paysage  lunaire  de  Morven  et  aux  ombres  vaines 
qui  le  peuplent.  Sans  doute  Chateaubriand,  qui  a  toujours  be- 
soin d'un  certain  recul  pour  admirer  et  aimer  un  paysage, 
qui  veut  l'embrasser  d'un  coup  d'œil  et  le  dominer,  a 
quelque  peu  élargi  la  forêt  américaine  :  il  y  a  pratiqué 
de  vastes  coupes,  il  l'a  rendue  plus  austèrement  déserte 
sous  le  regard  profond  de  la  lune.  Peut-être  Ossian  est-il 
pour  quelque  chose  dans  cette  modification.  Mais  il  aurait 
pu  y  ossianiser  bien  davantage.  Herder,  vers  la  même  époque, 
trouvait,  d'après  les  dires  des  voyageurs,  une  extraordi- 
naire ressemblance  entre  les  mœurs  des  héros  d'Ossian  et 
celles  des  sauvages  de  l'Amérique.  Chateaubriand  n'a  rien 
constaté  de  tel  ;  et  ce  voyage,  en  faisant  de  lui  l'explorateur 
littéraire  d\in  monde  inconnu,  et  sinon  le  découvreur  ',  au 
moins  le  vulgarisateur  du  paysage  américain,  l'a  affranchi, 
l'a  rendu  original,  a  contribué  à  le  détacher  d'Ossian. 

C'est  cependant  en  traversant  l'Atlantique  qu'il  eut  par 
un  compagnon  de  voyage  la  révélation  de  l'enthousiasme 
non  pas  seulement  littéraire,  du  véritable  culte  qu'Ossian 
recevait  dans  certaines  âmes.  Il  nous  raconte  les  quinze 
jours  que  son  ami  Tulloch  et  lui  passèrent  dans  l'île  de 
Saint-Pierre  (Saint-Pierre  et  Miquelon)  : 

T...  et  moi  nous  allions  courir  dans  les  montagnes  de  cette 
îleafFreuse;  nous  nous  perdions  au  milieu  des  brouillards  dont 
elle  est  sans  cesse  couverte.  L'imagination  sensible  de  mon  ami 
se  plaisait  à  ces  scènes  sombres  et  romantiques  ;  quelquefois... 
T...  s'imaginait  être  le  Barde  de  Cona  ;  et,  en  sa  qualité  de 
demi-Ecossais,  il  se  mettait  à  déclamer  des  passages  d'Ossian 
pour  lesquels  il  improvisait  des  airs  sauvages,  qui  m'ont  plus 
d'une  fois  rappelé  le'twas  like  the  memory  of  joys  Ihatare  past, 
pleasing  and  mournfal  to  the  sou/.  Je  suis  bien  fâché  de  n'avoir 
pas  noté  quelques-uns  de  ces  chants  extraordinaires,  qui  au- 
raient étonné  les  amateurs  et  les  artistes.  Je  me  souviens  que 
nous  passâmes  tout  un  après-midi  à  élever  quatre  grosses  pierres 
en  mémoire  d'un  malheureux  célébré  dans  un  petit  épisode  à 
la  manière  d'Ossian. 


1.  Voir  sur  ce  point  G.  Chinard,  l'Amérique  et  le  rêve  exotique  dans 
la  littérature  française,  XVII'  et  XVIII'  siècles  (surtout  p.  407-425). 


j  86  Ossian  en   France 

Ce  «  petit  épisode  »  était,  nous  apprend  Chateaubriand, 
tiré  de  ses  Tableaux  delà  Nature,  mais  il  s'est  trouvé  perdu 
avec  une  grande  partie  de  cet  ouvrage  de  jeunesse.  Si  tout 
cela  est  véridique,  et  avec  Chateaubriaud  il  faut  toujours 
mettre  un  point  d'interrogation  en  marge,  si  réellement  il 
a  composé  un  petit  poème  «  à  la  manière  dOssian  »,  nous 
aurions  eu  grand  plaisir  à  le  comparer  à  ces  imitations  qui 
jaillissaient  si  nombreuses  à  la  même  époque. 


II 


Comme  à  tant  d'autres,  la  terre  d'exil  lui  fut  féconde. 
Arrivé  à  Londres  en  1793,  il  y  découvre  Y  Ossian  de  Smith, 
lequel,  nous  l'avons  vu,  était  à  peu  près  inconnu  en  France, 
où  presque  rien  encore  n'en  avait  été  traduit  : 

Je  lus  avec  avidité  une  foule  de  poèmes  inconnus  en  France, 
lesquels,  mis  en  lumière  par  divers  auteurs,  étaient  indubita- 
blement à  mes  yeux  du  père  d'Oscar,  tout  aussi  bien  que  les 
manuscrits  runiques  de  Macpherson.  Dans  l'ardeur  de  mon 
admiration  et  de  mon  zèle,  tout  malade  et  tout  occupé  que 
j'étais,  je  traduisis  quelques  productions  ossianiques  de  John 
Smith..    J'avais  traduit  Smith  presque  en  entier  '... 

Smith,  soit  ;  quant  aux  «  divers  auteurs  »,  ils  se  sont 
multipliés  dans  l'imagination  féconde  de  Chateaubriand,  à 
laquelle  appartiennent  également  les  manuscrits  runiques 
qu'il  invente  pour  faire  sourire,  et  pour  sourire  de  lui-même: 
car,  à  l'heure  où  il  écrit  ces  lignes,  il  ne  croit  plus  à  l'au- 
thenticité, et  le  ton  s'en  ressent.  Mais  cette  époque  de  son 
exil  était  le  temps  de  l'admiration  fervente.  Dans  son  Essai 
sur  les  Révolutions,  il  en  appelle,  pour  convaincre  les  incré- 
dules, à  «  la  collection  du  ministre  Smith,  qui  cite  le 
celte  continuellement  au  bas  des  pages  *  ».  Il  déclare  être 
«  avec  le  D'  Blair,  M.  Gœthe,  et  plusieurs  autres,  un  de 
ces  esprits  crédules  auxquels  les  plaisanteries  de  Johnson 
n'ont  pu  persuader  qu'il  n'y  eût  pas  quelque  chose  de  vrai 

1.  Œuvres,  III,  136. 
2.1b.,l,  574. 


Chateaubriand  traducteur  d'Ossian  187 

dans  les  ouvrages  du  barde  écossais».  Il  sert  en  même  temps 
les  deux  dieux  qui  régnèrent  tour  à  tour  sur  l'âme  de  Wer- 
ther :  «  Je  ne  sors  plus  sans  mon  Homère  de  Westein  dans 
une  poche,  et  mon  Ossian  de  Glascow  dans  l'autre  *.  »  — 
«  J'étais  grand  partisan  du  barde  écossais  :  j'aurais,  la  lance 
au  poing,  soutenu  son  existence  envers  et  contre  tous, 
comme  celle  du  vieil  Homère  %  » 

Ce  qui  nous  est  resté  des  traductions  ossianiques  de 
Chateaubriand  occupe  trente  des  grandes  pages  de  l'édi- 
tion complète  de  ses  Œuvres  \  Il  leur  a  donné  le  titre  de 
Poèmes  traduits  du  gallique  en  anglais  par  John  Smith. 
Ces  poèmes  sont  au  nombre  de  trois,  Dargo,  Duthona  et 
GauL  II  a  d'ailleurs  replacé  une  page  de  Dargo  dans  sa 
Littérature  anglaise  sous  le  prétexte  assez  fondé  que  ces 
poèmes  de  Smith  sont  «  moins  connus  »  que  ceux  de  Mac- 
pherson  *.  D'après  lui,  «  Smith  n'a  pas  la  noblesse  et  la 
verve  épique  de  Macpherson,  mais  peut-être  son  talent 
a-t-il  quelque  chose  de  plus  élégant  et  de  plus  tendre  '  »  ;  ce 
qui  est  assez  juste,  nous  l'avons  constaté.  Il  admirait  par- 
ticulièrement le  poème  de  Gaul  «  où  il  y  a  des  choses  extrê- 
mement touchantes,  particulièrement  Gaul  expirant  de 
besoin  sur  un  rivage  désert,  etnourri  du  lait  de  son  épouse^  ». 
Détail  inexact  :  Gaul  n'accepte  pas  l'allaitement  conjugal, 
et,  s'il  l'acceptait,  il  ne  mourrait  pas  de  faim,  ni  son  épouse 
de  désespoir.  Voilà  comment  Chateaubriand  résume  ce 
qu'il  admire  le  plus. 

Il  tient  beaucoup  à  donner  son  travail,  indépendamment 
du  mérite  de  l'auteur,  pour  un  exercice  de  traduction,  et 
de  traduction  littérale  :  «  Les  Anglais  conviennent  que  la 
prose  d'Ossian  est  aussi  poétique  que  les  vers,  et  qu'elle 
en  a  toutes  les  inversions.  Or,  on  voit  que  la  traduction 
littérale  est  ici  très  supportable.  Ce  qui  est  beau,  simple 
et  naturel.  Test  dans  toutes  les  langues  '.  »  Et  il  est  très 

1.  ÇEnvres,  III,  655. 

2.  Ih.,  VII,  135. 

3.  Ih.,  III,  136-164. 

4.  Ih..  XI,  506  :  Essai  sur  la  Littérature  anglaise  :  V  partie  :  Tacite. 
Poésies  Erses. 

5.  Ib.,  III,  135. 

6.  Ih.,  I,  575. 

7.  Ih.,  VI,  377  :  Littérature  anglaise  :  Young  (mars  1801). 


1  88  Ossian  en   France 

utile  de  traduire  Ossian  :  «  C'est  pour  l'art  une  bonne  étude 
que  celle  de  ces  auteurs  ou  de  ces  langues  qui  commencent 
la  phrase  par  tous  les  bouts,  par  tous  les  mots.  »  Le  lec- 
teur a,  dans  les  pages  qui  précèdent,  rencontré  assez  d'Os- 
sian  pour  s'apercevoir  qu'ici  Chateaubriand  exagère  fort 
son  propre  mérite  :  non,  Ossian  n'est  pas  si  difficile  à  tra- 
duire qu'il  veut  nous  le  faire  croire,  malgré  ces  inversions 
dont  il  fait  tant  d'affaire.  Mais  d'autre  part,  en  dépit  de 
cette  littéralité  dont  il  se  targue,  il  reconnaît  avoir  trans- 
formé profondément  et  le  fond  et  la  forme  :  il  a  clarifié  son 
texte,  il  Ta  francisé  : 

J'ai  fait  disparaître  les  redites  et  les  obscurités  du  texte  an- 
glais, ces  chants  qui  sortent  les  uns  des  autres,  ces  histoires 
qui  se  placenlcomme  des  parenthèses  dans  des  histoires...  Nous 
voulons  en  France  des  choses  qui  se  conçoivent  bien  et  qui 
s^énoncent  clairement.  Notre  langue  a  horreur  de  ce  qui  est 
confus,  notre  esprit  repousse  ce  qu'il  ne  comprend  pas  tout 
d'abord...  Je  suis  persuadé  qu'on  peut  toujours  dégager  une 
pensée  des  mots  qui  la  voilent,  à  moins  que  cette  pensée  ne 
soit  un  lieu  commun  guindé  dans  des  nuages  *.,. 

Ce  sont  donc  des  traductions  littérales,  mais  revues  et 
abrégées  d'après  les  principes  de  Boileau.  Pour  accorder 
ces  deux  déclarations  contradictoires,  il  faut  examiner  ces 
traductions  en  les  comparant,  d'abord  à  l'original,  ensuite 
à  celles  de  Hill,  qui  avait  fait  le  même  travail  et  qui  allait 
le  publier.  Pour  ne  pas  multiplier  sans  nécessité  des  cita- 
tions déjà  trop  nombreuses,  je  me  contenterai  d'un  rappro- 
chement avec  l'anglais,  et  d'un  autre  avec  l'anglais  et  le 
français  de  Hill.  La  comparaison  est  d'autant  plus  intéres- 
sante que  ces  deux  traductions  sont  sensiblement  contem- 
poraines et  absolument  indépendantes  1  une  de  l'autre. 

But  why  thèse  silent  tears  ?  Pourquoi  ces  larmes  silen- 

whatmean  thèse  pitying  looks?  cieuses  ?  Pourquoi  ces  regards 

They  are   not   for   my  taie  of  attendris?  Ah!  ils  ne  sont  pas 

woe  ;  they  are   for  Grimora's  pour  le  récit   de    mes  peines, 

death.  I  know  she  is  not  :  for  ils  sont  pour  la  mort  d'Evella  ! 

I  saw  her  ghost,  sailing  on  the  Oui,  je  lésais,  Kvelhi  n'est  plus; 

low-skirled   mist,   that  hungs  j'ai  vu  son  ombre  glisser  dans 

4.  Œuvres,  III,  136. 


Valeur  de  ses  traductions  189 

on  the   beams    of  the  moon  ;  la    vapeur     abaissée,    lorsque 

when  they  glittered,  through  l'astre  des  nuits  brillait  à  tra- 

the  thin  bower,  on  the  smooth  vers  le  voile  d'une  légère  on- 

face    of  the   deep.  I    saw   my  dée   sur  la  surface  unie  de  la 

love,  but  her   face   was  pale.  mer.  J'ai  vu  mon  amour,  mais 

The  briny    drops  Avere   trick-  son    visage     était     pâle  ;     des 

ling  down  her  yellow    locks,  gouttes  humides  tombaient  de 

as  if  from  Ocean's  bosom  she  ses  beaux  cheveux,  comme  si 

had  rose.  The  dark  course  of  elle  eût  sorti  du  sein  de  l'O- 

the  tears   was   on   her  cheek,  céan  ;  le   cours  de  ses  larmes 

like  the  marks   of  streams  of  était  tracé  sur  sesjoues...  Leurs 

old,  when  their   floods  over-  voixressemblaientauxderniers 

flowed  the  vale...  It  was  like  soupirs  du  vent  dans  un  soir 

the  dying  fall  of  the  breeze  in  d'automne,  lorsque  la  nuit  des- 

the  evening  of  autumn;  when  cend  par  degrés  dans  la  vallée 

shadows  slowly  grow  in  Cona's  de  Cona,  et  que  de  faibles  mur- 

vale,   and  soft  sounds  travel,  mures  se  font  entendre  parmi 

through  secret  streams,  in  the  les    roseaux    qui    bordent   les 

gale  of  reeds'.  ondes. 

Crimora  est  remplacée  gratuitement  par  Evella,  nom  créé 
et  jugé  peut-être  plus  harmonieux.  On  remarque  des  inter- 
jections destinées  à  répandre  plus  d  émotion  dans  le  dis- 
cours :  Ah  !  —  Oui...  ;  une  périphrase  :  l'astre  des  ?unts; 
des  mots  précis  remplacés  par  des  mots  vagues  :  beaux 
cheveux  {yellow  locks).  Le  texte  est  donc  arrangé  et  perd 
en  précision  et  en  sobriété.  De  plus,  il  est  abrégé.  Une  com- 
paraison entière  est  supprimée  après  le  moi  joues  {like  the 
marks...  vale).  La  dernière  phrase  est  plutôt  résumée  que 
traduite.  En  somme,  ce  sondage  nous  révèle  une  traduction 
agréable,  mais  peu  exacte,  souvent  décolorée  et  comme 
banalisée,  et  fort  abrégée. 

Prenons  pour  second  exemple  la  plainte  de  Connar  en- 
fermé dans  une  caverne.  Ce  chant  d'un  prisonnier  offre 
dans  l'original,  dit  Smith,  an  afr  of  melancholy  extremely 
suitable  to  the  occasion  of  it.  Nous  allons  voir  ce  que  les 
deux  traducteurs  ont  su  conserver  de  cette  mélancolie 
attendrissante. 

Forlorn  and  dark  is  my  dwelling  in  the  storm  of  night.  No 
friendly  voice  is  heard,  save  the  cry  of  the  owl  from  the  cleft 

1.  Dargo,  chant  I  (Smith,  Galic  Antiquities,  p.  137  ;  Chateaubriand, 
Œuvres,  III,  138). 


I90 


Ossian   en   France 


of  her  rock.  No  bard  is  nigh  in  my  lonely  cave,  to  deceive  the 
tedious  nii;ht.  —  But  night  and  day  are  the  same  to  me  ;  no 
beam  of  the  sun  Iravels  hère  in  my  darkly  dwelling.  I  see  not 
his  yellow  hair  m  the  east  ;  nor,  in  the  west,  the  red  beam  of 
his  partmg.  I  see  not  the  moon,  sailing  through  pale  clouds,  in 
her  brightness  ;  nor  trembling,  through  trees,  on  the  blue  face 
of  the  stream...  0  that  I  had  fallen  in  the  strife  of  Dorla  ;  Ihat 
the  tomb  had  received  my  Minla  !  Then  had  the  famé  of  Du- 
thona  passed  away,  Hke  autumn's  silent  beam,  when  it  moves 
under  the  brown  tields  between  the  shadows  of  mist  ' . 


HiU. 
Ma  demeure  est  sombre  et 
abandonnée,  dans  l'orage  de 
la  nuit  ;  au  heu  de  la  voix  de 
Tamitié,  je  n'entends  que  le  cri 
du  hibou  dans  la  fente  de  son 
rocher;  aucun  barde  n'est  près 
de  moi  dans  ma  caverne  soli- 
taire, pour  tromper  par  ses 
chants  la  durée  des  ténèbres  ; 
mais  la  nuit  et  le  jour  sont  la 
mêmechosepourmoi.Le  rayon 
du  soleil  ne  pénètre  jamais 
cette  retraite  obscure  :  je  ne 
vois  point  à  l'orient  sa  cheve- 
lure dorée,  ni  du  côté  de  l'oc- 
cident les  traits  de  pourpre 
qu'il  répand  quand  il  va  dis- 
paraître. Je  ne  vois  point  la 
lune  sortir  avec  éclat  des  nuages 
pâles,  ou  vaciller  à  travers  les 
arbres  sur  la  surface  azurée 
du  ruisseau...  Ah  !  que  ne  suis- 
je  tombé  dans  la  bataille  de 
Dorla  !  pourquoi  la  dernière 
demeure  n'a-t-elle  pas  reçu  ma 
fille  ?  La  gloire  de  Duthona  a 
passé  comme  le  rayon  silen- 
cieux du  soleil  d'automne,  lors- 
qu'il tombe  sur  les  boucliers  à 
travers  l'ombre  desbrouillards. 

1.  Dulhona.  (Smith,  p.   177  ;  HiU 

147). 


Chateaubriand. 
Triste  et  abandonnée  est  ma 
demeure,  disait  la  chanson  ; 
aucune  voix  ne  s'y  fait  enten- 
dre, si  ce  n'est  celle  de  la 
chouette.  Nul  barde  ne  charme 
la  longueur  de  mes  nuits  :  les 
ténèbres  et  la  lumière  sont 
égales  pour  moi.  Le  soleil  ne 
luit  point  dans  ma  caverne  : 
je  ne  vois  point  flotter  la  che- 
velure dorée  du  matin,  ni  cou- 
ler les  flots  de  pourpre  que 
verse  l'astre  du  jour  à  son  cou- 
chant. Mes  yeux  ne  suivent 
point  la  lune  à  travers  les  pâles 
nuages  ;  je  ne  vois  point  ses 
rayons  trembler  à  travers  les 
arbres  dans  les  ondes  du  ruis- 
seau... Ah  !  que  ne  suis-je 
tombé  dans  la  tempête  de  Dorla! 
Ma  renommée  ne  se  serait  pas 
évanouie  comme  le  silencieux 
rayon  de  l'automne  qui  court 
sur  les  champs  jaunis,  entre 
les  ombres  et  les  brouillards. 


II,  44  ;  Chateaui^riand,  OËuvres.  III, 


Valeur  de  ses  traductions  191 

Ici  une  première  constatation  est  aisée  à  faire  :  Hill 
emploie  176  mots  et  Chateaubriand  140  seulement  ;  celui- 
ci  est  donc  d'un  cinquième  plus  court,  ce  qui  est  une  dif- 
férence considérable  et  rarement  constatée  dans  ces  sortes 
de  comparaisons.  Il  ajoute  cependant  disait  la  chanson,  ipour 
rendre  le  récit  plus  intelligible  ;  il  ajoute  ie  matin  et  las- 
tre  du  jour,  quand  le  soleil  était  déjà  dans  la  phrase  ;  7nes 
yeux  ne  suivent  point  développe  g-ratuitement  Isee  not 
(Hill  :je  ne  vois  point);  et  il  répète  Je  ne  vois  point  quand 
Hill  met  ou  [nor).  Mais  plus  souvent  il  abrège.  Il  supprime 
in  the  storm  of  night  —  from  the  cleft  of  her  rock  —  is 
nigh  in  my  lonely  cave  —  but  — sailing  in  her  brightness  ; 
et  il  ampute  les  expressions  suivantes  des  mots  que  je  sou- 
ligne :  «  beams  of  the  sun  —  my  darkUj  d-vvelling  —  the 
bluei^ce  ».  La  phrase  entière  où  figure  Minla  est  supprimée, 
je  ne  sais  pourquoi  ;  peut-être  parce  que  le  lecteur,  ne  sa- 
chant encore  qui  est  cette  personne,  y  aurait  trouvé  quelque 
obscurité.  Cette  phrase  et  tous  les  mots  que  j'ai  indiqués 
plus  haut  sont  respectés  par  Hill.  Celui-ci  présente  une 
grosse  erreur  de  négligence  :  il  a  pris  fîelds  pour  shields 
et  traduit  en  conséquence,  sans  se  laisser  arrêter  par  l'étran- 
geté  du  sens  obtenu.  Sauf  cette  tache,  sa  traduction  est 
infiniment  plus  exacte  et  meilleure.  Celle  de  Chateaubriand 
est  d'un  plus  grand  écrivain  ;  mais  elle  donne  une  idée 
incomplète  ou  peu  exacte  du  texte,  qu'elle  ampute  et  affai- 
blit. Chateaubriand  suit  en  somme  la  voie  tracée  par  Le 
Tourneur,  mais  en  renchérissant  sur  ce  traducteur.  Hill, 
dans  ce  passage,  paraissait  se  rapprocher  de  la  tradition 
d'exactitude  de  Turgot,  de  Suard  et  de  Saint-Simon. 

C'est  également  à  cette  époque  d'enthousiasme  et  de  tra- 
ductions que  se  rapporte  le  poème  intitulé  Clarisse,  imita- 
tion d'un  poète  écossais  ',  inspiré,  paraît-il,  par  cette  Char- 
lotte qui  plaisait  tant  à  «  M.  de  Combourg  ».  M.  Le  Braz 
admet  que  ce  poème  est  une  imitation  d'Ossian  ^  ;  il  ne 
précise  pas,  et  pour  cause  :  je  n'y  trouve,  pour  ma  part, 
absolument  rien  d'ossianique,  même  à  la  fin.  Je  n'ai  pu 
trouver  quel  a  été  l'original  «  écossais  »  que  Chateaubriand 
a  «  imité  ». 

1.  Œuvres,  III,  553.  Le  poème  est  daté  Londres  1797. 

2.  A.  Le  Braz,  Au  pays  d'exil  de  Chateaubriand,  p.  165. 


19*  Ossian  en   France 


III 


Tant  que  Chateaubriand  a  cru  à  l'authenticité  d'Ossian, 
et  même,  chose  curieuse,  assez  longtemps  après  avoir  cessé 
d'y  croire,  il  s'est  approvisionné  dans  les  poèmes  de  Mac- 
pherson,  aussi  bien  que  dans  ceux  de  Smith,  de  rapproche- 
ments, d'exemples  et  d'images.  A  cet  égard,  il  n'y  a  guère 
de  variation  à  constater  pendant  toute  la  période  de  sa 
vie  littéraire  qui  va  de  1797  à  1805.  Si  dans  l'Essai  sur 
les  Révolutions  il  se  montre  plus  naïvement  enthousiaste, 
néanmoins  il  parle  d'Ossian,  il  le  cite,  il  le  prend  à  témoin 
avec  une  ferveur  tout  aussi  recueillie  dans  Atala,  Le  Génie 
du  Christianisme  et  René.  Son  ami  et  conseiller  Joubert 
n'a  jamais  réussi  à  le  «  débarbouiller  d'Ossian  »  comme 
«  de  Rousseau  »  ou  «  des  vapeurs  de  la  Tamise  »  ;  le 
grand  poète  récalcitrant  s'obstinait  à  mêler  Ossian  avec 
«les  croix,  les  missions,  les  couchers  de  soleil  en  plein  Océan, 
et  les  savanes  de  l'Amérique  '  ».  Nous  reviendrons  plus 
loin  sur  la  question  délicate  de  savoir  à  quel  moment  Cha- 
teaubriand a  changé  d'opinion  ;  en  tous  cas,  nous  trouvons 
des  textes  qui  nous  montrent  à  quel  point,  même  après  ses 
déclarations  formelles  à  cet  égard,  il  est  resté  ossianiste.  Il 
emprunte  à  Ossian  des  données  sur  les  mœurs  des  peuples 
primitifs  ;  il  trouve  dans  ses  chants  la  plus  expressive  poésie 
de  la  nature  du  Nord,  des  tombeaux  et  des  ruines  ;  il  le 
cite  enfin, ou  s'en  inspire  fréquemment,  dans  ses  jugements 
et  ses  études  littéraires. 

Celui  qui  s'appelait  lui-même  «  descendant  des  vieux 
Celtes  *  »  ne  se  contente  pas  dépenser  que  «le  tableau  des 
nations  barbares  offre  je  ne  sais  quoi  de  romantique  qui 
nous  attire  '  »  ;  il  est  particulièrement  attiré  vers  l'Ecosse 
gaélique,  comme  il  le  serait  vers  sa  Bretagne  natale  si  son 
passé  revivait  dans  les  chants  de  quelque  barde.  Sans  doute, 
persuadé  d'avance,  comme  Rousseau,  de  la  félicité  idyllique 

1.  Joubert,  cité  par  StaafT,  La  Lilléralure  française,  II,  230. 

2.  Œuvres,   VI,  508  :  Les  Lettres  et  les  Gens  de  lettres  {mai  1806). 

3.  Ib.,  I,  381  :  Essai  sur  les  Révolutions,  ch.  XXXVllI  :  Les  Celtes. 


Citations  et  réminiscences  d'Ossian  193 

des  peuples  primitifs,  il  commencera  par  dire  :  «  Les  peuples 
naturels,  à  quelques  diiTérences  près,  se  ressemblent  :  qui 
en  a  vu  un  a  vu  tous  les  autres  *.  »  C'est-à-dire,  et  nous 
le  comprenons  bien  :  moi,  Chateaubriand,  qui  ai  fréquenté 
les  Iroquois  et  les  Muscogulges,  je  puis  donc  disserter  des 
premiers  âges  de  toutes  les  nations  du  globe.  Mais  les  Scan- 
dinaves ou  les  Celtes  sont  néanmoins  plus  intéressants. 
Pour  pénétrer  les  mystères  de  leur  histoire,  il  suffît  de  lire 
César,  Tacite,  Puffendorf,  Pelloutier  —  à  qui  il  attribue  gra- 
tuitement des  Lettres  sur  les  Ce/ tes,  quoique  le  gros  ouvrage 
de  Pelloutier  nait  rien  du  genre  épistolaire  —  «  Saemundus 
Snorro,  traduction  latine  »  — un  autre  aurait  dit  bonnement  : 
VEdda  ;  mais  le  jeune  auteur  de  l'Essai  veut  éblouir  le  lecteur 
de  son  érudition  encore  fraîche,  —  et  les  poèmes  d'Os 
sian^  Ce  dernier  ouvrage  constitue  un  document  parallèle  à 
VEdda.  Chateaubriand,  qui  suit  surtout  Mallet,  ne  distingue 
pas  plus  que  lui  entre  Celtes  et  Scandinaves.  Quand  il  évoque 
la  silhouette  du  Druide  <(.  sur  le  Cromleach  '  »,  c'est  Pel- 
loutier influencé  par  Ossian.  En  rappelant  dans  le  Génie  les 
idées  eschatologiques  des  Scandinaves,  il  se  sert  de  ses 
souvenirs  ossianiques  bien  plus  que  de  son  Mallet  qu'il 
avait  laissé  à  Londres  : 

Il  y  avait  de  la  grandeur  dans  les  plaisirs  attribués  aux  ombres 
guerrières  :  elles  assemblaient  les  orages  et  dirigeaient  les  tour- 
billons... Errant  sur  des  grèves  sauvages,  et  prêtant  l'oreille  à 
cette  voix  qui  sort  de  l'Océan,  il  tombait  peu  à  peu  dans  la 
rêverie  ;  égaré  de  pensée  en  pensée,  comme  les  flots  de  mur- 
mure en  murmure,  dans  le  vague  de  ses  désirs,  il  se  mêlait 
aux  éléments,  montait  sur  les  nues  fugitives,  balançait  les  forêts 
dépouillées,  et  volait  sur  les  mers  avec  les  tempêtes  *. 

Ce  passage  est  très  curieux,  parce  que  Chateaubriand, 
sans  s'en  apercevoir  peut-être,  prête  au  barbare  des  temps 
païens  le  mal  du  siècle  de  René.  Ce  barbare  que  sa  «  rêve- 
rie »,  le  «  vague  de  ses  désirs  »,  invitent  à  se  mêler  aux 
éléments  et  à  voler  sur  les  mers  avec  les  tempêtes,  c'est  un 

1.  Œuvres,  I,  395:  Essai  sur  les  Révolutions,  ch.  XXXVIII  :  Les  Celtes. 

2.  Ib.,  I,  381. 
3.1b.,  I,  382. 

4.  Génie  du  Christianisme,  I"  partie,  livre  VI,  ch.  vi. 

TOME  II  13 


194  Ossian  en  France 

Ossian  romantisé  par  Chateaubriand  et  à  qui  il  donne  son 
âme  errante  et  inquiète  ;  c'est  René,  comme  c'était  Wer- 
ther, comme  c'est  le  vieux  Faust,  comme  ce  sera  Childe 
Harold  ou  Manfred.  C'est,  exprimée  en  passant  par  un 
de  ceux  qui  ont  su  lui  donner  une  forme  éternelle,  l'aspi- 
ration romantique,  toute  proche  encore  de  sa  source  ossia- 
nique,  lui  empruntant  sa  sève  et  sa  vigueur,  lui  devant  cette 
forme  qu'elle  a  revêtue  dans  des  esprits  si  grands  et  si 
divers,  toujours  dilîérente  et  toujours  une  en  son  fond.  Ossian 
n'a  pas  créé  le  mal  du  siècle,  pas  plus  que  Rousseau  n'a 
créé  l'amour  des  champs  et  de  la  solitude  ;  mais  il  a  donné 
une  forme  à  des  sentiments  qui  n'attendaient  que  l'occasion 
et  le  moyen  de  s'exprimer  '. 

Ces  croyances  si  poétiques,  les  Barbares  les  ont  pourtant 
abandonnées.  De  leur  conversion  au  christianisme,  le  peu 
chrétien  auteur  de  l'Essai  invente  une  raison  saugrenue, 
mais  extrêmement  caractéristique  de  l'influence  qu'exerçait 
Ossian  sur  sa  pensée.  Après  avoir  consacré  quinze  lignes  à 
résumer  de  manière  assez  heureuse  le  paj^sage  ossianique, 
il  continue  en  disant  : 

A  mesure  qu'ils  émigraient  vers  le  sud...  un  ciel  rasséréné 
ne  leur  montrait  plus  dans  les  nuages  les  âmes  des  héros  dé- 
cédés... Le  vent  du  désert  avait  cessé  de  soupirer  dans  l'herbe 
flétrie,  et  autour  des  quatre  pierres  moussues  de  la  tombe  ; 
enfin,  la  religion  de  ces  peuples  s'était  dissipée  avec  les  orages, 
les  nues  et  les  vapeurs  du  Nord  ^. 

Et  voilà  comment  les  Barbares  sont  devenus  chrétiens  ; 
ce  n'est  pas  plus  difficile  que  cela,  mais  il  fallait  le  trouver  ; 
et  sans  Ossian,  comment  aurait-on  fait  ?  Le  Nord  et  l'Orient, 
ces  deux  déserts  opposés  l'un  à  l'autre  et  s'opposant  en- 
semble à  rOccident  chrétien,  c'est  encore  une  des  idées 
dominantes  du  Génie,  et  que  l'auteur  tient  à  présenter  dès 
son  Introduction  : 

Les  ruines  de  Memphiset  d Athènes  contrastent  avec  les  mo- 
numents chrétiens,  les  tombeaux  d'Ossian  avec  nos  cimetières 
de  campagne  \ 

1.  Cf.  P.  Van  Tieghem,  Le  Senlimenl  de  la  Niilure{l{evue  du  Mois,  VJ06, 
II,  p.  426). 

2.  Œuvres,  I,  574. 

3.  Génie  du  Christianisme,  1"  partie,  livre  I,  chapitre  i. 


Citations  et  réminiscences   d'Ossian  1^5 

De  faux  dieux  ou  pas  de  dieux  du  tout,  d'un  côté  ;  et  de 
l'autre  le  vrai  Dieu  et  l'espérance  d'une  autre  vie,  voilà 
l'antithèse. 

On  sait  comme  Chateaubriand,  plein  d'Ossian  et  plein  du 
souvenir  de  ses  profondes  impressions  d'enfance,  excelle  à 
évoquer  la  tristesse  des  ruines  au  sein  de  la  nature  hostile 
ou  indifférente.  Il  est  le  Volney  du  Nord  brumeux  ;  mais  un 
Volney  rêveur,  poète,  et  grand  écrivain.  Parfois,  ces  ruines 
sont  celles  de  la  Calédonie  héroïque  d'Ossian  ;  aucune  reli- 
gion n'y  a  pénétré,  aucune  foi  ne  les  anime,  aucun  espoir 
ne  s'en  dégage.  Dans  cet  ouvrage  chrétien,  Ossian  arrive  à 
propos  de  la  poésie  des  tombeaux  ;  ce  n'est  plus  l'apologiste 
trop  ingénieux  ou  trop  brillant,  c'est  le  rêveur  qui  laisse 
parler  ses  souvenirs  et  son  imagination  : 

Quatre  pierres  couvertes  de  mousse  marquent  sous  les 
bruyères  de  la  Calédonie  la  tombe  des  guerriers  de  Fingal. Os- 
car et  Malvina  ont  passé,  mais  rien  n'est  changé  dans  leur  soli- 
taire patrie.  Le  montagnard  écossais  se  plaît  encore  à  redire  le 
chant  de  ses  ancêtres  ;  il  est  encore  brave,  sensible,  généreux; 
ses  mœurs  modernes  sont  comme  le  souvenir  de  ses  mœurs 
antiques  ;  ce  n'est  plus,  qu'on  nous  pardonne  l'image,  ce  n'est 
plus  la  main  du  Barde  même  qu'on  entend  sur  la  harpe  ;  c'est 
ce  frémissement  des  cordes,  produit  par  le  toucher  d'une 
ombre,  lorsque  la  nuit,  dans  une  salle  déserte,  elle  annonçait 
la  mort  d'un  héros  *. 

Il  continue  en  citant  dix  lignes  de  La  Mort  de  Cuthullin  ; 
Carril  accompanied  his  voice...  où  se  trouve  le  passage 
fameux  :  The  music  was  like  the  memory  of  joys  thaï  are 
past^pleasant  and  mournful  to  the  soûl...  Et  il  les  traduit 
assez  soigneusement  : 

Carril  accompagnait  sa  voix.  Leur  musique,  pleine  de  dou- 
ceur et  de  tristesse,  ressemblait  au  souvenir  des  joies  qui  ne 
sont  plus.  Les  ombres  des  bardes  décédés  l'entendirent  sur  les 
flancs  de  Slimora.  De  faibles  sons  se  prolongèrent  le  long  des 
bois,  et  les  vallées  silencieuses  de  la  nuit  se  réjouirent.  Ainsi, 
pendant  le  silence  de  midi,  lorsque  Ossian  est  assis  dans  la 
vallée  de  ses  brises,  le  murmure   de  l'abeille  de  la   montagne 

1.   Génie  du  Christianisme,  4'  partie,  livre  II,  chapitre  u-.V 


jc)6  Ossian  en   France 

parvient  à  son  oreille  ;  souvent  le  zéphyr,  dans  sa  course,  em- 
porte le  son  lég-er,  mais  bientôt  il  revient  encore. 

Parfois,  au  contraire,  ces  ruines  sont  chrétiennes,  mais 
elles  n'en  sont  pas  moins  mélancoliques  : 

Sous  un  ciel  nébuleux,  au  milieu  des  vents  et  des  tempêtes, 
au  bord  de  cette  mer  dont  Ossian  a  chanté  les  orages,  leur  ar- 
chitecture gothique  a  quelque  chose  de  grand  et  de  sombre, 
comme  le  dieu  de  Sinaï,  dont  elle  perpétue  le  souvenir.  Assis 
sur  un  autel  brisé,  dans  les  Orcades,  le  voyageur  s'étonne  de 
la  tristesse  de  ces  lieux  ;  un  océan  sauvage,  des  syrtes  embru- 
mées, des  vallées  où  s'élève  la  pierre  d'un  tombeau,  des  tor- 
rents qui  coulent  à  travers  la  bruyère  '... 

Mais  tous  les  autels  ne  sont  pas  brisés  dans  les  Orcades 
ou  dans  les  Hautes-Terres  :  il  en  est  sur  lesquels  le  chris- 
tianisme a  dressé  la  croix,  et  c'est  dans  René  qu'on  trouve 
le  tableau  de  cette  métamorphose  de  la  terre  d'Ossian  : 

Maintenant  la  religion  chrétienne,  fille  aussi  des  hautes 
montagnes,  a  placé  des  croix  sur  les  monuments  des  héros  de 
Morven,  et  touché  la  harpe  de  David  au  bord  du  même  tor- 
rent où  Ossian  fit  gémir  la  sienne.  Aussi  pacifique  que  les  divi- 
nités de  Selma  étaient  guerrières,  elle  garde  les  troupeaux  où 
Fingal  livrait  des  combats,  et  elle  a  répandu  des  anges  de  paix 
dans  les  nuages  qu'habitaient  des  fantômes  homicides  \ 

Il  n'y  a  pas  de  divinités  de  Selma,  et  l'auteur,  qui  pos- 
sède pourtant  assez  bien  son  Ossian,  cède  au  plaisir  de 
faire  une  antithèse  qui  est  plus  qu'une  fausse  fenêtre,  et  de 
placer  dans  Morven  les  dieux  Scandinaves. 

Ce  cher  asile  de  ses  rêves,  ce  pays  mystérieux  que  Cha- 
teaubriand n'a  pu  voir,  René  le  visitera  pour  lui,  et  s'y 
enivrera  de  silence  et  de  mélancolie.  On  ne  se  lasse  pas  de 
citer  l'enchanteur  : 

Sur  les  monts  de  la  Calédonie,  le  dernier  Barde  qu'on  ait 
ouï  dans  ces  déserts  me  chanta  les  poèmes  dont  un  héros  con- 
solait jadis  sa  vieillesse.  Nous  étions  assis  sur  quatre  pierres 
rongées  de  mousse  ;  un  torrent  coulait  à  nos  pieds;  le  chevreuil 

1.  Génie  du  Christianisme,  3'  partie,  livre  \',  chapitre  v. 

2.  René. 


Citations  et   réminiscences  d'Ossian  197 

paissait  à  quelque  distance  parmi  les  débris   d'une  tour,  et  le 
vent  des  mers  sifflait  sur  la  bruyère  de  Gona  '. 

Même  quand  il  ne  cite  pas  nommément  Ossian,  ou  qu'il 
ne  fait  pas  de  ses  chants  Je  thème  de  sa  rêverie,  Chateau- 
briand laisse  paraître  à  certaines  touches  de  son  style  com- 
bien il  est  imprégné  de  cette  puissante  influence.  Il  a  d'a- 
bord des  expressions  caractéristiques,  comme,  dans  Atala 
ou  ailleurs  :  la  fille  de  l'exil,  l'homme  du  rocher,  r homme 
des  anciens  jours,  pour  dire  :  une  exilée,  un  religieux  soli- 
taire, un  vieillard.  Je  me  souviens  que  tant  que  je  n^eus  pas 
lu  Ossian,  cette  dernière  expression  resta  pour  moi  pleine 
d'obscurité  ;  et  si  je  voyais  bien  qui  elle  désignait,  je  n'en 
percevais  pas  l'exacte  valeur.  Ailleurs  ce  sont  des  rencon- 
tres plus  particulières,  comme  dans  le  chant  àWtala,  dont 
le  refrain  semble  une  réminiscence  de  certains  refrains  os- 
sianiques  :  «  Heureux  ceux  qui  n'ont  point  vu  la  fumée  des 
fêtes  de  l'étranger,  et  qui  ne  se  sont  assis  qu'aux  festins  de 
leurs  pères*  I  »  Il  y  a  dans  cette  phrase,  répétée  quatre  fois 
comme  un  thème  directeur,  une  inspiration  combinée  de  la 
Bible,  d'Homère  et  peut-être  de  Dante.  Sans  Ossian,  Chac- 
tas  dirait-il  :  «  Un  vieillard  avec  ses  souvenirs  ressemble 
au  chêne  décrépit  de  nos  bois  '  »  ?  Et  René  :  «  Les  sons 
que  rendent  les  passions  dans  le  vide  d'un  cœur  solitaire 
ressemblent  au  murmure  que  les  vents  et  les  eaux  font  en- 
tendre dans  le  silence  d'un  désert.  »  Et  surtout  :  «  Tantôt 
j'aurais  voulu  être  un  de  ces  guerriers  errant  au  milieu  des 
vents,  des  nuages  et  des  fantômes*...»  C'est  René  jeune,  et 
c'est  Chateaubriand  adolescent  dans  les  landes  de  Combourg. 
On  voit  combien  a  été  profonde  et  permanente  l'influence 
d'Ossian  sur  le  paysage  de  Chateaubriand,  et  comme  mi 
historien  récent  a  tort  de  réduire  cette  influence  presque  à 
rien  \  Et  quand  Chateaubriand  moralise  en  son  propre  nom, 
c'est  à  Ossian  encore  quil  emprunte  une  image:  «L'homme 
ici-bas  ressemble  à  l'aveugle  Ossian  assis  sur  les  tombeaux 

1.  René. 

2.  Atala. 

3.  René. 

4.  Ih. 

5.  G.  Charlier,  Le  Sentiment  de  la  Nature  chez  les  Romantiques  fran- 
çais, p.  200-201. 


198  Ossian   en    France 

des  rois  de  Morven  ;  quelque  part  qu'il  étende  sa  main 
dans  l'ombre,  il  touche  les  cendres  de  ses  pères.  »  La  fdle 
de  la  princesse  de  Radzivill  est  «  charmante  comme  une  de 
ces  nues  à  figure  de  vierge  qui  entourent  In  lune  d'Ossian  '  ». 
J'estime  d'ailleurs  que  l'auteur  d'Ossion,  rilomère  du 
Nord,  en  France  exagère  quelque  peu  l'influence  des  souve- 
nirs ossianiques  dans  la  composition  de  1  épisode  de  Velléda  *. 
M.  Gohin,  par  contre,  aurait  pu  au  moins  nommer  Ossian 
dans  une  étude  littéraire  sur  ce  même  épisode  \  On  re- 
marque des  détails  isolés  comme  les  armes  qui  gémissent 
«  pour  annoncer  quelque  malheur  ;, .  Par  contre,  il  n'y  a 
rien  à  conclure  d'une  phrase  comme  celle-ci  :  *<.  Les  Bardes 
suivaient ...  en  chantant  sur  une  espèce  de  guitare  les  louanges 
deTeutatès  *.  »  Ces  Bardes-là  sont  ceux  dont  nous  parlent  les 
Grecs  et  les  Romains,  et  la  guitare  et  Tentâtes  suffisent  à 
nous  montrer  que  nous  ne  sommes  plus  en  Calédonie.  Un 
admirateur  de  Chateaubriand,  qui  sous  la  Restauration  versifie 
l'épisode  de  Velléda,  lui  réinfuse  un  peu  de  sang  ossianique  : 

Et  le  Barde  unissait  de  funèbres  accords 

Aux  sourds  gémissements  des  ombres  de  ces  morts  ^ 

Un  autre  admirateur  révèle  par  son  titre  seul  la  même 
anastomose  :  Les  Adieux  de  Velléda,  chant  g  al  ligue,  ins- 
piré par  la  lecture  des  Martyrs  \  La  vignette  qui  accompagne 
cette  romance  représente  un  paysage  nettement  ossianique. 

Dans  Les  Martyrs,  les  bardes,  les  druides,  les  dol- 
mens celtiques,  ou  que  l'auteur  croyait  tels,  voisinent  bizar- 
rement avec  le  germanique  Irminsul.  Tout  ce  qui  n'est  pas 
grec  ou  romain  se  mêle  et  se  heurte  dans  ce  magasin  d'ac- 
cessoires barbares.  Je  reconnais  au  reste  que  la  conception 
même  de  Velléda  peut  devoir  quelque  chose  aux  vierges  de 

1.  Mémoires  d' Outre-tombe,  2"°  partie,  livre  VIII. 

2.  A.  Tedeschi,  67-69. 

3.  F.  Gohin,  Elude...  sur  l'épisode  de  Velléda.  On  est  encore  plus  étonné 
de  ne  trouver  aucune  mention  de  l'influence  d'Ossian  sur  les  paysages  de 
Chateaubriand  dans  l'étude  de  Fritz  Mûller,  Die  Landschaftsschilderun- 
gen  in  den  erziihlenden  DichtungenChalenuhriands. 

4.  Les  Martyrs,  livre  IX. 

5.  Alph.  Viollet,  Velléda,  épisode...  tiré  des  Martyrs  de  M.  de  Chateau- 
briand, 1820,  p.  '1. 

6.  Souvenir  des  Ménestrels, ISli,  p.  38:  parolcsetmusiquedeP.  Hédouin. 


Chateaubriand  critique  littéraire  199 

Morven,  bien  qu'aucune  n'ait,  tant  s'en  faut,  cette  fière  al- 
lure et  ces  dons  prophétiques. 

Par  contre,  l'influence  d'Ossian  est  certaine  dans  quelques 
pages  des  Natchez.  L'ouvrage,  dans  son  état  primitif,  est 
contemporain  de  la  plus  grande  ferveur  ossianique  de  Cha- 
teaubriand. Il  olTre  des  passages  qui  dérivent  directement 
de  la  lecture  d'Ossian,  comme  ceux  qu'a  déjà  cités  mon  de- 
vancier. C'est  le  vieux  Chactas  déplorant  sa  vieillesse  et  la 
décadence  de  ses  forces,  ou  disant  :  «  Un  jour  j'étais  assis 
sous  un  pin  ;  les  flots  étaient  devant  moi  ;  je  m'entretenais 
avec  les  vents  de  la  mer  et  les  tombeaux  de  mes  ancêtres.  » 
C'est  l'hymne  à  la  lune,  qui  présente,  comme  le  dit  M"°Te- 
deschi,  «  quelques  accents  des  nocturnes  ossianiques  ». 
«  Quelques  accents  »  est  même  trop  peu  dire  :  «  La  mélan- 
colie est  devenue  ta  compagne...  soit  que  tu  te  plaises  à 
errer  à  travers  les  nuages,  soit  qu  immobile  dans  le  ciel, 
tu  tiennes  tes  yeux  fixés  sur  les  bois...  0  lune  !  que  tu  es 
belle  dans  ta  tristesse  !...  »  C'est  tout  à  fait  de  l'Ossian  senti 
de  nouveau  par  le  jeune  Chateaubriand.  Certaines  expres- 
sions sont  ossianiques  :  «  Je  n'étais  pas  courbé  vers  la  terre 
comme  aujourd'hui,  et  mon  nom  retentissait  dans  les  forêts. .. 
Mes  os...  reposeraient  mollement  danslacabane  de  la  mort.» 
11  n'y  a  pas  à  cet  égard  de  sensible  différence  entrelV^Jo/^eV,  pre- 
mière partie  des  Natchez^eiXs.  simple  7iarration  qui  la  continue . 


IV 


Tous  ceux  qui  exercent  la  critique  littéraire  ont  certains 
souvenirs  d'études  ou  de  lectures  qui  les  fournissent  d'exem- 
ples et  qui  étayent  leurs  jugements,  et  ce  fonds  varie  selon 
les  époques  et  selon  les  hommes.  Chateaubriand,  dont  la 
lecture  n'est  pas  très  étendue,  revient  surtout  à  Homère  ,  à 
Virgile,  auprès  desquels  Ossian  figure  en  bonne  place. 
Dans  son  Génie  du  Christianisme,  dans  sa  Littérature  an- 
glaise, dans  quelques  articles  critiques  qu'il  donne  sous  le 
Consulat  et  au  commencement  de  l'Empire,  Ossian,  qu'il 
croie  ou  non  à  l'authenticité  de  ses  poèmes,  lui  fournit  fré- 
quemment des   rapprochements  d'autant  plus  indiqués  que 


20O  Ossian  en   France 

les  écrivains  qu'il  s'agit  d'apprécier  rappellent  par  quelques 
traits  les  poèmes  du  Barde.  S'il  rend  compte  du  poème  de 
Michaud,  Le  Printemps  d'un  Proscrit,  après  avoir  cité  du 
grec  d'Homère,  du  latin  de  Virgile,  parce  que  ces  auteurs 
ont  «  aimé  à  peindre  les  malheurs  de  l'exil  »,  il  va  chercher 
dans  Carthon  un  exemple  plus  neuf,  dont  il  cite  le  texte  et 
donne  la  traduction  : 

Ossian  a  peint  avec  des  couleurs  différentes,  mais  qui  ont 
aussi  beaucoup  de  charmes,  une  jeune  femme  morte  loin  de 
son  pays,  dans  une  terre  étrangère:  7 hère  lovely  Moina  is  oflen 
seen...  «  Quand  un  rayon  de  soleil  frappe  le  rocher,  et  que  tout 
est  obscur  alentour,  c'est  là  qu'on  voit  souvent  l'ombre  de  la 
charmante  Moïna  ;  on  l'y  voit  souvent,  ô  Malvina,  mais  non 
telle  que  les  fdles  de  la  colline.  Ses  vêtements  sont  du  pays  de 
l'étranger,  et  elle  est  encore  seule  '■.  » 

Chateaubriand  ajoute  un  mot  «  l'ombre  de  Mo'ina  »  ;  sans 
quoi  le  lecteur  peu  familier  avec  Ossian  ne  comprendrait 
pas  ce  passage  ainsi  présenté.  Mo'ina,  la  mère  de  Carthon, 
est  morte  depuis  longtemps. 

Dans  le  Génie,  abordant  avec  cette  intrépidité  qui  n'ap- 
partient qu'aux  grands  poètes  une  des  questions  les  plus 
ardues  du  folklore  et  de  la  littérature  générale,  il  prétend 
montrer  que  les  peuples  situés  hors  du  monde  gréco-romain 
ont  connu  la  poésie  descriptive,  parce  que  leur  mythologie 
n'usait  pas  de  l'allégorie.  Il  rappelle  à  l'appui  de  cette  idée 
les  poèmes  sanscrits,  les  contes  arabes, l'Zi^/f/r/,  les  chansons 
des  nègres  et  des  sauvages.  En  note,  à  côté  de  Sakiintala, 
on  trouve,  avec  le  titre  général  de  Poésie  Erse  (dénomina- 
tion rare  dans  Chateaubriand)  un  morceau  du  Chœur  des 
Bardes,  ou,  pour  restituer  le  vrai  titre,  de  la  Description 
d'une  nuit  d'octobre  dans  le  nord  de  l'Ecosse  que  Le  Tour- 
neur avait  traduite  d'après  les  premières  éditions  de  Mac- 
pherson.  Il  cite  seulement  l'anglais:  le  morceau, qui  a  deux 
pages,  est  en  effet  bien  choisi  pour  donner  l'idée  d'un  mer- 
veilleux fait  de  spectres  et  de  souffles  mystérieux.  Mais  il 
n'ajoute  pas  que  Macpherson  donne  ouvertement  ce  poème 
comme  composé  plus  de  mille  ans  après  Ossian  ;  et  s'il  en 
est  ainsi,  si  ce  fantastique  date  du  xni°  ou  du  xiv°  siècle, 

1.  Œuvres,  VI,  456  (janvier  1803). 


Homère  et  Ossian  201 

quelle  valeur  documentaire  offre-t-il  pour  pénétrer  les 
croyances  des  anciens  peuples  du  Nord  ?  Le  texte  est  trop 
long  pour  que  Chateaubriand  l'ait  pu  reproduire  de  mé- 
moire :  il  l'a  transcrit  d'après  son  Ossian,  édition  de  1765 
très  probablement  ;  la  note  de  Macpherson  qui  est  au  bas 
de  la  première  page,  et  sous  le  passage  même  qu'il 
copiait,  n'a  pu  lui  échapper.  Mais  l'auteur  du  Génie  avait 
envie,  non  seulement  de  citer  un  beau  passage,  ce  qui  est 
légitime,  mais  de  le  donner  pour  preuve  de  son  système  ; 
pour  le  faire,  il  n'a  pas  hésité  à  omettre  ce  qui  retirait  toute 
valeur  à  son  argument. 

Chateaubriand  n'a  pas  une  culture  classique  fort  étendue  : 
comme  Lamartine,  comme  Hugo,  comme  la  plupart  des 
grands  artistes,  il  s'en  tient  à  quelques  noms  et  à  quelques 
textes  très  peu  nombreux  qui  l'ont  une  fois  frappé  profon- 
dément. Il  aime  à  citer  Homère  pour  quelques  passages 
toujours  les  mêmes;  il  le  rapproche  d'Ossian,  en  rappelant 
qu'ils  chantent  tous  deux  «  les  plaisirs  de  la  douleur,  y.pjs- 
poîo  ':ETJLp'KÛ[).za^x  -^{zzic,  the  jor  of  griefs  ».  11  n'existe  à  vrai 
dire  aucune  espèce  d'analogie,  autre  que  verbale,  entre  les 
deux  expressions.  Au  pays  brumeux  des  Cimmériens,  au 
bord  de  la  fosse  où  les  morts  viennent  s'abreuver  tour  à 
tour  d'un  sang  chaud  et  vivifiant,  Ulysse  aperçoit  sa  mère 
parmi  les  ombres  vaines.  Elle  s'entretient  avec  lui,  elle  lui 
dit,  en  des  termes  sobrement  pathétiques,  que  ce  n'est  ni 
la  vieillesse  ni  la  maladie,  que  c'est  le  regret  de  son  fils  qui 
l'a  jetée  chez  Hadès.  Avant  de  la  quitter  encore,  et  cette 
fois  à  jamais,  Ulysse  voudrait  l'embrasser  longuement  ;  trois 
fois  il  s'y  efforce,  et  ne  saisit  qu'une  ombre  inconsistante. 
Alors  il  déplore  de  ne  pouvoir  «  se  rassasier  de  larmes  et 
de  gémissements  ».  Ce  qu'il  entend  par  là, c'est  cette  déri- 
vation presque  physique  qu'apportent  à  la  douleur  les  effu- 
sions et  les  larmes.  Il  voudrait  se  rassasie?',  ■zép-Kîadciii  ;  ce  mot 
n'évoque  nullement  l'idée  de  «  plaisir  »  comme  le  croit 
Chateaubriand.  L'émotion  qui  saisit  Ulysse  aux  dernières 
paroles  de  sa  mère  est  trop  cruelle,  s'il  ne  peut  pleurer 
librement  dans  les  bras  et  contre  le  sein  de  celle  qui  l'a 
enfanté.  La  nuance  de   sentiment  qu'exprime  Macpherson 

1.  Génie  du  Christianisme,  2«  partie,  livre  V,  chapitre  xv. 


202  Ossian  en   France 

est  d  espèce  et  d'origine  toute  dilîérente  :  il  s'agit  ici  de  ce 
que  peut  avoir  de  doux  le  ressouvenir  des  tristesses  pas- 
sées, lorsque  le  calme  et  la  paix  sont  revenus  habiter  l'âme, 
mais  seulement  alors  ;  cela  est  dit  expressément  dans  le 
passage  même  de  Croma  où  Chateaubriand  a  pris  ces  quel- 
ques mots,  et  qu'il  est  utile  de  citer  : 

Thy  song-  is  lovely  !  It  is  lovely,  O  Malvina,  but  il  melts  the 
soûl.  There  is  a  joy  in  grief,  when  peace  dwells  in  the  breast 
of  the  sad.  But  sorrow  wastes  the  mournful,  0  daughter  of 
Toscar,  and  their  days  are  few  ! 

L'idée  est  fort  claire,  et  avec  ses  plaisirs  de  la  douleur 
et  son  vers  de  la  Nsxj-.a,  Chateaubriand  ne  fait  que  l'obs- 
curcir et  la  fausser.  Et  je  laisse  à  juger  ce  que  cette  idée 
vient  faire  dans  le  Purgatoire,  à  propos  duquel  l'auteur  dé- 
ploie ce  luxe  de  citations  ! 

Même  rapprochement  entre  la  poésie  grecque  et  Ossian 
dans  la  Préface  de  1820  aux  Poésies  galliques  de  sa  jeu- 
nesse ;  mais  cette  fois,  comme  de  juste,  le  Barde  a  le  des- 
sous, et  n'est  bon  qu'à  fournir  une  de  ces  images  hardies  où 
se  plaisait  l'artiste  vieillissant  : 

Œdipe  et  Antigone  sont  les  types  d'Ossian  et  de  Malvina, 
déjà  reproduits  dans  le  Roi  Lear.  Les  débris  des  tours  de  Mor- 
ven,  frappés  des  rayons  de  l'astre  de  la  nuit,  ont  leur  charme  ; 
mais  combien  est  plus  touchante  dans  ses  ruines  la  Grèce  éclai- 
rée, pour  ainsi  dire,  de  sa  gloire  passée'. 

Une  autre  fois,  c'est  Virgile  qui  devient  en  quelque  ma- 
nière rOssian  de  l'antiquité  : 

On  croit  généralement  que  ces  images  mélancoliques,  emprun- 
tées aux  vents,  à  la  lune,  aux  nuages,  ont  été  inconnues  des  an- 
ciens; il  y  en  a  pourtant  quelques  exemples  dans  Homère,  et 
surtout  un  charmant  dans  Virgile. 

Et  il  cite  la  comparaison  lunaire  qui  se  trouve  dans  le 
VP  livre  de  V Enéide,  à  propos  de  Didon. 

On  retrouve  ici  Ossian  dans  Virgile  ;  mais  c'est  Ossian  sous 

1.  Œuvres,  111,  136  (1826). 


Young  et  Beattie  2o3 

le  ciel  de  Naples,  sous   un  ciel  où  la  lumière  est  plus  pure  et 
les  vapeurs  plus  transparentes  ^ 

On  voit  à  quel  point  Chateaubriand,  qui  se  détache  déjà 
du  Nord,  qui  deviendra  bientôt  l'auteur  des  Martyrs  et  de 
Yltinéraire,  conserve  Ossian  à  l'arrière-plan  de  sa  pensée. 

En  1801,  il  a  deux  importantes  occasions  de  parler  d'Os- 
sian.  Quand  il  étudie  Young,  il  sent  se  réveiller  en  lui  la 
vieille  raison  classique  :  «  Sans  le  goût,  le  génie  n'est  qu'une 
sublime  folie  ^  »  Ce  Young  si  vanté  lui  paraît  surfait  :  il 
lui  préfère  Hervey,  son  frère  en  poésie  sépulcrale,  Ossian, 
Milton,  Beattie,  et  même  Chaulieu,  qu'on  s'étonne  de  voir 
en  si  grave  compagnie.  Young  a  échoué  dans  la  poésie  des 
tombeaux  en  comparaison  de  Thomson  et  de  Gray,  dans 
l'expression  du  malheur  en  comparaison  de  Virgile,  de  Gil- 
bert et  de  Parny.  A  son  style  vague  et  ampoulé  il  faut 
préférer  la  simplicité  touchante  du  Barde  :  «  Ossian  se  lève 
aussi  au  milieu  de  la  nuit  pour  pleurer  ;  mais  Ossian 
pleure...  »  ;  et  il  cite  huit  lignes  de  Berrathon  où  le  vieil- 
lard aveugle  prie  le  «  fils  d'Alpin  »  de  le  conduire  <^  à  ses 
bois  ».  Et  il  conclut  en  disant  :  «  Voilà  des  images  tristes  ; 
voilà  de  la  rêverie.  » 

L'article  sur  Beattie  et  son  MinstreP  est  intéressant. D'une 
lecture  attentive  de  cet  article  et  surtout  de  la  traduction 
très  étendue  '  que  Chateaubriand  donne  du  poème  anglais, 
on  garde  l'impression  que  ce  René  si  fougueusement  rêveur, 
et,  à  travers  René,  ses  innombrables  descendants  littérai- 
res, que  le  Chateaubriand  jeune  des  premiers  livres  des 
Mémoires,  doivent  beaucoup  au  Mmstrel.  Beattie  «  a  touché 
une  lyre  qui  rappelle  un  peu  la  harpe  du  barde  »  ;  et,  le  poète 
ayant  perdu  son  fils,  Chateaubriand  le  rapproche  d'Ossian  : 

11  vit  sur  les  rochers  de  Morven  ;  mais  ces  rochers  n'inspi- 
rent plus  ses  chants  :  comme  Ossian  qui  a  perdu  son  Oscar,  il 
a  suspendu  sa  harpe  aux  branches  d'un  chêne  ^. 

1.  Œuvres,  VI,  376-384  (mars  180r. 

2.  Ib. 

3.  Ib.,  VI,  399  (juin  1801). 

4.  Voir  aussi  Le  Spectateur  du  Nord,  XXIII,  248  (août  1802). 

5.  Ghaleaubriand  a  utilisé  trois  fois  cette  phrase  :  Œuvres,  VI,  405 
(article  sur  Beattie,  juin  1801),  et  XI,  777  (Essai  sur  la  Littérature  anglaise, 
5'  partie);  Mémoires  d' Outre-tombe,  II,  202. 


204  Ossian  en   France 

Par  ce  minstrel  (que  le  traducteur  appelle  troubadoin-) 
se  fait  le  passage  d'Ossian  à  un  type  moyenâgeux  et  déjà 
romantique  que  Chateaubriand  contribuera  aussi  à  déve- 
lopper. 

J'ai  jugé  inutile  de  donner  les  références  des  différents 
passag-es  anglais  que  Chateaubriand  a  cités  ou  traduits  de- 
puis son  retour  en  France,  références  qu'il  ne  donne  ja- 
mais et  qu'il  a  fallu  rechercher  pour  chacun  d'eux.  Toutes 
ces  citations  sont  empruntées  à  VOssian  de  Macpherson.  Il 
est  certain  qu'il  avait  laissé  en  Angleterre  le  lourd  volume 
de  Smith.  On  peut  même,  en  collationnant  son  texte  et  celui 
des  éditions  successives  de  Macpherson,  s'assurer  qu'il  cite 
d'après  l'ancien  texte,  antérieur  à  la  révision  faite  icith 
attention  and  accuracy  pour  l'édition  de  1773.  Plutôt  que 
les  in-quarto  de  Fingal  et  de  Temora,  il  a  dû  avoir  sous 
les  yeux  l'édition  en  deux  volumes  de  1765,  et  c'est  de  celle- 
là  que  les  futurs  historiens  de  Chateaubriand  devront  se 
servir  '. 


V 


D'après  sa  propre  déclaration,  l'opinion  de  Chateaubriand 
sur  l'authenticité  d'Ossian  aurait  changé  lors  de  son  exil 
en  Angleterre,  et  n'aurait  pas  changé  sans  peine  ;  «  Il  m'a 
fallu  passer  plusieurs  années  à  Londres,  parmi  les  gens  de 
lettres,  pour  être  entièrement  désabusé.  Mais  enfin  je  n'ai 
pu  résister  à  la  conviction,  et  les  palais  de  Fingal  se  sont 
évanouis  pour  moi,  comme  bien  d'autres  songes  '.  »  S'il  en 
est  ainsi,  comment  expliquer  que  si  longtemps  après,  pen- 
dant la  période  de  composition,  sinon  de  publication,  du 
Génie  et  de  René,  il  fasse  état  d'Ossian,  non  seulement  comme 
d'un  grand  poète  authentique,  mais  encore  comme  d'un  té- 
moin irréfragable  des  âges  disparus  ?  J'avoue  ne  pouvoir 
résoudrecette  antinomie.  Si  «  plusieurs  morceaux  d'Ossian 
sont  visiblement  imités  de  la  Bible,  et  d'autres  traduits 
d'Homère,  tels   que  la   belle  expression  the  joy  of  griefs 

1.  La  Bibliothèque  Nationale  n'en  possède  que  le  second  volume  (Yn  104). 

2.  Œuvres,  III,  651  (1801). 


Chateaubriand  contre  l'authenticité  2o5 

v.p'jepolo  -rexapTCcoij.eaOa  yicio  »  (car  Chateaubriand  est  peu  varié 
dans  ses  exemples)  ;  à  quoi  bon  citer  ailleurs,  comme  une 
chose  remarquable,  cette  rencontre  des  deux  poètes  dans  la 
même  expression?Si  «  M.  Macpherson  est  l'auteur  des  poé- 
sies d'Ossian  »,  qu'est-ce  que  l'auteur  de  René  venait  nous 
raconter  des  tombeaux  de  Fingal  et  de  ses  héros  ?  Si  enfin 
une  preuve  évidente  de  la  fraude  est  la  «  morale  parfaite  » 
qu'Ossian  «  donne  partout  à  ses  héros  »,  comment  l'auteur 
du  Génie  peut-il  nous  dire  que  «  le  montagnard  écossais... 
est    encore    brave,  sensible,  généreux    »  parce    que  «  ses 
mœurs  modernes  sont  comme  le  souvenir  de  ses  mœurs  an- 
tiques »  ?  Et  qu'on  ne  dise  pas  que  Chateaubriand  nie  l'au- 
thenticité totale  et  complète,  mais  qu'il  admire  dans  Ossian 
ce  que  Macpherson  a  pu  conserver  des  idées,  des  croyances, 
des  sentiments,  des  actions,  du  style  qui  appartenaient  aux 
chants  anciens,   attribués    au  Barde.  Ce    serait  une  thèse 
moyenne  ;  mais  Chateaubriand  se  place  à  l'extrême  gauche 
dans  la  controverse  :  ses  expressions  auraient  aujourd'hui 
l'approbation  entière  des  celtisants  les  plus  radicaux  dans 
leurs  conclusions  :  «  Macpherson,  transportant  en  Ecosse  le 
barde  irlandais  Ossian,  défigurant  la  véritable  histoire  de 
Fingal,  cousant  trois  ou  quatre  lambeaux  de  vieilles  ballades 
k  un  mensonge  '...  »  Voilà  comment  il  s'exprime,  et  l'on  a 
pu  voir  dans  V Introduction  de  cet  ouvrage  qu'on  peut  mettre 
des  faits  sous  chacun  des  termes  qu'il  emploie.  Cette  phrase 
fait  plus  d'honneur  à  l'excellence  de  son  information  qu'àla 
logique  de  ses  raisonnements.  Et,  sauf  cette  dernière  phrase, 
tous  les  textes  critiques  que  je  viens  d'opposer  aux  textes 
ossianiques  cités  précédemment   sont  de  1801.  Faut-il  ad- 
mettre qu'il  y  a  deux  hommes  en  Chateaubriand,  l'un  qui 
sait,  et  l'autre  qui  veut  oublier  ?  le  critique  averti,  et  le  rê- 
veur ou  le  romancier,  le  poète  en  un  mot  ?  et  faut-il  lui 
appliquer  ce  qu'il  dit  lui-même  à  propos  des  «  traductions 
calédoniennes  »  de   Tacite  et  de  John  Smith  ;  «  Les  histo- 
riens mentent  un  peu  plus  que  les  poètes  '  »  ?  Soit,  pour 
René  ;  mais  est-ce  dans  son  grand  ouvrage  d'apologie  et  de 
discussion  qu'il  devait  faire  taire  le  critique  et  laisser  par- 

1.  Œuvres,  XI,  506    (Littérature  anglaise,  1"   partie  :  Tacite.  Poésies 
Erses). 

2.  Ib.,  XI,  507. 


2o6  Ossian  en   France 

1er  le  poète  ?  Je  le  répète,  je  ne  puis  résoudre  à  son  hon- 
neur cette  antinomie. 

Quand  Chateaubriand  ne  se  contente  plus  de  résumer  en 
une  phrase  son  opinion  sur  Torigine  de  l'O^vm^deMacpher- 
son,  mais  prétend  entrer  dans  plus  de  détails,  il  montre 
plus  d'assurance  que  d'exactitude.  Il  dit  plus  tard,  en  fai- 
sant allusion  au  travail  de  la  Highland  Society  et  à  l'édi- 
tion de  1807,  que  «  l'anglais  de  Macpherson  a  été  traduit 
en  celte  parles  bons  Ecossais  amoureux  de  leur  pavs  '  ». 
Mais  il  s'aventure  trop  quand  il  affirme  en  1801  que  <::  toute 
l'Angleterre  est  convaincue  que  les  poèmes  qui  portent  ce 
nom  sont  l'ouvrage  de  M.  Macpherson  lui-même  -».  Il  ra- 
conte d'une  manière  très  inexacte  la  fameuse  querelle  de 
Macpherson  et  du  D'  Johnson  ;  il  parle  d'anciens  manuscrits 
sur  Fingal,  composés  par  quelque  moine  du  xiip  siècle,  où 
Fingal  est  un  géant  et  où  «  les  héros  vont  en  Terre  Sainte 
expier  les  meurtres  qu'ils  ont  commis  »,  Tout  cela  est 
amusant,  ou  veut  l'être;  mais  tout  cela  est  un  peu  arrangé. 

Les  arguments  que  Chateaubriand  met  en  avant  pour  ré- 
futer l'authenticité  sont  à  peu  près  les  suivants  '  : 

1°  Cette  poésie  est  trop  raffinée  :  «  Je  n'en  veux  pour 
exemple  que  l'apostrophe  du  barde  au  soleil  »  ;  et  il  la 
cite:  «  Il  y  a  là-dedans  tant  d'idées  complexes,  sous  les  rap- 
ports moraux,  physiques  et  métaphysiques,  qu'on  ne  peut 
presque  sans  absurdité  les  attribuer  à  un  sauvage,  »  Voilà 
l'un  des  morceaux  les  plus  admirés,  et  depuis  le  plus  long 
temps,  qui  sert  à  démontrer  la  fraude.  Chateaubriand  force 
la  note  à  son  profit,  et  en  exagérant  la  complexité  des  idées, 
et  en  parlant  de  sauvage  ;  ce  dernier  mot  est  très  habile- 
ment choisi.  Smith,  de  même  que  son  aîné,  «  trahit  à  tout 
moment,  dans  ses  images  et  dans  ses  pensées,  les  mœurs 
et  la  civilisation  des  temps  modernes  *  ».  Sur  ce  point  il 
n'y  a  qu'à  acquiescer. 

2°  «  Les  notions  les  plus  abstraites  du  temps,  de  la  du- 
rée, de  l'étendue,  se  trouvent  à  chaque  page  d'Ossian.  J'ai 

1.  Œurres,  1,575  (1826:  noie  au  cliap.  XXX  Vil  àe  l'Essai  sur  les  Révolu- 
tions). 

2.  Ih.,  III,  651. 

3.  II).,   III,  652-655. 
-i.  /7j.,  III,  135. 


Ses  arguments  207 

vécu  parmi  les  sauvages  de  l'Amérique,  et  j'ai  vu  qu'ils 
parlent  souvent  du  temps  écoulé,  mais  jamais  du  temps  à 
venir.  »  Possible  ;  et  quelqu'un  nous  a  déjà  dit  queles  idiomes 
des  barbares  n'ont  pas  de  futur  ;  mais  Ossian  ne  s'occupe 
guère  «du  temps  à  venir  »  :  il  ne  parle,  et  d'une  manière 
monotone,  que  du  passé. 

3°  «  La  perfection,  ou  le  beau  idéal  de  la  morale  dans 
ces  poèmes...  Le  beau  idéal  est  né  de  la  société.  Les  hommes 
très  près  de  la  nature  ne  le  connaissent  pas. . .  »  Puisque  aucune 
religion  n'éclairait  Ossian,  «  comment,  sur  un  rocher  de  la 
Galédonie,  tandis  que  tout  était  cruel,  barbare,  sanguinaire 
autour  de  lui,  serait-il  arrivé  en  quelques  jours  à  des  con- 
naissances morales  que  Socrate  eut  à  peine  dans  les  siècles 
les  plus  éclairés  de  la  Grèce,  et  que  l'Evangile  seul  a  révé- 
lées au  monde?  »  Voilà  le  point  délicat.  Ossian  ne  doit  pas 
avoir  représenté  un  idéal  de  verlu,  parce  qu'il  n'était  pas 
chrétien.  Nous  sommes  en  1801,  nous  ne  sommes  plus  en 
1797  ;  et  cela  fait  pour  le  sort  du  Barde  une  grande  diffé- 
rence. Notons  en  passant  que  l'auteur,  avocat  éloquent  plus 
que  consciencieux  critique,  exagère  infiniment  la  vertu  des 
Fingaliens,  vertu  dont  il  fait  une  manière  de  sainteté.  On 
avait  bien  des  fois,  sous  Louis  XV  et  sous  Louis  XVI,  admiré 
cette  vertu  sans  la  forcer  ainsi  ;  mais  c^est  qu'on  ne  plaidait 
pas  pour  le  christianisme.  Il  n'y  a  rien  dans  Ossian  qui 
appelle  le  nom  de  Socrate,  et  qui  pressente  l'Evangile.  Fin- 
gai  recommande  à  Oscar  d'être  doux  aux  faibles,  aux  vain- 
cus ;  c'est  un  sentiment  chevaleresque  dont  Chateaubriand, 
s'il  raisonnait  plus  correctement,  se  contenterait  de  dire 
qu'on  ne  le  trouve  guère  en  Occident  avant  le  christianisme, 
ce  qui  serait  plus  modéré  et  servirait  autant  sa  thèse. 

4°  «  Gray,  dans  son  ode  du  Barde,  ne  rappelle  pas  une 
seule  fois  le  nom  d'Ossian.  »  Il  faut  avoir  bien  mal  lu  cette 
ode  et  en  mal  connaître  le  sujet  pour  s'aviser  de  cet  argu- 
ment. Gray  est  Anglais,  et  son  Barde  est  le  dernier  des 
bardes  gallois,  non  écossais,  et  personne  n'a  prétendu  qu'Os- 
sian  fût  connu  dans  le  pays  de  Galles.  La  légèreté  de  Cha- 
teaubriand est  ici  d'autant  plus  piquante  que  Gray  est  un 
des  poètes  qui  sont  compris  dans  son  horizon  littéraire. 

5°  «  Enfin  M.  Macpherson  a  fait  des  fautes  en  histoire 
naturelle  qui  suffiraient  seules  pour  découvrir  le  mensonge. 


ao8  Ossian   en   France 

Il  a  planté  des  chênes  où  jamais  il  n'est  venu  que  des 
bruyères,  et  fait  crier  des  aigles  où  l'on  n'entend  que  la  voix 
de  la  barnache  et  le  sifflement  du  courlieu.  »  On  dirait  que 
Chateaubriand  a  visité  les  Hautes-Terres  ;  il  les  connaît 
presque  aussi  bien  que  les  bords  du  Meschacébé.  Cepen- 
dant, si  l'on  consulte  une  monographie  scientifique  ',  on 
trouve  qu'il  a  parfaitement  poussé  des  chênes  dans  les  ré- 
gions mêmes  où  se  déroulent  les  exploits  des  héros  ossia- 
niques.  Quant  à  la  barnache  et  au  courlieu,  je  ne  sais  jusqu'à 
quel  point  ils  excluent  les  aigles. 

Toutes  ces  preuves  réunies  et  la  certitude  qu'elles  auto- 
risent n'empêchent  pas  Chateaubriand  d'aimer  toujours  les 
chants  attribués  à  Ossian  : 

J'écoute  cependant  encore  la  harpe  du  barde  comme  on  écou- 
terait une  voix,  monotone  il  est  vrai,  mais  douce  et  plaintive  '... 

Cela,  sans  doute,  ne  détruit  rien  du  mérite  des  poèmes  de 
Temora  et  de  Fiiic/al;  ils  n'en  sont  pas  moins  le  vrai  modèle 
d'une  sorte  de  poésie  du  désert  pleine  de  charmes  ^ 

Macpherson  a  ajouté  aux  chants  de  la  Muse  une  note  jusque- 
là  inconnue  :  c'est  assez  pour  le  faire  vivre  '. 

On  dirait  que  chaque  fois,  avant  de  prendre  congé  d'Os- 
sian,  il  veut  laisser  le  lecteur  sous  une  impression  de  sym- 
pathie et  presque  de  piété. 

Nous  savons  au  reste  qu'il  ne  s'est  jamais  détaché  du 
Barde:  l'Ecosse  est  restée  pour  lui  «  le  pays  d'Ossian  '  ». 
«  Cet  ami  de  sa  jeunesse,  dit  Marcellus,  le  fut  aussi  de  sa 
maturité.  Il  le  feuilletait  souvent.  C'est  le  seul  livre  que  je 
lui  aie  connu*.  »  Ces  mots  sont  à  retenir.  Chateaubriand  le 
lisait  à  Londres  dans  un  exemplaire  magnifiquement  relié, 
offert  par  Hugh  Campbell,  de  l'édition  en  deux  volumes  in-8 
«qui  venait  de  paraître  tout  récemment  ».  En  quittant  l'An- 
gleterre, il  fit  don  de  l'ouvrage  à  Marcellus,  qui  l'avait  con- 

1.  Marcel  Hardy,  Géor/raphie  et  Véfiàlalion  des  Hiç/hlands  d'Ecosse. 

2.  Œuvres,  11^  136. 

3.  Ib.,  III,  655. 

4.  Ib.,  III,  136. 

5.  Correspondance,  III,  186:  Lettre  à  la  duchesse  de  Duras,  26  juillet 
1822. 

6.  Marcellus,  Chateaubriand  et  son  temps,  p.  118. 


Conclusion   sur  Chateaubriand  109 

serve.  Nous  serions  heureux  de  retrouver  ces  beaux  volumes 
qu'a  feuilletés  Tambassadeur,  mais  encore  plus  heureux  si 
nous  pouvions  tenir  dans  nos  mains  le  volume  de  Smith 
sur  lequel,  dans  l'ardeur  de  la  découverte,  s'est  tant  de  fois 
penché  avec  enthousiasme  le  jeune  et  pauvre  exilé. 


VI 


Chateaubriand  est  le  premier  grand  nom  de  la  littéra- 
ture française  que  nous  trouvions  profondément  influencé, 
profondément  modifié  par  Ossian  ;  ce  n'est  pas  encore  assez 
dire  ;  qui  ait  dû  à  Ossian  la  forme  de  ses  rêves  et  la  par- 
faite expression  des  émotions  les  plus  profondes  de  son 
cœur.  Croyant  ou  incrédule,  dans  l'ardeur  de  sa  jeunesse 
ou  dans  la  désillusion  de  son  âge  mûr,  il  a  gardé  fidèlement  le 
même  culte  au  Barde  de  Morven,  ou  à  celui,  quel  qu'il  soit, 
qui  lui  a  prêté  son  âme  et  sa  voix,  et  qui  a  inspiré  la  mélodie 
ineffable  de  ses  chants.  Cette  mélodie  berce  l'âme  ;  elle  l'en- 
chante, elle  l'apaise,  pendant  que  les  yeux  aperçoivent  dans  la 
brume  des  fantômes  qui  s'évanouissent,  et  des  formes  trop 
séduisantes  pour  être  réelles.  Nul  mieux  que  le  pèlerin  pas- 
sionné qui  passait  de  l'ardent  désir  au  désenchantement,  pour 
qui  la  vie  était  un  rêve  et  une  chute  perpétuelle,  nul  mieux 
que  Chateaubriand  n'était  fait  pour  sentir  le  charme  véritable 
et  profond  de  la  poésie  ossianique.  Il  en  a  goûté  et  le  paysage 
qui  parlait  à  son  cœur  avec  tant  d'éloquence,  et  le  sentiment, 
et  la  sentimentalité  même,  et  ce  vague  à  l'âme  et  ce  désir 
de  vivre  ailleurs  et  cette  envie  de  mourir,  et  toute  cette 
mélancolie  qu'il  a  fondue  dans  la  sienne,  qu'il  a  absorbée 
en  lui,  et  qui  à  travers  son  œuvre  a  revécu  dans  ses  des- 
cendants. Nul  ne  l'a  mieux  senti,  et  cela  pour  une  raison 
d'évidence  :  il  est,  de  tous  ceux  qu'a  touchés  Ossian  de  sa 
baguette  magique,  celui  qui  possédait  le  mieux  la  langue 
que  le  Barde  empruntait  pour  se  révéler.  Sa  familiarité 
avec  l'anglais  lui  a  permis  de  lire  et  de  se  réciter  et  de  citer 
Ossian  dans  le  texte  même,  et  non  pas  dans  la  prose  édul- 
corée  de  Le  Tourneur,  et  non  pas  dans  les  vers  pompeux  de 
Baour-Lormian.  Quand  il  parle  des  chants   d'Ossian,  il  a 


aïo  Ossian  en  France 

encore  dans  Toreille  le  murmure  monotone  et  doux,  le 
rythme  scandé  de  rêve  et  de  passion,  que  Macpherson  a  su 
donner  aux  meilleures  parties  de  son  œuvre  ;  cette  mélodie 
brève  et  qui  laisse  tant  à  deviner,  à  compléter  pour  une 
âme  riche  et  passionnée,  et  jusqu'au  rythme  inimitable  de 
ces  chaînes  de  monosyllabes.  Nul  ne  Va.  mieux  rendu,  parce 
qu'aucun  autre  n'a  été  poète  comme  ce  prosateur,  n'a  su 
avec  les  mots,  des  mots  tout  simples  ici  et  qui  n'avaient 
rien  d'étrange,  faire  vibrer  les  âmes  à  l'unisson  de  la  sienne. 
En  adoptant  Ossian,  en  le  constituant  son  parrain  litté- 
raire, il  a  été  le  meilleur  héraut  de  sa  gloire.  Il  lui  a  prêté 
son  langage  enchanteur;  reprises  et  répétées  par  sa  voix, 
les  quelques  notes  de  la  harpe  du  Barde  ont  acquis  une 
ampleur,  une  puissance  pathétique  qui  les  a  fait  pénétrer 
profondément  dans  les  cœurs.  11  a  fait  passer  dans  la  litté- 
rature française  ce  qu'elle  pouvait  recevoir  et  absorber 
d'Ossian  ;  ses  ouvrages,  passionnément  admirés  par  la  géné- 
ration romantique,  ont  transmis  à  celle-ci  un  legs  de  rêve 
et  de  poésie  qui,  sans  qu'elle  s'en  doutât  souvent,  lui  venait, 
à  travers  le  vieux  Sachem,  des  rivages  brumeux  de  Morven. 


CHAPITRE    VIII 

M"^"  de  Staël,  Ossian 
et  les  «  littératures   du   Nord  » 


I.  Le  livre  De  La.  Littérature  :  le  système  qui  fait  d'Ossian  l'Homère  des 

«littératures  du  Nord  ».  Caractères  distinctifs  de  ces  littératures, ana- 
logues à  ceux  d'Ossian.  Sympathie  personnelle  de  l'auteur. 

II.  Critiques  de  cette  théorie  :  Geolîroy.  Fauriel.  Fontanes. 

m.  Seconde  édition  de  la  Littérature  et  réponse  à  Fontanes.  Ossian  et 
les  poésies  Scandinaves.  Intervention  de  Chateaubriand.  Origine  de  la 
mélancolie  des  littératures  modernes.  «  Ossian  chrétien  ».  Contraste 
avec  les  Scandinaves  païens.  Conclusions  sur  ce  débat. 

IV.  Ossian  dans  les  autres  ouvrages  de  M°"  de  Staël.  Conclusion. 


Nous  avons  vu  Ossian  inspirer  des  odes  officielles,  des 
cantates  et  des  romances;  nous  l'avons  vu  dans  le  même 
temps  donner  une  voix  aux  émotions  discrètes  des  âmes 
rêveuses  et  passionnées.  Il  était  réservé  à  M""  de  Staël  d'en 
faire  la  clef  de  voûte  d'un  système  d'histoire  littéraire.  Re- 
prenant avec  plus  de  précision  des  tentatives  à  peine  ébau- 
chées avant  la  Révolution,  elle  va  dresser  Ossian  en  face 
d'Homère,  non  plus  comme  son  rival  en  intérêt  et  en  beauté, 
mais  comme  l'ancêtre  de  ces  «  littératures  du  Nord  »  dont 
elle  se  fait  l'apôtre  et  la  théoricienne. 

M"'  de  Staël,  dès  sa  jeunesse,  «  n'aimait  que  ce  qui  la  fai- 
sait pleurer'  »  ;  et  ses  lectures  favorites  étaient,  avec  Rous- 
seau, Young,  Richardson  et  Ossian.  Il  faut  remarquer  néan- 
moins que  ses  premiers    essais  littéraires  n'offrent  aucune 

1.  Œuvres  de  M"'"  de  Staël,  I,  xxix  :  Notice,  par  M^«  Necker  de  Saus- 
sure. 


212  Ossian  en   France 

trace  de  la  poésie  ossianique.  Quelles  influences  lui  ont  sug- 
géré de  mettre  le  Barde  au  haut  rang  où  elle  va  le  placer? 
On  considère  généralement  Charles  de  Villers  comme  son 
premier  guide  en  matière  de  théories  littéraires  '.  Villers 
opposait  Homère  et  Ossian  au  Tasse  et  à  Racine,  et  faisait  des 
deux  premiers  les  modèles  préférés  de  la  «  Muse  allemande  '  » . 
Il  y  avait  là  en  germe  la  distinction  de  la  «  poésie  de  nature  * 
et  de  la  «poésie  d'art  »,  si  familière  aux  critiques  allemands. 
L'auteur  de  la  Littérature  eût  pu  la  lui  emprunter.  Elle  a 
préféré  opposer  l'un  à  l'autre  les  deux  poètes  originaux.  Il  est 
donc  peu  certain  qu'elle  ait  emprunté  son  système  à  Vil- 
lers. En  tous  cas,  dès  171)8,  dans  ses  entretiens  de  Coppet, 
elle  ébauchait  devant  Chênedollé  le  système  qu'elle  allait 
bientôt  exposer.  On  connaît  ce  système.  En  étudiant  un  cer- 
tain nombre  d'écrivains,  et  surtout  de  poètes,  de  pays  et  de 
siècles  très  différents,  M°"  de  Staël  a  été  frappée,  comme 
bien  d'autres,  des  caractères  communs  qui  groupent  entre 
elles,  d'une  part,  les  littératures  classiques  anciennes  et 
celles  de  la  France  et  de  l'Italie  modernes  ;  d'autre  part,  les 
littératures  germaniques.  Elle  a  remarqué  que  si  celles  du 
premier  groupe  offraient  entre  elles  une  si  grande  analogie, 
c'est  qu'elles  s'étaient  développées  dans  le  même  sens  et 
d'après  une  même  tradition,  les  modernes  ayant  imité  les 
anciens,  et  parmi  ceux-ci  les  Latins  ayant  imité  les  Grecs. 
Or  la  poésie  grecque  étant,  de  l'aveu  de  tous,  la  fille  d'Ho- 
mère, on  pouvait  considérer  Homère  comme  l'ancêtre  de 
tous  les  poètes  jusqu'à  Voltaire  et  Métastase  inclusivement. 
Restait  maintenant  le  groupe  incohérent  des  écrivains  «  du 
Nord  »,  comme  dit  toujours  notre  auteur.  Comment  rendre 
raison  des  caractères  communs  qu'offrent  Shakespeare  et 
Schiller,  Milton  et  Klopstock?  Si  l'on  pouvait  trouver  un 
«  Homère  du  Nord  »!  Mais,  au  fait,  il  est  un  poète  auquel 
on  a  déjà  attribué  ce  nom  glorieux,  dont  on  a  déjà  fait  à 
maintes  reprises  le  pendant  d'Homère:  c'est  le  barde  Ossian. 
Son  antiquité  est  respectable  ;  ses  ouvrages  sont  en  posses- 
sion de  l'admiration  générale;  sa  légende  même  offre  avec 
celle  d'Homère  des  points  de  ressemblance  souvent  remar- 

1.  Voir  sur  ce  point  L.  Witlmer,  Charles  de  Villers,  p.  150  et  siiiv. 

2.  Spectateur  du  Nord,  octobre    1799  :  Considérations  sur  l'étal  actuel 
de  la  littérature  allemande,  par  un  Français. 


«    De   la   Littérature  »  2 1  3 

qués.  Il  est  Celte,  il  est  vrai,  et  non  Germain;  mais  ce  dé- 
tail ne  gêne  pas  l'auteur  de  la  Littérature,  à  qui  ces  deux 
termes  paraissent  également  inconnus,  et  qui  ne  connaît  que 
les  auteurs  «  du  Nord»  et  ceux  «  du  Midi».  Rien  ne  prouve 
non  plus  qu'Ossian  ait  été  connu  des  poètes  «  du  Nord  » 
qui  sont  venus  après  lui,  et  qu'il  ait  exercé  sur  eux  une  in- 
fluence quelconque  :  M""  de  Staël  ne  paraît  pas  même  s'être 
posé  la  question.  Va  donc  pour  Ossian«  Homère  du  Nord  ». 
Bel  exemple  de  fausse  fenêtre  pour  la  symétrie.  Et  l'auteur 
de  la  Littérature  écrit  : 

Il  existe  ce  me  semble,  deux  littératures  tout  à  fait  distinctes, 
celle  qui  vient  du  ^lidi  et  celle  qui  descend  du  Nord,  celle  dont 
Homère  est  la  première  source, celle  dont  Ossian  est  l'origine... 
Les  ouvrages  anglais,  les  ouvrages  allemands,  et  quelques  écrits 
des  Danois  et  des  Suédois, doivent  être  classés  dans  la  littérature 
du  Nord,  dans  celle  qui  a  commencé  par  les  bardes  écossais,  les 
fables  islandaises,  et  les  poésies  Scandinaves...  Leurs  beautés 
originales  portent  l'empreinte  de  la  mythologie  du  Nord,  ont 
une  sorte  de  ressemblance,  une  certaine  grandeur  poétique  dont 
Ossian  est  le  premier  type... 

Si  Ossian  est  moins  profond,  moins  philosophe  que  ses 
successeurs,  c'est  qu'il  est  primitif,  et  voisin  encore  des 
commencements  de  l'humanité.  «  Mais  l'ébranlement  que 
les  chants  ossianiques  causent  à  l'imagination  dispose  la 
pensée  aux  méditations  les  plus  profondes.  »  L'auteur  ne 
dit  pas,  comme  Rigault  le  lui  fait  dire  avec  son  inexactitude 
ordinaire  ',  que  la  poésie  ossianique  est  celle  d'un  monde 
«  vieilli,  fatigué  de  sa  destinée  »  ;  ce  qui  serait  étrange  si 
c'est  celle  d'un  monde  naissant.  Elle  dit  que  le  fond  de 
cette  poésie,  et  la  base  de  toutes  ces  littératures,  c'est  la 
tristesse,  tandis  que  celles  du  Midi  reposent  sur  la  joie.  Or 
«  la  tristesse  fait  pénétrer  bien  plus  avant  dans  le  caractère 
et  la  destinée  de  l'homme  que  toute  autre  disposition  de 
l'âme  ».  Les  poètes  anglais  «  qui  ont  succédé  aux  bardes 
écossais  »,  avec  plus  de  philosophie  «  ont  conservé  l'ima- 
gination du  Nord,  celle  qui  se  plaît  sur  le  bord  de  la  mer, 


1.  De  la,  Littérature,  1800,  l'»  partie,  chapitre  XI. 

2.  Œuvres  de  Rigault,  I,  197. 


2  14  Ossian  en   France 

au  bruit  des  vents,  dans  les  bruyères  sauvages.  »  Ces  derniers 
mots  s'appliquent  à  Ossian,  mais  ne  s'appliquent  guère  qu'à 
lui.  Pour  M"°  de  Staël,  tout  pays  du  Nord  est  nébuleux 
parce  que  la  Calédonie  d'Ossian  est  7\ébuleuse  '.  Les  poètes 
de  ces  pays  sont  restés  tristes  et  mélancoliques,  et  leur 
imagination  rêve  constamment  d'au-delà. 

Après  avoir  ainsi  expliqué  comment  les  littératures  «  du 
Nord  »  sont  les  héritières  légitimes  d'Ossian,  l'auteur  étu- 
die, à  la  lumière  de  ces  principes,  leurs  caractères  distinc- 
tifs.  Le  climat  et  le  paysage,  qui  engendrent  la  mélancolie  ; 
un  goût  invincible  pour  la  liberté  ;  un  esprit  guerrier  ;  le 
culte  de  la  volonté  ;  une  religion  surtout  morale,  fort  peu 
entachée  de  superstition  et  d'idolâtrie  ;  une  poésie  qui  n'est 
ni  spirituelle  ni  allégorique,  qui  ne  connaît  pour  ressorts 
qu'un  «enthousiasme  réfléchi  »,  qu'une  «  exaltation  pure», 
qui  en  élevant  l'âme  excite  à  la  vertu  :  tels  sont  les  prin- 
cipaux traits  de  cette  littérature  telle  que  l'auteur  la  voit, 
et  ils  sont  tous  empruntés  à  Ossian.  Cette  «  littérature  du 
Nord  »  que  l'auteur  fait  un  peu  genevoise  et  protestante, 
le  vieux  Barde  celte  et  païen  en  est  déclaré  l'ancêtre  et  le 
modèle  ;  et  ce  n'est  pas  le  moins  étonnant  des  avatars  que 
nous  lui  voyons  subir  au  cours  de  cette  étude.  Il  est 
nommé  à  chaque  instant,  et  quand  il  n'est  pas  nommé, 
les  allusions  à  sa  poésie,  à  ses  croyances,  aux  sentiments 
qu'il  exprime,  sont  des  plus  transparentes.  A  tel  point 
qu'il  y  a  dans  ces  neuf  ou  dix  pages  deux  éléments  dif- 
férents, mal  soudés  et  d'un  intérêt  fort  inégal  :  des  ré- 
flexions sur  Ossian  et  l'effet  favorable  que  sa  lecture  pro- 
duit sur  l'âme  ;  une  tentative  à  peine  exprimée  et  mal  con- 
duite pour  démontrer  ce  qui  a  été  affirmé  au  début,  que 
d'Ossian  découle  toute  la  poésie  des  Anglais  et  des  Alle- 
mands. Si  engouée  qu'elle  fût  de  son  nouveau  système  fondé 
sur  le  parallélisme  Homère-Ossian,  M""  de  Staël  a  dû  sentir 
qu'elle  ne  pouvait  établir  explicitement  un  aussi  énorme 
paradoxe  historique  ;  elle  s'est  laissée  aller  à  remplacer  la 
démonstration  qu'on  attendait  par  la  constatation  d'analo- 
gies qu'elle  donne  implicitement  pour  des  arguments. 

Chemin  faisant,  elle  avoue  sa  prédilection  pour  la  «  lit- 

1.  Gunnar  Castrén,  A'orden  i  den  franska.  Litteraluren,  p.  181. 


Ossian  et  les   «   littératures  du   Nord  »  2  i  5 

térature  du  Nord  »,et  pour  le  Barde  en  particulier.  «Toutes 
mes  impressions,  toutes  mes  idées  me  portent  de  préférence 
vers  la  littérature  du  Nord.  »  Elle  répète  cette  déclaration 
dans  la  Préface  de  la  seconde  édition.  Elle  paraît  même 
favorable  à  l'emploi  dans  la  poésie  moderne  des  «  émotions 
causées  par  les  poésies  ossianiques  »,  parce  que  «  leurs 
moyens  d'émouvoir  sont  tous  pris  dans  la  nature  »,  ce  qui 
les  distingue  des  poésies  «  du  Midi  ».  Elle  ne  compare  pas 
Ossian  à  Homère  :  du  premier,  nous  n'avons  «  qu'un  re- 
cueil des  chansons  populaires  qui  se  répétaient  dans  les 
montagnes  d'Ecosse  »  et  rien  que  l'on  puisse  mettre  en 
regard  de  V Iliade.  On  voit  que  l'auteur  fait  bon  marché  des 
prétentions  épiques  de  Macpherson  et  de  Blair,  et  qu'elle 
paraît  ignorer  Fingal  et  Temora  ;  au  point  que  l'on  peut 
se  demander  si  elle  lit  Ossian  dans  Le  Tourneur,  ou  si  elle 
ne  s'est  pas  contentée  des  morceaux  ou  poèmes  qu'elle  au- 
rait trouvés  dans  le  Journal  Etranger  ou  plutôt  dans  les 
Variétés  Littéraires  publiées  un  an  et  rééditées  trois  ans 
après  sa  naissance.  Elle  fait  en  passant  l'éloge  de  la  religion 
d'Ossian,  ou  plutôt  de  ce  qui  en  tient  lieu  :  cette  croyance 
épurée  suffit  aux  âmes  nobles  et  sengibles,et  convient  à  «la 
raison  exaltée  »  ;  curieuse  expression  par  laquelle  l'auteur 
semble  se  définir  elle-même. 


On  sait  combien  le  livre  De  la  Littérature  fut  discuté 
àprement  dès  son  apparition,  avant  et  après  la  deuxième 
édition  et  la  Préface  o^o,  l'auteur  y  avait  jointe.  Aucun  des 
chapitres  de  l'ouvrage  ne  prêtait  à  la  critique  autant  que 
celui  où  Ossian  figurait  en  si  belle  place.  A  peine  le  livre 
avait-il  paru  qu'un  lecteur  se  récriait  :  en  voyant,  dit-il, 
cette  distinction,  le  Midi  pour  Homère  et  le  Nord  pour  Os- 
sian, «  on  serait  d'abord  tenté  de  dire  ;  Tant  pis  pour  le 
Nord  '  !  »  Le  sévère  Geotîroy,  gardien  de  l'arche  classique, 

1.  Spectateur  du  TVord,  juillet  1800,  p.  103  :  Extrait  sur  la  Littérature  de 
M"*  de  Staël  (anonyme; . 


îi6  Ossian  en   France 

considère  l'auteur  de  la  Littérature  comme  «  égarée  par  la 
manie  philosophique  »  et  préfère  «  l'engouement  pour  Ho- 
mère et  Sophocle  »  au  «  fanatisme  pour  Ossian  et  Shakes- 
peare '  ».  Quelques  années  plus  tard,  à  propos  des  Bardes 
de  Le  Sueur,  il  revient  à  la  charge.  Après  avoir  dit  qu'Ossian 
est  devenu  récemment  à  la  mode,  il  continue  sur  le  ton  aigre 
qui  lui  est  habituel  :  il  raille  «  l'illustre  baronne  »  qui  «s'est 
éprise  d'Ossian  ^  ».  Mais  GeolTroy  ne  réfute  dans  aucun  des 
trois  articles  où  il  aborde  cette  question  la  théorie  nouvelle 
et  hasardeuse  qui  fait  du  Barde  l'ancêtre  de  toutes  les  lit- 
tératures du  Nord.  Il  passe  à  côté  de  ce  point,  sur  lequel  il 
aurait  eu  facilement  l'avantage,  et  préfère  en  toucher  un 
autre.  M'"°  de  Staël  avait  dans  ce  même  chapitre,  comme 
déjà  un  peu  plus  haut  \  fait  d'une  «  sensibilité  rêveuse  et 
profonde  »,  de  la  «  mélancolie»  en  un  mot, le  trait  distinc- 
tif  et  l'essentielle  supériorité  des  littératures  modernes, 
prises  en  bloc  et  opposées  aux  littératures  anciennes.  Geof- 
froy lui  reproche  d'aimer  dans  «  le  fils  de  Fingal  »  plus  que 
toute  autre  chose  «  sa  mélancolie  profonde,  la  sombre  et 
lugubre  tristesse  de  ses  rêveries  ». 

L'hérilière  de  M.  Necker  s'est  trompée  quand  elle  en  a  fait 
un  des  caractères  particuliers  de  la  littérature  moderne.  Ce  que 
la  mélancolie  a  d'aimable,  de  touchant  et  de  vraiment  poétique, 
se  trouve  dans  Virgile  et  dans  TibuUe  ;  ce  qui  est  au  delà,  n'est 
que  folie,  chimère,  et  fatras  romanesque  '. 

GeolTroy  revenait  à  cette  idée  à  propos  àX'thal.  L'arti- 
cle qu'il  consacre  à  l'opéra  de  Méhul  se  termine  par  une 
charge  à  fond  contre  la  mélancolie  «  dont  on  a  voulu 
faire  un  genre  particulier  à  la  littérature  moderne  »,  et  qui 
n'est  «  qu'une  vaine  enflure,  une  ridicule  parade  de  méta- 
phores outrées'  ».  Pour  ceux  qui  n'auraient  pas  compris  qui 
était  le  on  de  tout  à  l'heure,  Geoffroy  termine  en  désignant 
l'auteur    de  cette    théorie  :    «  une  femme  suisse  »,  dit -il 

1.  Le  S  ,ecla,leur  français  du  XIX'  siècle,  VIII,  113. 

2.  Journal  des  Débats,  23  messidor  an  XII;  Geoffroy,  Cours  de  Littéra- 
ture dramatique,  V,  58. 

3.  De  la  Littérature,  l"  partie,  ch.  IX. 

4.  Joui  nal  des  Débats,  ih.\  Geoffroy,  Cours...,  ib . 

5.  Journal  de  l'Empire, '21  mai  1806. 


Critiques  de  la  théorie  de  M"""  de  Staël  217 

dédaigneusement.  L'Empereur  a  dû  être  content,  somme 
toute,  de  cet  article-là  ;  car  si  son  cher  Ossian  y  était  mal- 
mené, on  y  rudoyait  encore  davantage  l'ennemie  qu'il  persé- 
cutait. 

Un  autre  critique,  plus  digne  et  plus  sensé,  réfutait  en 
bons  termes  la  théorie  de  M""  de  Staël.  Il  y  avait  déjà,  dit 
Fauriel,  une  littérature  du  Nord  avant  que  les  poèmes 
d'Ossian  fussent  connus.  Ossian  n'est  donc  pas  le  type  de 
la  poésie  du  Nord.  «  Cet  honneur  appartient  bien  davantage 
à  Shakespeare...  Les  poésies  dOssian...  ont  été  regardées 
comme  des  productions  d'un  genre  absolument  original  *.  » 
De  son  côté,  le  Publiciste  fait  remarquer,  dans  son  compte- 
rendu  de  l'ouvrage,  que  «  la  mélancolie  ne  fait  pas  un 
genre  M  » 

Ladoucette,  dans  un  bon  article  ',  présente  à  la  théorie 
de  M""  de  Staël  une  série  d'objections  judicieuses,  et  fait 
mention  d'Ossian  sans  discuter  spécialement  le  rôle  qui 
est  assigné  au  Barde. 

Mais  les  objections  les  plus  précises  et  les  plus  fortes 
vinrent  du  groupe  Fontanes-Chateaubriand.  Ceux-là  n'é- 
taient pas,  comme  Geoffroy,  survivant  aigri  d'un  autre 
temps,  à  l'extrémité  opposée  de  l'horizon  littéraire.  Tous 
deux  avaient  avec  l'auteur  de  la  Littérature  plusieurs 
goûts  communs  :  celui  par  exemple  d'une  mélancolie  rê- 
veuse, ou  encore  la  connaissance  et  le  sentiment  de  la  belle 
poésie  anglaise.  Mais  ils  avaient,  ou  venaient  d'acquérir, 
une  profonde  aversion  pour  l'esprit  philosophique  qui  régnait 
dans  l'ouvrage  de  M'"*'  de  Staël,  pour  le  dogme  de  la  per- 
/ec/f6«7?7e  par  lequel  elle  continuait  l'enseignement  des  phi- 
losophes du  xviii"  siècle.  Surtout  ils  étaient  chrétiens,  ou 
voulaient  l'être.  M"""  de  Staël  rendait  pleine  justice  aux 
grands  progrès  accomplis  dans  l'humanité  par  le  christia- 
nisme ;  elle  exposait  en  quoi  la  littérature  lui  est  redeva- 
ble, avec  une  justesse  et  une  sincérité  qui  pouvaient  rendre 
jaloux  le  futur  auteur  du  Génie  du  Christianif^me.  Mais 
ces    néophytes    se    faisaient   les    apôtres    intolérants   d'un 

1.  Décade,  XXV,  420  (10  prairial  an  VIII).  Fauriel  consacre  à  l'ouvrage 
de  M°"  de  Staël  les  trois  articles  anonymes  des  10,  20  et  30  prairial. 

2.  Publiciste,  2  germinal  an  IX. 

3.  Veillées  des  Muses,  XII,  130  (pluviôse  an  IX  . 


2i8  Ossian  en   France 

catholicisme  à  restaurer.  Fontanes  ouvrit  le  feu  '.  L'ossia- 
niste  du  temps  de  Louis  XVI,  le  poète  du  Chant  du  Barde, 
a  depuis  longtemps  brûlé  ses  anciens  dieux.  Des  quarante- 
cinq  pages  qu'il  consacre  à  l'ouvrage  de  M"' de  Staël,  il  en 
est  quelques-unes  qui  doivent  retenir  dès  maintenant  notre 
attention  ;  nous  étudierons  plus  loin  l'ensemble  de  son  juge- 
ment sur  Ossian.  Il  commence  par  marquer  un  étonnement 
narquois  que  ce  soit  «  dans  les  montagnes  de  l'ancienne 
Calédonie,dans  les  forêts  habitées  par  les  descendants  d'Ar- 
minius,  que  se  trouve  désormais  le  modèle  du  beau,  et  je 
ne  sais  quel  genre  supérieur  à  tous  les  autres,  qu'on  appelle 
mélancolique  et  sombre....  »  D'ailleurs  l'auteur  de  la  Litté- 
rature, étant  femme,  ne  doit  pas  savoir  raisonner.  Admirez 
comme  c'est  dit  spirituellement,  et  comme  le  bel  esprit  de 
collège  a  dû  être  lier  de  trouver  ceci  : 

«  La  vive  et  trop  fière  Comala,  dit  un  vieux  barde,  veut  se 
couvrir  de  l'armure  des  guerriers  ;  elle  tremble  sous  ce  poids 
trop  pesant,  et  sa  faiblesse  l'embellit.  >>  M"^^  de  Staël  aime  les 
poésies  erses  ;  ce  passage  lui  sera  sans  doute  connu. 

Il  expose  ensuite  la  théorie  de  l'auteur  et  en  montre  l'im- 
portance dans  l'économie  de  l'ouvrage,  mais  en  forçant  un 
peu  tous  les  termes  :  «  C'est  une  idée  de  prédilection  ; 
c'est  une  grande  découverte  qu'on  croit  avoir  faite  en  litté- 
rature ;  c'est  enfin  la  base  d'une  nouvelle  poétique.  »  Il  pré- 
sente tout  de  suite  l'objection  la  plus  naturelle  :  «  On 
n'ignore  pas  que  les  poèmes  attribués  au  barde  Ossian  n'ont 
été  découverts  que  dans  ces  derniers  temps  par  l'Anglais 
Macpherson...  Comment  fait  elle  remonter  si  haut  l'influence 
d'un  écrivain  connu  si  tard?»L'^4/?^/«iS  Macpherson  étonne 
sous  la  plume  d'un  homme  qui  a  vécu  quelque  temps  à 
Londres.  Il  ajoute  avec  une  sévérité  méritée  :  ^<  Ceux  qui 
connaissent  l'histoire  littéraire  n'ont  pas  été  peu  surpris  de 
voir  qu'on  l'étudiât  avec  si  peu  de  soin,  quand  on  prétend 
l'approfondir.   » 


1.  Mercure,  messidor  et  thermidor  an  VIII;  Œuvres  de  Fontanes,  II, 
184. 


Seconde  édition  et  réponses  aux  critiques  219 


III 


M"'  de  Staël  fut  sensible  à  la  critique  de  Fontanes.  La 
seconde  édition  du  livre  De  la  Littérature  (1801)  était  faite 
en  partie  pour  j  répondre.  C'est  du  moins  l'intention  qu'an- 
nonce clairement  l'auteur,  car  de  réponse  on  n'en  voit  guère 
qui  soit  satisfaisante,  j'entends  en  ce  qui  concerne  Ossian. 

La  Préface,  qui  est  consacrée  à  réfuter  certaines  objec- 
tions d'ordre  plus  général,  renvoie  aux  notes  de  l'ouvrage 
pour  «  développer  »  un  fait  «  que  je  croyais,  dit  l'auteur, 
trop  connu  pour  avoir  besoin  d'être  expliqué  ».  Quel  est  ce 
fait?  «  C'est  que  les  chants  d'Ossian  étaient  connus  en 
Ecosse  et  en  Angleterre  par  ceux  des  hommes  de  lettres 
qui  savaient  la  langue  gallique,  longtemps  avant  que  Mac- 
pherson  eût  fait  de  ces  chants  un  poème...  »  Pour  peu  qu'on 
soit  au  courant  de  la  question,  on  est  stupéfait  de  la  nou- 
veauté de  ce  fait,  et  l'on  court  à  la  note  visée  '.  On  n'y 
trouve  rien  qui  développe  cette  extraordinaire  assertion  : 
l'auteur  se  contente  de  la  répéter  en  en  modifiant  à  peine 
les  termes  ;  elle  ne  la  prouve  pas,  et  pour  cause.  D'ailleurs 
elle  s'est  aperçue  elle-même  qu'en  prenant  ce  fait  pour  acquis 
le  lecteur  remarquerait  que  «  les  Ecossais  et  les  hommes  de 
lettres  qui  savaient  la  langue  gallique  *  ne  constituaient  pas 
à  eux  seuls  toute  la  «  littérature  du  Nord  »,  et  se  deman- 
derait quelle  avait  bien  pu  être  l'influence  du  Barde  inédit 
sur  tous  les  autres  Anglais  et  sur  les  Allemands.  Elle  ajoute 
donc  à  ces  deux  notes,  dont  la  première  annonce  la  seconde 
et  dont  la  seconde  répète  la  première,  quelques  phrases 
pour  se  justifier  et  pour  modifier  sensiblement,  quoi  qu'elle 
en  dise,  sa  première  idée.  Ossian  n'est  plus  pour  elle  que 
«  le  plus  ancien  poète  auquel  on  puisse  rapporter  le  carac- 
tère particulier  à  la  poésie  du  Nord  ».  Les  autres,  qui  ne 
Font  pas  connu,  lui  ressemblent,  et  par  conséquent  peuvent 
être  considérés  comme  de  la  même  famille  littéraire.  Il  n'est 
plus  le  tronc  commun,  il  est  la  branche  la  plus  ancienne  et 
la  plus  vénérable  : 

1.  Chapitre  XI,  note  1. 


220  Ossian  en   France 

Les  fables  islandaises,  les  poésies  Scandinaves  du  ix«  siècle, 
origine  commune  de  la  littérature  anglaise  et  de  la  littérature 
allemande,  ont  la  plus  grande  ressemblance  avec  les  traits  dis- 
tinctifs  des  poésies  erses  et  du  poème  de  Fingal. 

Les  «  fables  islandaises  »,  c'est  VEdda,  révélée  par  Mallet  ; 
les  «  poésies  Scandinaves  »  sont  dans  Mallet.  Aussi, quoique 
«  un  très  grand  nombre  de  savants  »  aient  écrit  sur  «  la 
littérature  runique  »,  il  sufiit  d'ouvrir  Mallet  après  avoir 
lu  Ossian  et  l'on  constatera  la  ressemblance  : 

Ces  poètes  Scandinaves  chantaient  les  mêmes  idées  religieuses, 
se  servaient  des  mêmes  images  guerrières,  avaient  le  même  culte 
pour  les  femmes  que  le  barde  Ossian,  qui  vivait  près  de  cinq 
siècles  avant  eux. 

Ossian  n'est  plus  le  père  de  toutes  les  littératures  du  Nord, 
il  en  est  tout  au  plus  l'oncle.  Malgré  cette  correction,  tout 
cela  restait  pensé  et  dit  avec  un  à  peu  près,  avec  une  insou- 
ciance des  faits,  avec  une  inexactitude  incroyables.  D'im- 
menses questions  se  trouvaient  résolues  négligemment  en 
quelques  lignes.  Pourtant  les  objections  qu'on  avait  faites 
à  l'auteur  valaient  la  peine  d'une  réplique  plus  étudiée  et 
plus  développée. 

Cette  fois,  ce  fut  Chateaubriand  qui  prit  la  plume  pour 
répondre  à  ces  mauvaises  réponses.  Il  donne  à  ses  critiques 
la  forme  d'une  lettre  à  Fontanes,  dans  laquelle  quatre  pages 
sont  consacrées  à  la  question  d'Ossian  '.  Après  avoir  réfuté 
l'opinion  que  la  mélancolie  des  peuples  modernes  est  d'ori- 
gine germanique,  et  soutenu  qu'elle  est  d'origine  chrétienne 
(on  voit  l'auteur  du  Génie  s'établir  solidement  sur  ses  posi- 
tions), il  continue  : 

Mais  Ossian...  n'est-il  pas  la  grande  fontaine  du  Nord. où  tous 
les  bardes  se  sont  enivrés  de  mélancolie...  ?  J'avoue  que  celte 
idée  de  M'"«  de  Staël  me  plaît  fort.  J'aime  à  me  représenter  les 
deux  aveugles,  l'un  sur  la  cime  d'une  montagne  d'Ecosse,  la  tête 
chauve,  la  barbe  humide,  la  harpe  à  la  main,  et  dictant  ses  lois, 
du  milieu  des  brouillards,  à  tout  le  peuple  poétique  de  la  Ger- 
manie ;  l'autre... 

1.  Œuvres  de  Chateaubriand,  IV.  613-658  ;  Mercure,  1"  nivôse  an  IX. 


Réplique  de  Chateaubriand  221 

Accorder  à  l'adversaire  cette  séduisante  antithèse,  ce  n'est 
pas  «  abandonner  la  cause  »  de  Fontanes  ;  car  «  Ossian  lui- 
même  est  chrétien  ». 

Ossian  chrétien  !  Convenez  que  je  suis  bien  heureux  d'avoir 
converti  ce  barde,  et  qu'en  le  faisant  entrer  dans  les  rangs  de 
la  religion  j'enlève  un  des  premiers  héros  à  Vàge  de  la  mélan- 
colie. 

Ossian,  c'est  Macpherson,  poursuit  Chateaubriand  ;  et 
Macpherson,  c'est  un  moderne,  nourri  de  la  Bible  et  des 
poètes  anglais  d'inspiration  chrétienne.  Donc  ce  que  M"®  de 
Staël  prend  pour  l'inspiration  ossianique  n'est  autre  que 
l'inspiration  chrétienne,  qui  fait  la  grandeur  de  toutes  les 
littératures  modernes,  du  Nord  ou  du  Midi.  Il  aurait  fallu 
expliquer  avec  quelles  nuances  et  dans  quel  esprit  ditfé- 
rent,  et  c'est  ici  le  point  faible  de  l'argumentation  de  Cha- 
teaubriand, comme  de  tout  son  système  qui  consiste  à  ca- 
tholiciser  la  littérature  ;  c'est  pourquoi  il  se  garde  bien 
d'insister. 

Mais,  répliquera  l'adversaire,  si  des  poésies  incontesta- 
blement païennes  nous  produisent  la  même  impression  ? 
Direz-vous  que  Régner  Lodbrog  ou  les  héros  de  VEdda 
étaient  chrétiens  ?  Voici  la  réponse  : 

La  mémoire  de  M""»  de  Staël  l'a  trahie  lorsqu'elle  avance  que 
les  poésies  Scandinaves  ont  la  même  couleur  que  les  poésies  du 
prétendu  barde  écossais.  Chacun  sait  que  c'est  tout  le  contraire. 
Les  premières  ne  respirent  que  brutalité  et  vengeance... 

Telle  est  la  chanson  de  Régner  Lodbrog,  dont  Chateau- 
briand rapproche  un  chant  de  guerre  des  Iroquois  qui  vient 
fort  à  propos  jeter  dans  la  discussion  un  argument  exotique 
et  neuf.  Que  reste-t-il  de  la  théorie  ?  Rien  : 

Il  résulte  de  ce  que  je  viens  de  vous  dire  que  le  système  de 
M""®  de  Staël  touchant  l'influence  d'Ossian  sur  la  littérature  du 
Nord  s'écroule;  et  quand  elle  s'obstinerait  à  croire  que  le  barde 
écossais  a  existé,  elle  a  trop  d'esprit  et  de  raison  pour  ne  pas 
sentir  que  c'est  toujours  un  mauvais  système  que  celui  qui  re- 
pose sur  une  base  aussi  contestée. 


122  Ossian  en   France 

Les  critiques  de  Fontanes  et  de  Chateaubriand  n'étaient 
pas,  il  s'en  faut  de  beaucoup,  aussi  fondées  à  tous  égards 
qu'elles  l'étaient  sur  ce  point  particulier.  M"*  de  Staël  ne 
répliqua  point  par  un  écrit  public.  Mais  son  système  avait 
été  en  vain  battu  en  brèche  par  ses  habiles  contradicteurs  : 
il  ne  s'écroula  pas  immédiatement  ;  il  était  d'une  simplicité 
logique  qui  séduisait  les  esprits  ;  et,  assez  longtemps  après, 
on  verra  encore  des  disciples  de  ses  idées  faire  d'Ossian 
l'ancêtre  vénérable  de  la  lignée  des  poètes  septentrionaux- 


IV 


M"'  de  Staël  ne  s'est  plus  guère  occupée  d'Ossian  après 
le  livre  De  la  Littérature.  Il  n'est  pas  nommé  dans  V Alle- 
magne. Il  se  trouve  mentionné  à  plusieurs  reprises  dans 
Corinne,  à  propos  de  Gesarotti,  dont  «  les  mots  ont  un  air 
de  fête  qui  contraste  avec  les  idées  sombres  qu'ils  rappel- 
lent '  »  ;  à  propos  de  Roméo  et  Juliette  dont  elle  admire  la 
variété  :  «  Ce  n'est  pas,  comme  dans  VOssiaîi,  une  même 
teinte,  un  même  son,  qui  répond  constamment  à  la  corde 
la  plus  sensible  du  cœur  '.  »  Plus  précisément,  les  chants 
«  dalmates  »,  qui  commençaient  à  être  à  la  mode  à  cette 
époque,  sont  comparés  par  Corimie  elle-même  à  ceux  d'Os- 
sian: ils  respirent  comme  eux  «  l'effroi  du  mystère,  la  mé- 
lancolie qu'inspire  l'incertain  et  l'inconnu'  ».  Lorsque  Del- 
phine  parut,  on  y  trouva  un  «  style  ossianique  ».  C'est 
Stendhal  qui  nous  l'apprend,  en  ajoutant  que  ce  roman  a 
«  infatué  toutes  les  jolies  femmes  *  *  de  ce  style.  Si  ce  rap- 
prochement n'est  pas  une  invention  ou  une  mystification 
du  jeune  Henri  Beyle,on  se  demande  ce  qu'on  pouvait  bien 
entendre  par  là.  Peut-être  ossianique  veut-il  dire  ici  ;  pas- 
sionné, tumultueux  ;  encore  que  le  style  de  Delphine  ne 
présente  guère  ces  caractères.  Le  terme  conviendrait  plutôt 
aux  sentiments.  Peut-être  aussi  ce  mot  fait-il  allusion  à  la 

1.  Corinne,  Vil,  i. 

2.  M.,  VU,  m. 

3.  Id.,  XV,  IX. 

4.  Correspondance  de  Stendhal,  l,  57  (26  mars  1803). 


L'ossianisme  de  M"^"   de   Staël  2  23 

mélancolie  grave,  à  l'air  fatal  de  quelques  personnages  ;  en 
relisant  le  roman,  j'inclinerais  plutôt  à  cette  hypothèse. 

L'ossianisme  de  M""  de  Staël  avait  été  plutôt  une  curio- 
sité de  son  esprit  qu'une  adhésion  de  son  cœur.  11  lui  man- 
quait trop  de  ces  sentiments  qui  ont  retenu  si  longtemps  un 
Chateaubriand  ou  un  Lamartine  sous  le  charme  de  la  voix 
lointaine  de  Cona.  Elle  a  fidèlement  cru  à  l'authenticité 
d'Ossian,  elle  a  été  sensible  à  sa  mélancolie; elle  s'est  servie 
de  son  nom  comme  d'une  maîtresse  pièce  pour  édifier  un 
système  d'histoire  littéraire  qui  devait  s'effondrer  bientôt  ; 
la  partie  durable  de  son  œuvre  ne  lui  doit  à  peu  près  rien. 


CHAPITRE  IX 
Ossian    devant  la  critique.   Résistances  et  limites 


I.  Epoque  de  discussions  et  de  jugements.— Authenticité  des  poèmes  ossia- 
niques.  Les  partisans.  L'Académie  Celtique.  La  Notice  de  Ginguené. 
Les  adversaires.  Boissonade;  les  Archives  Littéraires;  Esménard;  la 
Décade;  Glorvina.  Opinions  indécises  :  le  Magasin  Encyclopédique  ; 
divers. 

H.  Valeur  des  poèmes  ossianiques.  Incertitude  de  l'opinion.  —  Les  parti- 
sans. Trois  survivances  :  réédition  des  Variétés  Littéraires  (1804)  : 
Suard  et  Garât.  Réédition  de  VOssian  de  Le  Tourneur  (1810).  Traduc- 
tion du  Cours  de  Rhétorique  de  Blair  (1808).  Importance  d'Ossian 
dans  l'ouvrage  de  Blair.  Eloges  des  critiques.  Sympathies  des  poètes. 
Mérites  de  Macpherson  aux  yeux  des  adversaires  de  l'authenticité. 

III.  Adversaires  d'Ossian  et  du  genre  ossianique.  Les  poètes.  Lebrun  et 
son  ode  Homère  et  Ossian.  Motifs  de  son  sentiment.  Les  critiques. 
Deux  transfuges:  M.-J.  Ghénier;Fontanes.  LaDécade  et  son  évolution. 
Quatre  critiques  attitrés  :  Geoffroy,  Hoffmann,  Dussault,  Auger. 
Esménard. 

IV.  Leurs  arguments.  La  monotonie,  l'obscurité  et  la  tristesse;  le  procès 
de  la  mélancolie  septentrionale.  Le  paysage  ossianique  opposé  au 
paysage  classique.  Le  style.  L'irréligion  d'Ossian.  Réflexions  sur  cet 
argument  de  Fontanes.  Raisons  de  l'attitude  de  tous  ces  critiques. 
Ce  qu'ils  défendent  contre  Ossian. 

V.  Limites  du  succès  et  de  l'influence  d'Ossian  sous  le  Consulat  et  l'Em- 

pire. Les  poètes.  Omissions  notables.  Influences  rivales.  —  Conclusion 
sur  cette  période  :  l'inspiration  sentimentale  ;  l'inspiration  litté- 
raire. 


L'époque  de  la  plus  grande  vogue  d'Ossian  est  en  même 
temps  celle  où  il  est  le  plus  fréquemment,  le  plus  àprement 
discuté.  Ces  discussions  portent  sur  deux  points  dilférents, 
car  le  succès  du  Barde  pose  un  double  problème,  historique 
et  littéraire.  Qu'est-il,  et  que  vaut-il?  Son  authenticité  est- 
elle  certaine  ?  et,  authentique  ou  non,  que  faut-il  penser  de 


Authenticité.   L'Académie  Celtique  226 

sa  poésie  ?  L'Empire  a  vu  formuler  les  opinions  les  plus 
diverses  sur  le  premier  point,  et  les  jugements  les  plus  oppo- 
sés sur  le  second.  Résumons  les  principales  tendances  au 
moyen  des  textes  les  plus  importants  ;  on  a  déjà  vu  ce  qui 
concerne  directement  M""  de  Staël  et  son  sj^stème  d'his- 
toire littéraire. 

Sur  l'authenticité,  les  opinions  les  plus  extrêmes  se  font 
jour  presque  en  même  temps.  Aux  environs  de  1810,  la 
critique  française,  qui  ne  peut  en  cette  matière  que  se  lais- 
ser guider  par  l'opinion  anglaise,  est  sollicitée  en  sens  dif- 
férents par  les  voix  qui  lui  arrivent  d'outre-Manche  ;  et 
suivant  que  telle  ou  telle  publication  sera  sous  ses  yeux, 
l'écrivain  français  répétera  et  présentera  à  son  public  une 
doctrine  favorable  ou  opposée  à  l'authenticité  du  Barde  et 
à  la  bonne  foi  de  Macpherson.  Or,  c'est  l'époque  où  les  do- 
cuments essentiels  se  publient  :  c'est  l'époque  des  ouvrages 
de  Malcolm  Laing,  du  Rapport  de  1805,  de  1'  «c  original  » 
de  1807.  La  curiosité  est  donc  à  chaque  instant  réveillée, 
et  un  intérêt  toujours  nouveau  s'attache  aux  chants  du  Barde. 
Au  moment  où  il  jouit  chez  nous  de  la  plus  grande  popu- 
larité, son  existence  même  est  révoquée  en  doute;  et  l'opi- 
nion, sans  cesse  ballottée  entre  deux  extrêmes,  ne  sait  à 
quelle  solution  s'arrêter. 

Nous  avons  déjà  parlé  de  l'Académie  Celtique  fondée  par  Na- 
poléon. Le  premier  volume  des  travaux  de  l'Académie  con- 
tient un  long  Discours  tC ouverture  '  anonyme,  qui  est,  paraît- 
il,  de  Eloi  Johanneau,  secrétaire  perpétuel  (le  président 
était  Cambry).  Eloi  Johanneau,  ami  de  La  Tour  d'Auvergne, 
se  rattache  à  la  tradition  des  celtomanes  du  xvui"  siècle  2. 
Son  état  d'esprit  est  à  peu  près  celui  des  premiers  hardi-- 
sants  allemands  ou  de  leurs  successeurs  romantiques.  Wdoit 
j  avoir  eu  une  poésie  celtique,  vraiment  nationale,  comme 
il  doit  y  avoir  eu  une  poésie  des  bardes  teutoniques  dans 
les  forêts  inviolées  de  la  Germanie.  Animé  d'une  foi  ro- 
buste, Johanneau  est  dépourvu  de  sens  critique  :  il  consi- 
dère   comme   monuments    authentiques  les    Vers  dorés  de 

1.  Mémoires  de  l'Académie  Celtique,  I  (1807),  p.  45  :  Discours  d'ouver- 
tui'j  sur  rétablissement  de  l'Académie  Celtique,  les  objets  de  ses  recher- 
ches, et  le  plan  de  ses  travaux. 

2.  D'Arbois  de  Jubainville,  Catalogne  ..,  p.  V. 

TOME  II  15 


a26  Ossian   en   France 

Pythagore,  les  Proverbes  de  Salomon,  Orphée,  Y  Iliade  et 
\  Odyssée,  VEdda  et  Ossian.  Je  n'insiste  pas  sur  la  compo- 
sition de  cet  extraordinaire  musée  des  antiques  ;  mais  j'ai 
l'impression  que  si  un  Macpherson  bas-breton  avait  présenté 
à  Eloi  Johanneau  ou  à  quelqu'un  de  ses  confrères  un  recueil 
d'anciens  poèmes  gaulois,  il  eût  eu  quelque  chance  de  réus- 
sir pour  un  temps.  11  va  sans  dire  que  le  secrétaire  perpé- 
tuel croit  à  l'authenticité  totale  d'Ossian.  Il  consacre  une 
longue  note,  qui  s'étale  sur  dix  pages  ',  à  résumer  toute  la 
question  d'après  le  Rapport  de  1805  et  d'après  Laing.  Mais 
ce  résumé  n'est  pas  impartial,  et  les  conclusions  en  sont 
nettement  favorables  à  Macpherson. 

Ceux-là  ont  leur  siège  fait,  et  l'étude  des  documents  nou- 
vellement publiés  en  Angleterre  ne  peut  que  les  fortifier 
dans  leur  opinion.  Il  semblerait  que  l'on  ne  dût  plus  raison- 
ner de  l'authenticité  après  les  conclusions  de  1805,  et  sur- 
tout après  le  livre  de  Laing,  comme  auparavant.  Jusque-là, 
un  critique  comme  celui  qui  rend  compte  dans  le  Publiciste 
du  recueil  de  d'Arbaud-Jouques  ^,  un  ossianiste  isolé  comme 
celui  qui  du  fond  delà  Nièvre  plaide  dans  la  Décade  la  cause 
du  Barde  ',  pouvaient  en  1801  et  en  1804  admettre  l'au- 
thenticité. Mais,  chose  difficile  à  croire,  les  travaux  consa- 
crés à  rendre  compte  des  publications  des  deux  Sociétés  an- 
glaises en  1805  et  en  1807 et  dulivre  de  Laing,  aboutissent 
à  des  conclusions  diamétralement  opposées.  L'exemple  typi- 
que est  fourni  par  Ginguené  et  Boissonade,  qui  la  même 
année  donnent  avec  détail  leur  avis  sur  la  question. 

Ginguené  fpurnit  une  Notice,  nous  l'avons  vu,  à  Y  Ossian 
français  que  réimprime  Dentu.  Cette  Notice  a  été  aussi 
publiée  à  part  *.  Deux  raisons  font  de  lui  un  tenant  con- 
vaincu de  l'authenticité  :  la  première,  c'est  que  dans  une 
dissertation  placée  comme  la  sienne  en  tête  d'une  édition 
complète  d'Ossian,  il  était  difficile  de  démolir  l'idole  à  la 
gloire  de  qui  le  livre  était  consacré  ;  la  seconde,  c'est  que 


1.  Mémoires  de  l'Académie  Celtique,  1  (1807),  p.  53-62. 

2.  Publiciste,  22  thermidor  an  IX. 

3.  Décade,  10  prairial   an   XII  :   Lettre  de    M.  Heynier,   à  Garchy  par 
Pouilly  (Nièvre). 

4.  Ginguené,  Notice  sur  l'étal  actuel  de  la  question  relative  à  l'authen- 
ticité des  poèmes  d'Ossian,  1810. 


Ginguené.  Boissonade  227 

Ginguené  a  puisé  toute  son  érudition  gaélique  à  deux  sources  ; 
\q  Rapport  de  1805  et  !'«  original  >>  de  1807.  Ce  qu'il  offre 
donc  au  lecteur  français,  ce  sont  les  conclusions  de  la  High- 
land  Society  d'Edimbourg  et  de  celle  de  Londres,  habile- 
ment, mais  assez  superficiellement  fondues  en  un  système 
plausible.  Plus  de  la  moitié  de  sa  Notice  n'a  d'ailleurs,  même 
en  1810,  aucune  valeur  essentielle:  je  veux  parler  de  cette 
première  partie  où  il  résume  l'opinion  de  Gesarotti,  dont  il 
fait  l'éloge  comme  traducteur  et  comme  critique.  Ginguené 
s'est  laissé  sans  doute  entraîner  par  sa  familiarité  avec  les 
choses  d'Italie  à  donner  trop  d'importance  aux  effusions  en- 
thousiastes du  père  de  l'ossianisme  italien.  Rappelons-nous 
le  débit  de  l'édition  Dentu,  la  réputation  de  Ginguené,  et 
nous  comprendrons  pourquoi  l'opinion  de  tant  de  critiques, 
de  compilateurs,  de  faiseurs  d'articles  au  cours  du  xix"  siècle 
ressemJDle  tant  à  la  sienne,  qu'elle  reproduit  souvent  jusque 
dans  l'expression.  Les  admirateurs  d'Ossian  tel  qu'il  leur 
était  donné,  les  champions  de  l'authenticité,  ont  trouvé  dans 
la  Notice  de  Ginguené  leur  symbole  de  foi. 

Si  les  vues  de  Boissonade  n'ont  pas  eu  un  retentissement 
aussi  manifeste,  nul  doute  que  ses  articles  du  Journal  de 
l'Empire  '  n'aient  frappé,  étonné  peut-être  tous  ceux  des 
8000  abonnés  qui  s'intéressaient  à  Ossian  ou  qui  le  con- 
naissaient de  nom.  Quand  on  les  réimprima  en  1863  %  il 
était  bien  tard,  et  l'ouvrage  d'ailleurs  n'a  pas  dû  toucher 
le  grand  public.  C'est  à  propos  de  la  troisième  édition  de 
Baour-Lormian  que  ces  articles  furent  composés,  et  peut- 
être  en  réponse  à  la  Notice  de  Ginguené.  Celui-ci  était  ita- 
lianisant, Boissonade  était  helléniste  ;  l'un  avait  devant  lui 
les  publications  ossianiques  des  deux  sociétés  de  Londres 
et  d'Edimbourg,  et  ne  connaissait  ou  ne  voulait  connaître 
qu'elles  ;  l'autre  «  avoue  »  en  finissant  qu'il  a  «  puisé  dans 
une  belle  dissertation  de  Malcolm  Laing  »  toute  son  «  éru- 
dition anglaise  ». 

On  a  vu  dans  V Introduction  de  cet  ouvrage  ce  qu'est  le 
travail  de  Laing  :  on  devine  ce  que  seront  les  articles  de 
Boissonade.  Ce  que  Laing  dit  de  juste,  il  le  lui  emprunte, 


1.  Journal  de  l'Empire,  3  et  10  septembre  1810. 

2.  J.-F.  Boissonade,  critique  littéraire,  II,  39-51. 


aa8  Ossian  en   France 

en  le  rendant  plus  élégant,  plus  frappant,  plus  fort.  Il  a 
raison  d'attribuer  beaucoup  d'importance,  dans  la  genèse 
de  VOssia?i  macphersonien,aux  premiers  essais  poétiques  du 
jeune  maître  d'école,  et  notamment  à  son  Hiylilander  ;  mais 
il  a  tort  de  parler  du  Highlander  comme  s'il  l'avait  lu,  et 
de  forcer  l'identité  :  «  Même  bouffissure  dans  le  style,  mêmes 
images,  mêmes  incidents  ;  partout  les  m^Héores  verdàtres, 
la  bruyère  et  les  collines,  les  ouragans  et  les  fantômes.  » 
Il  a  raison,  ou  à  peu  près,  de  dire  :  «  Quelques  romances 
irlandaises,  et  le  li'ig Mander ,  étaient  la  base  et  le  fond  de 
toutes  ces  compositions...  »  mais  il  a  tort  d'ajouter  ;  «  où 
il  n'y  avait  rien  d'original  et  de  neuf  que  l'impudence  inouïe 
du  prétendu  traducteur,  sa  prose  mesurée,  et  quelques  er- 
reurs monstrueuses  ».  C'est  le  ton  de  Laing,  mais  ce  n'est 
pas  celui  du  juge  sage  et  éclairé  :  car,  s'il  en  était  ainsi,  la 
voix  de  Gona  n'aurait  pas  retenti  soixante  à  quatre-vingts 
ans  au  fond  de  tant  de  cœurs  dans  toute  l'Europe,  Mais  ce 
qui  est  piquant,  c'est  de  voir  combien  d'erreurs  laisse  tom- 
ber la  plume  de  celui  qui  n'était  encore,  il  est  vrai,  qu'un 
critique  agréable,  mais  qui  allait  prendre  rang  parmi  les 
fameux  philologues.  Il  est  faux  que  Macpherson  ait  d'avance 
«  combiné  son  système  de  traductions  ossianiques  qu'il  fît 
circuler  »  ;  il  est  faux  qu'il  soit  revenu  de  sa  tournée  <  au 
bout  de  deux  ans  »  ayec  Fing al,  etc..  ;  il  est  faux  qu'il  se 
soit  <.<  enrichi  aux  dépens  de  la  crédulité  »  des  lecteurs  et 
surtout  il  est  faux  —  à  quel  point,  on  l'a  vu  dans  Vlntro- 
duction  de  cet  ouvrage  —  qu'au  moment  où  il  écrivait  son 
Ossian  Macpherson  fût  un  «  riche  gentilhomme  »  qui  se 
promenait  «  dans  son  parc  ».  Il  est  dangereux  enfin  de  citer 
sans  aucune  réserve  l'autorité  de  Johnson. 

La  thèse  radicalement  négatrice  de  Boissonade  a  beau- 
coup plus  de  partisans  que  la  croyance  de  Ginguené.  Déjà 
en  1801,  à  peine  le  Publiciste  a-t-il  admis  l'authenticité, 
qu'il  reçoit  et  publie  une  lettre,  en  réponse  à  son  article  '. 
Marignié,  traducteur  des  Mémoires  de  Gibbon,  l'avertit 
qu'il  ne  faut  pas  faire  état  de  David  Hume  comme  autorité 
pour  l'authenticité  d'Ossian  ;  tout  au  contraire,  comme  en 
fait  foi  la  lettre  de  Hume  publiée  dans  les  Mémoires  del'his- 

1.  Publiciste,  27  thermidor  an  IX. 


La   Décade  229 

torien  (I,  210).  A  peine  le  Rapport  de  1805a-t-il  été  publié 
en  juillet,  et  le  livre  antimacphersonien  de  Laing  en  août, 
que  les  Archives  Littéraires  donnent  un  grand  article  ano- 
nyme, très  sensé  et  judicieux  '.  L'auteur  résume  les  con- 
clusions du  Ranport^  l'article  de  YEdinhurgh  Review,  et 
expose  le  système  de  Laing  ;  il  conclut,  comme  on  s'y 
attend,  tout  à  fait  contre  la  véracité  de  Macpherson.  Cette 
documentation  sérieuse  est  rare  à  cette  époque  de  critique 
improvisée,  et  plus  brillante  que  solide.  Un  autre  article 
anonyme,  plus  court  mais  très  judicieux,  explique  le  sujet 
d'Ossian  par  les  plagiats  mêmes  de  Macpherson  :  «  On  admira 
ce  qui  était  vraiment  admirable,  sans  se  douter  qu'on  l'avait 
déjà  mille  fois  admiré  dans  d'autres  ouvrages \  »  Esménard 
se  prononce  contre  l'authenticité,  mais  connaît  très  mal  les 
faits'.  Il  croit,  avec  Chateaubriand  et  d'après  lui,  que  Mac- 
pherson, quand  il  a  composé  ses  poèmes,  était  déjà  riche  et 
avait  «un  beau  parc  dansles  montagnes  del'Ecosse».  Alors, 
rien  de  plus  simple  :  «  Il  a  chanté  ses  montagnes,  son  parc, 
et  le  génie  de  sa  religion.  »  La  ressemblance  de  ses  argu- 
ments avec  ceux  de  Chateaubriand  va  jusqu'au  plagiat  :  l'ar- 
gument tiré  de  Gray  qui  dans  son  Barde  ignore  Ossian  ; 
l'argument  tiré  des  chênes  et  des  aigles  qui  ont  toujours  été 
inconnus  àl'Ecosse  :  tout  cela  est  du  Chateaubriand  tout  pur. 
La  Décade,  pendant  cette  période,  est  nettement  contre 
l'authenticité.  Mais  ses  arguments  sont  tous  des  arguments 
internes,  du  même  ordre  que  ceux  d'Esménard.  En  1804, 
elle  consacre  à  Ossian  un  article  important  *.  Elle  signale 
l'astucieuse  prudence  de  Macpherson  qui,  ignorant  l'his- 
toire des  Gaëls  et  leurs  mœurs,  «  s'est  borné  à  les  faire 
combattre  et  chanter  »  ;  qui  ne  leur  a  point  donné  de  mytho- 
logie, uniquement  «  par  crainte  de  se  compromettre  aux 
yeux  des  érudits  »  ;  et  qui  d'ailleurs  «  a  fait  pousser  des 
chênes...  »  Nous  connaissons  la  phrase  :  c'est  la  troisième 
fois  que  nous  la  rencontrons  ;  elle  a  passé  de  Chateaubriand 
à  la  Décade  et  au  Mercure  ;  on  la  ressort  tous  les  deux 
ans.  Le  même  journal  annonce  avec   quelque   scepticisme 

1.  Archives  Litléraires  de  l'Europe,  VIll,   256  (novembre  1805)  :  Sur 
l'authenticité  des  Poèmes  d'Ossian. 

2.  Les  Qiialre  Saisons  du  Parnasse,  printemps  1806,  p.  235. 

3.  Mercure,  1802,  IV,  407;  le  même  article,  ih.,  21  octobre  1809. 

4.  Décade,  XLl,  348  (30  floréal  an  XII). 


a3o  Ossian  en   France 

la  publication  prochaine  du  «  texte  gallique  *  »  ;  il  donne 
à  entendre  qu'il  ne  se  laissera  pas  facilement  convaincre. 
Toutes  ces  résistances  ont  amené  à  ne  plus  croire  à  Ossian 
ceux  qui  avaient  quelque  raison  de  se  mettre  au  courant  de 
la  question.  Creuzé  de  Lesser,  qui  se  faii  l'apôtre  et  le  hé- 
raut de  la  chevalerie,  préfère  les  mœuro  des  romans  de 
chevalerie  à  celles  des  poésies  Scandinaves  et  même  à  celles 
«  des  poésies  erses,  trop  manifestement  falsifiées  pour  être 
d'aucun  poids  dans  cette  discussion  ^  ». 

Il  était  plus  intéressant  de  trouver  l'exposé  de  la  même 
thèse  négatrice  là  où  l'on  ne  se  serait  guère  avisé  de  le 
chercher,  dans  un  roman,  et  dans  un  roman  qui  jouit  d'un 
certain  succès  :  Glorvina  ou  la  Jeune  Ir/andaise,pd.v  Miss 
Owenson.  Miss  Ow^enson  n'est  autre  que  Lady  Morgan.  Le 
roman  date  de  1808;  traduit  en  1813  sur  la  quatrième  édi- 
tion anglaise,  il  offrait  aux  lecteurs  français  des  noms  ou 
du  moins  des  consonances  chères  k  plusieurs  d'entre  eux  : 
Glorvina,  Inismore,Tura...L'autenv  a  placé  dans  ce  roman 
une  longue  discussion  qui  remplit  trente-cinq  pages  \  et 
dont  l'authenticité  d'Ossian  fait  les  frais.  Les  interlocuteurs 
sont  un  prince  irlandais,  un  chapelain  et  un  voyageur  an- 
glais. Ce  dernier  croit  à  Ossian  écossais  et  à  Macpherson 
traducteur.  Les  deux  Irlandais  se  relaient  à  lui  démontrer 
son  erreur,  et  à  lui  donner  une  idée  des  véritables  ballades 
ossianiques  irlandaises.  Nous  pouvons  peut-être  en  par- 
ler, disent-ils,  «  nous  à  qui  l'on  fait  apprendre  par  cœur, 
dès  notre  plus  bas  âge, ces  poésies;  nous  qui  portons  encore 
aujoard  hui  les  noms  des  héros  qu'elles  célèbrent  ».  Ils  se 
servent  des  arguments  que  la  critique  ossianique  emploie 
aujourd'hui  encore,  mais  en  poussant  à  l'extrême  un  na- 
tionalisme irlandais  qui  nie  toute  influence  des  Hautes- 
Terres  sur  Ossian.  Macpherson  a  éliminé  tous  les  éléments 
proprement  irlandais,  et  surtout  le  rôle  de  Patrick  et  la 
religion  chrétienne.  Morven  ni  Fingal  n'ont  de  racines  vraies 
en  Ecosse. On  cite  à  l'Anglais,  pour  le  convaincre,  les  tra- 
vaux de  l'Académie  royale  d'Irlande,  1786,  et  on  lui  montre 

1.  Décade,  XLVI,  186  (19  juillet   IS05). 

2.  Creuzé  de  Lesser,  La  Tuble- Ronde,  3"  édit.,  1814,  p.  XII. 

3.  Glorvina  ou  la  Jeune  Irlandaise,  Histoire  nationale,  par  Miss  Owen- 
son, traduit  de  l'anglais,  1813;  II,  132-167. 


«    Glorvina    »    de   Miss   Owenson  a3i 

dans  les  Fianns  une  milice  nationale  ixlandaise.  On  insiste 
sur  la  plus  lourde  bévue  de  Macpherson  :  il  a  confondu  et 
fait  vivre  ensemble  GuchuUin  et  Fingal,  que  l'histoire  nous 
montre  séparés  par  deux  ou  trois  siècles.  Smith  a  suivi 
l'erreur  de  son  devancier.  Qae  penser  d'ailleurs  des  mœurs 
que  ces  auteurs  donnent  à  «  Fingal  et  compagnie  »  ?  Leur 
siècle  est  barbare,  et  ils  sont  doués  de  toutes  les  perfections 
et  de  toutes  les  vertus.  La  vérité  est,  toujours  pour  les  deux 
Irlandais,  que  leurs  «  ballades  irlandaises  bâtardes,  comme 
M.  Macpherson  les  appelle,  sont  les  originaux  d'où  il  a 
tiré,  pour  les  arranger  à  sa  manière,  tous  les  matériaux  de 
sa  version  d'Ossian  ».  L'Anglais  est  forcé  de  s'avouer  vaincu. 
Mais  «  la  jeune  et  belle  Glorvina  »,  qui  assiste  à  ce  docte 
entretien,  ne  capitule  pas  aussi  complètement.  Elle  reven- 
dique les  droits  de  la  critique,  nous  dirions,  subjective,  et 
de  son  goût  personnel.  Elle  proclame  «  la  supériorité  des 
poèmes  de  Macpherson  comme  composition,  sur  les  produc- 
tions informes...  qui  lui  ont  fourni  ses  matériaux  ».  Son 
«  imagination  est  quelquefois  éblouie  »  par  les  originaux 
irlandais,  mais  elle  y  trouve  «  des  détails  ridicules,  gro- 
tesques ».  «  Mais  les  sons  touchants  de  la  voix  de  Gona, 
modulés  par  le  génie  de  M.  Macpherson,  me  charment... 
Quand  mon  cœur  est  froid  et  languissant,  quand  mes  es- 
prits sont  abattus,  j'ai  recours  à  mon  Ossian  anglais  :  il 
apaise  mes  souffrances,  mon  abattement  se  change  en  une 
douce  mélancolie,  plus  délicieuse  même  que  la  joie.  »  Et 
l'auteur  semble  conclure  qu'il  faut,  malgré  tout,  savoir  gré 
à  Macpherson  de  son  œuvre. 

Voilà  un  morceau  important  qui  prenait  la  question  à 
peu  près  comme  il  fallait  la  prendre,  et  qui  laissait  parler 
la  voix  du  sentiment  après  cella  de  l'érudition.  Le  Mer- 
cure '  relie  Glorvina  aux  «  poèmes  vaporeux  »  d'Ossian,  et 
enregistre  comme  importante,  comme  incontestable,  cette 
découverte  que  le  véritable  Ossian  est  Irlandais.  M.  de  G... 
avait  écrit  la  même  chose  au  Journal  des  Savants  cin- 
quante ans  auparavant  ;  mais  qui  s'en  souvenait  ? 

Entre  ces  deux  thèses  extrêmes,  le  Magasin  Encyclopé- 
dique pencherait  plutôt  pour  la  première  ^  Le  journal  de 

1.  Mercure,  25  septembre  1813  (article  signé  G.  M.) 

2.  Magasin  Encyclopédique,  1808,  IV,  228. 


232  Ossian   en   France 

Millin  a  toujours  été  sympathique  à  Ossian  plus  qu'aucun 
des  périodiques  du  temps.  11  attribue  la  plus  grande  impor- 
tance à  l'édition  de  1807  :  «  Cet  ouvrage  fait  une  époque 
mémorable  dans  l'histoire  de  la  littérature  du  Nord  »  et  dé- 
montre l'authenticité.  Mais,  comme  Ahlwardt,  dont  il 
adopte  les  conclusions,  comme  Gurlitt,  comme  plus  tard 
Archibald  Clerk,  comme  tous  ceux  qui  ont  estimé  authen- 
tique r  «  original  »  de  1807,  il  s'appuie  sur  ce  texte  même 
pour  juger  sévèrement  «  les  talents  et  la  bonne  foi  du  pre- 
mier traducteur  »  qui  «  n'avait  qu'une  connaissance  assez 
bornée  de  la  langue  gallique  »  et  qui  «  ne  s'est  pas  fait 
scrupule  de  suppléer  par  ses  propres  idées  aux  passages  du 
Barde  qu  il  n'entendait  pas  ».Mais,dira-t-on,  si  sa  «  bonne 
foi  »  est  com.promise,  ses  «  talents  »  n'en  sont  que  plus 
remarquables,  non  ceux  du  philologue,  mais  ceux  du  poète, 
et  ces  derniers  intéressent  bien  davantage  le  lecteur.  C'est 
à  peu  près  la  même  attitude  que  prennent  Barbier  et  De- 
sessartz  K  Après  avoir  rappelé  le  débat,  ils  donnent  comme 
«  opinion  dominante  »  celle  qu'il  existait  bien  des  poèmes 
ossianiques,  mais  que  Macpherson  «  a  traduit  librement  et 
qu'il  a  ajouté  d'autres  poèmes  à  sa  traduction  ». 

Heureux  ceux  qui,  comme  Delécluze  —  du  moins  c'est 
lui  qui  le  raconte  —  n'ont  pas  besoin  de  consulter  les  gros 
in-quarto  de  Londres  ou  d'Edimbourg,  ni  d'écouter  les 
deux  parties  pour  rendre  lui  arrêt  décisif  !  Il  a  toujours 
cru  «  par  pur  instinct,  ce  qui  a  été  prouvé  depuis,  que  Mac- 
pherson... avait  très  habilement  tendu  un  piège  auquel 
toute  l'Europe  s*est  laissée  prendre  -  ».  Un  instinct  aussi 
sûr  peut  dédaigner  les  longues  veilles. 


II 

Comme  on  discute  sur  l'authenticité  de  ces  poèmes,  on 
varie  sur  leur  beauté  et  leurs  mérites  intrinsèques.  Au  mo- 
ment même  où  la  mode  s'empare  d'Ossian,  les  critiques  de 

1.  Barbier  et  Desessartz,  Nouvelle  Bibliothèque  d'un  homme  de  goût, 
1808,  II,  269. 

2.  Delécluze,  Souvenirs  de  soixante  années,  p.  48. 


Valeur   des    poèmes   ossianiques  233 

profession  et  les  gens  de  lettres  hésitent  à  le  consacrer  grand 
poète,  à  lui  donner  ofticiellement  une  place  dans  le  Pan- 
théon littéraire  de  l'humanité.  Ils  ne  savent  guère  s'il  con- 
vient de  chasser  ou  d'encenser  ce  nouveau-venu,  qui  pour 
les  uns  est  digne  d'un  culte,  et  pour  les  autres  n'est  qu'un 
intrus.  «  En  France,  les  avis  sont  divisés  sur  le  mérite  du 
barde  écossais.  Ce  genre  de  poésie,  disent  les  uns,  presque 
toujours  amphigourique,  gigantesque  et  faux,  ne  peut  plaire 
à  ceux  qui  aiment  à  se  nourir  des  belles  littératures  grecque, 
latine  et  française.  Selon  d'autres,  les  idées  grandes  et  fortes 
que  ces  poèmes  renferment  sur  les  premiers  sentiments  de 
la  nature  doivent  plaire  à  tous  les  hommes  \  »  Autrement 
dit,  les  lecteurs  d'un  goût  purement  classique  sont  hostiles  à 
Ossian,  qui  charme  les  partisans  du  retour  à  la  nature.  Donc 
on  est  pour  ou  contre  lui  par  principe  :  «  Tout  est  soumis 
à  l'esprit  de  système,  ou  à  de  petits  intérêts  de  parti  *.  » 
Système  littéraire  ou  philosophique,  parti  politique  ou  reli- 
gieux ;  nous  allons  nous  en  apercevoir  à  plusieurs  reprises. 
Pour  d'autres,  c'est  avant  tout  une  question  de  goût  per- 
sonnel :  «  La  teinte  sombre  que  beaucoup  de  gens  aiment 
dans  les  poètes  du  Nord,  et  que  d'autres  leur  reprochent...  '  » 
Le  résultat  est  toujours  le  même  :  les  opinions  sont  ex- 
trêmes dans  les  deux  sens  :  «  Ossian,  méprisé  par  les  uns, 
mis  au  rang  dHomère  par  les  autres,  n'a  point  encore  de 
place  fixe  parmi  les  poètes  *.  » 

Commençons  par  les  amis  du  Barde  :  au  reste,  ils  sont  les 
moins  nombreux  et  de  beaucoup  les  plus  timides.  J'excepte 
de  cette  timidité  les  trois  premiers  apôtres  du  nouveau 
culte,  dont  la  voix,  après  un  demi-siècle  ou  environ,  se 
faisait  entendre  de  nouveau.  En  1804,  on  réimprime,  nous 
l'avons  vu,  les  Variétés  Littéraires  de  17G8  ':  le  lecteur  se 
trouvait  reporté  par  cette  réédition  au  temps  de  la  première 
découverte  et  de  la  première  ferveur.  Garât,  disciple  et 
biographe  de  Suard,  en  rappelant  l'œuvre  ossianique  de  ce 
dernier,  constate  que  ces  poèmes  «  ont  porté  dans  la  poésie 


1.  Barbier  et  Desessartz,  p.  269. 

2.  Puhliciste,  22  thermidor  an  IX. 

3.  Chérade-Montbron,  Les  Scandinaves,  1801,  p.  XVIII. 

4.  P. -A.   Lebrun,  Le   Village  abandonné,  etc.,  p.  X. 

5.  Voir  plus  haut,  livre  III,  chapitre  III. 


a34  Ossian  en   France 

un  peu  usée  du  Midi  des  images,  des  tableaux,  des  mœurs 
et  des  passions,  où  les  talents  poétiques  ont  pu  se  rajeunir 
comme  dans  un  monde  naissant,  où  ils  ont  pu  recevoir  des 
inspirations,  lorsqu'ils  n'y  trouvaient  pas  des  modèles,  parce 
que  l'analyse  va  bien  plus  loin  que  l'imitation  '.  »  On  recon- 
naît l'idéologue  à  la  conception  et  au  style.  D'autre  part, 
la  réédition  de  Le  Tourneur  par  Didot  en  1810,  dont  nous 
avons  parlé  plus  haut,  a  certainement  fait  lire  ou  relire  de 
beaucoup  de  personnes  l'important  Discours  Prélimi7iaire 
du  traducteur,  et  les  éloges,  discrets  d'ailleurs,  qu'il  donne 
à  Ossian,  ou  plutôt  à  ses  héros  et  à  leurs  mœurs.  Enlîn, 
il  faut  s'arrêter  un  peu  davantage  à  une  troisième  publica- 
tion, qui  celle-là  était  une  nouveauté,  au  moins  pour  les 
Français,  et  qui  a  certainement  contribué  à  affermir  ou  à 
prolonger  l'ossianisme  chez  nous  :  je  veux  parler  de  la  tra- 
duction du  Cours  de  Rhétorique  de  Blair  *. 

Cet  ouvrage  est  le  plus  parfait  modèle  de  l'enseignement 
théorique  de  la  littérature,  tel  que  le  pratiquait  un  Le  Bat- 
teux,avec  ses  genres,  ses  règles,  ses  figures,  tout  cela  classé, 
étiqueté,  numéroté  ne  varietur.  Or  toute  cette  machinerie 
classique  si  compliquée  ne  semble  montée  qu'en  faveur  d'Os- 
sian.  En  présentant  au  public  Blair  et  son  ouvrage,  le  tra- 
ducteur rappelle  le  rôle  capital  que  le  docteur  avait  joué 
dans  les  premièrespublications  de  Macpherson,  et  sa  fameuse 
Dissertation  qui  «  réussit  à  inspirer  beaucoup  d'intérêt  pour 
la  poésie  erse  ».  Mais  il  est  impossible  d'oublier,  en  par- 
courant l'ouvrage  de  Blair,  qu'il  fut  le  premier  parrain  d'Os- 
sian  en  Ecosse,  en  Angleterre  et  en  Europe.  Quoiqu'il  em- 
prunte ses  exemples  à  toutes  les  littératures,  depuis  l'Ecriture 
et  Homère  jusqu'aux  Anglais  ou  aux  Français  qui  le  pré- 
cèdent immédiatement,  Ossian  est  l'auteur  qu'il  cite  le 
plus  souvent  :  c'est  un  trésor  inépuisable,  où  l'on  est  sûr  de 
trouver  toutes  sortes  de  beautés.  Que  l'auteur  traite  Du 
Sublime^  De  la  Métaphore,  De  r Apostrophe,  De  la  Compa- 
raison, De  la  Poésie  descriptive,  Ossian,  toujours  Ossian 
lui  fournira  ses  exemples.  Il  sert  même  à  corriger  Pope. 
Oui,  le  classique,  l'élégant,  l'irréprochable   Pope  reçoit  des 

1.  Garât,  Mémoires  sur  M.  Suard...  1820,  I,  154. 

2.  Hugues  Blair,  Cours  de  Rhélorique  et  de  Belles-Lettres,  trad.  P.  Pré- 
vost, Genève,  1803,  2  vol.  in-8.    Réédité  en  1821. 


Le   «   Cours  de   Rhétorique   »   de  Blair  235 

leçons  de  style  du  Barde  primitif  et  sauvage.  11  délaye  en 
trois  expressions  la  même  image  d'Homère,  tandis  qu'Os- 
sian,  qui  sait  «  frapper  l'imagination  d'un  seul  coup  »,  a 
trois  lignes  parfaites, qui  font  voir  l'objet. 11  a  des  métaphores 
incohérentes,  tandis  qu'en  voici  deux  d'Ossian  qui,  dans  le 
même  genre,  sont  parfaites.  Tel  passage  de  Fingal  figure 
avec  honneur  entre  Virgile  et  Quintilien.  Ossian  est  un  clas- 
sique pour  Blair,  et  l'égal  des  plus  grands  ;  il  le  sera  aisé- 
ment pour  les  lecteurs  de  son  ouvrage.  Ces  lecteurs  ont  été 
assez  nombreux  :  car  le  Cours  de  Rhétorique  et  de  Belles- 
Lettres  est  l'objet  d'une  seconde  édition  en  1821 .  Dans  l'in- 
tervalle^ il  fournissait  une  page  à  une  anthologie  de  lectures 
anglaises,  et  cette  page  était  justement  une  de  celles  où  Blair 
explique  par  le  menu  le  sublime  de  son  cher  Ossian  \  Ce 
choix  témoigne  qu'aux  yeux  des  auteurs  de  la  collection, 
grammairiens  fameux  et  fabricants  accrédités  d'ouvrages 
scolaires,  Ossian  figure  dignement  dans  une  chrestomathie 
classique. 

Ces  trois  admirations-là  sont  des  survivances.  Les  nou- 
veaux amis  du  Barde  aiment  surtout  en  lui  le  paysage  et 
les  sentiments.  On  ne  peut  guère  lui  refuser  «  la  majesté 
des  images,  le  pittoresque  répandu  dans  la  description  ^  », 
et  «  des  beautés  d'un  genre  qui  frappe  dans  tous  les  temps 
les  hommes  de  goiit  et  les  âmes  sensibles  '  »  —  «  Il  est 
dans  la  vie,  dit  un  autre  critique,  des  moments  où  la  mélan- 
colie est  voluptueuse,  où  la  tristesse  est  presque  un  besoin... 
Combien  alors  doit  être  chère  la  lecture  d'Ossian  *  !  »  Et 
même  cette  lecture  nous  rendra  meilleurs.  Les  détracteurs 
même  du  Barde  admettent  que  «  ses  chants  plaisent  aux  ima- 
ginations sensibles  »  ;  surtout  «le  début  des  élégies  d'Ossian, 
—  car  on  peut  donner  ce  nom  à  ses  poèmes  —  s'empare  tou- 
jours de  l'âme  et  appelle  la  rêverie  ^  ».  D'autres  juges,  même 
sévères,  trouvent  fort  poétique  cette  conception  qui  «  assigne 
les  nuages  pour  demeure  aux  âmes  des  héros,  et  qui  les 


1.  Noël  et  Ghapsal,  Leçons  anglaises  de  littérature  et  de  morale,  1817, 
1,468. 

2.  P. -A.  Lebrun,  Le  Village  abandonné,  etc.,  p.  X. 

3.  Puhliciste,  22  thermidor  an  IX. 

4.  Les  Quatre  Saisons  du  Parnasse,  pi-intemTps  1805,  p.  252. 

5.  Œuvres  de  Fontanes,  11,  199. 


236  Ossian   en   France 

rend  ainsi  témoins  des  peines  et  des  plaisirs  de  leurs  parents 
et  de  leurs  amis  '  ».  La  Décade  ayant  raillé  le  Barde  et  ses 
chants,  un  ossianiste  libre  penseur  lui  écrit  pour  relever 
certaines  de  ses  assertions:*  J'abandonne  très  volontiers  le 
style  ossianique,  mais  c'est  des  poésies  d'Ossian  elles-mêmes 
qu'il  faudrait  écarter  l'arme  trop  meurtrière  du  ridicule  '.  » 
Si  elles  ne  sont  pas  goûtées  davantage  du  peuple,  c'est 
qu'une  éducation  théologique  a  vicié  son  esprit.  Si  elles  pa- 
raissent barbares,  c'est  comme  Homère  pouvait  le  paraître 
au  siècle  de  Pisistrate.  Toute  la  lettre  est  fort  curieuse  '. 

Les  poètes  apprécient  dans  Ossian  les  sentiments  délicats 
ou  pathétiques.  Un  d'eux  lui  est  surtout  reconnaissant  de 
la  tendresse  qui  chez  lui  «  adoucit  les  tableaux  guerriers*  ». 
Michaud,  nous  l'avons  vu,  trouve  en  lui  le  plus  parfait  modèle 
du  vrai  poète,  dont  l'imagination  anime,  personnifie  tous 
les  objets  naturels  \  Dans  les  chants  du  Barde,  c'est  le  paysage 
qu'il  faut  retenir,  c'est  lui  qui  doit  inspirer.  «  On  peut  donc 
permettre  aux  jeunes  littérateurs  de  chercher  encore  dans 
la  poésie  gallique  de  nouvelles  couleurs  pour  peindre  la 
nature  ".  »  Cette  nature  est  effrayante,  lugubre  ?  «  C'est 
peut-être,  continue  Esménard,  une  des  causes  secrètes  de 
l'intérêt  qu'inspire  la  lecture  d'Ossian  dans  les  doux  climats 
de  la  France  et  de  l'Italie.  » 

Ceux  même  qui  ont  été  le  plus  impitoyables  pour  l'authen- 
ticité des  productions  de  Macpherson  et  de  Smith  recon- 
naissent hautement  l'intime  attrait,  le  charme  mystérieux 
de  la  poésie  qu'ils  ont  créée.  C'était  le  cas  de  miss  Owenson, 
l'auteur  de  Glorviiia  ;  c'est  aussi  le  cas  de  Boissonade.  Après 
avoir  traité  Macpherson  de  charlatan,  il  continue  : 

Mais  il  faut  au  moins  estimer  son  talent.  Il  serait  injuste  de 
ne  pas  reconnaître  qu'il  avait  une  imagination  véritablement 
poétique  ;  que  ses  ouvrages  offrent  de  belles  descriptions,  de 
beaux  récits,  quelques  traits  vraiment  imposants,  parmi  beau- 

1.  Noël,  Dictionnaire  de  la.  Fable,  1,  xi. 

2.  Décade,  10  prairial  an  XII  :  Aux  auteurs  de  la  Décade  ;  Garcliy  près 
Pouilly  (Nièvre).  Signé  :  Rcynier. 

3.  M"«  Tcdeschi  l'a  analysée  avec  plus  de  détail,  p.  S.S-89. 

4.  Pierre  Chas,  Poésies  diverses,  1809,  p.  7. 

5.  Michaud,  Le  Printemps  d'un  Proscrit,  1803,  p.  104. 

6.  Mercure,  1802,  IV,  407,  et  21  octobre  1809,  p.  481. 


Sympathies   diverses  237 

coup  d"enflure,  et  des  morceaux  très  pathétiques  qui  élèvent 
l'âme  et  l'attendrissent  •. 

Le  Méridional  avisé,  le  critique  défiant,  a  les  mêmes  impres- 
sions que  la  sensible  authoress.  Après  avoir  rappelé  le  succès 
d'Ossian  dans  les  principales  nations  de  l'Europe,  il  ajoute  : 

Ossian  n'est  plus  une  divinité  classique,  il  n'a  plus  de  culte, 
plus  d'admirateurs  enthousiastes  ;  mais  Macpherson  trouve 
encore  des  partisans.  Les  lecteurs  éclairés  rendent  toujours  jus- 
tice aux  beautés  supérieures  répandues  dans  ses  ouvrages,  et 
les  âmes  mélancoliques  et  sensibles  y  vont  chercher  encore  ces 
émotions  tendres  où  elles  se  plaisent,  et  qu'il  sait  quelquefois 
merveilleusement  produire. 

Un  autre  encore,  après  avoir  démontré  très  solidement 
l'inauthenticité  foncière  d'Ossian,  rend  hommage  à  ses  gran- 
des qualités,  qui  '<  doivent  séduire  les  poètes  lyriques,  et 
surtout  les  musiciens  ^  ». 


m 

Les  adversaires  d'Ossian  sont  bien  plus  nombreux,  parlent 
plus  fort,  et  jouissent  d'une  plus  grande  autorité.  Les  poètes 
lui  reprochent  la  tristesse  et  l'horreur  de  ses  paysages  et 
de  ses  tableaux.  Le  même  Saint- Victor  qui  avait  admiré 
Girodet  et  qui  devait  lui  dédier  son  Uthal,  prescrit  au 
poète  voyageur  de  s'écarter  du  Nord  et  de  ses  «  monts 
affreux  »  : 

Laisse,  sur  leurs  sommets  hérissés  de  frimas, 

Le  Barde  fabuleux,  entouré  de  nuages, 

Au  fracas  des  torrents  mêler  ses  chants  sauvages  '. 

Viollet-Leduc,en  son  .4  r/Poe7i*7«e  résolument  classique, 
dit  leur  fait  à  Ossian  et  aux  ossianistes  français,  sur  le  mode 
ironique  qui  est  le  sien.  Uy  a  là  et  de  la  parodie  et  de  la  satire  : 

D'Ossian  imitons  les  funèbres  accords, 
Célébrons  le  torrent,  et  sur  ses  tristes  bords 
Du  héros  expiré  montrons  l'humide  pierre  ; 

1.  Journal  de  l'Empire,  10  septembre  1810  ;  Boissona.de,  critique  litté- 
raire, II,  50. 

2.  Les  Quatre  Saisons  du  Parnasse,  printemps  1806,  p.  238. 

3.  OEavres  de  Saint-Victor,  1822,  p.  4':  Le  Voyage  du  Poète. 


238  Ossian  en  France 

Que  les  vents  en  tout  temps  soufflent  sur  la  bruyère  ; 
De  la  reine  des  nuits  que  le  disque  argenté 
Dérobe  à  nos  regards  sa  tremblante  clarté... 
Que  toujours  le  brouillard  s'étendant  sur  la  plaine 
Comme  un  fantôme  errant  lentement  s'y  promène, 
Et  sur  1  e  noir  rocher  que  vont  battre  les  mers, 
Chantons,  la  harpe  en  main,  au  milieu  des  hivers'. 

Quoique  l'auteur  de  cette  parodie  ait  à  dessein  chargé 
Ossian  de  traits  qui  n'appartiennent  qu'aux  poètes  Scandi- 
naves —  et  encore  !  —  Colnet  délivre  au  portrait  un  certi- 
ficat de  ressemblance,  et  ne  semble  pas  regretter  qu'on  se 
moque  «  des   imitateurs  d'Ossian  ^  ». 

Un  autre  poète,  et  qui  compte,  le  grand  Lebrun,  le 
Pindare  de  la  France,  proteste  contre  Ossian  dans  une  pièce 
bien  connue,  et  qu'il  faut  pourtant  citer.  L'ode  Sur  Homère 
et  sur  Ossian  '  a  seize  strophes,  dont  sept  et  demie  pour 
Homère,  six  et  demie  pour  Ossian,  et  deux  de  conclusion. 
Après  avoir  loué  Homère,  le  poète  continue  : 

Mais  Ossian  n'a  point  d'ivresse  : 
La  lune  glace  ses  crayons. 

Sa  sublimité  monotone 
Plane  sur  de  tristes  climats; 
C'est  un  long  orage  qui  tonne 
Dans  la  saison  des  noirs  frimas. 

Parmi  les  guerrières  alarmes, 
Fatiguant  sa  lyre  et  sa  voix, 
Il  parle   d'armes,  toujours  d'armes; 
Il  entasse  exploits  sur  exploits. 

De  mânes,  de   fantômes  sombres, 
Il  charge  les  ailes  des  vents; 
Et  le  souffle  de  pâles  ombres 
Se  mêle  au  souffle  des  vivants. 

Ses  fleuves  ont  perdu  leurs  urnes; 
Ses  lacs  sont  la  prison  des  morts; 
Et  leurs  naïades  taciturnes 
Sont  les  spectres  des  sombres  bords. 

1.  Viollet-Leduc,  Nouvel  Art  Poétique,  1809,  p.  19. 

2.  Journal  des  Arts, des  Sciences  et  de  la  Littérature,  I,  228  (1810). 

3.  Œuvres  de  Le  Brun,l,  408  [Odes,  VI,  21). 


Les  Adversaires.   Lebrun.   Chénier.   Fontanes  239 

Il  n'a  point  d'Hébé,  d'ambroisie, 
Ni  dans  le  ciel,  ni  dans  ses  vers  : 
Sa  nébuleuse  poésie 
Est  fille  des  rocs  et  des  mers. 

Son  génie  errant  et  sauvage 
Est  cet  ange  noir  que  Milton 
Nous  peint,  de  nuage  en  nuage, 
Roulant  jusques  au  Phlégéton. 

Vive  Homère  et  son  Elysée, 
Et  son  Olympe  et  ses  héros, 
Et  sa  muse  favorisée 
Des  regards  du  dieu  de  Claros! 

V^ive  Homère  !  Que  Dieu  nous  garde 
El  des  Fingals,  et  des  Oscars, 
Et  du  sublime  ennui  d'un  barde 
Qui  chante  au  milieu  des  brouillards! 

Lebrun  reproche  à  Ossian  sa  tristesse,  sa  monotonie,  sa 
froideur.  Le  second  reproche  est  le  plus  fréquent  ;  le  pre- 
mier est  mérité  aussi,  et  si  Ton  n'aime  pas  les  émotions 
tristes,  Ossian  est  un  livre  fermé  ;  le  troisième  montre  seu- 
lement que  Lebrun  l'avait  peu  ou  mal  lu,  car  nous  savons 
que  le  sentiment  n'y  manque  pas,  et  même  qu'il  y  déborde. 
En  réalité,  ce  jugement  sévère  s'explique  par  deux  excel- 
lentes raisons.  Le  vieux  classique  tient  à  répondre  à  Creuzé 
de  Lesser  et  à  tous  ceux  qui  se  permettent  d'élever  la 
mythologie  d'Ossian  au-dessus  de  celle  des  Grecs  et  des 
Romains.  Le  vieux  républicain  tient  à  protester  contre  ce 
qu'il  entre  d'adulation  et  de  mode  servile  dans  l'apothéose 
du  Barde,  et,  comme  le  dit  Ulric  Guttinguer,  «  sa  haine  et 
ses  plaisanteries  contre  Ossian  proviennent  en  grande  partie 
de  l'humeur  du  républicain  contre  le  Consul  qui  s'était 
déclaré  le  protecteur  du  vieux  Barde  '  ». 

Les  critiques  de  profession  ont,  comme  de  juste,  des  ar- 
guments plus  solides.  Tous  sont  hostiles  au  Barde,  sauf 
Ginguené,  et  nous  avons  vu  à  quoi  tient  cette  exception. 
Ginguené,  au  reste,  est  déjà  vieux  et  ne  représente  pas  la 

1.  Du  Classique  et  du  Romantique,  1826,  p.  233. 


240  Ossian  en   France 

critique  militante  de  l'Empire.  Deux  de  ces  ennemis  d'Os- 
sian  sont  des  transfuges  du  camp  ossianique.  Marie-Joseph 
Chénier  ne  veut  plus  se  souvenir  sous  l'Empire  qu'il  rima 
sous  le  Directoire  avec  constance,  avec  goût,  avec  quelque 
succès,  cinq  des  poèmes  du  Barde.  Critique  et  historien  des 
lettres,  il  représente  la  pure  tradition  classique  et  l'esprit 
de  Voltaire,  du  Voltaire  des  dernières  années,  de  celui  qui 
fulminait  contre  Shakespeare  et  parodiait  Ossian.  Quoique 
convaincu  autant  que  M""  de  Staël  de  l'authenticité  des 
poèmes,  il  est  l'ennemi  des  idées  qu'elle  représente  et,  à 
travers  elle,  il  atteint  Ossian.  C'est  dans  son  cours  de  1800 
à  l'Athénée  qu'à  propos  des  Romans  français  il  s'explique 
sur  ce  point.  Fontanes  aussi  a  ossianisé  dans  sa  jeunesse. 
Mais  l'auteur  du  Chant  d'un  Barde  a  bien  renié  son  en- 
thousiasme pour  Fingal,  pour  Le  Touiuieur  et  sa  «  muse 
hardie  ».  Il  professe,  dès  le  Consulat,  un  classicisme  intran- 
sigeant. Toute  note  germanique  dans  la  littérature  lui  est 
odieuse  '.  Protégé  de  Napoléon,  il  ne  va  pas  jusqu'à  s'ins- 
pirer de  Morven  pour  faire  plaisir  au  maître  :  tout  au  plus 
sa  Prophi'tesse  gauloise  de  1814  ^  laisse-t-elle  apercevoir 
qu'il  a  tenté  jadis  de  ramasser  la  harpe  du  Barde.  Mais  son 
point  de  vue,  on  le  devine,  est  juste  l'opposé  de  celui  de 
Chénier.  L'un  est  républicain  et,  en  fait  de  religion,  en  est 
resté  à  l'Etre  Suprême  de  Robespierre  ;  l'autre,  serviteur 
dévoué  de  l'Empereur,  est  un  des  chefs,  avec  Chateaubriand, 
du  retour  au  catholicisme.  Dès  1795,  il  publiait  dans  le  Ma- 
gasin Encyclopédique,  à  propos  de  la  traduction  de  Hill,  un 
article  anonyme  ',  qui  est  certainement  de  lui,  car  on  y 
trouve  plusieurs  phrases  qu'il  s'est  contenté  de  reproduire 
textuellement  en  1800  lors  de  sa  polémique  contre  la  Lit- 
térature de  M"""  de  Staël.  Lui  non  plus  ne  doutait  pas  alors 
de  l'authenticité  ;  mais  c'est  justement  parce  qu'il  croit 
avoir  affaire  à  un  vieux  barde  athée  qu'il  proleste,  nous 
allons  le  voir,  au  nom  de  la  poésie  moderne  qui  a  des  be- 
soins religieux  à  satisfaire. 

Ce  n'est  certes  pas  la  même  raison  qui  explique  les  ré- 
serves de  la  Décade,  dont  les  rédacteurs  sont   tous  philo- 

1.  Sainte-Beuve,  Préface  des  Œuvres  de  Fonlanes. 

2.  Œillères  de  Fonlanes,  I,  155. 

3.  Magasin  Encyclopédique,  1795,  V,  118. 


Geoffroy.   Hoffmann.    Dussault.   Auger  241 

sophes  et  indévots.  Si  elle  tient  rigueur  au  Barde  à  partir 
de  1800,  c'est  que  ses  nouveaux  protecteurs  le  lui  rendent 
suspect.  En  rapprochant  les  nombreux  passages  que  nous 
avons  empruntés  à  ce  grand  et  intéressant  journal,  il  est 
aisé  de  constater  qu'il  a  évolué  en  ce  qui  concerne  Ossian, 
son  authenticité  et  sa  valeur.  On  a  reproché  à  mon  prédé- 
cesseur dans  cette  étude  d'avoir  trop  simplifié  les  choses, 
et  d'avoir  fait  de  la  Décade  uniquement  l'adversaire  du 
Barde  '.  La  vérité  est  qu'elle  est  d'abord  impartiale  et  plutôt 
sympathique  :  elle  insère  plusieurs  imitations  d'Ossian  ; 
Andrieux  y  donne  l'article  de  1796.  Mais  quand  l'ossianisme 
sert  de  tremplin  à  Baour,  un  ennemi  des  idéologues  et  de 
l'Institut  ;  quand  il  est  officiellement  protégé  par  Bonaparte, 
et  se  prête  à  chanter  les  louanges  du  Premier  Consul,  puis 
de  l'Empereur,  la  revue  philosophique  et  indépendante 
s'écarte  dOssian,  accueille  avec  plaisir  les  preuves  de  son 
inauthenticité,  et  lance  contre  lui  et  ses  imitateurs  les  traits 
caustiques  de  la  satire. 

Mieux  que  par  Ginguené,  Boissonade,  Chénier  et  Fon- 
tanes,  la  critique  professionnelle  de  l'Empire  est  représen- 
tée par  Geoffroy,  Hoffmann,  Dussault  et  Auger  :  c'est  dans 
cet  ordre  que  les  rangent  assez  naturellement  et  leur  âge 
et  l'époque  de  leurs  débuts.  Depuis  le  temps  lointain  où 
Geoffroy  succéda  à  Fréron  dans  la  rédaction  de  L'Année 
Littéraire ,  il  n'a  pas  laissé  passer  une  occasion  de  protes- 
ter avec  son  ton  rogueet  son  humeur  acariâtre  contre  toutes 
les  littératures  du  Nord,  et  particulièrement  contre  Ossian 
et  l'ossianisme.  Critique  dramatique,  les  pièces  de  théâtre 
qu'ont  fournies  les  poèmes  du  Barde  lui  seront  autant  d'oc- 
casions toutes  trouvées  de  fulminer  contre  1'  «  Homère  du 
Nord  »  et  ses  sectateurs.  Hoffmann,  plus  jeune  et  beaucoup 
moins  solennel,  auteur  agréable  de  livrets  d'opéras-comiques 
et  de  comédies,  juge  Ossian  moins  au  nom  des  grands  prin- 
cipes de  l'art  que  d'après  l'esprit  français,  qu'il  confond, 
comme  tant  d'autres,  avec  le  sien.  Dussault  est  anti-classi- 
que et  met  une  obstination  candide,  à  moins  qu'elle  ne  soit 
intéressée,  à  ne  rien   reconnaître  de   bon  dans  les  littéra- 


1.  P.  Hazard,  compte-rendu  de  A.  Tedeschi,  Ossian...  en  France  (Revue 
d'Histoire  littéraire  de  la  France,  1912,  p.  222). 


24*  Ossian  en   France 

tures  du  Nord.Holîmann  niait  rauthenticité  ;Dussault  paraît 
y  ajouter  foi,  mais  leur  jugement  final  est  le  même.  Auger, 
si  fameux  plus  tard  par  sa  diatribe  publique  contre  les  Ro- 
mantiques, n'est  pas  ennemi,  sous  l'Empire,  d'une  littéra- 
ture d'inspiration  médiévale  et  chrétienne  ;  mais  il  n'a  pour 
Ossian  que  du  mépris  :  ses  tableaux  lui  font  horreur  et  son 
style  lui  fait  pitié.  A  ces  quatre  aristarques  joignons Esmé- 
nard,  plus  jeune  qu'eux  tous,  versificateur  insipide  et  fonc- 
tionnaire docile  ;  s'il  est  trop  peu  poète  pour  sentir  Ossian, 
s'il  le  malmène  autant  que  les  autres,  il  a  cependant  quelque 
intuition  des  nouveautés  qu'il  apporte.  Il  est  surtout  beau- 
coup mieux  informé  qu'eux  touchant  Macpherson  et  l'au- 
thenticité. Mais  il  a  ceci  de  particulier  qu'il  répète  les  autres 
et  se  répète  lui-même.  Son  article  de  fond  sur  Ossian,  qui  a 
douze  pages,  a  eu  pour  occasion  la  traduction  de  d'Arbaud- 
Jouques  et  a  paru  en  prairial  an  IX  dans  le  Mercure  *  ;  il 
est  réimprimé  dans  le  même  journal  en  1809  '  ;  il  passe  de 
là  à  V Ambigu  de  Peltier  un  mois  plus  tard'.  D'autre  part, 
cet  article  s'inspire  de  très  près  des  critiques  faites  à 
M""  de  Staël  et  à  sa  Littérature  par  Chateaubriand  et  Fon- 
tanes,  qu'il  pille  tous  deux  quand  il  ne  les  cite  pas.  Au 
premier  appartient  :  «Macpherson  a  chanté  ses  montagnes, 
son  parc,  et  le  génie  de  sa  religion.  »  Au  second  :  «  Il  y  a 
plus  de  cordes  à  la  harpe  d'Isaïe  qu'à  celle  du  Barde.  »  Ce 
critique  à  la  suite  nous  fournira  donc  moins  que  les  autres. 


IV 


Tous  sont  également  adversaires  d'Ossian  ;  mais  ils  le 
sont  pour  des  raisons  assez  différentes.  Plusieurs  insistent 
de  préférence  sur  une  impression  générale  d'obscurité  et  de 
tristesse  pénible,  qui  résulte  en  partie  de  la  monotonie  de 
ces  poèmes.  Dans  ce  «  fatras  monotone,  mêlé  de  quelques 
beautés  »,  on  ne  trouve  que  «  l'amour  fatal  et  malheureux, 
et  un  paganisme   aussi   lugubre  que  celui  des   Grecs  était 

1.  Mercure  de  France,  1802,  IV,  407. 

2.1h.,  21  octobre  1809. 

3.  L' Ambigu,  Londres,  30  novembre  1809. 


La  monotonie  et  la  tristesse  243 

riant  et  poétique  ».  Et  Ghénier  poursuit  en  jetant  Tana- 
thème  sur  les  «  barbares  modernes  »  qui  l'ont  «  mis  avec 
complaisance  à  côté  des  brillants  chefs-d'œuvre  d'Homère  ». 
Qui  sont  ces  barbares?  M"'  de  Staël  sans  doute, mais  aussi 
des  «  écrivains  anglais  et  allemands  »  ;  heureusement 
«  cette  opinion  exagérée  n'est  guère  admise  parmi  les  litté- 
rateurs français  '  ».  Cette  protestation  de  Chénier  est  à  ranger 
à  côté  de  l'ode  de  Lebrun  :  c'est  la  réaction  du  goût  pour 
l'antique  et  la  mythologie,  et  c'est  une  de  ses  dernières  mani- 
festations. 

Cette  monotonie  engendre  l'ennui,  plutôt  qu'une  véritable 
mélancolie.  On  peut  bien  se  laisser  prendre  à  «  cette  espèce 
d'intérêt  que  le  charme  de  la  simplicité  inspire  au  premier 
moment  »  ;  mais  on  trouve  bientôt  que  «  les  cordes  de  la 
harpe  d'Ossian  peuvent  avoir  un  son  touchant,  mais  elles 
sont  en  trop  petit  nombre  ».  Cette  monotonie  «  explique 
le  peu  de  popularité  d'Ossian  ».  Il  n'a  que  «  fort  peu  d'idées 
et  un  petit  nombre  d  images  lugubres  ».  «  Est-il  question 
de  poésie  des  Bardes,  dès  qu'on  a  nommé  Malvina  et  Fingal, 
qu'on  a  parlé  de  palais  de  nuages,  de  rochers  de  glace,  d'un 
bouclier  rond  comme  la  lune,  et  entremêlé  ces  beaux  sou- 
venirs des  mots  de  mélancolie  et  de  rêverie,  on  a  tout  dit.  » 
Pour  apaiser  les  admirateurs  d'Ossian  qu'elle  a  scandalisés 
«  en  parlant  avec  irrévérence  du  patron  de  la  mélancolie  », 
la  Décade  admet  que  «  cette  couleur  triste,  mais  agréable 
à  l'œil,  employée  à  d'autres  tableaux,  ajouterait  à  l'intérêt 
de  situation  son  charme  mélancolique  »  :  c'est  ce  qu'a  tenté 
Parny  dans  Isitel  et  Asléga  ^  Au  contraire  de  Lebrun  et  de 
Chénier  d'une  part,  qui  opposent  aux  fantômes  ossianiques 
la  «  riante  mythologie  d'Homère  »,  au  contraire  de  Fon- 
tanes  et  de  Chateaubriand  d'autre  part,  qui  reprochent  au 
Barde  son  absence  de  religion,  certains  estiment  que  ce 
qu'Ossian  présente  de  plus  heureux,  c'est  sa  mythologie  : 
Macpherson  «  était  un  bon  théologue  poétique  ^  ».  Ceux 
qui  n'accordent  même  pas  ce  point  à  Ossian  insistent  sur 
«  l'ennui  plus  fort  que  l'admiration  »,  sur  cette  «  monoto- 


1.  M.-J.  Ghénier.  Tableau  historique...,chap.  VII, p. 131  et  152. 

2.  Décade,  XLI,  347  (30  floréal  an  XII). 

3.  Ih.,  LI,  102  (11  octobre  1806). 


344  Ossian  en   France 

nie  assommante  ».  Pour  GeoiTroy,  cette  mélancolie  si  fort  à 
la  mode,  loin  d'être  la  pierre  de  touche  des  belles  âmes,  est 
«  une  maladie  des  hordes  septentrionales...  Tous  les  sauva- 
ges sont  mélancoliques  *.  »  En  lisant  cet  article,  Edmond 
Géraud  note  dans  son  Journal  que  GeoiTroy  parle  du  genre 
ossianique  «  à  peu  près  comme  Sganarelle  parle  du  foie  et 
de  la  rate  »,  puisqu'il  s'agit  «  d'un  genre  et  d'un  poète  qu'il 
avoue  lui-même  ne  pas  connaître  »  ;  ce  qui  rend  admirable 
«  le  ton  d'assurance  de  notre  Aristarque  »  dans  cet  article 
«fait  sans  doute  après  boire,  comme  tant  d'autres  '  ».  —  Il 
faut  surtout  blâmer  les  imitateurs  de  «  je  ne  sais  quel 
chantre  sauvage  dont  la  harpe  incomplète  n'a  rendu  que  des 
accords  monotones  et  dissonants'  »:  Nodier  par  exemple  ; 
l'article  est  consacré  aux  Chants  d'un  Z?a;'^e.  Ailleurs  encore, 
même  dégoût  de  cette  «  sécheresse  »,  de  cette  «  uniformité 
de  traits  et  de  couleurs  *  »,  grand  danger  pour  ceux  qui, 
comme  Chérade-Montbron,  essaient  d'ossianiser  ^ 

Cette  poésie  monotone  et  lugubre  a  le  tort  de  ne  dérou- 
ler aux  yeux  qu'un  paysage  affreux  et  repoussant.  Partout 
«  des  images  funèbres,  une  poésie  de  cimetières  et  de  ca- 
vernes °  »  :  Geoffroy  vient  de  voir  jouer  Les  Bardes  de 
Le  Sueur.  Ces  poésies  «  peignent  seulement  une  petite  par- 
tie de  la  nature,  la  partie  la  plus  triste,  et  la  peignent  ex- 
clusivement. On  trouve  des  rocs,  des  vents,  des  nuages,  des 
tempêtes,  des  torrents,  des  tombeaux,  dans  tous  les  poètes 
anciens  ou  modernes  ;  ils  y  font  opposition,  et  ne  reviennent 
pas  sans  cesse  fatiguer  le  lecteur.  Dans  les  chants  ossiani- 
ques,  au  contraire,  ils  sont  le  fond  et  la  forme,  le  principal  et 
l'accessoire,  le  but  et  le  moyen.  »  Les  chants  arabes  «  par- 
lent sans  cesse  de  sable  et  de  palmiers,  ceux-là  de  chênes 
et  de  bruyères...  tandis  que  nos  classiques  puisent  dans  la 
nature  entière,  y  trouvent  toutes  les  couleurs  et  toutes  les 


1.  Journal  de  l'Empire,  21  mai  1806. 

2.  Edmond  Géraud, Fragments  de  Journal  intime,  p.  30  (mai  1806). 

3.  Décade,  XLII,  294  (20  thermidor  an  XII). 

4.  Noël,  Dictionnaire  de  la  Fable,  Préface. 

5.  Mercure  de  France,  A  août  1801. 

6.  Journal  des  Débats,  23  messidor  an  XII  ;  Geoffroy, Cours  de   Litté- 
rature dramatique,  V,  57. 


Le  paysage  et  le   style  245 

formes  '  ».  Le  même  Hoffmann  applaudit  aux  railleries  du 
Nouvel  Art  Poétique  de  Viollet-Leduc  %  et  constate  avec 
plaisir  que  dans  VHistoire  d'Irlande  de  Gordon,  nouvelle- 
ment traduite,  on  trouve  des  arguments  contre  l'authenti- 
cité ^  Auger  est,  lui  aussi,  particulièrement  sensible  au 
triste  décor  ossianique  ;  et  ses  expressions  ressemblent 
d'une  manière  frappante  à  celles  que  Monti  devait  employer 
en  1825  dans  son  Sermone  sulla  Mitologia  : 

Le  délicieux  Elysée  a  été  remplacé  par  des  palais  de  nuages  ; 
le  riche  bouclier  d'Achille  et  le  casque  étincelant  d'Hector,  par 
des  arcs  de  vapeur  et  des  lances  de  neige  ;  le  chêne  prophé- 
tique par  le  pin  lugubre  ;  le  tertre  émaillé  de  fleurs  par  la  pierre 
grise  du  tombeau;  la  rose  vermeille  et  odorante  par  l'aride  fou- 
gère. La  poésie  et  l'imagination  n'ont-elles  pas  beaucoup  gagné 
à  cet  échange  *  ? 

Ces  puristes  ne  sont  pas  moins  offensés  du  style  ossiani- 
que. S'ils  n'instruisent  pas  à  cet  égard  le  procès  du  Barde 
avec  autant  de  détail  que  Morellet  le  faisait  pour  Atala, 
ils  jettent  les  mêmes  cris  d'effroi  qu'eux-mêmes  ou  leurs 
successeurs  feront  entendre  après  1825  devant  la  marée 
montante  du  romantisme.  Dussault  refuse  aux  peuples  du 
Nord  le  sens  de  l'harmonie,  qu'il  accorde  à  ceux  du  Midi, 
y  compris  les  nègres.  Cet  «  air  épais  et  glacé  »  ne  peut 
retentir  que  de  «  chants  sauvages  ».  Nous  voilà  bien  loin 
de  M"""  de  Staël.  «  C'est  donc  bien  vainement  que  Ton  a 
prodigué  tant  d'esprit  pour  nous  persuader  que  les  hymnes 
des  Bardes  et  des  Druides,  que  les  sons  de  la  lyre  d'Odin 
et  d'Ossian  étaient  préférables  aux  accents  divins  des  Ho- 
mère et  des  Virgile  ^  »  C'est  l'esprit  des  Débats,  c'est  celui 
de  Geoffroy  ;  mais  Dussault  surveille  trop  peu  ses  expres- 
sions, car  personne  n'a  jamais  parlé  de  la  lyre  d'Odin  ni 
des  hymnes  des  Druides.  L'article  passe  des  Débats  au  Spec- 


1.  OEuvres  de  Hoffmann,  III,  354-356  :  Du  genre  ossianique. 

2.  Ih.,  IX,  443. 

3.  Ib.,  VI,  354. 

4.  Auger,  Mélanges  philosophiques  et  littéraires,   I,  512  :   Imitateurs 
d'Ossian. 

5.  Journal  des  Débats,  21  mai  1801  (à  propos  des  Scandinaves  de  Ché- 
rade-Montbron)  ;  Dussault,  Annales  LiLiérnircs,  1,  106. 


246  Ossian  en   France 

tateiir  du  Nord  '  :  idée  bizarre,  et  peut-être  malencon- 
treuse, que  de  réimprimer  «  en  Basse-Saxe  »  ces  aménités 
à  l'endroit  des  peuples  septentrionaux  et  de  leur  littéra- 
ture. Auger  n'a  pas  moins  de  mépris  pour  le  «  style  ossia- 
nique  »,  dont  le  «  débordement  »  lui  paraît  «  une  chose 
bien  déplorable  ».  C'est  un  «  jargon  bizarre  et  incorrect  », 
un  «  style  barbare  »,  dont  «  on  atTuble  des  idées  fausses 
ou  incohérentes,  des  images  dépourvues  de  grâce  et  de 
justesse  ».  Nous  avons  vu  si  la  langue  des  ossianistes  de 
l'Empire  reste  timidement  classique  et  traditionnelle  ;  ce 
n'est  pas  encore  assez  pour  ce  gardien  du  sanctuaire  : 
«  Que  surtout  on  respecte  la  langue  !  s'écrie-t-il.  Rien  ne 
dégage  de  cette  obligation  *.  »  Plus  particulièrement,  il 
signalait  une  autre  fois,  à  propos  des  Chants  d'un  Barde 
de  Nodier,  l'affectation  de  1'  «  école  ossianique  »  à  employer 
«  des  expressions  familières  ot  même  basses  '  ».  On  croit 
rêver.  De  la  familiarité  dans  Ossian  !  de  la  bassesse  !  Y  a-t- 
il  auteur  au  contraire  d'une  noblesse  plus  constante  et 
d'un  raftînement  plus  soutenu  ?  Ses  imitateurs  renché- 
rissent sur  lui  à  cet  égard.  Si  l'on  veut  pourtant  trouver 
un  sens  aux  paroles  d'Auger,  il  faut  admettre,  je  crois, 
qu'il  entend  par  ossianique  toute  poésie  imitée  des  Anglais 
ou  des  Allemands,  et  qui  se  plaît  à  un  certain  réalisme,  à 
un  certain  pittoresque  d'expression  ;  bref,  toute  poésie 
romantique.  Ce  n'est  pas  la  seule  fois  que  nous  voyons 
l'ossianisme  singulièrement  élargi  ou  transformé  par  ses 
adversaires.  En  tout  cas,  Ossian  demeure  pour  tous  ces 
critiques  un  amas  confus  de  «  romances  ampoulées  »  et  le 
type  du  «  galimatias  septentrional  *  ». 

Ils  sont  à  peu  près  unanimes  à  blâmer  la  monotonie  et  la 
tristesse,  le  paysage  et  le  style  ;  mais  Fontanes,  soutenu 
par  Chateaubriand,  apporte  une  objection  plus  neuve.  Il 
est  curieux  d'observer  en  passant  qu'il  trouve  dans  la  so- 
ciété que  peint  Ossian  l'origine,  tant  cherchée  par  les  savants, 
de  la  chevalerie,  de  la  Table-Ronde,  et  des  paladins  ;  c'est 


1.  Spectateur  du  Xord,   XIX,  58  (juillet  1801), 

2.  Augcr,  Mélanges  philosophiques  et  littéraires,  l,  512. 

3.  Décade,  XLII,  294  (20  thermidor  an  XII). 

4.  Journal  des  Débats,  23  messidor  an  XII  ;  Geoffroy,  Cours  de  Litté- 
rature dramatique,  V,  57. 


Fontanes  et  l'irréligion   d'Ossian  247 

même  déjà  la  chevalerie  «  avec  plus  de  simplicité,  et  sans 
ce  mélange  de  préjugés  gothiques  qui  la  défigurèrent  en 
des  temps  postérieurs  ».  Mais  voici  qui  est  plus  important. 
La  monotonie  de  cette  poésie  a  pour  cause  l'absence  de 
religion.  La  seule  croyance  qu'on  y  rencontre,  la  survie  des 
héros  dans  les  nuages,  «  n'offre  qu'un  merveilleux  assez 
triste  et  bien  vite  épuisé  ».  On  ne  trouve  dans  tous  ces 
poèmes  «  aucun  point  de  vue  consolant  ».  Et  voici  qui  est 
plus  net  encore  : 

Ossian  m'attendrit  sans  doute  quand  il  me  conduit  au  tom- 
beau de  ses  pères  ;  mais  il  faut  qu'une  divinité  veille  autour 
des  tombeaux  pour  leur  donner  plus  d'intérêt  et  les  rendre 
sacrés... 

C'est  l'idée  d'un  Dieu  qui  féconde  les  arts,  comme  elle  anime 
le  spectacle  de  la  nature  '. 

De  là  cette  supériorité  de  la  poésie  des  Hébreux,  où 
Racine  a  puisé  Alhalie,  et  d'où  il  aurait  pu  emprunter 
d'autres  chefs-d'œuvre,  tandis  que  d'Ossian  l'on  ne  pourrait 
tirer  qu'une  seule  pièce.  C'est  qu'  «  il  y  a  plus  de  cordes 
à  la  harpe  de  David  et  d'Isaïe  qu'à  celle  d'Ossian  »,  C'est 
la  première  fois  que  nous  voyons  le  Barde  moins  goûté 
pour  cet  athéisme  même  qui  l'avait  fait  tant  estimer  d'un 
siècle  incroyant.  Le  vent  va  tourner  :  Ossian  en  ressent 
un  des  premiers  effets. 

Fontanes  revient  à  la  charge  cinq  ans  plus  tard,  et  ré- 
pète mot  pour  mot  deux  des  phrases  que  je  viens  de  citer. 
Il  insiste  davantage  sur  le  principal  défaut  des  poèmes 
ossianiques,  qui  est  de  manquer  de  religion.  Le  merveil- 
leux calédonien  «  est  assez  triste  et  bientôt  épuisé.  Il  peut 
amuser  un  instant  l'imagination,  il  ne  la  nourrit  pas  ^  » 
II  attendrit  ;  il  ne  console  pas.  Au  contraire,  les  maîtres 
de  la  Httérature  du  Nord,  «  Milton,  Young,  Klopstock, 
Shakespeare  lui-même  »  doivent  leurs  beautés  à  la  Bible  : 
ils  offrent  le  caractère  de  la  poésie  hébraïque.  Pour  Cha- 
teaubriand et  Fontanes  qui  sont  en  étroite  communion 
d'idées  et  emploient  les  mêmes  expressions,  pour  Esmé- 
nard  qui  les  copie  %  pour  les  initiateurs  de  la  renaissance 

1.  Magasin  Encyc  opédique,  1795,  V,  118. 

2.  Mercure,  messidor  et  thermidor  an  VIII  ;  Œuvres  de  Fontanes,  II,  184. 

3.  Ib.,  1802,  IV,  407  ;  et  21  octobre  1809. 


248  Ossian   en    France 

religieuse  du  Consulat,  Tadmiration  pour  Ossian  ne  peut 
que  dévier  la  littérature  et  le  goût  public  de  la  voie  natu- 
relle à  la  France,  dont  le  philosophisme  du  xviii-  siècle  et 
l'engouement  pour  certains  modèles  étrangers  ne  l'ont  que 
trop  détournée,  celle  de  la  poésie  chrétienne  et  tradition- 
nelle. 

Aucun  de  ces  critiques  n'a  même  essayé  de  donner  une 
étude  d'ensemble  dans  laquelle  les  défauts  du  genre  fussent 
exposés  en  bon  ordre  et  avec  un  juste  développement  ;  ils 
ont  multiplié  les  boutades,  les  sarcasmes,  les  allusions,  les 
chicanes  de  détail  et  les  inexactitudes.  Si  l'on  cherche  ce- 
pendant à  retrouver  dans  cette  poussière  d'idées  les  direc- 
tions générales  de  l'opposition  à  Ossian,  on  s'apercevra,  je 
crois,  que  ce  qui  les  choque  avec  raison  dans  ses  poèmes, 
c'est  l'absolu  manque  de  vérité.  L'art,  pour  eux,  c'est  avant 
tout  la  nature  imitée  par  l'homme,  et  rendue  plus  agréable 
à  l'homme  que  la  nature  même  ;  ce  sont  des  attitudes,  des 
sentiments,  des  idées,  des  discours,  vrais  comme  la  vie,  mais 
plus  intelligibles  et  plus  sensibles  que  la  vie  même,  parce 
que  l'esprit  les  a  choisis,  interprétés  et  rendus.  Disciples  de 
Boiieau,  ils  n'aiment  que  «  la  nature  »  et  estiment  que  «  d'abord 
on  la  sent».  A  cet  égard  ils  se  plaignent  de  ne  trouver  dans 
Ossian  et  ses  imitateurs  aucune  satisfaction.  Si  au  contraire 
le  but  n'est  pas  de  se  pencher  sur  son  âme  ou  celle  des 
autres  pour  y  lire,  mais  de  fuir  ce  qui  est,  pour  rêver  à  ce 
qui  pourrait  être  ;  si  l'imagination  prend  le  pas  sur  la  rai- 
son, si  l'idéal  fait  oublier  ou  dédaigner  le  réel  ;  alors  l'âme 
part  des  nuages  d'Ossian  pour  s'envoler  au  pays  des  chi- 
mères ;  alors  ces  êtres  sans  consistance,  que  la  raison  juge 
creux  et  faux,  l'imagination  se  plaît  à  les  animer  d'une  vie 
fugitive  ;  surtout  elle  se  plaît  à  habiter  ces  déserts,  où  rien 
ne  la  rappelle  à  la  réalité, et  qui  deviennent  le  cher  asile  de 
ses  rêves.  Nos  critiques  de  l'Empire  ne  sentent  pas,  comme 
Faust,  deux  âmes  dans  leur  poitrine  ;  ils  n'envient  pas, 
comme  lui,  l'aile  de  l'oiseau  ;  et,  fidèlement  attachés  à  la 
doctrine  d'imitation  et  de  vérité  qui  est  la  grande  doctrine 
classique,  ils  protestent  une  dernière  fois,  avant  de  tomber 
un  à  un  devant  le  romantisme  envahissant,  contre  une 
poésie  dont  ils  n'ont  devant  les  yeux  que  de  prétentieuses 
ou  de  naïves  contrefaçons,  et   dont  le  véritable  intérêt,  la 


Point  de  vue  de  ces  critiques  249 

véritable  portée  se  trouvent  dans  des  régions  de  l'âme  qui 
paraissent  leur  être  étrangères. 

Remarquons  enfin  que  pour  ces  critiques  attardés  et 
maussades,  résister  à  Ossian,  c'est  défendre  la  poésie  d'ins- 
piration mythologique  et  gréco-romaine  ;  goûter  Ossian, 
c'est  porter  une  main  sacrilège  sur  les  trésors  de  la  belle 
antiquité.  La  bataille  à  laquelle  ces  vétérans  tiennent  à 
prendre  part,  si  débile  ou  si  gauche  que  soit  parfois  leur 
bras,  ne  se  livre  pas  entre  la  poésie  ossianique  et  une  poésie 
pure  d'alliage,  nationale,  naturelle  :  ils  ne  visent  qu'à  pré- 
server de  toute  atteinte  la  poésie  classique  gréco-romaine. 
Comme  Monti,  Hoffmann  ou  Dussault,  Geoffroy  ou  Auger 
reprochent  à  1'  «  audacieuse  école  boréale  »  de  substituer  le 
Nord  et  ses  frimas,  Morven  et  ses  brumes,  au  clair  soleil, 
aux  riants  paysages  de  la  Grèce  et  de  l'Italie,  Fingal  à  Enée, 
Oscar  à  Hector,  Odin  à  Jupiter  et  Apollon.  C'est,  sur  le 
sol  français,  la  guerre  entre  deux  mythologies  et  deux 
légendes,  entre  deux  domaines  de  l'imagination  et  du  lan- 
gage. Ce  n'est  pas  la  France  ni  la  poésie  française  qui  ré- 
siste et  se  défend  ;  de  la  France,  il  n'est  jamais  question.  Nos 
critiques  n'occupent  donc  qu'une  position  peu  solide  et  à 
peine  tenable.  L'ossianisme,  contre  lequel  ils  luttent  de 
leur  mieux,  n'est  que  l'avant-garde  de  la  grande  armée  ro- 
mantique, qui  aura  vite  fait  de  submerger  la  citadelle  et  ses 
défenseurs. 


Pour  le  moment,  ils  pouvaient  se  rassurer  en  jetant  les 
regards  autour  d'eux  ;  la  marée  montante  de  Tossianisme  sous 
J'Empire  ne  submergeait  pas  tout  le  domaine  des  lettres, 
et  ce  mouvement  dont  ils  étaient  les  spectateurs  ironiques  ou 
grondeurs  n'allait  pas,  même  dans  la  poésie,  sans  rencontrer 
des  obstacles.  Il  ne  faut  même  pas  croire  qu'à  aucun  mo- 
ment la  note  ossianique  ait  été  dominante.  Dans  son  ensemble, 
cette  poésie,  ou  ces  volumes  de  vers  qui  se  donnent  pour 
de  la  poésie,  restent  classiques  et  de  genre  et  de  style.  De 
toutes  parts  on  rencontre  des  monuments  d'un   art  timide 


â5o  Ossian  en   France 

OU  suranné,  qui  limitent  étroitement  le  champ  où  règne  Os- 
sian. Le  classique  intransigeant,  le  pur  gréco-romain,  ou 
soi-disant  tel,  avec  tout  l'attirail  défraîchi  de  la  mythologie 
traditionnelle,  règne  exclusivement  dans  quantité  de  vo- 
lumes. Ecartons  les  chefs,  les  vétérans  du  Parnasse  français, 
qui  sont  indifférents  comme  Delille,  hostiles  comme  Lebrun, 
ou  portés  comme  Parny  à  des  concessions  maladroites.  Ecar- 
tons leurs  élèves,  et  ceux  qui  étayent  de  leurs  noms  respec- 
tés une  œuvre  chancelante  et  bâtarde :Chaussard  ',1e  sous- 
Lebrun,  «  élève, ami  du  Pindarede  la  France-  »,  obstinément 
classique  en  des  sujets  nationaux  ;  de  Charbonnières  %  «  ne- 
veu et  élève  »  du  grand  Delille,  qui  doit  tout  à  l'antiquité, 
sauf  quelques  emprunts  à  Pope,  à  Gay,  à  Gray.  Ecartons 
encore,  pour  être  absolument  justes,  ceux  qui  sont,  comme 
Legouvé  *,  les  poètes  de  la  famille,  des  émotions  douces, 
des  intimités  ;  ceux  qui,  comme  le  comte  de  Saint-Leu 
(Louis  Bonaparte)  sont  élégiaques  et  moraux  ^  ;  ceux  qui 
professent  que  leur  poésie  ne  traite  que  de  l'homme,  qui, 
en  protestant  contre  l'abus  du  genre  descriptif,  veulent  re- 
nouer la  tradition  du  vrai  classicisme,  et  qui,  fidèles  au  mot 
de  Pope,  The  proper  sttidy  of  niankind  is  man,  s'écrient 
avec  Clovis  Michaux  : 

Peintres  du  monde,  étalez  ses  merveilles; 
L'homme  avant  tout  est  l'objet  de  mes  veilles*. 

Mais  exhumons  de  l'oubli,  d'ailleurs  mérité  presque  tou- 
jours, où  depuis  un  siècle  ils  gisent  ensevelis,  ces  recueils 
de  vers  que  voyaient  paraître  les  années  1802,  1803,1804, 
le  moment  de  la  plus  grande  vogue  d'Ossian  ;  ceux  sur- 
tout qui  sont  des  œuvres  de  débutants,  ces  volumes  brochés, 
à  tirage  restreint, nous  dit-on,  à  débit  plus  restreint  encore. 
Y  trouverons-nous  l'inspiration  ossianique  ?  Les  chants  du 
Barde  les  ont-ils  nuancés  d'une  teinte  nouvelle  ?  Non,  ou 

1.  Chaussard, Fr  3(7  ni  en  <s  (/'un  Poème  .sur  les  Victoires  nationales  (an  VII)' 
Chant  de  paix  et  de  victoire  ;  Les  Triomphes  et  la  Paix,  ode,  1807. 

2.  Les  Triomphes  et  la  Paix,  Préface. 

3.  A.  de  Charbonnières,  Essai  sur  le  Sublime, poème  en  3  chants,  1814. 

4.  Œuvres  de  Legouvé,  1826  (Legouvé  est  mort  en  1812). 

5.  Comte  de  Sainl-Leu,  Odes,  1814. 

6.  CI.  Michaux,  Les  douze  Heures   de  la  Nuit,  1826  (écrit  avant  1803). 


Influences  rivales  et  limites  25i 

bien  rarement  ;etla  raison  peut-être,  c'est  que  leurs  auteurs 
sont  versificateurs  plus  que  poètes.  Du  moins  la  lecture 
des  poèmes  ossianiquesa-t-elle  rafraîchi,  renouvelé  leur  lan- 
gage ?  Point.  Un  recueil  manuscrit  qui  paraît  dater  de  cette 
époque,  s'il  fait  dans  ses  effusions  patriotiques  une  certaine 
place  au  genre  troubadour,  ne  doit  rien  à  Ossian  i.  Les  La- 
vedan  -,  les  Lamotte  \  les  Gensoul  *  ne  sont  pas  touchés 
du  grand  souffle  de  Calédonie.Dans  les  années  qui  suivent, 
les  Murville  %  les  Morin  \  les  Lecornu  ',  les  Pfluguer  ' 
ignorent  Ossian  en  des  sujets  qui  pourraient  l'appeler.  Mais 
peut-être  que  ces  poétereaux  intimes  l'ont  négligé  plutôt 
qu'ils  ne  l'ont  ignoré.  Que  dire  de  celui  qui  rend  compte 
de  la  traduction  du  Voyage  dans  les  Hébrides  de  Johnson  ' 
sans  faire  la  moindre  allusion  à  Ossian  à  propos  de  ces  lieux 
qu'il  a  rendus  fameux,  ni  à  la  querelle  qui  a  mis  aux  prises 
Macpherson  et  le  docteur? ou  d'un  poème  qui  situe  en  l'an 
728  une  aventure  d'amour  '"  et  qui  n'utilise  aucun  souvenir 
bardique  ?  Voici  un  Hymne  au  Soleil  '^;  voici  une  invoca- 
tion à  l'Etoile  du  Soir  '^  ;  voici  des  poésies  sur  la  Nuit  ^^  ; 
voici,  de  Chênedollé,  des  aurores  et  des  clairs  de  lune  '*  ; 
thèmes  essentiellement  ossianiques,  mais  rien  n'y  décèle 
l'influence  du  Barde.  Et  Pierre  Lebrun  qui  lisait  Ossian, 
nous  l'avons  vu,  qui  a  visité  l'Ecosse,  qui  a  été  l'hôte  de 
W.  Scott,  ne  rafraîchit  pas  sa  poésie  à  cette  source  neuve  *^ 
Ceux-là  sont  exclusivement  classiques,  et  ne  doivent  rien 
à  aucune  inspiration  étrangère.  D'autres  ont  puisé  aux  sources 


1.  Recueil  de  Chants,  Hymnes...  (Bibliothèque  de  l'Opéra,  Manuscrits, 
226  D). 

2.  J-B.  Lavedan,  Lej  Arts,  poème,  an  X. 

3.  Lamotte,  Mon  Portefeuille,  1803. 

4.  G[ensoul],  Mes  premiers  pas,  1803. 

5.  Murville,   L'Année  cham-ètre,  1808. 

6.  Morin,  Gênes  sauvée,  poème,  1809. 

7.  Lecornu,  Poésies  fugitives,  1810. 

8.  Pfluguer,  Les  Amusements  du  Parnasse,  1811. 

9.  Journal  des  Débats,  14  mars  1804  'article  de  Jondot). 

10.  D  [u]  B  [ois],    Geneviève    et    Siffrid,  correspondance    inédite    du 
VIII"  siècle,  1810. 

11.  Almanach  des  Muses,  1803,  p. '199:  Hymne  au  soleil,  par  Butignot. 

12.  Coupigny,  Romances  et  Poésies  diverses,  1813,  p.  14. 

13.  Cl.  Michaux, Les  douze  Heures  de  la  Nuit. 

14.  Almanach  des  Muses,  1S02,  p.  11. 

15.  Œuvres  de  Pierre  Lebrun,  1861. 


a5a  Ossian  en   France 

d'Albion  ou  de  la  Germanie.  On  ignore  Ossian,  et  l'on  con 
naît  plusieurs  poètes  anglais  dont  le  genre  avoisine  plus  ou 
moins  le  sien  :  comme  ce  Leuliette,  idiot  jusqu'à  l'âge  de 
quinze  ans,  puis  professeur  à  l'Athénée  de  Paris,  qui  en  est 
resté  à  Thomson  et  Young  '.  Celui-ci  est  encore  assez  ac- 
crédité, car  on  le  met  en  chansons  : 

Maître  Young-,  rêveur  crédule. 
Aimait  la  lune  et  la  nuit...    ^ 

De  même  Milton  dans  ChênedoUé  *,  dans  Trappe  *,  qui 
l'imitent  et  le  traduisent.  Thomson  figure  ici  et  là,  notam- 
ment dans  le  Mercure  \  Ce  Mercure,  \evs  la  fin  de  l'Empire, 
est  intéressant  à  étudier  au  point  de  vue  des  sources  litté- 
raires d'inspiration  poétique  :  de  Moïse  et  Anacréon  à  Métas- 
tase et  Gessner,  c  est  une  curieuse  mascarade  où  vingt-cinq 
siècles  et  dix  littératures  fournissent  les  costumes  et  les 
attributs.  Les  romans,  Valérie,  Praxède  %  offrent  le  même 
amalgame  bizarre  de  lectures  ;  dans  Valérie  seul  figure 
Ossian,  et  nous  l'y  avons  rencontré. 

Gessner  mérite  une  place  à  part  :  sa  vogue  est  ancienne 
et  dure  toujours.  Un  certain  Léonard  le  traduit  pendant 
l'émigration  ou  sous  l'Empire  ';  le  hussard  Blanchet  limite 
vers  1800  '  ;  l'aveugle  Rosny  s'inspire  du  «  Théocrite  zuri- 
cois  »  et  non  de  l'aveugle  Ossian  °.  On  le  rencontre  chez 
Sarrazin  en  1802, chez  Frénilly  •",  chez  Chas  '*,chez  de  Piis  '-, 
chez  Armand-Gouffé '^  :  celui-ci  ossianise  aussi,  mais  à  très 
petite  dose. 

Concluons  sur  cette  fastidieuse  énumération  d'inconnus, 


1.  Leuliette,   Tableau  de  la.  Littérature  en  Europe,  1809. 

2.  De  Piis,  Œuvres  choisies,  mo,iy,  51. 

3.  Œuvres  de  ChênedoUé,  p.  361:  Ode  VII  :  Milton  (1814). 

4.  De  Trappe,  Variétés  en  vers  et  en  prose,  1808. 

5.  Mercure,  1814  :  deux  imitations  de  Tliomson. 

6.  Aug.  Lambert,    Praxède,  1807. 

7.  Joseph  Léonard,  Début  poétique,  1823. 

8.  Aug.  Blanchet,  Poésies,  1805. 

9.  Rosny,  Amusements  poéticiues  d'un  aveugle,  1804. 

10.  De  Frénilly,  Poésies,  1807. 

11.  Pierre  Chas,  Poésies  diverses,  1809. 

12.  De  Piis,  Œuvres  choisies,  iSlO. 

13.  Armand-GoufTé,  Ballon  d'essai, 1S02. 


Conclusion    sur  cette  période  2  53 

et  sur  leurs  vers  plus  fastidieux  encore,  on  peut  le  croire. 
Ossian  frappe  assez  fortement  ceux  qu'il  a  touchés  ;  mais 
il  ne  touche  qu'une  minorité  parmi  les  poètes.  Peut-être 
est-il  trop  nouveau;  pas  plus  que  Young  ou  Gessner.  Peut- 
être  est-il  trop  âpre,  trop  barbare,  trop  étrange  aussi,  en 
un  mot  trop  différent.  11  effraie  les  poètes,  surtout  les 
médiocres  ;  il  ne  tente  guère: les  débutants.  Nous  avons  vu 
son  rôle  dans  la  grande  poésie  presque  officielle.  Quand  la 
poésie  asthmatique  de  l'Empire  veut  se  guinder  au  sublime, 
elle  tend  les  ailes  au  souffle  de  Morven  ;  mais  Ossian  ne 
fournit  que  peu  de  chose  à  la  poésie  ordinaire,  timide,  édul- 
corée  ou  mièvre, et  si  prosaïque!  On  lui  préfère  souvent  les 
dissertations  d'Young,et  surtout  les  bergeries  de  Gessner. 
En  prose  au  contraire,  nous  l'avons  vu,  Ossian  s'impose  à 
l'attention  des  critiques,  parce  qu'il  pose  des  problèmes  que 
ne  posent  ni  Young  ni  Gessner.  Aussi  est-il  à  chaque  ins- 
tant question  de  lui  dans  les  revues,  les  journaux,  les  ou- 
vrages d'histoire  littéraire  ou  de  critique. 

Pour  conclure  sur  cette  époque,  Ossian  complété  par  Hill, 
imposé  par  le  goût  du  maître,  versifié  par  Baour-Lormian, 
popularisé  parla  cantate,  la  romance,  le  théâtre,  la  vignette 
et  la  peinture,  connaît  un  moment  de  grande  vogue  sous 
le  Consulat  et  l'Empire.  Parallèlement  à  cette  vogue,  un 
grand  courant  de  sympathie  fait  aimer  le  Barde  de  certains 
poètes  à  qui  manque  le  talent,  de  certains  solitaires  rêveurs 
qui  lui  vouent  un  culte  discret.  Ceux  même  qui  ne  croient 
pas  à  l'authenticité  d'Ossian  se  laissent  entraîner  au  charme 
de  ses  poèmes.  Les  contemporains  le  comparaient  à  un 
harmonica  '  dont  les  notes  frêles  et  cristallines  éveillent 
une  émotion  moins  puissante  que  délicate.  De  plus  se- 
crètes harmonies  lui  attiraient  les  cœurs.  «  Chaque  rêveur 
retrouvait  là  les  émotions  de  ses  promenades  solitaires 
et  de  ses  rêveries  philosophiques  \  »  Il  transportait 
ses  lecteurs  «  dans  un  monde  idéal,  assez  inconsistant  et 
assez  vague  pour  réfléchir,  en  y  ajoutant  le  mirage  trom- 
peur de  la  perspective,  les  sentiments  et  les  rêves  du 
jour  ^  ».  Sa  mythologie,   de  plus,  était  fort  appréciée  :  on 

1.  Spectateur  du  Nord,  XVIII,  363  (juin  1801). 

2.  T aine,  Histoire  de  la  Littérature  anglaise,  IV,  226. 

3.  Léo  Joubert,  Nouvelle  Biographie  générale,  art.  Macpherson. 


254  Ossian  en   France 

la  trouvait  «  originale  et  touchante  '  »  ;  et  nous  avons  vu 
quelle  importance  prépondérante  elle  prenait  dans  les  juge- 
ments qu'on  portait  sur  le  Barde.  Il  fournissait  de  merveil- 
leux un  temps  sans  foi  et  sans  poésie,  où  le  champ  était 
libre  entre  les  fictions  mythologiques  usées  et  les  évocations 
romantiques,  où  la  Révolution  avait  achevé  de  faire  place 
nette  de  plus  d'une  ancienne  croyance,  en  attendant  que  la 
religion  positive  revînt  en  faveur.  Sa  mélancolie  enfin  s'ac- 
cordait à  cette  «  mélancolie  inquiète  »  qui  «  avait  saisi  les 
imaginations  »  d'un  monde  «  triste  comme  après  les  grandes 
commotions  '  ».  Quelques-uns  de  ces  sentiments,  et  ce 
sont  les  plus  importants,  se  développeront  encore  dans  la 
génération  suivante,  et  l'expression  que  leur  donneront 
les  poètes  devra  beaucoup  à  Ossian,  soit  directement,  soit 
par  l'intermédiaire  de  Chateaubriand. 

Mais  il  ne  conquiert  pas  l'approbation  des  critiques  ;  il 
n'éveille  plus  chez  les  lettrés  le  grand  intérêt  qu'il  excitait 
dans  la  première  période  de  son  acclimatation  ;  il  ne  fournit 
plus  l'occasion  ou  la  solution  de  nombreux  et  intéressants 
problèmes.  Ceux  qui  dirigent  l'opinion  le  raillent  le  plus 
souvent  ou  le  censurent,  pour  ses  véritables  défauts  et  pour 
ceux  qu'ils  lui  prêtent,  en  haine  du  romantisme  qu'ils  en- 
trevoient à  l'horizon.  Le  hasard  aurait  pu  faire  naître  un 
grand  poète  qui  sous  l'Empire  aurait  animé  de  son  génie  les 
mornes  fictions  ossianiques  ;  le  hasard  n'a  donné  à  Ossian 
que  de  plats  interprètes  ;  les  grands  poètes  sont  venus 
plus  tard,  leur  imagination  a  créé  dans  d'autres  domaines, 
et  l'ossianisme  comme  genre  littéraire  n'a  été  qu'une  ten- 
tative manquée  d'atfranchissement,  un  essai  timide  de  ro- 
mantisme classique  qui  devait  demeurer  infécond. 

1.  Journal  des  Arts,  1801. 

2.  Lamartine,  Nouvelles  Confidences,  IV,   9.   11  s'agit  de  l'année  1802. 


LIVRE     QUATRIÈME 


OSSIANISME     ET     ROMANTISME 


(1815-1835) 


CHAPITRE    PREMIER 
Les  dernières  traductions  en  vers 

(1813-1835) 


I.  Ossian  entre  1815  et  1830.  Caractères  généraux  des  traductions  en  vers 

de  la  Restauration. — Saint-Michel,  traducteur  et  imitateur.  Rapport  de 
son  travail  avec  celui  de  Baour-Lormian.  —  Saint-Ferréol.  Contenu  de 
ses  recueils  ossianiqucs.  Ses  prudences  et  ses  libertés. 

II.  Deux  soldats  ossianistes.Bruguière  de  Sorsum:son  Fingal. —  Le  géné- 

ral Lamarque.  Importance  et  époque  de  son  travail.  Son  exactitude. 
SonDiscours  préliminaire.  L'amour  dans  Ossian.  Le  roman  ossianique. 
Publication  tardive  de  son  ouvrage. 

III.  Traducteurs   isolés    et    provinciaux:  Gérard-Granville.  Un    inédit^ 
J.-B.  Fleury.  Son  Carthon  et  sa  Mort  d'Ossian 


I 


Pendant  les  années  fécondes  qui  vont  de  1815  environ 
au  triomphe  et  à  la  vulgarisation  du  romantisme  au  lende- 
main de  1830,  la  destinée  d'Ossian  est  très  curieuse  à  obser- 
ver. Il  appartient  au  passé  ;  et,  à  ce  titre,  il  n'influe  que 
faiblement  sur  les  nouvelles  tendances  littéraires,  bien  que 
la  plupart  des  Romantiques  soient  marqués  de  son  empreinte 
et  qu'ils  aient  dû  passer  par  Ossian  avant  de  trouver  leur 
voie.  Mais,  comme  il  appartient  au  passé,  il  est  accrédité 
par  cela  même  auprès  de  ceux  que  les  innovations  gênent 
ou  effraient  :  il  est  pour  eux  un  classique  en  son  genre. 
Beaucoup  de  ceux  qui,  soit  par  leur  âge,  soit  par  leur  carac- 
tère, ne  se  sentent  aucun  désir  de  plus  hardies  nouveautés, 
s'en  tiennent  au  Barde  ;  il  satisfait  leur  goût  de  l'étrange  et 
du  rêve.  En  tout  cas,  il  ne  partage  pas  le  sort  de  Young  et 
surtout  de  Gessner,  ses  rivaux  en  gloire  aux  temps  déjà 


a58  Ossian  en  France 

lointains  de  Louis  XV  et  de  Louis  XVLLa  Restauration  le 
trouve  entouré  d'honneurs,  et  ne  le  détrône  pas  brusquement. 
Il  survit  notamment  à  Gessner,  parce  que,  plus  varié  et  plus 
souple,  il  s'accommode  mieux  à  des  temps  nouveaux;  parce 
qu'il  est  infiniment  plus  romantique  à  tous  égards. 

Surtout  il  est  le  poète  de  beaucoup  d'amateurs,  d'isolés 
qui  ne  se  rattachent  à  aucune  coterie  littéraire.  De  ce  nombre 
sont  les  traducteurs  en  vers  qui  recommencent  à  cette  épo([ue, 
avec  plus  ou  moins  de  prétentions  et  d'ampleur,  la  tâche  de 
Baour-Lormian.  Ce  sont  les  derniers  de  la  série.  Ils  tra- 
vaillent généralement  sur  l'ouvrage  de  Le  Tourneur,  qu'au- 
cune traduction  en  prose  n'est  venue  déposséder,  depuis  une 
quarantaine  d'années,  de  la  faveur  dont  elle  jouit, Ils  croient 
encore  à  ce  genre  de  la  traduction  en  vers,  si  glorieux  entre 
les  mains  d'un  Delille,  si  impossible  à  qui  place  plus  haut  son 
idéal.  Ils  ne  traduisent  pas  Ossian  pour  établir  leur  réputa- 
tion littéraire,  ni  même  pour  assouplir  leur  talent,  puisque 
aucun  presque  n'a  fourni  d'autres  ouvrages.  Isolés,  ils  pa- 
raissent, sauf  une  exception,  s'ignorer  l'un  l'autre  ;  ils  cé- 
lèbrent leur  culte  au  désert,  loin  des  chapelles  où  se  font  les 
réputations.  Ils  sont  démodés  en  naissant,  et  n'attirent  point 
l'attention  du  public.  Ils  ne  sont  en  littérature  que  des  ama- 
teurs :  Ossian,  à  toutes  les  époques,  a  surtout  tenté  les  ama- 
teurs. Gentilshommes,  soldats, fonctionnaires, leur  vie  désœu- 
vrée ou  active  a  connu  au  moins  une  fois  l'enthousiasme 
poétique,  et  c'est  aux  chants  du  Barde  qu'ils  doivent  cette 
heure-là.  Leurs  vers  redondants  ou  malhabiles  dorment  en- 
sevelis dans  la  poussière  des  bibliothèques  ;  mais,  en  tour- 
nant ces  pages  monotones  que  nul  n'a  jamais  coupées,  en 
découvrant  tant  d'enthousiasme  candide  et  de  studieuse 
application,  on  connaît  mieux  la  séduction  puissante  et  pro- 
longée qu'Ossian  a  exercée  sur  les  âmes. 

Les  plus  importantes  traductions  partielles  de  cette  époque 
sont  celles  de  deux  poètes  amateurs,  qu'Ossian  a  touchés 
une  fois,  et  qui  n'ont  pas  autrement  marqué  dans  les  lettres. 
En  général,  ceux  qui  se  consacrent  à  traduire  en  vers  quelques 
morceaux  d'Ossian  ne  savent  pas  se  créer  beaucoup  d'autres 
titres  à  la  renommée.  Par  le  nombre  des  poèmes  traduits, 
Alexis  Saint-Michel  mérite  une  des  premières  places  parmi 
les  interprètes  du  Barde.  Il  avait  donné  dès  1813  une  imi- 


Saint-Michel  iSç 

tation  de  la  Guerre  de  Thura  i  —  322  alexandrins  —  qui 
rattache  l'auteur  à  ïa  poésie  ossianique  de  l'Empire.  Cette 
Guerre  de  Thura  n'est  autre,  s. us  ce  titre  nouveau,  que  le 
poème  bien  connu  de  Carric-Thura,  qui  reparaît  sous  son 
vrai  nom  en  1820,  précédé  de  Fingal  &iàe  neuf  autres  courts 
poèmes  ossianiques  ou  pseudo-ossianiques  \  Enfin,  dans  son 
volume  de  1822  %  l'auteur  s'inspirait  encore  d'Ossian  dans 
un  poème  sur  l'île  de  Groix  au  temps  de  César,  où  une 
vierge  nommée  Vinvéla,  comme  l'amante  de  Shilric  dans 
Carric-Tkura,  voisine  avec  Vénus  et  les  Druides.  Le  même 
recueil  montre  Saint-Michel  traduisant  tantôt  Gessner,  tan- 
tôt le  Tasse,  tantôt  Anacréon,  et  tantôt  Young,  prenant  à 
Klopstock  les  chœurs  de  la  Bataille  d'Hermann  et  les  «  bardes 
de  Wodan  »,  enfin  créant  un  Mainfroy  qui  appartient  au 
genre  troubadour.  Ce  petit  volume  est  assez  curieux,  on  le 
voit,  comme  point  de  convergence  d'influences  contempo- 
raines très  diverses,  toutes  plus  ou  moins  à  leur  déclin  ;  le 
bon  Saint-Michel  est  un  éclectique  dont  les  choix  sont  très 
instructifs. 

Mais  revenons  à  Ossian.  Comme  plusieurs  de  ses  con- 
temporains, Saint-Michel  mélange  assez  audacieusement  les 
poèmes  ossianiques  et  les  créations  de  sa  propre  imagina- 
tion. «  J'ai  plutôt  imité  que  traduit  quelques-uns  de  ces 
poèmes.  J'en  ai  composé  d'autres  avec  les  idées  éparses  dans 
les  poésies  galliques,  et  j'en  offre  la  collection  aux  amis 
d'Ossian.  »  11  n'est  pas  aisé  de  se  reconnaître  dans  cette 
confusion  voulue.  A  côté  de  Fingal,  condensé  en  quatre  chants 
au  lieu  de  six;  à'Orla  qui,  sous  un  nom  inventé,  est  un  épi- 
sode de  Finf/al  ;  du  Chant  de  Fingal  sur  la  ruine  de  Bal- 
clutha,  qui  est  emprunté  à  Carthon  ;  de  la  Guerre  de  Tara, 
qui  n'est  autre  que  Carric-Thura  ;  de  Armin  de  Sellama  qui 
n'est  autre  que  Cathlinde  Clutha  rebaptisé  parla  fantaisie  du 
traducteur;  de  Finan  et  Lornia,  de  Dargo, qui  appartiennent 
au  recueil  de  Smith  ;  voici  un  Arviti  qui  semble  bien  n'être 
qu'une  imitation;  voici  une  hma  et  un  Olvar  qui  ne  sont 

1.  La  Guerre  de  Thura,  poème  imité  d'Ossian,  par  Alexis  Saint-Michel 
[1813] in-S. 

2.  Fingal,  poème,  et   autres    poésies  galliques  en    vers   français,   par 
A.  Saint-Michel,  1820,  in-8. 

3.  -La  Vierge  de  Groa,  poème...  par  Alexis  Saint-Michel,  1822. 


a6o  Ossian  en   France 

que  des  nouvelles  écrites  dans  le  genre  ossianique.  Dans  ces 
dernières,  avoue  l'auteur,  la  couleur  est  «  plutôt  Scandinave 
que  calédonienne  ».  Voici  encore  une  description  du  Loda 
(c'est  «le  palais  de  Cruth-Loda  ou  Odin  »)  qui  est  inventée; 
et  voici  enfin  un  poème  intitulé  Ossian  aux  vaincus,  sup- 
posé adressé  aux  Calédoniens,  vaincus  par  les  Romains,  qui 
développe,  avec  un  refrain,  l'idée  que  la  défaite  importe  peu 
quand  le  combat  fut  héroïque,  et  qui  semble  bien  rattacher 
Saint-Michel  au  groupe  de  ceux  qui  empruntaient  la  harpe 
d'Ossian  pour  exprimer  leurs  sentiments  patriotiques  au 
lendemain  des  invasions. 

La  partie  proprement  ossianique  de  l'œuvre  de  Saint- 
Michel  peut  aller  à  2.900  vers  environ.  Il  est  plus  que  pro- 
bable qu'il  traduit  sur  l'édition  française  de  1810,  qui  lui 
fournit  à  la  fois  la  version  de  Le  Tournenr  pour  Fingal  et 
celle  de  Hill  pour  Dargo.  Ses  notes  répètent  ou  résument 
celles  des  deux  traducteurs  français.  Quand  il  s'agit  de  dé- 
cider de  l'authenticité  d'Ossian,  il  renvoie  à  Ginguené,  dont 
la  dissertation  ouvre,  comme  on  sait,  cette  même  édition  de 
1810.  Son  admiration  est  profonde  pour  «  ces  ouvrages  d'un 
génie  sublime,  mais  sauvage  »  ;  pour  «  les  beautés  de  cette 
poésie  appelée  barbare,  beautés  qui  consistent  dans  le  gran- 
diose de  la  pensée  et  la  vigueur  de  l'expression  ».  Le  se- 
cond ouvrage  que  Saint-Michel  a  sous  les  yeux,  c'est  la  tra- 
duction de  Baour-Lormian.  Celui-ci  «  a  élevé  à  la  gloire 
d'Ossian  un  monument  immortel  »  ;  néanmoins  il  a  «  né- 
gligé »  quelques-uns  de  ses  poèmes,  et  le  nouveau  traduc- 
teur s'est  cru  en  droit  de  les  reprendre.  Malgré  ses  efforts 
pour  ne  pas  traduire  les  mêmes  poèmes  que  son  devancier 
avait  choisis;  quoiqu'il  ait  poussé  l'indépendance  jusqu'à 
remplacer  dans  Carric-Thura  l'apparition  de  l'Esprit  de 
Loda  par  celle  de  l'ombre  de  Trenmor  «  pour  ne  pas  me 
rencontrer  trop  souvent,  dit-il,  avec  Baour-Lormian»;  il  ne 
peut  éviter  d'entrer  en  concurrence  avec  lui  de  loin  en  loin, 
et  se  reproche  alors  d'avoir  «  commis  une  imprudence  ». 
D'ailleurs  Baour  «  n'a  fait  qu'imiter  »  la  plainte  de  Min- 
vane,  à  laquelle  Saint-Michel  donne  deux  à  trois  fois  plus 
d'étendue; il  n'a  fait  «  qu'une  très  libre  et  très  élégante  imi- 
tation »  de  l'invocation  de  Gaul  à  l'ombre  de  Morni,  que 
celui-ci  traduit  plus  littéralement.  En  somme  Saint-Michel 


Saint-Michel  i6i 

se  donne  pour  un  disciple   respectueux   et   modeste,  mais 
plus  exact  que  son  heureux  prédécesseur. 

Il  a  raison  d'être  modeste,  s'il  s'agit  de  son  talent  poé- 
tique. Malgré  les  fantômes  voyageant  sur  leurs  chars  de 
nuages,  les  vierges  pâles  comme  un  rayon  de  l'astre  de  la 
nuit,  les  météores,  les  bruyères,  les  sapins  et  les  esprits  des 
vents,  la  versification  toute  classique  et  les  épithètes  banales 
ne  laissent  pas  deviner  dans  l'Ossian  qu'il  présente  un  père 
du  romantisme.  Il  y  a  bien  le  tour  ossianique,  mais  qui  n'a 
pas  survécu  à  Ossian,  bizarrement  accouplé  à  un  tour  clas- 
sique dans  des  vers  comme  ceux-ci  : 

Lorsque  dans  Témora  les  chants  de  la  vaillance 
Instruisent  de  Cormac  la  généreuse  enfance... 

11  y  a  bien,  dans  les  malédictions  que  les  héros  accumu- 
lent sur  leurs  têtes,  quelque  pressentiment  des  fureurs  gran- 
diloquentes d'Antony  ou  d'Hernani  : 

Ah!  rugissez  sur  moi,  vents  orageux  des  mers! 
Fantômes,  sur  mon  front  allumez  vos  éclairs  ! 
Levez-vous,  ouragans  !  Cieux,  croulez  sur  ma  tête  ! 

Mais  on  trouve  plus  souvent  des  vers  aussi  neufs  que 
ceux-ci  : 

Il  voyait  chaque  jour  dans  son  fils  et  sa  fille 
Fleurir  les  rejetons  de  sa  noble  famille... 

Et  les  paisibles  bords,  et  les  jaloux  transports,  et  Mon 
glaive  dans  son  sein  br aie  de  se  plonger,  et,  chose  extraor- 
dinaire en  Calédonie,  des  tribus  et  des  phalanges.  Donnons 
une  meilleure  idée  de  l'ossianiste  Saint-Michel  en  citant  une 
description  plus  heureuse  : 

Mais  soudain,  déployant  sa  robe  ténébreuse, 
La  froide  nuit  descend  sur  la  vague  orageuse, 
Et  Rotha  dans  sa  baie  a  reçu  le  héros, 
Rotha,  plage  déserte,  où  de  sombres  coteaux 
Que  couronne  des  pins  la  tête  échevelée 
Entourent  une  étroite  et  profonde  vallée  ; 


102  Ossian  en   France 

Les  yeux  n'y  sont  frappés  que  de  tristes  débris. 
Là,  du  Nord  mugissant  l'écho  roule  les  cris; 
Là,  des  arbres  rompus  et  des  roches  voisines 
Un  torrent  dans  ses  Ilots  entraîne  les  ruines, 
Et  partout  sur  ses  bords  croissent  dans  le  vallon 
La  bruyère  sauvage  et  l'aride  chardon. 

La  contribution  de  Saint-Ferréol,  tout  à  fait  contempo- 
raine, est  à  peu  de  chose  près  aussi  considérable,  et  n'est 
pas  moins  intéressante.  Son  recueil  parut  en  1825  '  ;  mais 
l'un  au  moins  des  morceaux,  Le  Char  de  Cuthullin,  date 
de  1820  -.  L'auteur  est  jeune  et  s'essaie  à  la  poésie,  comme 
tant  d'autres,  sur  les  poèmes  d'Ossian.  Probablement  méri- 
dional, il  est  plus  enthousiaste  que  Saint-Michel.  Comme 
lui,  il  renvoie  à  Ginguené  pour  l'authenticité;  comme  lui, il 
voit  dans  le  Barde  un  «  de  ces  hommes  privilégiés  que  la 
nature  créa  pour  dominer  leurs  semblables  par  l'ascendant 
d'un  génie  sublime  et,jusque  dans  ses  écarts,  plein  de  force 
et  d'originalité  ».  Ce  génie  est  attesté  par  les  détracteurs 
même  d'Ossian  :  «  l'âme  fortement  émue  »  de  son  lecteur 
«  se  passionne  pour  ou  contre  »  et  ne  saurait  rester  indiffé- 
rente. L'enthousiaste  traducteur  regrette  de  constater  que 
«  c'est  surtout  en  France  qu'on  s'est  plu  à  relever  avec  une 
extrême  sévérité  ce  que  la  manière  d'Ossian  peut  avoir  de 
défectueux».  11  déplore  qu'une  «  critique  malveillante  »  ait 
eu  «  recours  au  ridicule  »  pour  l'attaquer.  11  en  est,  dit-il, 
tout  autrement  à  l'étranger.  Là,  on  sait  reconnaître  la  mo- 
rale pure  que  respire  la  poésie  ossianique,  «  tant  de  grandeur 
d'âme,  tant  de  véritable  héroïsme  ».  Là,  on  admire  comme 
il  le  mérite  «  le  sublime  caractère  de  Fingal  ».  L'Italie  sur- 
tout se  distingue  dans  ce  concert  d'éloges  autant  que  Cesa- 
rotti  s'élève  au-dessus  de  tous  les  traducteurs. 

Il  semble  bien  que  Saint-Ferréol  ait  eu  constamment 
sous  les  yeux,  avec  la  traduction  de  Le  Tourneur  —  dans  les 
premières  éditions  plutôt  que  dans  celle  de  1810, parce  qu'il 
n'emprunte  rien  aux  poèmes  traduits  par  Hill  —  celle  de 
Cesarotti,  qu'il  admire  tant  et  cite  si  souvent.  Celui-là,  dit- 

1.  E.-P.  de  Saint-Ferréol,  Ossian,  chants  galUques,  traduits  en  vers 
français,  1825,  in-16. 

2.  /jb.,p.  253. 


Saint-Ferrcol  a63 

il,  est  un  traducteur,  tandis  que  Baour-Lormian  ne  peut  guère 
être  considéré  que  comme  un  imitateur  ;  «  imitation  char- 
mante »,  soit  ;  mais  imitation  seulement. 

L'ensemble  des  traductions  de  Saint-Ferréol  peut  aller  à 
2.300  vers  environ.  Des  dix  morceaux  que  contient  le  vo- 
lume, deux  sont  donnés  par  Le  Tourneur,  avec  des  réserves 
que  reproduit  le  nouveau  traducteur.  Les  autres  se  compo- 
sent de  quatre  fragments  :  l'Hyimie  au  soleil ei  le  Chant  sur 
les  ruines  de  Baklutka,  tirés  de  C«;r^Ac>/i;  la  description  du 
Char  de  Ciithullin  et  Faïnasilla,tirés  du  premier  et  du  troi- 
sième chant  de  Fingal  ;  et  quatre  poèmes  entiers  :  Croma^  Les 
Chants  de Selma,  Carric-Thura  et  Oïna  (c'est  Oïna-Morul). 
On  remarquera  aisément  que  plusieurs  des  morceaux  les 
plus  poétiques  et  les  plus  connus  se  trouvent  dans  les  poè- 
mes que  Saint-Ferréol  a  choisis.  C'est  ainsi  que  nous  avons 
YHijmne  au  Soleil àe,  Carthon^V Hymne  an  soleil  couchant 
par  XeqvieX  s' owvve  Carric-Thura,  Y  Invocation  à  l  Étoile  du 
soiràes  Chants  de  Sehna\ei  ces  titres  sont  ceux  que  donne 
le  traducteur  lui-même,  qui  a  l'obligeance  de  prévenir  ainsi 
le  lecteur  et  de  lui  signaler  à  Tavance  les  morceaux  à  effet, 
comme  M.  D'Annunzio  le  faisait  il  y  a  peu  d'années  dans 
sa  Fedra. 

Le  nouveau  traducteur  a  de  louables  scrupules.  Il  est  le 
premier  à  dire  que  «  le  mot  zéphir,  si  agréable  à  l'oreille, 
mais  qui  appartient  à  un  ordre  d'idées  étrangères  à  Ossian, 
ne  saurait  entrer  dans  la  traduction  de  ce  poète  ».  Mais  en 
revanche  il  a  de  regrettables  timidités  :  «  Je  n"ai  pas  cru 
pouvoir  transporter  dans  notre  langue  l'image  du  renard  qui 
regarde  par  la  fenêtre  des  maisons  abandonnées.  »  Ce  renard 
devient  les  hôtes  des  forêts,  comme  la  chouette  les  habi- 
tants des  airs.  Et  voilà  toute  couleur  disparue.  Cependant 
Gesarotti,  son  modèle  dans  l'art  de  traduire  Ossian,  avait 
été  plus  exact  :  il  avait  osé  et  le  renard  et  la  chouette. 
C'est  en  suivant  Cesarotti  qu'il  adoucit  les  noms  galliques 
«  trop  durs  et  trop  barbares  pour  des  oreilles  françaises  ». 
C'est  lui  qu'il  traduit  plutôt  qu'Ossian,  lorsqu'il  écrit  dans 
l'Hymne  au  Soleil  : 

Seul  tu  remplis  du  ciel  la  voûte  solitaire... 


264  Ossian  en  France 

L'italien,  en  disant  :  «  Tu  pel  ciel  deserto  Solo  ti  movi...  » 
avait  «  cru  devoir  réunir  deux  expressions,  l'une  d'Ossian 
et  l'autre  de  Pindare  .-çae-.vcv  xz-pov  èpriiJ.a;  5-.'  alOépor  (Olymp. 
I,  10)  qui  semblent  faites  l'une  pour  l'autre  ».  Surtout 
Saint-Ferréol  use  décidément  trop  de  la  périphrase.  Comme 
plusieurs  autres  traducteurs  en  vers,  il  exprime  plus  com- 
plètement l'image  poétique  contenue  en  germe  dans  le  texte 
ossianique.  Macpherson  était  un  préromantique  parfois  ti- 
mide ou  maladroit,  qui  n'a  pas  su  ou  pas  voulu  soumettre 
ses  thèmes  poétiques  à  une  méditation  assez  prolongée,  qui 
n'a  pas  regardé  assez  profondément  ses  images  avec  les 
yeux  de  l'âme.  Il  gagne  à  être  légèrement  renforcé.  Le  be- 
soin de  remplir  l'ample  vers  alexandrin  invite  nos  poètes  à 
des  développements  qui  ne  sont  pas  toujours  malheureux. 
Traduire  ihe  stars  hide  themselves  in  the  skij  par 

Les  innombrables  sœurs  de  l'astre  du  matin 
Ont  voilé  devant  toi  leurs  têtes  virginales... 

c'est  écrire  poétiquement  d'après  Ossian,  c'est  le  paraphra- 
ser. Mais  c'est  s'en  éloigner  tout  à  fait  que  de  continuer  par 
ces  vers  : 

La  lune  pâle  et  froide  aux  mers  orientales 

Fuyant  de  tes  regards  réclat  majestueux 

Se  plonge  à  ton  aspect  sous  les  flots  écumeux. 

Et  c'est  inventer,  d'après  le  seul  mot  hide,  tout  un  drame 
sidéral  qui  part  du  texte  ossianique  et  qui  n'aurait  pas  pris 
naissance  sans  Ossian.  Le  couplet  sur  l'étoile  du  soir  ne 
mérite  guère  d'être  lu  à  côté  de  celui  de  Musset. 


II 


Nous  avons  vu  le  général  Despinoy  traduire  en  vers  Ca- 
theluina  sous  le  Consulat  ;  nous  verrons  le  général  Lamar- 
que  consacrer  de  longues  veilles  cà  mettre  en  vers  tout 
Ossian  à  la  fin  de  la  Restauration.  Entre  eux  se  place  un 
autre  soldat- poète,  le  baron  Bruguière  de  Sorsum,  le  ira- 


Bruguièrc  de  Sorsum  265 

ducteur  de  Shakespeare,  Tami  de  Vigny.  C'est  une  figure 
originale,  un  peu  effacée,  sur  laquelle  des  travaux  récents 
ont  jeté  quelque  lumière.  Le  général  Lamarque,  qui  Ta 
connu  et  a  été  par  lui  initié  à  Ossian,  parle  avec  tendresse 
et  émotion  de  ce  soldat-poète,  qui  «  au  milieu  du  tumulte 
des  armes  et  des  courts  moments  de  repos  que  lui  lais- 
saient les  batailles  »,  entretenait  en  lui  «  le  goût  des  arts  et 
des  belles-lettres  '  ».  Quand  on  connaît,  quand  on  apprécie 
la  tentative  de  Bruguière  pour  être  exact  en  traduisant 
Shakespeare,  on  attend  beaucoup  de  son  Fingal  '  ;  mais 
l'attente  est  bientôt  déçue.  C'est  une  traduction  en  alexan- 
drins ;  des  six  chants,  le  quatrième  «  ne  s'est  pas  retrouvé 
dans  les  papiers  de  l'auteur  »  ;  et,  dans  le  chant  I,  le  tra- 
ducteur a  cru  devoir  omettre  l'épisode  de  Carril,  à  cause, 
dit-il,  de  son  inutilité  et  de  la  longueur  des  chants  de  ce  barde. 
Malgré  ces  lacunes,  le  poème  compte  environ  2.C00  vers. 
Publié  par  Chênedollé  dans  les  œuvres  posthumes  de  l'au- 
teur, il  n'est  précédé  d'aucune  préface  ;  il  s'accompagne 
seulement  de  notes  qui  pour  une  grande  part  sont  emprun- 
tées à  Le  Tourneur  ;  d'autres  remontent  peut-être  à  Mac- 
pherson  directement.  Il  est  difficile  d'affirmer  que  Bru- 
guière traduit  toujours  sur  l'anglais  ;  son  vers  vague  et 
ronflant  se  tient  extrêmement  loin  du  texte  de  Macpherson, 
et  l'on  ne  peut  dire  qu'il  côtoie  de  très  près  Le  Tourneur. 
Ce  vers  est  l'alexandrin  le  plus  banal  et  le  plus  usé.  La 
couleur  ossianique  y  manque,  et,  de  toute  façon,  c'est  une 
pauvre  poésie  : 

...  Dans  les  champs  de  la  guerre 
Mon  bras  est  redoutable  à  l'égal  du  tonnerre... 
A  ce  jeune  héros  la  lumière  est  ravie  ? 
Il  n'est  plus  ?  —  Ah  !  cruel,  arrache-moi  la  vie... 

On  y  trouve  un   «  monstre  marin  »  dont  la  description 
s'inspire  du  récit  de  Théramène  : 

Et  l'onde  menaçante 
Se  courbe  en  mugissant  sous  sa  masse  pesante... 

1.  Ossian,  Poèmes  et  fragments,  par  Maximilien  Lamarque,  p.  42. 

2.  Chefs-d'œuvre  de  Shakespeare...  suivis  de  Poésies  diverses,  par  feu 
Bruguière  de  Sorsum,  1826  :  II,  311-416  :  Fingal  (traduction  en  vers). 


a66  Ossian  en   France 

Tous  ces  gens-là  ont  fait  de  trop  bonnes  études  classi- 
ques. Tous  les  clichés  se  donnent  rendez-vous  dans  les  vers 
de  Bruguière  :  et  «  le  chêne  au  front  audacieux  »  et  la 
«  source  pure  »  et  son  «  doux  murmure  ».  Rien  de  la  gran- 
deur et  de  la  mélancolie  ossianiques  dans  ce  jargon  pseudo- 
classique, véritable  centon  de  Racine,  de  Voltaire  et  de 
Delille.  Au  reste,  Bruguière  est  un  ossianiste  convaincu  et 
pieux  :  il  sait  comment  les  Fingaliens  préparaient  leurs 
repas,  et  que  «  le  tout  était  soigneusement  recouvert  de 
bruyère,  pour  éviter  l'évaporation».  Il  est  bien  du  xviii''  siè- 
cle quand  il  admet  que  «  le  but  final  de  tous  ces  poèmes, 
c'est  d'inspirer  la  grandeur  d'âme  ».  Mais  il  admire  surtout 
son  auteur  en  ce  qu'il  est  «  prodigue  de  comparaisons  ». 
C'est  là  un  «  magnifique  défaut  »  qui  «  nous  séduit  et  nous 
éblouit  au  moment  même  où  nous  voudrions  le  condam- 
ner »  ;  car  «  l'esprit  de  comparaison  est  peut-être  la  qua- 
lité la  plus  essentielle  de  la  poésie.  L'office  du  poète,  comme 
peintre  d'imagination,  est  de  rassembler  toutes  les  appa- 
rences des  choses.  »  Ce  n'est  peut-être  pas  par  la  compa- 
raison proprement  dite,  telle  qu'elle  surabonde  dans  Ossian, 
qu'il  y  arrivera.  Bruguière,  si  proche  du  romantisme,  n'est 
pas  romantique  sur  ce  point,  pas  plus  que  dans  son  style 
ou  sa  versification.  C'est  un  attardé,  dont  l'admiration  pour 
le  Barde  est  impuissante  à  conférer  à  sa  poésie  une  nou- 
velle jeunesse, 

La  plus  complète  de  toutes  les  traductions  d'Ossian  en 
vers  français  est  celle  du  général  Lamarque  '.  Elle  appar- 
tient à  l'époque  de  la  Restauration.  Le  général  nous  indi- 
que brièvement  dans  quelles  circonstances  et  sous  quelle 
influence  elle  fut  composée.  Au  temps  où  «  proscrit  »  il 
errait  «  sur  les  bords  orageux  de  l'Océan  du  Nord  »,  il 
arriva  qu'un  volume  d'Ossian  tomba  par  hasard  dans  ses 
mains.  Il  dut  beaucoup,  pour  goûter  les  chants  du  Barde 
et  sans  doute  pour  les  mettre  en  vers,  aux  lumières  et  à 
l'amitié  d'un  de  ses  compagnons  d'armes,  de  ce  Bruguière 
de  Sorsum  dont  l'essai  précéda  son  travail.  Nous  avons 
donc  la  date  approximative  où  ce  dernier  a  commencé. 
D'autre  part,  il  emploie  dans  le  même  Discours  prèlvmi- 

1.  Ossian,  Poèmes  et  fragments,  traduits  par  le  comte  Maximilien  La- 
marque, lieutenant-général,  1859,  in-4. 


Lamarque  ^6^ 

naire  le  mot  récemment  en  parlant  des  derniers  moments 
de  Brug-uière,  qui  est  mort  en  1823.  Ce  travail  ossianique, 
commencé  sous  l'Empire,  sans  doute  repris  et  interrompu 
plus  d'une  fois  sous  la  Restauration,  approchait  de  sa  fin 
en  1832.  Les  éditeurs  de  l'œuvre  laissée  manuscrite  ont 
placé  la  mention  suivante  à  l'endroit  où  le  chant  II  de 
Temora  s'interrompt  brusquement  :  «  Interrompu  par  la 
mort  du  lieutenant- général  comte  Lamarque,  2  juin  1832.  » 

Cette  traduction  en  vers  a  pour  base  VOssian  de  Le 
Tourneur.  Elle  comprend  15  poèmes  entiers,  plus  la  cin- 
quième partie  ou  environ  de  Temora  ;  \  Hymne  au  Soleil 
de  Carthon,  qui  est  mis  à  une  place  distincte,  et  même 
pas  à  la  suite  de  ce  poème  ;  La  Mort  de  Malvina,  extrait 
de  Berrathon  ;  enfin  La  Mort  cV  Oscar  qui  est  un  frag- 
ment détaché  du  chant  I  de  Temora  ;  en  tout  19  pièces, 
formant  un  total  d'environ  7.100  vers.  Lamarque  a  laissé 
sans  y  toucher  Cath-Loda,  Colna-dona,  Cathlin  de  Clu- 
tha,  La  Guerre  de  Caros  et  Sulmalla.  Chose  curieuse,  ces 
cinq  petits  poèmes  manquent  également  dans  Baour-Lor- 
mian.  Celui-ci,  ses  prédécesseurs  et  ses  émules  n'ayant  tra- 
duit qu'un  certain  nombre  des  poèmes  choisis  par  Lamar- 
que, le  général  se  trouve  avoir  donné  la  seule  traduction 
en  vers  de  Conlath  et  Cuthona,  de  La  Mort  de  Cuthullin, 
de  Cahhon  et  Colmal.  Il  fait  remarquer  que  son  Lathmon 
n'est  qu'une  «  imitation  libre  »  et  que  sa  Mort  d'Oscar  est 
«  plutôt  une  imitation  qu'une  traduction  ».  Donc  le  reste 
est  à  ses  yeux  une  traduction  qui  veut  être  fidèle. 

Elle  Test  en  effet  autant  qu'une  traduction  en  vers  peut 
l'être  sans  scrupule  minutieux.  Le  poète  s'est  libéré  le  plus 
souvent  possible  de  la  contrainte  trop  rigoureuse  de  Talexan- 
drin,  et  ses  vers  libres,  ses  strophes  variées,  lui  permettent 
de  suivre  à  peu  près  la  pensée  de  son  auteur.  Il  n'est  pas 
gêné  non  plus  par  le  soin  diligent  de  la  rime,  l'élégance  de 
la  versification,  le  choix  des  mots  et  des  images.  Sa  poésie 
n'est  souvent  que  de  la  prose  rimée.  Ce  soldat-poète  écrit 
facilement  en  vers,  mais  sans  précision  et  sans  distinction. 
Son  vocabulaire,  ses  expressions  purement  classiques, 
manquent  d'imprévu,  sinon  de  quelque  facile  et  banale  har- 
monie. Dociles  courages,  généreux  soldats  Jambris^  ce  pre- 
mier fruit  de  ses  jeunes  amours,  voilà  son  style  ;  joignez-y 


208  Ossian  en   France 

quelques  réminiscences  classiques,  de  Racine,  par  exemple  : 
Son  front  chargé  d'ennuis...  Point  de  couleur  locale  ;  éton- 
namment peu,  si  on  le  compare  à  Baour-Lormian,  qui 
l'emporte  incontestablement  comme  versificateur  et  même 
comme  poète.  Chose  curieuse,  jamais  Lamarque  n'est  plus 
mal  inspiré  que  dans  les  strophes  lyriques  des  petits  poèmes 
comme  Dar-thula.  Voici  comment  il  écrit  le  plus  mal  : 

Pour  tes  attraits  mon  cœur  s'enflamme, 
Je  voudrais  le  cacher  en  vain  ; 
Viens  !  Je  t'aime  comme  mon  âme  ; 
Oh  !  viens    sans  toi  point  de  bonheur... 

Par  contre,  l'alexandrin  à  rimes  variées  lui  réussit  bien 
mieux.  Ce  mètre,  par  sa  naturelle  souplesse,  fait  qu'on  lit 
certaines  pages  sans  ennui.  Voici  comment  il  écrit  le  mieux  : 

Le  chasseur  fatigué  d'une  course  lointaine 
Se  repose  et  s'endort  sur  le  riant  coteau  ; 
Le  soleil  de  ses  feux  colore  encor  la  plaine, 
Le  vent  du  jour  encor  de  sa  paisible  haleine 
Caresse,  en  se  jouant,  la  feuille  de  l'ormeau. 
Il  s'éveille  et  déjà  la  nuit  est  survenue. 
La  foudre  en  longs  éclats  a  sillonné  la  nue, 
La  tempête  en  fureur  agite  la  forêt... 
Alors  son  rêve  fuit,  alors  son  âme  émue 
Au  passé  qui  n'est  plus  accorde  un  vain  regret. 
Aussi  s'évanouit  le  printemps  de  notre  âge  ; 
Comme  une  ombre  légère  il  passe  sans  retour. 

Ce  passage  développe  largement  l'idée  centrale  du  mor- 
ceau en  ajoutant  beaucoup  d'images,  et  place  à  la  fin  ce 
qui  se  trouve  au  début  dans  Ossian  :  «  Notre  jeunesse  res- 
semble au  rêve  du  chasseur...  »  C'est  un  peu  plus  qu'une 
imitation,  c'est  un  peu  moins  qu'une  traduction.  On  n'a 
pas  lieu  d'être  particulièrement  satisfait  de  la  manière  dont 
Lamarque  a  rendu  des  morceaux  très  connus,  comme 
l'hymne  au  soleil  ou  l'apostrophe  à  l'étoile  du  soir  :  il  n'a 
pas  atteint  certains  de  ses  concurrents. 

Il  est  étrange  que  Lamarque,  dans  son  ample  Discours 
préliminaire.,  ne  mentionne  son  prédécesseur  dans  la  même 
entreprise,  Baour-Lormian,  qu'à  propos  de  son  opinion  sur 


Lamarque  269 

le  mérite  relatif  de  Fingal  et  de  Temora.  Lamarque  con- 
tredit Baour,  et  trouve  Fingal  «  de  beaucoup  supérieur  à 
Temora  pour  l'ensemble  et  pour  les  détails  ».  Il  est  vrai 
qu'il  ne  cite  aucun  des  autres  traducteurs  et  ne  fait  aucune 
allusion  au  succès  du  Barde  auprès  de  ses  contemporains. 
Le  général  est  décidément  un  amateur  passionné  de  ses 
chants,  mais  un  amateur  fort  peu  au  courant  des  travaux, 
des  discussions  dont  il  a  été  l'objet.  Ame  conquise  par 
Ossian,  il  lui  a  voué  un  culte  secret  :  il  le  traduit  sans  s'in- 
former s'il  fut  à  la  mode  et  si  sa  gloire  est  passée.  Pour 
qui  s'intéresse  aux  grands  mouvements  du  goût  et  de  l'opi- 
nion, le  témoignage  de  tels  amateurs  est  deux  fois  pré- 
cieux, puisqu'il  est  indépendant  et  spontané.  Lamarque 
consacre  son  Discours  préliminaire  à  l'éloge  d'Ossian.  Ce 
morceau  doit  beaucoup  à  la  Dissertation  de  Blair,  qu'il  cite, 
et  qu'il  suit  de  près  même  quand  il  ne  la  cite  pas.  Beauté  des 
caractères  et  des  sentiments  ;  sublimité  de  Fingal  ;  pureté 
des  mœurs  ;  art  consommé  de  la  composition  ;  variété  des 
images  ;  nous  connaissons  tout  cela.  Il  n'y  manque  pas  non 
plus  l'inévitable  parallèle  avec  Homère  d'une  part,  avec  Vir- 
gile de  l'autre  ;  Lamarque  ajoute  Tibulle.  Il  insiste  sur  l'ab- 
sence de  toute  religion,  et  ce  libéral  paraît  peu  souffrir  de 
cette  lacune.  Il  insiste  aussi,  et  avec  plus  de  complaisance, 
sur  le  chapitre  de  l'amour  dans  Ossian.  Nul  des  nombreux 
panégyristes  du  Barde  ne  s'est  si  fort  étendu  sur  ce  point  : 

Une  des  beautés  les  plus  remarquables  d'Ossian,  c'est  la  ma- 
nière pleine  de  délicatesse  dont  il  peintramour...  Chez  lui,  c'est 
un  sentiment  profond  et  tendre  ;  trop  vrai  pour  que  les  sens  en 
soient  bannis,  trop  élevé  pour  qu'ils  lui  suffisent.  Son  langage... 
est  touchant  et  vif,  sans  cesser  d'être  pur.  Le  poète  se  plaît  à 
peindre  les  charmes  des  jeunes  beautés  qu'il  met  en  scène, 
mais  ses  couleurs  sont  chastes,  et  l'on  sent  bien  que  ses  héros 
ne  désirent  que  parce  qu'ils  aiment...  La  tendresse  est  expri- 
mée partout,  la  volupté  ne  l'est  nulle  part  ;  les  nuages  qui  si 
souvent  enveloppent  les  guerriers  servent  toujours  de  voile  à 
leurs  plaisirs...  Entre  eux,  point  d'inconstance,  point  d'infidé- 
lité, par  conséquent  point  de  jalousie  ;  l'estime  préserve  du 
soupçon,  c'est  l'âge  d'or  de  l'amour.  N'est-ce  pas  une  preuve 
de  plus  de  l'authenticité  et  surtout  de  l'ancienneté  des  poésies 
d'Ossian  ? 


270  Ossian  en   France 

Tout  cela  n'est  ni  de  Maepherson  ni  de  Blair  ni  de  Le 
Tourneur  :  tout  cela  est  bien  de  Lamarque.  Voilà  l'enthou- 
siasme qu'excitait  la  peinture  de  l'amour  dans  Ossian  au 
temps  où,  dans  les  rares  loisirs  des  campagnes  de  Napoléon, 
les  deux  amis,Bruguière  et  Lamarque,  échangeaient  leurs 
impressions  et  communiaient  en  Ossian. 

Surtout,  on  trouve  dans  ce  Discours  un  exemple  typique 
de  ce  qu'on  peut  appeler  le  roman  ossiaiiique.  Celui  du 
marquis  de  Saint-Simon  n'était  rien  à  côté.  De  détails  em- 
pruntés à  Maepherson,  à  Blair,  au  texte  même  des  poèmes, 
Lamarque  compose  un  tableau  étonnant  de  précision,  et 
qui  fait  le  plus  grand  honneur  à  son  imagination.  On  y 
apprend,  entre  autres  choses  nouvelles^  que  «  ces  héros  ne 
s'endormaient  qu'aux  sons  harmonieux  de  la  harpe  »  ;  que 
«  les  Calédoniens  étaient...  d'une  carnation  éclatante  de 
blancheur  »  ;  que  «  les  femmes,  grandes,  belles,  avaient  en 
général  des  yeux  bleus. . .  et  des  cheveux  d'un  noir  d'ébène  ». 
L'auteur  sait  par  le  menu  les  moindres  détails  de  la  bio- 
graphie de  Fingal,  l'ordre  de  ses  campagnes,  la  douleur  que 
lui  causa  la  mort  de  Roscrana,  «  son  épouse  chérie  ».  Il 
fait  sa  psychologie,  et  sait  que  la  mort  de  Fillan  et  d'Os- 
car porta  le  dernier  coup  à  «  l'âme  du  héros  qui  était  déjà 
fatigué  par  des  guerres  continuelles  ».  Il  sait  qu'Ossian 
«  aima  toujours  Eviranella  [sic)  avec  tendresse,  et  qu'il  resta 
fidèle  à  sa  mémoire  ».  Il  sait  que  Cuthullin  est  mort  «  dans 
la  vingt-septième  année  de  son  âge  ».  Ce  roman  fait  sourire 
par  sa  précision  puérile.  Il  est  attendrissant  de  naïveté  et 
de  foi.  C'est  une  espèce  de  Légende  Dorée,  à  laquelle  le 
cœur  de  ce  soldat,  de  ce  politique,  adhère  avec  une  candeur 
admirable  et  toute  religieuse.  Son  rêve  le  conduit  dans  ce 
monde  idéal,  comme  le  rêve  du  croyant  le  conduit  parmi 
les  belles  légendes  pieuses. 

Ce  grand  et  beau  volume  compact,  ce  majestueux  monu- 
ment élevé  par  une  main  pieuse  à  la  gloire  du  Barde,  paraît 
être  resté  à  peu  près  inconnu.  Publié  trop  tard,  vingt-sept 
ans  après  la  mort  de  l'auteur,  alors  que  l'ossianisme  était 
déjà  une  chose  du  passé,  il  est  de  ces  livres  qui  sont  nés 
sous  une  mauvaise  étoile.  Personne  ne  le  mentionne  ;  l'exem- 
plaire de  la  Bibliothèque  Nationale  n'était  même  pas  coupé 
lorsque  je  l'ai  eu  entre  les  mains,  et  sans  doute  la  plupart 


Gérard-Granville.  J.-B.   Fleury  Î71 

de  ses  frères  auront  eu  le  même  sort.  Et  cependant  il  valait 
peut-être  d'être  brièvement  remis  en  lumière,  et  pour  la 
personnalité  intéressante  du  soldat-poète,  et  pour  la  foi 
ossianique  qui  s'y  révèle  ingénument. 


III 


C'est  de  la  fin  de  cette  période  que  date  la  version  en 
vers  des  Chants  de  Selma  par  Gérard-Granville  '.  11  manque 
au  poème  deux  parties  importantes,  la  plainte  de  Colma  et 
celle  d'Alpin.  Ce  qui  reste  donne  190  vers  libres  ;  le  récit 
d'Armin  est  en  décasyllabes,  mètre  bien  mal  choisi  pour  ce 
morceau  pathétique  et  désespéré.  L'ensemble  de  la  traduc- 
tion est  fidèle  ;  peu  importe  qu'Arindal  se  change  en  je  ne 
sais  quel  romantique  Alvar  ;  la  versification  a  de  la  facilité, 
sans  jamais  s'élever  au-dessus  du  médiocre.  Transcrivons 
quelques  vers  de  la  conclusion  : 

Adieu,  rêves  heureux  que  je  dois  oublier  ! 
J'entends  la  voix  des  ans  en  passant  me  crier  : 

D'où  vient  qu'Ossian  chante  encore  ? 
Il  vieillit,  languissant  dans  un  triste  abandon, 
Et  nul  barde  après  lui  sur  la  harpe  sonore 

Ne  fera  retentir  son  nom. 

Voilà  quelles  sont  les  traductions  imprimées  qui  appar- 
tiennent à  cette  période.  Combien  d'essais  analogues,  et  qui 
valaient  autant  que  ceux-là,  sont  restés  inédits  ou  ont  dis- 
paru ?  Dans  combien  de  villes  ou  de  villages  de  France 
s'est-il  trouvé  un  amateur  de  poésie,  officier  en  retraite 
comme  le  général  Despinoy  ou  le  général  Lamarque,  fonc- 
tionnaire, magistrat,  pour  mettre  en  vers  français  l'hymne 
au  soleil  ou  l'apostrophe  à  l'étoile  du  soir  ?  A  cent  ans 
d'intervalle,  toute  réponse  précise  est  impossible.  Détruits, 
disparus,  ensevelis  dans  des  cartons,  oubliés  au  fond  de 
vieilles  demeures,  que  d'essais  demeurent  introuvables  au 
chercheur  !  Au  moins  quand  le  manuscrit  ossianique  a  été 

1.  Mémoires  de  l'Académie  Royale  de  Nancy,  1835,  p.  112  :  Imitation 
d'un  poème  d'Ossian,  par  M.  Gérard-Granville. 


573 


Ossian  en   France 


légué  par  l'auteur  ou  par  ses  héritiers  à  quelque  biblio- 
thèque publique,  nous  pouvons  le  retrouver  et  l'exhumer. 
Le  cas  est  plus  rare  qu'on  ne  le  croirait.  L'examen  de  l'in- 
ventaire général  des  manuscrits  conservés  dans  les  biblio- 
thèques de  France  permet  de  relever  un  certain  nombre  de 
titres  qui  sont  généralement  trompeurs.  A  Amiens,  le  con- 
seiller de  préfecture  H.  Marotte  laisse  un  poème  inédit  ; 
Oscar  ;  mais  c'est  tout  bonnement  l'histoire  d'un  chien  de 
chasse  dont  le  propriétaire  s'appelle  comme  le  fils  d'Ossian». 
A  Rouen,  il  y  a  des  traductions  d'apparence  ossianique  ; 
mais  ce  sont  des  imitations  de  chants  irlandais  modernes. 
Par  contre  nous  trouvons  à  Vienne  (Isère)  un  sérieux  héri- 
tage ossianique  '.  J.-B.  Fleury  (1757-1841),  juge  de  paix  et 
député  sous  l'Empire,  se  retire  en  1815  à  Ternay,  village 
au  nord  de  Vienne,  et  c'est  probablement  pendant  les  loisirs 
de  sa  longue  retraite  qu'il  versifie  abondamment.  Il  traduit 
la  Jérusalem  Délivrée  :  toujours  le  Tasse  aux  côtés  d'Ossian, 
comme  chez  Baour.  Et  il  écrit  La  Mort  de  Car  thon,  poème 
imité  d'Ossian  ^.  Peu  nous  importe  son  opinion  sur  l'au- 
thenticité :  il  ne  tranche  pas  ce  grand  dilférend,  mais  il 
semble  conclure  en  des  termes  qui  sont  bien  choisis  quand 
il  parle  de  «  fragments  de  poésie  qui  ont  au  moins  servi  de 
germe  à  cet  ouvrage  ».  Germe  est  heureux,  et  l'inconnu 
Fleury  a  sans  s'en  douter  mieux  caractérisé  le  travail  de 
Macpherson  que  tous  les  critiques  en  renom  qui  ressassaient 
de  son  temps  la  même  question.  Quant  à  Car  thon,  qu'il  a 
voulu  «  traduire  ou  plutôt  imiter  en  vers  français  »,  son 
travail  accompagné  d'amples  notes,  sommaires,  explications, 
ne  tranche  pas  sur  tant  d'autres  que  nous  rencontrons  sur 
notre  chemin.  Même  procession  d'alexandrins  corrects,  mais 
poncifs,  et  souvent  usés  jusqu'à  la  corde.  Les  octosyllabes 
du  Chant  des  Bardes,  les  strophes  libres  de  l'Hymne  au 
soleil,  ne  sont  pas  beaucoup  plus  dignes  d'attention.  Tout 
cela  est  exact  d'ailleurs,  et  donne,  à  tout  prendre,  une  idée 


1.  Je  dois  ce  renseignement  à  l'obligeance  de  M.  Maurice  Garet,  avoué 
k  Amiens. 

2.  Tous  les  détails  sur  Fleury  et  l'analyse  détaillée  de  ses  manuscrits 
m'ont  été  fournis  par  le  zèle  diligent  de  M.  l'abbé  Bouvier,  à  Vienne. 

3.  Bibliothèque  de  Vienne,  Manuscrits,  n»  25,  p.  793-832. 


J.-B.   Fleury  273 

plus  juste  du  sens,  sinon  de  la  couleur   du    texte,  que  les 
vers  élégants  de  Baour-Lormian. 

De  l'antique  Morven  je  célèbre  la  gloire  ; 
Héros  qui  n'êtes  plus,  revivez  dans  mes  chants. 
Malvina,  du  ruisseau  les  murmures  touchants 
Semblent  de  mes  aïeux  rappeler  la  mémoire. 

C'est  là  que  sont  placés,  sous  l'ombre  d'un  vieux  chêne, 
Deux  modestes  tombeaux  que  l'on  distingue  à  peine... 
Un  fantôme  sanglant  en  défend  les  accès. 
La  nuit,  ses  cris  plaintifs  remplissent  les  forêts. 
Malvina,  dans  ces  lieux  qu'illustre  leur  mémoire 
Reposent  pour  toujours  deux  fameux  combattants. 
Héros  qui  n'êtes  plus,  revivez  dans  mes  chants; 
De  l'antique  Morven  je  célèbre  la  gloire. 

Surtout  il  a  pris  plaisir  à  traduire,  après  tant  d'autres,  il 
est  vrai,  mais  qu'il  ne  cite  pas  et  que  peut-être  il  ignore, 
l'Hymne  au  soleil  «  à  cause  de  la  grandeur  des  idées  et  de 
la  beauté  des  images  ».  Il  y  règne  surtout  «  un  ton  de  cette 
mélancolie  profonde  qui  plaît  tant  aux  âmes  sensibles  ».  Et 
le  vieillard,  du  fond  de  sa  retraite  rustique,  sent  son  âme 
s'élever  sur  les  ailes  de  cette  poésie,  vers  le  rêve,  vers  le 
mystère,  vers  le  problème  que  l'univers  éternel  pose  à 
rhomme  éphémère. 

A  ce  vaste  univers  toi  qui  donnes  la  vie, 
Astre  éclatant  du  jour,  ô  Monarque  des  Cieux, 
Pour  chanter  ta  grandeur  réchauffe  mon  génie 

De  l'ardeur  de  tes  feux. 
Avec  l'éternité  commençant  ta  carrière, 
Soleil  majestueux,  d'où  te  vient  ta  lumière  ? 
L'éclat  de  tes  rayons  remplit  l'iminensité, 
Et  les  siècles  n'ont  pu  te  ravir  ta  beauté. 
Tu  parais,  et  la  nuit  se  cache  dans  ses  voiles. 
Ton  front  resplendissant  fait  pâlir  les  étoiles  ; 
La  lune  disparaît,  les  cieux  restent  déserts, 
Et  tu  viens  [illisible]   régner  sur  l'univers. 

Fleury  a  encore  laissé  un  Chant  de  mort  d'Ossian^  qui 
paraît  être  entièrement  de  son  invention,  sur  le  thème  du 


2^4  Ossian  en  France 

dernier  chant  d'Ossian  qui  est  indiqué  dans  Bcrvathon. 
Cette  ode  est  un  poème  assez  étendu,  en  strophes  régulières, 
où  Ossian  passe  en  revue  sa  carrière  de  guerrier  et  de  barde, 
et  fait  ses  adieux  à  Malvina.  On  sait  que  dans  Macpherson 
c'est  au  contraire  lui  qui  survit  à  l'amante  d'Oscar. 


CHAPITRE     II 

La  poésie  calédonienne  et  Scandinave 
sous  la  Restauration 

(1814-1830) 


I.  L'allégorie  ossianique  en  1814-1815.  Ossian  poète  des  Bourbons.  Un 
Cliant  gaUique  officiel.  Ossian  chante  le  retour  de  Louis  XVIII  et  le 
sacre  de  Charles  X  :  Laffllé,  Malo,  Talandier-Firmin  et  divers.  Une 
pose  de  première  pierre  en  style  ossianique.  La  poésie  nationale  et  le 
genre  ossianique. 

IL  La  poésie  politique  et  patriotique  d'inspiration  ossianique  :  Bardes  et 
chants  nationaux:  Bétourné,  Hédouin,  Moufle. —  Boucher  de  Perthes. 
Ses  poèmes  ossianiques  à  allusions  politiques.  Ses  autres  composi- 
tions ossianiques.  Ses  Chants  a,rino  icains  d'inspiration  ossianique. 

III.  Ossian  au  tombeau  de  Napoléon  :  Delphine  Gay.  Ossian  barde  de  la 
Revue  Nocturne:  Boulay-Paty.  Un  ossianiste  gascon. 

IV.  Les  poèmes  ossiano-scandinaves  :  le  Balder  de  Saint-Geniès  :  Odin, 
Ossian,  les  Gaulois  et  la  chevalerie.  L'Interrègne  de  Proisy  d'Eppe 
et  son  Chant  du  Barde.  Marchangy.  D'Arlincourt  et  sa  Caroléide  : 
mythologie  Scandinave,  germanique  et  calédonienne.  Le  Mont  d'Os- 
sia?i.  Même  confusion  dans  Norvins,  Baour-Lormian,  et  divers. 

V.  Deux  poèmes  calédoniens  :  La  Calédonie,  d'Auguste  Fabre.  Ce  qu'elle 

doit  à  Ossian.  Absence  de  mythologie  Scandinave.  Arindal,  de  Ber- 
nède,et  le  genre  ossianique.  Conclusion  sur  cette  inspiration  inter- 
médiaire entre  le  classique  et  le  romantique. 


II  était  réservé  aux  premières  années  de  la  Restauration 
de  faire  jouer  à  Ossian  un  double  rôle,  assez  nouveau  et 
inattendu.  Le  Barde  prête  sa  voix  belliqueuse  ou  mélan- 
colique aux  sentiments  collectifs  qui  remplissent  l'âme  des 
Français  en  1814  et  1815.  Les  royalistes,  par  deux  fois, 
exultent;  les  fidèles  de  l'Empereur  passent  de  l'humiliation 
au  triomphe,  et  du  triomphe  à  la  consternation  ;  tous  les 


276  Ossian  en   France 

bons  citoyens  frémissent  de  voir  l'étranger  fouler  librement 
le  sol  de  la  patrie,  s'y  attarder,  et  y  parler  en  maître.  Pour 
dire  leur  émoi  ou  leur  peine,  plusieurs  empruntent  à  Ossian 
sa  harpe  et  son  langage.  C'est  une  allégorie  nouvelle,  plus 
fraîche  et  plus  saisissante  que  les  vieilles  allégories  mytho- 
logiques. 11  n'}'  a  pas  de  poète  national  en  France  :  Ossian 
va  quelquefois  en  faire  l'office,  et  après  avoir  figuré  dans 
les  cantates  napoléoniennes  en  qualité  de  Barde  officiel  de 
l'Empire,  il  va  prêter  sa  voix  pathétique  aux  émotions  d'un 
pays  divisé  et  envahi. 

Ossian  est  d'abord  le  poète  des  Bourbons  légitimes.  Il  a 
même  été  au  moins  une  fois  leur  poète  officiel.  Le  15  avril 
1814,  on  exécutait,  à  l'Académie  Royale  de  Musique,  en 
présence  de  Monsieur, le  futur  Charles  X,  un  Chant  gallique 
intitulé  La  Renaissance  des  Lis, par  Laffîlé'.«Sa  vogue, dit 
l'éditeur,  a  été  complète,  son  succès  est  devenu  populaire.» 
On  serait  en  effet  sans  excuse  de  ne  pas  le  jouer  ouïe  faire 
jouer  n'importe  où  et  n'importe  par  qui  :  car  «  il  a  été 
arrangé  avec  accompagnement  de  piano,  ou  harpe,  ou  gui- 
tare, ou  pour  grande  harmonie  militaire  ».  Espérons  que  la 
musique,  en  ce  dernier  cas  au  moins,  empêchait  dentendre  les 
paroles  :  car  celles-ci  sont  d'une  nullité  parfaite.  Ce  Chant 
(jallique  est  extrêmement  peu  ossianique;  mais  l'idée  même 
de  donner  ce  sous-titre  à  une  production  tout  officielle  est 
une  preuve  de  la  vogue  persistante  d'Ossian. 

En  décembre,  c'est  YAntigone  Scandinave  de  Charles 
Mado  ^,  cent  vers  qui  sont  à  peu  près,  pour  la  justesse  des 
termes  et  l'imprévu  des  rimes,  des  vers  d'opéra,  et  qui  sont 
en  effet  mis  en  musique  par  C.  H.Plantade.  Après  un  som- 
maire de  neuf  lignes,  c'est  un  duo  coupé  d'airs  et  terminé 
par  un  chœur.  Morar,  banni  de  sa  patrie  par  l'usurpateur 
Caros,  a  longtemps  erré  sur  le  sol  étranger  ;  sa  nièce  Ros- 
mala  soutient  et  guide  ses  pas  ;  ils  rentrent  eniîn  dans  leur 
chère  patrie,  et  ils  échangent  leurs  émotions  et  leurs  espoirs.  ■ 
L'allégorie  est  d'une  clarté  enfantine  :  le  vertueux  ]\Iorar 
est  Louis  XVIII  ;  Rosmala  est  la  duchesse  d'Angoulême  ; 
UUin  n'est  plus  un  barde,  mais  un  pays,  et  ce  pays  est  la 

1.  Ch.  Laffilé,  Chants  Français,  1829,  p.  13. 

2.  Cil.  M&lo, L'Anligone  Scandinave, scènelyrique  imitée  d'Ossian,  1814; 
Mercure,  décembre  1814  ;  Almanach  des  Muses,  1815,  p.  169. 


Ossian   poète  des   Bourbons  277 

France.  Connmor  '  est  Louis  XVI  ;  l'affreux  Caros,  «  célèbre 
usurpateur  »,  est  Napoléon  ;  Fingal,  ce  prince  généreux 
(«  Depuis  vingt  ans  ils  vivent  à  sa  cour  »)  est  Alexandre. 
Ossian,  barde  de  la  légitimité,  prête  son  langage  aux  Bour- 
bons comme  il  le  prêtait  à  Napoléon  dans  sa  gloire  ;  et  Morar- 
Louis  XVIII  n'oublie  pas  de  saluer  avec  sa  patrie  les  ombres 
de  ses  aïeux. 

Les  vers  de  Talandier-Firmin  valent  mieux  que  ceux  de 
Charles  Malo.  Lui  aussi,  il  célèbre  sur  le  mode  ossianique 
le  retour  du  monarque  légitime.  Sept  bardes  entonnent  suc- 
cessivement les  louanges  de  Louis  XVIII  ;  ils  retracent  les 
malheurs,  et  —  il  est  juste  de  le  reconnaître  —  les  gloires 
de  la  Révolution  et  de  l'Empire.  La  duchesse  d'Angoulême 
s'appelle  cette  fois  Malvina  ;  le  duc  d'Enghien  est  pleuré 
sous  le  nom  d'Oscar.  Tout  cela  est  très  ossianique  de  cou- 
leur : 

Le  silence  habitait  la  salle  de  nos  fêtes. 
Tes  auf^ustes  aïeux,  penchés  du  haut  des  airs, 
Ecoutaientles  accents  de  ta  douce  harmonie ^.. 

Dans  les  cercles  royalistes,  l'ossianisme  paraît  avoir  joui 
d'un  certaincrédit.  Une  romance  sur  la  mort  d'une  princesse 
nous  transporte  avec  une  Malvina 

Sur   les    monts    de  Caledonie 
Qu'éclaire  un  soleil  nébuleux  \ 

Quelques  années  plus  tard,  Ossian  salue  Charles  X  :  la 
France  a  remis  au  «  barde  prosterné  »  une  «  harpe  sonore  » 
pour  chanter  les  vertus  du  nouveau  monarque  *. 

Un  des  monuments  les  plus  curieux  de  cette  manie  de 
transposer  sur  le  mode  ossianique  les  événements  du  jour 
est  un  morceau  qui  se  donne  pour  la  traduction  d'une  poé- 


1.  Appelé  Sennmor  dans  le  texte  du  Mercure. 

2.  Ïalandier-Firmin,  Les  Chants  du  Barde,  ou  le  Retour  du  Roi,  1815. 

3.  La  Guirlande  des  Dames,  1820,  p.  4:  Le  Barde  Ecossais, romance  par 
M"'  la  Comtesse  de  Valory,  à  l'occasion  de  la  mort  de  S.  A.  R.  la  Prin- 
cesse Charlotte  d'Angleterre. 

4.  Emile  Dupré,  l'Inspiration  du  Barde,  ou  Le  Sacre,  1825. 


278  Ossian  en   France 

sie  armoricaine  '.  Il  a  été  composé  à  roccasion  de  la  pose 
de  la  première  pierre  d'un  obélisque  sur  le  champ  de  ba- 
taille de  Ploërmel-Josselin  où  la  tradition  plaçait  le  Com- 
bat des  Trente  (1351).  Pour  célébrer  cet  événement,  l'au- 
teur décrit  la  cérémonie  en  une  prose  naïvement  ampoulée, 
dans  le  genre  de  celle  des  Natckez,  et  qui  a  l'intention  de 
reproduire  le  style  ossianique.  C'est  que  «  le  transport  de 
cette  pierre  et  l'ensemble  du  cortège  rappelèrent  à  l'auteur 
les  cérémonies  décrites  par  Ossian  ».  Et  il  cite  un  passage 
de  Fingal.  «  Comme  la  poésie  armoricaine  était  celle  des 
Bardes,  on  a  aussi  imité  Ossian  »,  d'où  le  style  si  particu- 
lier de  ce  morceau.  Le  général  qui  préside  la  cérémonie 
reçoit  le  nom  de  Ttidoscar,  qui,  dit  l'auteur,  «  est  ossia- 
nique »,  ou  à  peu  près.  Ce  général  prononce  un  discours, 
où  il  dit  notamment  que  «  les  salles  de  Lutèce  ont  retenti 
du  chant  des  Bardes  »  ;  et  la  cérémonie  s'achève  parmi 
beaucoup  de  météores  et  de  nuages. 

Ces  effusions  patriotiques,  ces  souvenirs  nationaux  revê- 
tus d'une  forme  ossianique,  ne  se  présentent  pas  seulement 
d'une  manière  isolée.  Quelques-uns  en  font  un  véritable  sys- 
tème. Cyprien  Anot,  qui  fait  profession  d'un  romantisme 
mitigé,  appelle  de  ses  vœux  une  poésie  où  l'on  verrait  «  la 
muse  nationale,  assise  auprès  du  tombeau  des  vaillants, 
écouter  le  bruit  des  vents  orageux,  qui  amènent  sur  les 
nuages  les  ombres  gémissantes  des  guerriers  des  anciens 
jours  ^  ».  Même  conseil  sous  la  plume  du  respectable  Ch. 
Durand,  ancien  procureur  du  Roi,  secrétaire  perpétuel  de 
l'Académie  provinciale  de  Lyon.  Soyez  Français,  dit-il, 
célébrez  les  gloires  françaises,  «  que  vous  preniez  la  lyre 
d'Homère  ou  la  harpe  d'Ossian  '  ». 


II 

D'autre  part,  et  ceci  est  peut-être  plus  intéressant  et  plus 
inattendu,  Ossian  prête  sa  voix  aux  émotions  patriotiques 
et  aux  colères  des  partis.  Il  y   a    là,  sinon   une   école,  du 

1.  Traduction  d'un  morceau  de  poésie  armoricaine,  1819. 

2.  Cyprien  Anot,  Elégies  Bliémoises,  1825,  p.  169. 

3.  De  Loy,  Préludes  Poétiques,  1827,  p.  XXVI. 


Ossian  et  la  poésie  patriotique  179 

moins  un  groupe  qui  paraît  unanime  à  puiser  dans  les 
chants  du  Barde  l'expression  de  certains  sentiments  de 
révolte  et  de  colère  qu'il  est  parfois  difficile  de  préciser  et 
de  dater  exactement.  Ossian  se  prête  fort  bien  à  ce  rôle  : 
c'est  le  poète  des  vaincus,  des  exilés,  des  fugitifs  ;  et  sa  voix 
lugubre  convient  mieux  aux  angoisses  d'un  proscrit,  à 
l'amertume  d'un  demi-solde,  qu'à  l'allégresse  bruyante  des 
Te  Deum  et  des  Alléluia.  Bétourné,  par  exemple,  donne 
la  parole  à  un  barde  exilé  qui  déplore  les  malheurs  de  sa 
patrie  : 

Loin  de  ces  lieux  peuplés  de  brillants  souvenirs, 
Un  des  fils  d'Ossian,  sous  des  climats  plus  sombres, 
Fuyait  la  tyrannie  et,  par  de  longs  soupirs, 
D'Ossian,  de  Fing-al  il  implorait  les  ombres. 

De  quelle  tyrannie  s'agit-il  ?  Il  semble  que  ce  soit  celle 
de  Napoléon,  à  moins  que  les  vers  suivants  ne  doivent  s'en- 
tendre du  trop  long  séjour  des  alliés  sur  notre  sol  : 

La  terre  de  Fingal  est  lasse  de  porter 
Les  oppresseurs  qui  la  dévorent  ! 
Gloire  à  Fingal  !  imitons  ses  vertus  ; 
Le  ciel  se  ferme  au  lâche  qui  n'est  plus  '. 

Ce  Bétourné  compose  également  un  Chant  national  qu'il 
intitule  Le  Vieux  Barde  et  qui  dit  l'apothéose  d'un  cer- 
tain Oldar  qui  paraît  être  une  réplique  d'Ossian.  Je  n'ai  pu 
découvrir  ce  que  ce  sujet  a  de  national.  En  tout  cas  c'est 
bien  ainsi  qu'Ossian  a  dû  mourir  : 

Au  même  instant  s'ouvrent  les  cieux  : 
Aux  longs  roulements  du  tonnerre 
On  voit  le  Barde  radieux 
Pour  y  monter  quitter  la  terre  *. 

Il  est  encore  l'auteur  d'une  Ecossaise  au  tombeau  de  son 
amant  ^  qui  n'a  rien  de  politique,  et  où  foisonnent  les  rois 

1.  A.  Bétourné,  Délassements  Poétiques,  1S25,  p.  31:Le  Barde. 

2.  Ib.,  Oldar;  le  même  dans  le  Chansonnier  des  Grâces,  1827, p.  87:  Le 
Vieux  Barde,  chant  national. 

3.  Ib.,  p.  11. 


28o  Ossian  en   France 

des  chasseurs,  les  ciel  7iébuleux,  les  torrents  écumeux.  Mais 
nous  retrouvons  les  allusions  avec  llédouin  et  son  Chant  du 
Barde  '  ;  je  ne  sais  au  reste  qui  peut  être  ce  Tremnor  qui 
tue  Dermide,  qui  succombe  en  luttant  contre  l'usurpateur, 
et  dont  la  veuve  «  a  déserté  les  palais  de  Morven  ».  C'est 
Ossian  très  transformé  et  adapté  à  des  faits  certainement 
politiques,  mais  difficiles  à  préciser.  A  la  même  époque 
remonte  sans  doute  un  Chant  gallique  d'Auguste  Moufle 
qui  respire  le  plus  pur  patriotisme.  Oscar  y  encourage 
Morni  à  combattre  le  tyran  Salgar,  à  braver  «  le  joug  af- 
freux du  Slave  ^  *.  Si  ce  dernier  mot  n'est  pas  là  unique- 
ment pour  rimer  avec  esclave,  le  poème  fait  peut-être  allu- 
sion à  l'invasion  de  1815. 

M""^  de  Genlis  peut  donc  légitimement  incarner  dans  le 
Barde  moderne  une  poésie  patriotique  et  belliqueuse,  et  vou- 
loir que  «  sa  harpe  anime  les  guerriers  ^  ».  En  ce  genre, la 
place  de  beaucoup  la  plus  considérable  est  occupée  par  Bou- 
cher de  Perthes.  Le  futur  créateur  de  l'archéologie  préhis- 
torique a  été  en  sa  jeunesse  poète,  et  poète  patriotique.  Il 
devait  posséder  à  fond  les  poèmes  d'Ossian  et  leur  vouer  une 
entière  admiration,  car  il  a,  sans  se  lasser,  ossianisé  en  vers  et 
en  prose,  et  souvent  sur  des  thèmes  patriotiques.  La  date 
de  ses  recueils,  18^1  et  1823,  ne  doit  pas  faire  oublier  que 
plusieurs  de  ses  chants  ossianiques  remontent  certainement 
à  1814  ou  1815.  C'est  Oscar  *,  qui  est  plein  d'allusions  aux 
événements  de  1814;  c'est  Le  Météore  %  qui  flétrit  proba- 
blement la  défection  de  Marmont  :  «  ce  pâle  météore  »  qui 
s'élève  sur  le  brouillard,  «  c'est  le  spectre  de  Durandart  »  ou 
du  duc  de  Raguse.  C'est  Le  Renégat  ^  dont  le  nom  est 
Hidallan,  un  des  rares  personnages  odieux  de  Macpherson. 
C'est  Le  Chêne  ' ,  qui  est  un  cri  de  joie  à  l'annonce  du  retour 


1.  Almanach  des  Muses,  1820  :  Le  Chant  du   Barde  sur  le  tombeau  de 
Tremnor,  par  P.  Hédouin. 

2.  Almanach  des  Dames,  1833,  p.  187  :  Oscar  à  Morni,  chant  gallique, 
par  Auguste  Moufle. 

3. La  Guirlande  des  Dames, lSlô,p.  125:  Le  Barde  Moderne, pSiV  M°"  de 
Genlis. 
•4.  Boucher  de  Perlhcs,  Romances,  Ballades  et  Légendes,  1822,  p.  163. 

5.  Ib.,  p.  119. 

6.  Ib.,  p.  226. 

7.  rb.,  p.  169. 


Boucher   de   Perthes  28  1 

de  l'île  d'Elbe. C'est  Le  Barde*, qui  répète  les  menaces  inso- 
lentes des  alliés  en  des  termes  empruntés  à  l'évocation  de 
la  ruine  de  Balclutha.  C'est  Olgar,  chant  gallique  ^  :  Olgar 
«  de  son  pays  déplore  les  malheurs  ».  C'est  un  autre  chant 
galliqne,  celui  à^ Oscar  à  Carul  : 

Tu  dors,  Carul  !  altérés  de  carnage, 

Les  fils  d'Odin  débarquent  sur  ces  bords  ^ . 

Appel  patriotique  à  la  défense  et  à  la  veng-eance.  C'est 
un  autre  Chant  gallique  où  le  «  Barde  d'Ardulène  »  console 
le  guerrier  Colgar  qui  se  lamente,  vaincu  par  les  «  enfants 
du  Nord  »  ;  il  lui  rappelle  les  gloires  récentes  de  sa  patrie  : 

Peut-il,  dis-moi,  dans  sa  vaine  colère, 

A  l'univers  ôter  le  souvenir?... 

Et  contre  lui  n'as-tu  pas  la  justice, 

Ving-t  ans  de  gloire,  et  les  maux  qu'il  t'a  faits  ♦? 

Comme  ce  style  fort  clair  est  peu  ossianiqae,  il  faut  bour- 
rer la  pièce,  par  ailleurs,  de  Témora,  à' Lister  ou  d'Ultonie. 
Et  c'est  encore  Ossian,  écrit  en  1814  %  protestation  contre 
l'invasion  et  acte  de  foi  dans  les  destinées  de  la  France.  Le 
Barde  commande  à  son  fds  («  Allez,  Oscar,  allez,  fils  de  la 
gloire...  »)  de  raffermir  tous  les  cœurs  par  l'espoir  que  lui 
inspire  son  don  de  prophétie.  En  somme,  dans  cette  partie 
de  l'œuvre  du  jeune  poète  se  découpent  par  voie  d'allusions, 
dans  un  cadre  ossianique,  les  principaux  sentiments  qui 
l'animent  vers  1815. 

Tous  les  essais  ossianiques  de  Boucher  de  Perthes  ne  sont 
pas  marqués  de  ce  caractère.  Certains  sont  de  simples  fan- 
taisies élégiaques,  comme  la  romance  d'Isnelle  \  où  la  «  harpe 
du  Barde  »  a  des  sons  de  guitare  ;  ou  celle  à'Elfride  rinfi- 

1.  Boucher  de  Perthes,  Opuscules  lyriques,  1821,  p.  i  :  L'Invasion;  et 
Alnianach  des  Muses,  1822, p.  33:  Le  Barde. 

2.  Chansonnier  des  Grâces,  1829,  p.  227. 

3.  AUnanach  des  Muses,  1820,  et  Almanach  des  Dames,  1823,  p.  17  7. 

4.  Ib.,  1822  et  1836,  p.  150.  L' Almanach  de  1836  est  identique,  sauf  les 
gravures  et  les  notices,  à  celui  de  1822  dont  il  constitue  une  simple  réim- 
pression. 

5.  Boucher  de  Perthes,  Romances,  Ballades  et  Légendes,  p.  166. 

6.  Ib.,  p.  161;  et  Chansonnier  des  Grâces,  1824,  p.  119. 


282  Ossian  en  France 

cléle  ',  dont  le  héros  est  un  Oscar.  Certains,  et  plus  impor- 
tants, sont  de  véritables  poèmes  en  prose  :  Fergus,  Swa- 
ran,  et  Irama  -,  qui  ont  de  dix  à  vingt-cinq  pages.  Ces  trois 
morceaux  constituent  un  genre  nouveau,  celui  de  la  nou- 
velle ossianique  :  des  amours,  des  combats,  des  mariages, 
parmi  beaucoup  de  chants  des  Bardes,  Swaran  est  le  plus 
intéressant:  ce  héros  est  converti  à  un  dieu  inconnu  que  le 
Barde  lui  a  annoncé,  et  avec  qui  il  a  eu  la  nuit  un  combat 
mystérieux.  Il  y  a  là,  avec  une  forme  extérieure  assez  ana- 
logue à  celle  de  Macpherson  (prose  poétique,  courts  alinéas), 
une  inspiration  chrétienne  voilée  et  un  bizarre  mélange  de 
fadeur  ossianique  et  de  rudesse  Scandinave.  Les  noms,  dans 
ces  trois  nouvelles,  sont  tantôt  tout  ossianiques,  Lubar, 
Star?io,Imsto/ia,  Loclin,  Swaran,  Salgar,  Suh)mla,  Corina, 
Carul,  Inisfail;  tantôt  inventés  par  analogie;  tantôt  Scan- 
dinaves, surtout  dans  Irama,  la  plus  longue.  C'est  dans 
Irama  que  se  montre  le  mieux  l'anastomose  odino-ossia- 
nique.  Ducomar  et  une  Elmora  y  voisinent  d'une  part  avec 
Odi?i,  Thorvald,\e  Nisfleim  et  le  Naslrofid,  et  d'autre  part 
avec  les  Druides  et  leurs  chênes.  Et  il  y  a  là  des  «  vierges 
roses  qui  pansent  les  plaies  des  guerriers  »  et  d'autres  vierges 
qui  méritent  qu'on  leur  dise  :  «  Tes  yeux  sont  bleus  comme 
l'azur  d'un  beau  jour,  et  ta  bouche  appelle  les  baisers,  » 
L'auteur  traite  aussi  les  sujets  Scandinaves  pour  eux-mêmes, 
dans  un  Chant  de  mort  d'Haï fadan  '  ou  dans  un  Chant 
de  Thorvald  *  ;  encore  Halfadan  rappelle-t-il  Ossian  par  le 
nom  de  son  ennemi  Ducomar.  Ailleurs  il  se  tourne  vers 
notre  Armorique,  et,  toujours  plein  d'Ossian,  il  cherche  à 
identifier  les  traditions  calédoniennes  avec  les  usages  bre- 
tons. Ici  et  là,  mêmes  spectres  errants,  mêmes  pierres  sur 
les  tombeaux;  les  bardes  sont  les  barz  bretons,  et  Ton 
retrouve  en  Bretagne  des  dogues,  des  harpes  et  des  météores  \ 
C'est  à  propos  de  la  Bretagne  qu'il  parle  des  «  champs 
d'Arven   »  et  d'Inistore  ^    D'ailleurs   aucune  des   touches 

1.  Boucher  de  Perthes,  Romances,  Ballades  et  Légendes,  p.  237. 

2.  Id.,  Chants  Armoricains,  2«  éd.,  1831,  p.  269:  Fergiis\  p.  283:  Swa- 
ran; p.  297:  Irama.  Fergas  a  paru  dans  VAlmanach  des  Dames,  1819, 
p.  ^l;  Swaran  dans  le  même  recueil,  1822  et  1836,  p.  71. 

3.  Almanach  des  Dames,  1823,  p.  97. 

4.  Ib.,  1822,  p.  198. 

5.  Boucher  de  Perthes,  Chants  Armoricains,  p.  25,  et  passim. 

6.  Ih.,  p.  154. 


Ossian  au  tombeau   de  Napoléon  283 

du  clavier  romantique  ne  reste  muette  sous  ses  doigts  : 
l'Orient,  les  belles  sauvages,  les  sylphes  et  les  follets  du 
Nord,  le  moyen  âge  troubadour  des  Alix  et  des  Loys,le  genre 
RadclitTe  avec  ses  proscrits  mystérieux,  ses  cadavres  et  ses 
revenants  dans  les  vieux  châteaux.  Mais  il  faut  surtout 
retenir  de  Boucher  de  Perthes  l'ossianisme  patriotique  et 
l'ossianisme  bretonnant. 


III 


Tout  à  coup  retentit  la  nouvelle  de  la  mort  de  Napoléon; 
parmi  les  chants  qui  s'élèvent  en  toute  langue  sur  la  tombe 
du  conquérant,  il  eût  été  surprenant  que  la  voix  de  Cona 
ne  se  fît  pas  entendre.  C'est  Delphine  Gay  qui  joua  la  par- 
tie d'Ossian  dans  ce  grand  concert.  Son  Chant  ossianiqiie 
sur  la  mort  de  Napoléon  '  est  daté  de  juillet  1821  ;  il  est 
dédié  à  la  comtesse  Bertrand,  et  précédé  du  morceau  de 
Népomucène  Lemerciercité  plus  haut,  où  l'on  voit  Napoléon 
prendre  Ossian  pour  poète  parce  que  les  autres  étaient  déjà 
pris.  L'ode  elle-même  a  quarante-sept  vers  en  strophes 
libres.  L'auteur  rappelle  comme  il  sied  la  passion  de  Napo- 
léon pour  le  Barde  : 

0  divin  Ossian,  chantre  des  demi-dieux, 
Toi  dont  les  vers  mélodieux 
Autrefois  charmaient  son  oreille, 
Pour  chanter  ce  héros  que  la  mort  te  réveille... 

Fils  de  Fingal,  saisis  ta  harpe  d'or  ; 
Rassemble  autour  de  toi  les  vainqueurs  d'Inistor: 
Que  tous  enfin,  portés  par  les  orag-es. 
Ouvrent  le  palais  des  nuag^es 
Au  guerrier  qui  repose  encor... 

Tout  à  côté,  on  rencontre  les  filles  d'Odin...Et  l'ensemble, 
médiocre  et  peu  convaincu,  invite  à  relire  par  contraste  le 
Cinqiie  Maggio  de  Manzoni.  C'est  de  la  bien  mauvaise 
poésie,  et  mal  écrite,  et,  on  l'a  remarqué,  parfois  inintelli- 

1.  Delphine  Gay,  Essais  poétiques,  1824,  p.  11  ;  Œuvres  de  M""'  de  Gi- 
rardin,  I,  207. 


284  Ossian   en   France 

gible.  Il  y  a  là  cependant  comme  une  indication  du  thème 
de  la  Revue  Nocturne,  mais  l'auteur  n'en  a  rien  su  tirer. 
Tissot  déployait  une  bienveillance  inaccoutumée,  et  qu'ex- 
pliquaient sans  doute  le  sexe  et  la  beauté  du  poète,  lors- 
qu'il commentait  ce  poème  avec  éloge,  y  trouvant  «  de 
l'imagination,  du  nerf,  de  la  poésie,  de  beaux  vers...  purs 
et  sans  tache  *  ».  Non,  décidément,  la  balance  du  critique 
était  fausse  ce  jour-là. 

Ainsi  Delphine  Gay  préludait  à  son  rôle  de  Musc  de  la 
patrie.  Elle  continue  à  ossianiser.  En  janvier  1825,  c'est  La 
Druidesse  %où  se  rencontre  l'amalgame  accoutumé  de  Bardes, 
de  faucilles  d'or,  de  framées,de  Velléda  et  d'Irminsul.  Cha- 
teaubriand y  est  appelé  «  le  Barde  au  sublime  langage  ». 
En  octobre  de  la  même  année,  c'est  Elgise  %  dont  le  troi- 
sième «  récit  »  s'intitule  Le  Barde  : 

Invincibles  guerriers,  fils  du  roi  des  orages, 
Du  barde  révérez  les  chants  mélodieux. 
Sa  voix  peut  nous  ouvrir  le  palais  des  nuages; 
La  harpe  a  le  secret  des  dieux. 

Là  comme  ailleurs  les  «  belles  Valkyries  »  entourent 
Fingal  et  Ossian.  L'ensemble  à' Elgise  offre  un  mélange  de 
troubadour,  de  gothique,  de  Scandinave,  avec  un  peu  d'Os- 
sian. 

Un  peu  plus  tard,  Boulay-Paty  reprend,  sans  en  tirer 
tout  l'effet  qu'il  comporte,  le  thème  de  la  Revue  Nocturne 
ou  infernale  *.  Après  avoir  en  quatorze  strophes  retracé  les 
exploits  et  la  mort  d'un  vétéran  des  armées  républicaines 
et  impériales,  il  montre  Napoléon  recevant  ses  guerriers 
«  aux  sombres  rives  »  dans  sa  «  capote  de  brouillards  »  : 

Moi-même,  dans  l'orage,  en  tableau  fantastique. 
J'ai  cru  voir  bien  souvent  leur  troupe  ossianique 
Se  mêler  dans  le  choc  des  vents  et  des  éclairs. 

1.  Le  Mercure  du  XIX'  siècle,  1824,  IV,  488  :  article  sur  les  Essais  Poé- 
tiques de  Delphine  Gay. 

2.  Delphine  Gay,  Nouveaux  Essais  poétiques,  1826,  p.  87  :  La  Druidesse, 
chant  prophétique,  à  M.    Horace  Vernet,  d'après  son  tableau. 

3.  Ib.,  p.  109,  et  OEuvres,  I,  89:  Elgise,  poème  en  4  récits.  Le  Barde 
paraît  séparément  dans  le  Chansonnier  des  Grâces,  1827,  p.  114. 

4.  Boulay-Paty,  Odes  nationales,  2'  éd.,  1830,  ode  XVIII  :  La  Mort  du 
Vétéran. 


Ossian  et  la  Revue  Nocturne  285 

Ossian  accompagne  la  dernière  chevauchée  des  héros  : 

Et  le  roi  des  concerts,  dans  un  hymne  de  fête, 
Une  main  sur  sa  harpe  et  le  front  dans  les  cieux... 

Dans  une  note  sur  ces  derniers  vers, le  poète  croit  devoir 
justifier  cette  «  teinte  ossianique  *  en  rappelant  la  prédilec- 
tion bien  connue  de  l'empereur  pour  Ossian  : 

Le  grandiose  des  hymnes  irréguliers,  sauvages,  mais  hardis, 
du  chantre  de  Fingal  devait  en  effet  sympathiser  avec  lui.  Toutes 
les  âmes  exaltées,  qui  s'élancent  avec  force  hors  de  la  vie  ordi- 
naire, aiment  ces  poésies  galliques  simples  et  éloquentes,  où 
l'immortalité  se  révèle  dans  les  grandes  images  de  la  nature, 
monotones  comme  le  torrent  mais  majestueuses  comme  lui. 
Quelle  belle  mythologie  que  celle  qui  agrandit  ainsi  les  pensées, 
et  élève  les  yeux  de  l'homme  vers  le  ciel,  pour  qu'il  trouve  dans 
les  formes  penchées  des  nuages  les  ombres  des  héros,  des  belles 
et  des  poètes  ! 

Ce  passage  est  intéressant,  étant  daté  de  1830.  Qu'on  le 
compare  aux  premiers  élans  de  l'enthousiasme  de  1760,  et 
l'on  verra  que  soixante-dix  ans  d'ossianisme  n'ont  pas  essen- 
tiellement modifié  les  sentiments  qui  s'éveillent  à  la  voix  du 
Barde.  Le  ton  et  le  style  ont  plus  changé  que  l'âme  même. 

On  peut  rapprocher  de  cette  Revue  Nocturne  ossianique 
l'ode  A  la  mémoire  des  braves  du  pays  occitanien  dont 
quelques  strophes  sont  citées  par  Jouy.  UErmite  en  Pro- 
vince, au  cours  d'un  voyage  en  Gascogne,  rencontre  à  Gri- 
zolles  un  jeune  homme  qui  vient  de  composer  cette  ode 
patriotique  et  qui  la  lui  récite  : 

Telle,  au  ciel  nébuleux  de  la  Calédonie, 
Non  loin  des  vastes  flots  du  bruyant  Océan, 
Des  mânes  de  Morven  la  troupe  réunie, 
Avide  d'harmonie. 
Ecoutait  Ossian. 
Quoique  affranchis  des  liens  de  la  terre, 
Du  récit  des  combats  nourrissant  leur  loisir, 
Ils  s'enflammaient  d'un  belliqueux  désir. 
Et  dans  leurs  mains  le  large  cimeterre 
A  la  voix  d'Ossian  frémissait  de  plaisir  ^ 

1.  Mercure,  27  décembre  1817:  L'Ermite  en  Province,  pai'  l'Ermite  de  la 
Guyane. 


286  Ossian  en   France 

Les  mânes  sont  de  trop,  et  le  cimeterre  aussi  ;  mais 
voilà  un  témoignage  inattendu  d'un  jeune  méridional  inconnu, 
qui  nous  parvient  à  travers  le  classique  Jouy. 


IV 


De  1814  à  1824  paraissent  plusieurs  poèmes  importants, 
sinon  par  le  talent  de  leurs  auteurs,  du  moins  par  l'effort 
nouveau  dont  ils  témoignent,  et,  pour  quelques-uns,  par  la 
renommée  éphémère  dont  ils  ont  joui.  Le  Balder  de  Saint- 
Geniès,  le  Vergy  de  Proisy  d'Eppe,  la  Caroléide  de  d'Ar- 
lincourt,  la  Calédonie  d'Auguste  Fabre,  VArindal  de  Ber- 
nède,  doivent  tous  beaucoup  à  Ossian,  quoique  plusieurs 
se  teintent  également  de  scandinavisme.  Aucun  de  ces  écri- 
vains n'appartient  à  l'école  romantique  :  ce  sont  des  nova- 
teurs prudents,  qui  ont  cherché  dans  le  Nord  qu'ils  connais- 
saient ou  croyaient  connaître,  celui  de  Mallet  et  d'Ossian, 
des  couleurs  nouvelles  pour  rafraîchir  et  renouveler  la 
classique  épopée. 

Saint-Geniès  offre  le  parfait  modèle  de  ces  esprits  qui 
ont  cru  trouver  dans  Ossian  la  poésie  nouvelle,  héritière  de 
la  poésie  classique.  L'idée  essentielle  de  son  Balder  '  s'ex- 
prime dès  l'épigraphe  du  poème  :  Nihil  invidet  Arctos 
Olympo,  et  se  développe  en  maint  endroit  de  sa  longue 
préface  ou  de  ses  notes  : 

Les  trésors  de  la  mythologie  grecque  sont  totalement  épuisés. 
L'Olympe  et  le  Tartare  ont  vieilli  depuis  longtemps  ;  le  Valhal 
et  le  Nastrund  s'ouvraient  à  propos  pour  les  remplacer.  Il  était 
temps  qu'Odin  vînt  redemander  la  foudre  à  Jupiter  las  de  la 
porter. 

Et  ailleurs,  parlant  de  l'influence  de  la  Scandinavie  sur 
les  poètes  : 

Une  mythologie  jusqu'alors  ignorée  venait  ranimer  leurs 
inspirations  ;  un  monde  poétique,  riche  de  merveilles  et  d'cs- 

l.L.  de  Saint-Geniès,  Balder,  fils  d'Odin,  poème  Scandinave  en  6  chants, 
1824. 


Le   «    Balder   »   de  Saint-Geniès  287 

pérances,  s'ouvrait  à  Timagination  et  lui  offrait  des  spectacles 
qui  avaient  le  bonheur  d'être  inconnus. 

Non  seulement  le  nouveau  monde  poétique  vaut  Tautre, 
mais  encore  «  cette  obscurité  »  du  «  ciel  de  la  Scandinavie  » 
offre  un  avantage  :  «  En  littérature,  ce  qui  est  trop  connu 
est  désormais  épuisé  et  stérile.  » 

Mais  où  est  Ossian  dans  tout  cela  ?  Le  voici.  Saint-Ge- 
niès, comme  tant  de  ses  prédécesseurs  et  de  ses  contempo- 
rains, ne  fait  qu'un  bloc  des  croyances  et  des  mœurs  de  la 
Calédonie  ossianique  et  du  monde  Scandinave  de  VEdda. 
II  aftirme  cette  identité  avec  un  aplomb  incroyable.  La 
découverte  des  poésies  d'Ossian,  dit-il,  «  nous  a  fait  con- 
naître la  théogonie  et  le  système  religieux  des  anciens  Scan- 
dinaves ».  On  voit  par  elles  que  «  Todinisme  était  la  reli- 
gion dominante  dans  les  Iles  Britanniques  »  ;  que  «  les 
Ecossais  adoraient  les  dieux  du  Valhal  »  ;  et  comme  ce 
mythologue  si  averti  se  double  d'un  linguiste,  nous  appre- 
nons du  même  coup  que  «  l'idiome  dans  lequel  Ossian  a 
composé  ses  poésies  a  la  plus  grande  analogie  avec  ceux 
des  scaldes  d'Islande  ou  de  Norvège  ».  Passe  pour  l'idiome; 
Saint-Geniès  ne  peut  distinguer  le  gaélique  du  vieux  nor- 
rois.  Mais,  pour  la  religion,  on  croit  rêver:  il  suffît  d'avoir 
parcouru  rapidement  Ossian  pour  savoir  qu'il  ne  connaît 
aucun  dieu  ni  aucun  culte.  Le  début  du  poème  est  significatif: 

Déesses  du  Valhal,  vous  que  le  Barde  implore, 
Dont  le  souffle  descend  sur  sa  harpe  sonore, 
Inspirez-moi... 

Que  la  confusion  porte  sur  d'autres  points  :  que,  comme 
les  premiers  lecteurs  de  Mallet,  Saint-Geniès  assimile  sans 
cesse  celtique  à  Scandinave  et  à  germanique,  au  point  d'ap- 
pliquer aux  descendants  des  Calédoniens  une  phrase  de 
Montesquieu  sur  les  Scandinaves  ;  cela  est  moins  remar- 
quable et  moins  nouveau.  Cet  Odin,  au  reste,  est  pour  lui 
autant  un  héros  divinisé  qu'un  dieu,  un  Hercule  qu'un  Jupi- 
ter :  c'est  presque  l'Odin  que  Carlyle  a  rêvé  et  qui  forme 
le  premier  de  ses  Héros.  Par  une  deuxième  contamination, 
la  prophétesse  qui  l'invoque  ressemble  à  la  Velléda  gau- 
loise : 


288  Ossian  en  France 

Elle  invoquait  Odiii  :  sur  les  chênes  sacrés 
Il  dessillait  ses  yeux  d'avenir  entourés. 

Il  va  sans  dire  que  notre  auteur  est  un  ferme  tenant  de 
l'authenticité.  Ces  poésies  d'Ossian  «  universellement  con- 
nues et  admirées  »,  qui  constituent  «  le  plus  précieux  mo- 
nument du  génie  des  peuples  du  Nord  >>,  c'est  <  mal  à  pro- 
pos »  que  des  «  ennemis  de  Maepherson  »  en  ont  révoqué 
en  doute  l'authenticité  :  elle  est  «  démontrée  aujourd'hui 
par  les  preuves  les  plus  solides  et  les  plus  incontestables  ». 
Et  l'auteur  de  s'appuyer  sur  l'édition  gaélique  de  1807  et 
sur  l'autorité  de  Sinclair.  Sur  la  personne  même  d'Ossian, 
il  reproduit  l'article  de  la  Biographie  Universelle,  alors 
dans  sa  fraîche  nouveauté. 

C  est  Ossian  qu'il  désigne  plus  nettement  que  tout  à 
l'heure,  lorsqu'il  met  en  garde  les  poètes  nouveaux  qui 
cherchent  leurs  couleurs  dans  la  poésie  du  Nord,  contre 
«  l'obscurité  trop  souvent  répandue  »  dans  ces  poésies  : 
«  Les  brouillards  qui  enveloppaient  le  barde  sur  les  rocs 
escarpés  de  Morven,  ou  au  fond  des  grottes  humides  de 
Lora,  ont  étendu  leurs  voiles  nébuleux  sur  ses  compositions 
et  son  style.  »  Soyons  éclectiques  :  faisons  «  un  heureux 
mélange  de  l'originalité  des  bardes  avec  la  clarté  des  chantres 
immortels  de  la  Grèce  ».  Ce  poète  épique  peu  lu  est  riche 
en  idées;  il  fixe  pour  nous  celles  qui  ont  eu  cours  à  divers 
moments  de  lavogue  d'Ossian.  Il  voit  dans  les  «  paladins 
du  moyen  âge,  idolâtres  de  leurs  dames  »  des  descendants 
des  héros  ossianiques,  et  proclame  que  «  l'odinisme  a  été  le 
berceau  de  la  chevalerie  ». 

Voilà  un  échantillon  significatif  de  quelques-unes  des  idées 
flottantes  alors  dans  certains  esprits  :  identité  ou  analogie 
du  monde  de  VEdda  et  du  monde  d'Ossian;  origine  de  la 
chevalerie  dans  les  mœurs  que  peint  l'une  ou  l'autre  légende  ; 
utilité  de  ces  légendes  pour  renouveler  la  poésie  moderne. 
Et  Saint-Geniès  embouche  la  trompette  épique,  et  s'écrie: 

Tu  marches  sur  l'oraye  et  les  foudres  brûlantes, 
Sur  le  volcan  roulant  ses  laves  bouillonnantes. 
Gomme  sur  le  gazon  et  les  Heurs  de  Lora 
Ou  sur  les  parvis  d'or  du  palais  de  Selma  *. 
1.  Chant  III,  p.  61  :  Hymne  des  dieux  du  Vaihal  à  Balder. 


«  Vergy,  ou  l'Interrègne  »   de  Proisy  d'Eppe  289 

Et  voilà  comme  on  rajeunit,  on  rafraîchit  la  poésie  fran- 
çaise. 

Le  comte  de  Proisy  d'Eppe  devait  avoir  été  pendant  l'Em- 
pire, ou  même  auparavant  (j'ignore  tout  de  la  biographie 
de  ce  gentilhomme),  touché  d'Ossian  à  un  degré  que  son 
poème,  Vergy, ou  V Interrègne,  nous  permet  d'apercevoir  '. 
Ce  poème,  on  le  devine  d'après  la  date  et  le  second  titre, 
a  pour  cadre  la  Révolution  et  l'Empire.  Il  a  pour  sujet  les 
aventures  que  les  circonstances  politiques  imposent  aux 
héros  de  ce  roman  en  vers,  qui  prétend  être  un  poème  his- 
torique ;  car,  dit  l'auteur,  tous  les  anciens  poèmes  sont  natio- 
naux et  historiques  ;  et  il  cite  Homère,  Virgile,  les  trouba- 
dours, les  trouvères,  «  le  Ranz  des  Suisses  »  et  les  «  Pismés 
morlaques  ».  Fier  de  son  érudition  poétique,  il  cite  encore 
ces  «  montagnards  errants  »  de  l'Ecosse,  qui  «  de  père  en 
fils  ont  retenu  des  fragments  de  poésies  erses  ».  Comme 
ses  émules,  Ossian  a  su  garder  les  couleurs  des  héros  qu'il 
peignait  :  de  même  qu'Achille,  Enée,  Godefroy,  ont  chacun 
leur  caractère,  Fingal  devait  être  brave  et  animé  de  lespoir 
d'être  loué  par  les  Bardes.  On  voit  les  quatre  grands  épiques 
dresser  leurs  têtes  à  travers  la  brume  des  siècles  :  on  voit 
Ossian  désormais  accompagner  dans  la  gloire  Homère,  Vir- 
gile et  le  Tasse. 

Au  chant  VIII  du  poème,  les  deux  amants,  Eponine  et 
Vergy,  se  réfugient  en  Ecosse,  sous  le  toit  de  chaume  d'un 
vieillard  qui  leur  offre  l'hospitalité  proverbiale  de  son  pays; 
et  au  chant  X,  de  la  retraite  où  ils  continuent  à  se  blottir, ils 
entendent  un  pâtre  chanter  un  morceau  de  198  vers  qui  est 
«  dans  le  goût  des  poésies  erses  ou  galliques  » .  Sarno,  Almor, 
Vilmar  roi  d'Inistore,  la  belle  Irma  :  on  connaît  ce  mélange 
de  noms  véritables  ou  inventés,  qui  défilent  parmi  des  aven- 
tures d'amour  et  des  batailles.  Peu  de  couleur,  et  aucun 
signe  de  rajeunissement  de  la  poésie  par  cet  afilux  étran- 
ger. Je  remarque  que  le  chevreuil  est  remplacé  par  le  cha- 
mois, plus  alpestre,  et  par  là  sans  doute  plus  digne  des  mon- 
tagnes de  Morven,  plus  pittoresque  aussi.  L'auteur  examine 
sans  la  trancher  la  question  d'authenticité  ;  mais  il  émet 

1.  Comte  de  Proisy  d'Eppe,  Vergy,  ou  l'Interrègne  depuis  179-2 jusqu'à 
18IÂ,  poème  en  12  chants,  1814. 


290  Ossian  en   France 

l'hypothèse  du  peuplement  de  l'Ecosse  par  les  Scandinaves, 
qui  Y  auraient  apporté  leurs  croyances.  Retenons  cette  vue. 
Pour  le  reste,  il  cite  six  pages  durant  les  notes  de  Le  Tour- 
neur. Il  faut  observer  que  des  douze  chants  de  son  poème, 
c'est  justement  celui-là  que  l'auteur  choisit  pour  faire  con- 
naître son  œuvre  aux  lecteurs  du  Mercure  '.  Le  Chant  du 
Barde  y  est  donné  tout  entier,  avec  une  introduction  expli- 
cative. 

Le  grand  ouvrage  de  Marchangy  %  quoi  qu'on  en  ait  dit  % 
ne  ressent  qu'extrêmement  peu  l'influence  d'Ossian.  11  y  a 
dans  la  Gaule  Poétique  des  bardes  et  même  un  bardil;  Teu- 
tatès  y  a  ses  autels,  et  l'on  y  boit  la  bière  dans  des  crânes 
sanglants  ;  cela  est  vaguement  celtique,  plutôt  germanique 
et  Scandinave  ;  l'anastomose  est  directe  entre  la  veine  gau- 
loise et  le  courant  d'outre-Rhin,  sans  que  la  Calédonie  inter- 
vienne de  manière  sensible.  Mais  un  autre  exploiteur  du 
patriotisme  littéraire  n'a  pas  craint  de  faire  largement  appel 
à  l'épopée  ossianique  pour  enfler  fort  à  propos  l'exilité  de 
son  sujet.  On  connaît  l'habile  d'Arlincourt,  qui  fut  en  son 
temps  le  roi  des  faiseurs,  et  le  succès  éphémère  de  sa  Caro- 
léide  *•  Le  poème  était  attendu,  espéré,  prôné,  cité  presque 
un  an  ou  deux  à  l'avance.  Pareille  attente  ne  réussit  ni  à 
la  Pucelle  de  Chapelain,  ni  aux  Mois  de  Roucher;  seul,  le 
modeste  et  discret  Virgile  n'a  pas  déçu  l'espoir  enthousiaste 
de  ses  amis.  Dans  ce  poème  «  que  M.  de  Marchangy  a  nommé 
la  seconde  immortalité  de  Charlemagne  ^  »  —  c'est  l'auteur 
lui-même  qui  transmet  ce  propos  flatteur  —  on  rencontre 
Ossian  à  chaque  instant.  Le  poète  nous  prévient  dans  sa 
Préface  qu'il  va  chanter  «  les  fils  de  Lochlin  »  et  qu'il 
mêlera  «  les  forêts  de  la  Gaule,  les  rives  de  Lochlin,  la 
grotte  de  Fingal  et  les  monts  de  la  Calédonie  ».  En  elîet, 
il  nous  donne  tout  cela,  et  bien  d'autres  clioses  encore.  Les 
noms,  les  détails  empruntés  aux  poèmes  os  si  uniques  voi- 
sinent avec  les  souvenirs  Scandinaves,  toujours  les  mêmes  : 

1.  Mercure,  septembre  1814. 

2.  Marchangy,  La  Gaule  Poéti(iue...,  3"  éd.  augmentée,  1819. 

3.  A.  Tedeschi,  p.  84.  L'auteur  consacre  plus  d'une  page  à  Marchangy. 

4.  Vicomte  d'Arlincourt,  Charlemagne  ou  la  Caroléide,  poème  épique 
en  24  chants,  1818. 

5.  Alfred  Marquiset,  Le  Vicomte  d'Arlincourt,  p.  77  :  Lettre  de  d'Ar- 
lincourt à  son  père,  16  juin  1818. 


«  La  Caroléide  »  de  d'Arlincourt  291 

Lochlin,  la  grotte  de  Fingal,  Loda,  Oscar,  Morven,  les  bardes, 
les  sept  bosses  du  bouclier  qui  font  entendre  les  sept  voix 
de  la  guerre,  etc.  Et  d'autre  part,  Odin,  Balder,  Freya, 
Thor,  les  scaldes,  les  Valkyries.  Des  scaldes  entonnent  un 
bardit.  N'oublions  pas  un  troisième  élément  représenté  par 
les  preux  et  Voriflamme,  mais  bien  plus  rare  qu'on  ne  le 
croirait  dans  ce  poème  consacré  à  Gharlemagne.  Je  sais 
bien  que  le  vicomte  connaissait  mal,  et  pour  cause,  les  Chan- 
sons de  geste,  et  que  Fauteur  de  la  Caroléide  ignorait  à 
peu  près  notre  Roland.  Mais  il  est  extraordinaire  qu'il  ait 
si  souvent  fait  appel  à  la  légende  Scandinave,  plus  encore, 
qu'il  y  ait  mêlé  une  forte  proportion  dossianisme.  Celui-ci 
lui  fournit  à  plusieurs  reprises  des  comparaisons  avec  les 
ombres,  avec  les  sons  mystérieux  de  la  harpe.  Il  y  a 
même  un  chant,  le  XI V%  presque  entièrement  ossianique. 
C'est  l'épisode  du  «  mont  d'Ossian  ».  Ce  mont  fut  la  de- 
meure «  d'un  Barde  de  Morven...  de  l'immortel  Ullin  ». 
C'est  pour  cela,  paraît-il,  qu'il  s'appelle  le  mont  d'Ossian. 
Ullin  a  édifié  sur  le  sommet  un  palais  merveilleux  : 

Là  des  Bardes  en  chœur  la  voix  mélodieuse 
Montait  en  doux  accords  jusqu'au  palais  des  vents, 
D'où  les  nobles  aïeux  de  ces  chantres  vaillants, 
Princes  aériens,  commandaient  aux  orages. 

Là  est  évoqué  sans  cesse  le  souvenir  de  Starno,  de 
Trenmor,  de  Fainasollis,  et  d'Agandecca,  et  de  Temora,  et 
d'Inistore.  Là  revivent 

Les  palais  de  Morven,  les  grottes  du  Lora, 

Et  surtout  Ossian,  ce  barde  de  Selma, 

Dont  les  exploits  guerriers,  comme  les  chants  célèbres, 

Ont  du  chaos  des  temps  traversé  les  ténèbres. 

Et  nous  avons  le  couplet  sur  les  ruines  de  Balclutha.  Ce 
chant  tout  ossianique  est  d'ailleurs  le  meilleur,  ou  le  moins 
mauvais,  du  poème  :  c'est  que  l'auteur  suit  un  modèle  qui 
fournit  de  poésie  son  indigente  imagination.  Il  s'excuse 
d'ailleurs  de  «  ce  style  étrange  »  ;  mais  il  a  tenu  à  conserver 
«  exactement  les  teintes  et  la  couleur  ossianique  ». 

Il  faut  joindre  à  ces  poèmes  ossiano-scandinaves  quelques 


a9ï 


Ossian  en   France 


pièces  isolées  qui  offrent  le  même  caractère.  Norvins,  ancien 
fonctionnaire  et  futur  historien  de  Napoléon,  passant  en 
revue  les  croyances  de  tous  les  peuples  sur  L' linmortalité 
de  l'Ame,  mêle  constamment  Odin  et  les  Celtes,  place  un 
barde  en  Islande,  met  le  Walhalla  dans  les  nuages  d'Ossian, 
les  peuple  de  bardes  poétiques,  e^i  invoque  une  vague  Calé- 
donie  qu'il  fait  religieuse  pour  les  besoins  de  son  sujet  : 

0  terre  de  Fingal  !  solitude  g-uerrière  '  ! 

Baour-Lormian  essaie  de  se  rajeunir  et  de  se  mettre  au 
goût  du  jour  en  faisant  des  ballades  du  genre  de  Lenore, 
des  Paradis  d'Odin  où  le  scalde  remplace  le  barde  ;  il  reste 
fidèle  aux  plaines  de  Cromla  —  il  a  oublié  son  Ossian,  car 
le  Cromla  est  une  montagne  —  qu'il  associe  à  Balder, 
Fregga^  Idrazil  —  il  estropie  toutes  les  mythologies  —  et 
aux  TFa//iyri>.s  ^  ReitTenberg  donne  la  parole  à  un  Barde  cap- 
tif des  Romains  :  ce  n'est  pas  un  Calédonien,  c'est  un  Gau- 
lois qui  est  tout  de  même  un  Germain  \  Dans  un  autre 
poème,  il  place  Velléda  sur  «  les  bords  du  Légo  »  qui  est, 
on  le  sait  par  Ossian,  «  le  Styx  du  Nord  *  ».  La  Harpe  du 
Scalde  ^  est  aussi  celle  du  Ménestrel  de  Beattie,  que  Cha- 
teaubriand avait  commencé  à  traduire  et  dont  la  traduction 
est  achevée  par  J.-B.-A.  Soulié'^  ;  et  celle  des  troubadours 
qui  l'empruntent  à  Ossian  pour  «  remplacer  la  lyre  '  ». 
Enlin,  notons  YIrtna  de  l'ossianiste  Saint-Michel  %  «  récit 
dans  le  goût  Scandinave  »  ;  mais  ce  scandiuave-là  doit  beau- 
coup à  Ossian.  Deux  frères  s'entre-tuent  pour  la  belle  Irma: 
elle  périt  à  son  tour  en  embrassant  son  amant,  et  le  voya- 
geur ému  vient  rêver  sur  leur  tombe. 

l.De  Norvins.  L'Immortalité  de  l'Ame,  poème,  1822,  chant  IL 
2.  Baour-Lormian,  Légendes,  Ballades  et  Fabliaux,  1829. 
3. De  ReilTenberg,  Poésies  diverses,  1825, 1,53. 
i.Ih.,  I,  133. 

5.  Annales  de  la  Littérature  et  des  Arts,  II,  166  (1821)  ;  Almanach  des 
Muses,  1822,  p.  121  ;  Almanach  des  Dames,  1823,  p.  107  :  La  Harpe  du  Scalde, 
ou  le  Réveil  de  l'Honneur,  par  Ch.de  Saint-Maurice. 

6.  Annales  de  la  Littérature  et  des  Arts,  III  (1822). 

7.  René  Trédos,  Loisirs  Poétiques,  1828,  p.  61  :  Hommage  à  la  Harpe, 
romance. 

8.  Almanach  des  Muses,  1816,  p.  35  :  Irma,  récit  dans  le  goût  Scandi- 
nave, par  Alexis  de  Saint-Michel. 


«  La  Calédonie  »  d'Auguste   Fabre  apS 


A  côté  de  ces  poèmes  ossiano-scandinaves  il  en  est  deux 
au  moins  qui  portent  plus  exclusivement  l'empreinte  ossia- 
nique.  Je  veux  parler  de  La  Calédonie  d'Auguste  Fabre  et 
de  VArindal  de  Bernède.  Là,  point  de  Walkyries  ni  de 
Walhalla.  L'Ecosse  ossianique  leur  suffît  :  mais  ils  en  font 
un  usage  bien  différent. 

L'auteur  de  La  Calédonie,  frère  de  l'ossianiste  Victorin 
Fabre, explique  dans  sa  Préface  'quelle  est  sa  dette  envers 
Ossian.  Son  poème  a  pour  sujet  la  guerre  victorieuse  qui 
rendit  aux  Calédoniens  l'indépendance,  et  chassa  du  sol  de 
l'Ecosse  les  légions  de  Septime  Sévère  et  de  Caracalla.  Ses 
couleurs,  ses  caractères,  lui  ont  été  fournis  par  les  poèmes 
d'Ossian,  puisqu'on  ne  connaît  guère  la  Calédonie  ancienne 
que  par  eux  ;  et  Ton  peut  s'y  fier,  car  l'authenticité  de  ces 
poèmes  est  «  au  moins  quant  au  fond,  reconnue  aujourd'hui, 
ou  plutôt  constatée  ».Mais,  dira-t-on,s'il  en  est  ainsi,  pour- 
quoi n'a-t-il  pas  choisi  pour  ses  héros  Fingal,  Oscar  et  Os- 
sian ?  Parce  qu'il  ne  les  a  pas  trouvés  dans  l'histoire.  Il 
s'est  contenté  de  s'inspirer  d'une  manière  générale  des 
poèmes  ossianiques.  D'une  manière  générale,  en  effet  ;  et 
aussi  pour  les  noms  propres  :  à  l'exception  des  trois  qu'il  a 
nommés,  on  retrouve  dans  ses  vers  les  noms  les  plus  connus. 
Quelques-uns  revêtent  des  personnages  familiers  :  Gaul, 
Dermide,  Clessamor,  Moïna,  Minvane,  Foldath,  Carril  le 
barde,  évoluent  dans  Inistore,  à  Lochlin  ou  aux  bords  du 
Lora  ou  de  la  Clutha.  D'ailleurs  l'auteur  cite  Le  Tourneur 
qui  est  avec  Tacite  sa  principale  autorité. 

Ce  qu'il  faut  surtout  noter  dansL«  Calédo?iie, c'est  qu'Au- 
guste Fabre,  à  la  différence  de  la  plupart  de  ses  émules, 
sait  faire  la  distinction  entre  Ecosse  et  Scandinavie.  Léon 
Thiessé  le  félicite  d'avoir  laissé  de  côté  toute  mythologie 
Scandinave  et  supposé  seulement  «  que  les  âmes  des  héros 
président  aux  actions  des  hommes^  ».  C'est  à  Ossian  qu'il 

1.  J. -R.Auguste  Fabre,  La  Calédonie,  ou  la  Guerre  Nationale,  ipoème  en 
12  chants,  1S24. 

2,  Mercure  du  XIX'  siècle,  1824,  VI,  193. 


2C)4  Ossian   en   France 

emprunte  cette  mythologie  spiritualiste  et  un  peu  abstraite 
dont  le  critique  le  félicite.  Quoiqu'il  ne  parle  pas  d'Ossian 
une  fois  à  ce  propos,  et  ne  fasse  intervenir  qu'Homère  dans 
le  débat,  Olgar,  le  héros,  explique  au  grec  Nicéphore  que 
la  mythologie  grecque  dérive  tout  entière  de  la  croyance 
primitive  aux  ombres  des  morts  et  à  la  part  qu'elles  pren- 
nent aux  actions  des  hommes,  croyance  commune  à  tous  les 
peuples.  Ce  Calédonien,  qui  s'improvise  professeur  de  mytho- 
logie comparée,  nous  dévoile  la  pensée  de  l'auteur.  En  tout 
cas  ce  poème,  qui  n'est  pas  entièrement  ossianique,  reste 
plus  fidèle  à  l'inspiration  générale  ossiano-macphersonienne 
que  ses  congénères.  L'auteur,  se  gardant  simplement  de 
toute  contamination  Scandinave,  a  tenté  un  poème  sans 
merveilleux.  Mais  les  âmes  des  morts  n'ont  pas  su  l'ins- 
pirer, et  l'œuvre  reste  froide  et  inanimée.  Un  critique  '  at- 
tribue le  peu  de  succès  du  poème  au  «  choix  malheureux  » 
du  sujet  :  «  Quel  fatal  génie  a  pu  lui  persuader  qu'il  ferait 
trouver  à  des  lecteurs  français  du  charme  et  de  l'intérêt  dans 
les  traditions  lointaines  des  anciens  pâtres  d'Ecosse?»  Ce- 
pendant il  trouve  dans  La  Calédonie  «  des  vers  d'un  tour 
énergique,  des  descriptions  neuves,  des  comparaisons  bril- 
lantes ».  L'auteur,  au  reste,  paraît  sérieux,  et  non  pas  fai- 
seur comme  d'Arlincourl  :  aussi  a-t-il  été  beaucoup  moins 
connu  en  son  temps. 

Comme  les  précédents,  ce  poème  n'était  ossianique  que 
partiellement.  Celui  de  Bernède  est  le  seul  qui  dérive  com- 
plètement d  Ossian,  forme  et  fond.  L'auteur  à' Ariiulal  ', 
dès  le  début  de  sa  Préface,  pose  la  question  ossianique.  Il 
la  tranche  affirmativement  ;  car,  dit-il,  ces  poésies  sont 
connues  dans  toute  l'Ecosse  :  «  Après  quinze  siècles,  l'écho 
de  la  montagne  répond  encore  aux  plaintes  de  Lorma,aux 
chants  guerriers  de  Fingal,et  aux  récits  douloureux  du  père 
de  Malvina.  »  Deux  choses  à  remarquer  ici  :  la  première, 
c'est  que  le  jeune  Bernède  utilise  indifféremment  les  poè- 
mes de  Smith  et  ceux  de  Macpherson,  puisqu'il  cite  Lorma  : 
il  se  sert  donc  de  l'édition  complète  de  1810.  La  seconde, 
c'est  que  sa  lecture  a  été  peu  attentive,  puisqu'il   fait,  ici 

1.  L'Année  française,  iSii,  p.  220. 

2.  Auguste  Bernède,  Aiindal,  ou  les  Bardes,  suivi  de  Gélimer,  ou  le 
Héros  vandale,  etc.,  1819. 


«  Arindal    »  de  Bernède  295 

et  ailleurs,  d'Ossian  le  père  de  Malvina,  quand  c'est  Tos- 
car  qui  doit  revendiquer  cet  honneur.  S'appuyant  donc  sur 
le  témoignage  des  voyageurs  qui  ont  «  médité  sur  les 
ruines  de  Morven  »,  Fauteur  a  entrepris  de  composer  un 
poème  dans  le  genre  ossianique  ;  il  a  pris  au  Barde  les 
noms,  la  couleur  locale  et  «  le  court  épisode  du  dogue  » 
qui  pleure  son  maître.  Libre  à  d'autres  de  critiquer  ce  genre, 
de  «  ridiculiser  avec  beaucoup  d'esprit  les  bruyères,  les  lacs 
et  les  déserts  ».  Il  tient,  lui,  que  ce  paysage  est  «  en  par- 
faite harmonie  »  avec  «  une  imagination  exaltée  par  le 
malheur  ».  Ossian  est  de  son  pays  comme  Homère  et  Vir- 
gile sont  chacun  du  leur  :  il  est,  comme  eux,  riche  en  «  beau- 
tés sublimes  ». 

Le  poème  n'est  pas  fort  long  :  478  vers  en  3  chants  ; 
alexandrins  coupés  de  vers  libres.  Ossian  sort  de  sa  caverne, 
et,  dans  une  sorte  de  monodie  en  vers  libres,  décrit  le  pay- 
sage avec  ses  bruyères  et  ses  météores,  invoque  la  lune, 
dit  sa  vie  errante,  pleure  Oscar  et  Malvina,  et  contemple  le 
tombeau  de  cette  dernière — car  pour  Bernède  Ossian  n'est 
pas  aveugle,  il  a  seulement  «  une  faible  vue  »  —  évoque 
Fingal  et  la  ruine  de  Morven,  qu'il  identifie  avec  Balclu- 
tha.  Tout  à  coup  paraît  un  autre  vieillard  :  c'est  Carril  ; 
après  s'être  pris  mutuellement  pour  des  fantômes,  les  deux 
bardes  se  reconnaissent,  et  Carril  raconte  à  Ossian  qu'il 
fuit,  torturé  par  les  remords,  car  il  a  laissé  périr  le  jeune 
Arindal  qui  lui  était  confié  par  son  père  Lamor. 

Bernède  a  pris  aux  poèmes  ossianiques  des  personnages 
et  des  lieux  —  qu'il  a  souvent  brouillés  ou  confondus  — 
quelques  faits,  quelques  motifs,  et  surtout  de  la  couleur 
pseudo-calédonienne,  et  avec  tout  cela  a  composé  un  petit  ro- 
man ossianique.  Le  style,  bien  que  d'un  novice,  a  de  l'aisance, 
et  les  fausses  élégances  y  sont  rares.  Le  premier  chant  est 
le  plus  typique  et  le  seul  intéressant.  Le  Conservateur  Lit- 
téraire,àAns  un  article  signé  S..., n'apprécie  guère  le  poème, 
et  se  borne  à  constater  que  «  décidément  les  poésies  ossia- 
niques deviennent  à  la  mode  ;  o  n  veut  du  romantique  en 
vers  et  en  prose  '  ».0n  remarquera  deviemient  à  la  mode  ; 
l'expression  est  au  moins  curieuse  en  1820. 

1.  Conservateur  Littéraire,  II,  272  (juillet  1820). 


296  Ossian  en   France 

Fabre  et  Bernède  étaient,  en  somme,  des  exceptions.  Bien 
plus  nombreux  sont  ceux  qui  mélangent  intimement  les 
deux  légendes  :  les  mythes  Scandinaves,  connus  par  Mal- 
let  — car  on  continue  à  exploiter  ce  vieux  fonds  qu'aucune 
contribution  importante  n'est  venue  enrichir  depuis  trois 
quarts  de  siècle — et  le  monde  ossianique,  qui  n'est  naturel- 
lement révélé  que  par  les  poèmes  de  Macpherson  et  de 
Smith.  Un  savant  de  langue  suédoise  qui  étudiait  récem- 
ment une  partie  de  la  production  ossiano-scandinave  que  je 
viens  d'analyser  faisait  la  remarque  que  de  ces  deux  inspi- 
rations «  jumelles  »  c'est  l'ossianique  la  plus  importante  : 
«  Quelque  abîme  qui  sépare  le  style  énergique  des  sagas  et 
des  poèmes  Scandinaves  du  ton  uniforme  et  sentimental 
d'Ossian»  dit-il,  on  peut  admettre  que  «  les  peintures  Scan- 
dinaves de  cette  époque  ne  sont  que  des  variantes  des  imi- 
tations d'Ossian  '.  »  On  sent  le  besoin  d'atîranchir  la  poésie 
française  de  l'empreinte  gréco  romaine  :  on  choisit  des  su- 
jets dans  le  monde  barbare, et  on  se  compose  pour  les  trai- 
ter une  palette,  assez  maigre  d'ailleurs  et  grise,  où  voisinent 
des  couleurs  empruntées  à  Ossian,  à  VEdda,  aux  Gaulois 
des  Martyrs,  aux  Germains  que  Tacite  et  les  annalistes  de 
Charlemagne  font  très  imparfaitement  connaître.  Le  roman- 
tisme n'a  pas  encore  ouvert  à  la  poésie  de  nouvelles  sour- 
ces en  s'attaquant  à  un  moyen  âge  plus  récent  ;  ou  s'il  les 
a  ouvertes,  les  poètes  attardés  qui  ossianisent  ne  les  con- 
naissent pas.  En  1817,  dit  "Victor  Hugo  à  propos  des 
«  quatre  Oscars  quelconques  »  qui  figurent  dans  l'épisode 
de  Fantine,  «  on  sortait  d'Ossian  :  l'élégance  était  Scandi- 
nave et  calédonienne  ;  le  genre  anglais  pur  ne  devait  préva- 
loir que  plus  tard  ^  ».  Il  y  avait  là  un  essai  malheureux  pour 
chercher  une  rénovation  des  sujets,  des  mythes,  des  cou- 
leurs, dans  une  deuxième  antiquité  très  confuse,  très  mal 
connue,  et  qui  ne  devait  s'ouvrir  partiellement  à  la  France 
que  beaucoup  plus  tard,  Ossian  expulsé,  ou  transformé 
comme  nous  le  verrons,  Leconte  de  Lisle  saura  dire  l'ago- 
nie du  monde  celtique  et  la  farouche  grandeur  des  héros 
Scandinaves.  Mais,  sous  la  Restauration,  le  respect  de  l'épo- 


1.  Gunnar  Castrén,  Norden  i  den  franska  Lilteratiiren,  p.  178  et  251. 

2,  V.  Hugo,  Les  Misérables,  III,  n  :  Double  Quatuor. 


Conclusion  sur  ces  poèmes  297 

pée  traditionnelle,  l'artificiel  des  sujets,  une  couleur  locale 
plaquée  et  fausse,  de  perpétuelles  confusions,  et  surtout 
Tabsence  totale  de  talent,  n'ont  donné  que  quelques  Poè- 
mes Barbares  avortés. 


CHAPITRE    III 
Lamartine 


I.  Bibliographie  du  sujet.  Quand  Lamartine  a-t-il  découvert  Ossian  ?  L'épi- 
sode de  Lucy  :  une  idylle  ossianique.  Rectifications  et  doutes  de  la  cri- 
tique. Quel  Ossian  a-t-il  connu?  Celui  de  llill;  preuves.  Le  poème  os- 
sianique du  jeune  Lamartine  :  A  Lucy.  Eléments  divers  de  ce  poème 

IL  Témoignages  autobiographiques  sur  l'impression  que  produisait  en  lu 
la  lecture  d'Ossian.  Une  liste  de  premières  lectures.  Ossian  et  Dante 
Une  autre  liste.  Conclusions  qu'on  en  peut  tirer  sur  les  goûts  de  Tau 
teur.  Werther  et  Ossian.  Le  rêve  et  la  formation  du  paysage  intérieur 
Témoignages  tirés  de  la  Correspondance  :  rêves  de  voyage  au  pays 
d'Ossian.  Transposition  de  ces  souvenirs  dans  Jocelyn.  Un  Ossian 
romantique. 

IIL  Place  d'Ossian  dans  l'œuvre  poétique  de  Lamartine.  Evocation  di- 
recte :  transformation  du  type  traditionnel  du  Barde.  Quelques  allu- 
sions. Influence.  Impression  générale.  Rapprochements  précis.  Mé- 
thode de  M. von  Poplawsky.  Rapprochements  douteux.  Exemples  de 
rapprochements  probants.  Autres  analogies.  Lamartine  comparé  à 
Ossian  par  ses  contemporains. Tableaux  synoptiques  des  rapproche- 
ments. Conclusions  qui  s'en  dégagent.  Causes  du  contraste  entre  les 
deux  périodes.  Le  type  d'Ossian. 

IV.  Ce  que  Lamartine  doit  à  Ossian.  Fléments  qu'il  néglige.  Ce  qu'il  re- 
tient :  le  paysage  ;  les  sentiments. 

V.  Ossian  et  la  vieillesse  de  Lamartine.  Le  Cours  de  Littérature  et  les 
deux  Entretiens  sur  Ossian.  Contenu  de  ce  long  morceau  :  l'histori- 
que; la  démonstration  de  l'authenticité;  les  traductions  ;lesjugements. 


On  a  déjà  à  plusieurs  reprises  étudié  la  part  qui  revient 
à  Ossian  dans  l'œuvre  de  Lamartine.  Il  est  à  peu  près  le 
seul  des  écrivains  français  pour  qui  cette  étude  ait  été  faite  : 
il  doit  ce  privilège  à  l'évidence  et  à  l'importance  de  l'in- 
fluence ossianique  sur  sa  poésie  et,  pourrait-on  dire,  sur  son 
âme  même.  Cette  partie  de  notre  étude  ne  saurait  donc  ap- 
porter de  résultats  entièrement  nouveaux,  après  les   vues 


Bibliographie  du  sujet  299 

générales  d'Emile  Deschanel  ',  l'analyse  plus  détaillée  de 
M. Zyromski-,  l'étude  très  minutieuse  à  laquelle  s'est  livré 
M.  von  Poplawsky  %  enfin  les  pages  de  M"°  Tedeschi*.  Une 
enquête  personnelle  m'amènera  cependant  à  restreindre  sur 
certains  points  la  portée  de  cette  influence,  et  à  en  préciser 
ailleurs  le  caractère.  M.  Zyromski,  dans  les  vingt-six  pages 
qu'il  consacre  à  cette  question,  non  seulement  ne  vise  expli- 
citement qu'un  petit  nombre  de  textes  de  Lamartine  (huit 
exactement),  mais  encore  se  montre  surtout  désireux  d'éta- 
blir la  part  d'Ossian  dans  la  formation  an  paysage  intérieur 
de  Lamartine.  Il  aurait  fallu,  même  en  envisageant  la  ques- 
tion de  ce  point  de  vue,  se  préoccuper  un  peu  davantage 
de  doser  rinfluence,d'en  dater  les  principales  phases,  d'ap- 
porter en  un  mot  quelque  précision.  L'auteur  semble  sur- 
tout connaître  VOssian  de  Baour-Lormian  ;  il  cite  le  Discours 
préliminaire  de  ce  dernier  pour  expliquer  le  succès  d'Os- 
sian en  France  ;  il  apprécie  sa  traduction.  11  faudrait  d'abord 
établir  que  Lamartine  a  connu  Ossian  par  Baour-Lormian, 
et  nous  verrons  tout  à  l'heure  que  c'est  peu  probable.  M.  von 
Poplawsky  s'est  livré  au  contraire  à  un  dépouillement  extrê- 
mement complet,  trop  complet  en  ce  sens  qu'il  a  cru  re- 
connaître des  influences  lorsque  sans  doute  il  n'y  a  que  des 
rencontres,  ou  même  lorsque  le  rapport  est  à  peine  percep- 
tible pour  des  yeux  moins  perspicaces.  La  connaissance  gé- 
nérale, même  superficielle,  de  notre  littérature,  manque  à 
l'auteur  '  ;  et  malgré  l'abondance  des  textes  qu'il  cite  et 
l'ordre  judicieux  dans  lequel  il  les  dispose,  il  doit  être  suivi 
avec  prudence  dans  ses  conclusions  générales,  lesquelles  ne 
sont  d'ailleurs  pas  exemptes  de  contradictions.  On  voudrait 
que  da  moins  il  eût  pris  la  peine  de  chercher  comment  La- 
martine a  connu  Ossian,  par  Le  Tourneur,  par  Baour,  ou 
autrement.  L'historien  italien  d'Ossian  en  France  dessine  à 

1.  Em.  Deschanel,  Lamartine,  3°  éd.,  1895,  I,  26. 

2.  E.  Zyromski,  Lamartine  poète  lyrique,  1896,  ch.  III  :  Ossian. 

3.  Th.  A.  von  Poplawsky,  L'influence  d'Ossian  sur  l'œuvre  de  Lamar- 
tine, 1905. 

4.  A.Tedeschi,  Ossian...  en  France,  p.  95-102. 

5.  Il  parle  des  cercles  littéraires  de  Versailles  au  temps  de  Richelieu 
(p.  10),  place  la  Pléiade  après  Hardy  (i/).),  considère  Ossian  comme  le  seul 
poète  étranger  connu  en  France  avant  le  Romantisme  (p.  2),  et  voit  dans 
la  révocation  de  l'Edit  de  Nantes  la  cause  de  la  faiblesse  de  la  poésie  fran- 
çaise au  xviii»  siècle  (p.  11). 


3oo  Ossian   en    France 

grands  traits  les  contours  essentiels  du  sujet,  et  avec  un 
coup  d'œil  assez  sûr.  Mais  son  travail,  qui  paraît  indépen- 
dant des  trois  autres,  n'en  réclame  pas  moins  quelcjues  rec- 
tifications et  d'abondantes  additions.  Il  restait  donc  beaucoup 
à  faire  après  ces  auteurs  pour  retracer  d'une  manière  aussi 
précise  que  possible  l'histoire  de  l'influence  d'Ossian  sur 
Lamartine. 

Son  enfance  en  partie  campagnarde,  libre  et  rêveuse, 
le  préparait  certainement  à  comprendre  et  à  aimer  la  poé- 
sie ossianique.  Non  que  les  coteaux  pierreux  de  Milly  eus- 
sent quelque  analogie  avec  les  monts  nébuleux  et  humides 
du  fabuleux  Morven.  Si,  comme  on  a  cru  le  discerner, 
le  paysage  ossianique  a  été  interprété  par  lui  avec  des  sou- 
venirs de  Milly  ',  c'est  que  ce  vrai  poète  avait  le  don  de 
transformer  ses  souvenirs  au  gré  de  ses  rêves.  Il  ne  subis- 
sait pas  à  cet  égard,  comme  Chateaubriand,  l'influence  ossia- 
nique avant  Ossian.  Mais  il  avait  le  goût  de  la  rêverie,  de 
la  chimère,  et,  ajoutons-le,  de  la  paresse  :  il  était  élevé  en 
partie  en  plein  air  et  dans  une  liberté  relative.  Vers  l'âge 
où  l'adolescent  heureusement  doué  sent  l'impérieux  besoin 
de  préciser  la  forme  de  son  rêve,  il  découvre  Ossian.  A  quelle 
date  et  sous  quelle  forme  ?  Ni  l'une  ni  l'autre  de  ces  deux 
questions  n'ont  été  même  abordées  par  aucun  des  auteurs 
que  j'ai  cités  tout  à  l'heure. 

A  en  croire  Lamartine  lui-même,  il  aurait  eu  quinze  ans. 
On  connaît  le  joli  épisode  de  Lucy,  raconté  dans  les  Confi- 
dence s^.eiàoni  on  trouve  un  résumé  critique  sous  la  plume 
de  M.  Christian  Maréchal  %  de  ce  premier  amour  «  sous 
l'invocation  d'Ossian  »,  comme  dit  Sainte-Beuve  \  Lamar- 
tine raconte  qu'il  avait  depuis  quelque  temps  le  culte  du 
Barde.  «  Mais  il  manquait  quelque  chose  à  mon  intelligence 
complète  d'Ossian  :  c'était  l'ombre  d'un  amour.  »  11  fait 
heureusement  la  connaissance  de  Lucy  L...,  jeune  lille  à  peu 
près  de  son  âge,  qui  habite  un  château  des  environs. 

Elle  adorail  comme  moi  Ossian,  dont  les  images  lui  ra|)pelaient 
nos  propres  collines  dans  celles  de  Morven...  Nous  nous  rcn- 

1.  Poplawsky,  p.  51. 

2.  Confidences,  livre  VI,  vu  à  xiii. 

3.  Chr.  Maréchal,  Lamennais  et  Lamartine,  p.  22-25. 
i.Ca.useries  du  Lundi,  1,30. 


L'épisode  de  Lucy  3oi 

contrions  déjà  dans  nos  nuages,  nous  nous  aimions  déjà   dans 
notre  poète  chéri. 

Les  deux  enfants,  dans  les  promenades,  marchent  seuls 
en  avant,  admirent  comme  le  paysage  d'hiver  est  pareil  à 
celui  d'Ossian  :  «  Les  chênes  penchaient  sur  l'eau  leurs  bras 
alourdis  de  neige,  comme  les  vieillards  de  Lochlin  sur  la 
harpe  des  bardes.  »  Et  Tidylle  continue  et  se  précise  :  «  Ossian 
fut  notre  confident  muet  et  notre  interprète  ».  Galeotlo  fu 
il  iibro  e  chi  lo  5crf 556...  Alphonse  envoie  à  Lucy  des  vers 
ossianiques  :  «  L'idée  me  vint  d'ajouter  une  ou  deux  pages 
à  Ossian,  et  de  charger  l'ombre  des  bardes  écossais  de  la 
confidence  de  mon  amour  sans  espoir.  »  Lucy  lui  répond 
«  par  un  petit  poème  ossianique  aussi».  Dans  leurs  prome- 
nades, ils  contemplent  ensemble  «  l'arc  de  la  pluie  dont 
parle  Ossian  ».  Nous  souhaitions,  poursuit  Lamartine,*  de 
nous  entretenir  sans  témoins  et  sans  fin  des  plus  secrètes 
émotions  de  nos  âmes,  comme  Fingal,  ^lorni  et  Malvina  sur 
les  collines  de  leurs  aïeux  ».  Enfin  vient  le  récit  de  cette 
«  première  nuit  de  poésie  ossianique  »  qui  ne  dura  qu'un 
instant,  qui  mit  en  assez  mauvaise  posture  le  jeune  amou- 
reux, et  qui  fut  le  signal  de  la  séparation  définitive. 

Puisque  Lamartine  avait  quinze  ans,  cette  idylle  se  serait 
déroulée  dans  l'hiver  1805-1806.  Le  poème  A  Lucy  est  daté 
du  16  décembre  1805.  Mais  la  critique  moderne  a  rectifié, 
sur  ce  point  comme  sur  tant  d'autres,  les  souvenirs  de  celui 
qui  s'est  raconté  tant  de  fois.  On  sait  que  l'auteur  des  Con- 
fidences, de  Raphaël,  de  Graziella  et  des  Commentaires 
avait  l'inexactitude  naturelle,  hardie  et  ingénue.  La  véri- 
table Lucy  était  une  enfant  de  douze  à  treize  ans '.La  «  mai- 
son banale  »  de  ses  parents  ne  s'ornait  point  de  tourelles, 
et  aucun  torrent  ne  mugissait  au  pied  de  ses  murs  ^  Ces 
détails  romantiques  ont  été  ajoutés  par  le  poète,  qui  a  cédé, 
inconsciemment  peut-être,  au  désir  de  conformer  la  scène 
au  genre  de  la  poésie  ossianique.  Le  fond  de  l'histoire  paraît 
authentique  à  un  autre  biographe  %  dont  le  principal  argu- 

1.  De  Riaz,  Annales  de  l'Académie  de  Màcon,  1910-1911,  cité  par  P.  de 
Lacretelle,  Les  origines  et  la  jeunesse  de  Lamartine,  p.  187. 

2.  Ch.  Alexandre,  Souvenirs  sur  Lamartine,  p.  ISl. 

3.  Félix  Reyssié,  La  Jeunesse  de  Lamartine,  p.  93. 


3o2  Ossian  en   France 

ment  est  la  plaque  posée  par  M.  de  G..., propriétaire  du  châ- 
teau de  Byone,en  souvenir  de  Lucy,«  le  poète  ayant  conté 
riiistoire  ».  C'est  se  contenter  à  peu  de  frais.  Quant  à  la 
date  de  cette  première  ferveur ossianique,  on  fait  remarquer 
que  d'après  la  Correspondance,  Lamartine  ne  connaissait 
pas  Ossian  avant  1808.  Il  aura,  en  racontant  sa  vie,  fondu 
ensemble  une  gracieuse  passionnette  d'adolescent  et  ses 
premières  émotions  de  jeune  homme  à  la  lecture  d'Ossian  : 
il  aura  pour  cela  reculé  la  date  du  poème  qu'il  avait  yardé 
en  portefeuille,  de  manière  à  pouvoir  l'intercaler  dans 
l'idylle  de  Lucy,  et  à  le  rendre  plus  intéressant  en  le  par- 
fumant, pour  ainsi  dire,  de  toute  cette  poésie  de  leurs  jeunes 
cœurs. 

Telle  est  la  thèse  deM.de  Lacretelle.  Je  veux  bien  croire 
que  les  vers  A  Lucy  ne  datent  pas  réellement  de  décembre 
1803, et  qu'ils  ont  été  après  coup  introduits  dans  l'épisode; 
mais  rien  ne  me  le  prouve.  Le  biographe  prétend  reconnaître 
l'âge  exact  de  ces  vers  à  leur  facture,  qui  les  fixe  aux  an- 
nées 1810-1811.  J'admire  cette  précision,  sans  oser  y  pré- 
tendre pour  ma  part,  et  même  sans  être  absolument  con- 
vaincu. Mais,  dira-t-on,  Lamartine  pouvait-il  écrire  ainsi  à 
quinze  ans  .''  Pourquoi  pas  ?  Savons-nous  ce  qu'il  pouvait 
écrire  ou  non  à  cet  âge,  puisque  aucun  poème  ne  nous  est 
parvenu  qui  soit  indubitablement  de  cette  époque  ?  L'un 
des  deux  termes  de  comparaison  manque.  Comment  affirmer 
d'autre  part  que  Lamartine  ignorait  complètement  Ossian 
avant  le  mois  de  décembre  1808,  date  où  il  en  est  fait  la 
première  mention  dans  la  Correspondance  ?  11  dit  :  «  J'ai  lu 
Ossian  ces  jours-ci...  '  »  sans  autre  appréciation.  Est-ce  le 
langage  d'un  jeune  homme  qui  découvre  un  poète  inconnu, 
avec  lequel  il  va  tant  et  si  longtemps  sympathiser  de  toute 
son  âme?  C'est  bien  plutôt  l'expression  de  celui  qui  connaît 
déjà,  au  moins  d'une  première  vue,  l'auteur  dont  il  s'agit. 
Tel  d'entre  nous  à  qui  Musset  aura  donné,  au  temps  heu- 
reux de  ses  quinze  ans,  la  révélation  foudroyante  delà  beauté 
poétique,  aura  très  bien  pu  écrire  à  dix-huit  ans  :  «  J'ai  lu 
Musset  ces  jours-ci...  »  Il  s'exprimerait  autrement  s'il  venait 
de  recevoir  le  choc  divin  du  génie. 

1.  Correspondance  de  Lamartine,  1,98 (sans  date, mais  peu  après  le  11  dé- 
cembre 1808). 


Ossian  et  la  jeunesse  de  Lamartine  3o3 

Que  conclure  ?  Selon  moi,  Lamartine,  en  romançant  comme 
on  Ta  vu  l'épisode  de  Lucy,  peut  très  bien  s'être  souvenu 
qu'il  aima  Ossian  dès  quinze  ans.  La  pièce  de  vers  qu'il 
intercale  dans  son  récit  peut  dater  de  cette  époque, comme 
elle  peut  être  postérieure,  et  avoir  été  très  arrangée,  dans 
les  deux  cas,  avant  de  paraître  au  grand  jour  dans  les  Con- 
fidences. La  fausseté  prouvée  d'un  détail  n'entraîne  pas  en 
pareil  cas  la  ruine  de  tout  le  récit;  et  surtout  l'historien  doit 
savoir  ignorer. 

La  seconde  question  est  plus  facile  à  résoudre.  Il  suffit 
de  rapprocher  deux  textes.  Lamartine  écrit  :  «  De  petites 
éditions  en  volumes  portatifs  se  glissaient  dans  toutes  les 
bibliothèques.  Il  m'en  tomba  une  sous  la  main  ^..  »  Cette 
indication  ne  peut  s'appliquer  qu'à  l'édition  de  Le  Tourneur 
de  l'an  VII  ou  à  la  traduction  de  Hill,179o  ou  179G.  D'autre 
part,  sa  lettre  àVirieu  donne  comme  sujet  de  l'épisode  qui 
l'a  particulièrement  touché  «  un  vieillard  qui  pleure  son 
chien  mort  ^  ».  Cet  épisode  se  trouve  dans  Manos,  poème 
qui  fait  partie  du  recueil  de  Hill,  L'expression  de  tout  à 
l'heure  convient  parfaitement  à  ce  dernier  ouvrage.  Déplus, 
souvenons-nous  que  ni  Baour-Lormian,  ni  aucun  autre  tra- 
ducteur n'avaient  touché  à  Manos  ;  que  l'édition  Dentu,  qui 
comprenait  à  la  fois  les  poèmes  traduits  par  Le  Tourneur 
et  ceux  qu'avait  donnés  Hill,  ne  parut  qu'en  1810  ;  et  nous 
achevons  d'être  certains  que  ce  sont  les  trois  petits  volumes 
de  Hill  qui  ont  révélé  Ossian  à  Lamartine.  Quant  au  texte 
anglais,  ce  n'est  que  vers  1812  que  le  jeune  homme  se  met  à 
apprendre  cette  langue,  et  qu'il  s'exerce  à  traduire  Young 
et  Addison,  sans  compter  Pope,  Sterne,  Richardson,  Fiel- 
ding,  Milton,Dryden,Gray,  Thomson,  Goldsmith  et  Otway, 
qu'il  découvre  dans  cet  ordre  entre  1807  et  1812  %  et  qu'il 
a  peut-être  en  partie  lus  en  anglais,  bien  que  rien  ne  per- 
mette de  l'affirmer.  Ossian  ne  figure  pas  sur  cette  liste. 

Nous  ne  saurons  probablement  jamais  ce  que  valait  la 
pièce  ossianique  par  laquelle  Lucy  répondit  à  celle  d'Al- 
phonse. 


1.  Confidences,  livre  VI,  vi. 

2.  Correspondance  de  Lamartine,  I,  98. 

3.  Ih.,  passim. 


3o4  Ossian  en   France 

Ses  vers  n'exprimaient  que  la  plainte  mélancolique  d'une 
jeune  vierge  de  iMorven,  qui  voit  le  vaisseau  de  son  frère  par- 
tir pour  une  terre  lointaine,  et  qui  reste  à  pleurer  le  compagnon 
de  sa  jeunesse,  au  bord  du  torrent  natal.  Je  trouvai  cette  poé- 
sie admirable  et  bien  supérieure  à  la  mienne. Elle  était  en  effet 
plus  correcte  et  plus  gracieuse... 

Mais  nous  pouvons  juger  en  connaissance  de  cause  la 
pièce  de  140  vers  que  le  poète  reproduit  dans  les  Confiden- 
ces. Le  poème  se  compose  d'un  récitatif,  d'un  chant,  du  Chant 
d'un  chasseur,  d'un  dialogue  entre  le  chasseur  et  la  lune , 
et  d'un  dernier  récitatif.  L'ensemble  est  incontestablement 
ossianique,  par  le  cadre  général,  par  le  paysage,  par  le  sen- 
timent ;  mais  il  n'y  a  pas  imitation  de  tel  poème,  de  telle 
situation  particulière.  Il  y  a  même  peu  de  touches  locales: 
deux  noms  propres  :  Morven,  Cromla  ;  quelques  détails  : 
harpe,  chevreuil,  barde  (mais  c'est  un  barde  aux  bnms  che- 
veux) ;  et  surtout  du  vent,  de  la  neige,  la  nuit,  la  lune,  le 
rêve,  le  pas  des  morts...  Le  premier  vers  nous  place  tout  de 
suite  dans  le  monde  ossianique  : 

La  hai'pe  de  Morven  de  mon  âme  est  l'emblème... 

Il  s'agit  de  la  harpe  suspendue  aux  murs  du  palais,  qui 
résonnait  d'elle-même  quand  les  âmes  des  morts  appro- 
chaient. Mais  c'est  surtout  du  Lamartine,  et  souvent  duvra  i 
et  du  pur  Lamartine  ; 

Ombres  de  l'avenir,  levez-vous  pour  mon  âme  !... 

Lève-toi  !  lève-toi  sur  les  collines  sombres, 

Biche  aux  cornes  d'argent  que  poursuivent  les  ombres  ! 

...  Et  qu'elle  voit  d'avance  entrer  dans  cette  tour 
L'ombre  aux  traits  indécis  de  son  futur  amour. 

Voici  deux  vers  essentiellemsut  lam  irtiniens  et  qui  ne 
doivent  rien  à  Ossian  : 

Des  rayons  vaporeux  de  ta  chaste  lumière... 
Toute  neige  est  printemps  aux  rayons  de  ton  âme. 


Un  poème  ossianique  de  jeunesse  3o5 

Il  y  a  ici  et  là  une  trace  de  l'érotisme  galant  de  l'époque  ■, 
c'est  d'ailleurs  du  pur  Ossian,  j'entends  celui  de  Smith  tra- 
duit par  Hill  : 

Sous  sa  robe  d'enfant,  qui  glisse  des  épaules, 
A  peine  aperçoit-on  deux  g-lobes  palpitants... 

Ce  qui  est  tout  à  fait  de  Lamartine  aussi,  et  non  d'Ossian, 
c'est  Tensemble  des  comparaisons  et  des  images  empruntées 
à  la  chasse,  à  la  vie  solitaire  des  campagnes  en  automne  ou 
en  hiver  :  la  neige,  les  corneilles,  les  loups,  les  feux  des 
bergers,  les  vieux  manoirs,  qui  deviennent  les  tours  des 
vieux  chefs.  Enfin  n'est  ce  pas  le  jeune  Lamartine  chassant 
ou  rêvant,  gentilhomme  campagnard  et  poète,  qui  s'esquisse 
ici  : 

Quel  est  au  sein  des  nuits  ce  jeune  homme,  ou  ce  rêve, 
Qui  de  l'étang  glacé  suit  à  grands  pas  la  grève, 
Gravit  l'âpre  colline,  une  arme  dans  sa  main  ?... 

M.  von  Poplaw^sky,  qui  n'analyse  pas  ce  poème  de  ma- 
nière à  en  dégager  les  traits  essentiels,  a  raison  d'ailleurs 
de  conclure  en  faisant  remarquer  que  dès  ce  premier  essai 
«  Lamartine  se  plaît  à  la  forme  grandiose  d'une  exposition 
large  et  détaillée,  qui  produit  un  contraste  singulier  avec 
les  descriptions  serrées  et  saisissantes  d'Ossian  '  ».  Rien  de 
plus  opposé  en  effet  à  la  manière  de  Lamartine  que  la  prose 
de  Macpherson,  même  lorsque  celle  ci  touche  le  plus  à  la 
poésie. 


II 


C'est  en  tout  cas  à  la  période  qui  suivit  sa  rentrée  défi- 
nitive à  la  maison  paternelle,  après  les  quatre  années  pas- 
sées au  collège  de  Belley  (1807),  que  Lamartine  fait  lui- 
même  remonter  son  initiation  définitive  à  Ossian.  Il  le  lit, 
il  le  sent  profondément,  il  le  vit,  en  attendant  de  l'imiter. 
C'est  alors  qu'il  lut,  dit-il, 

1.  Poplawsky,  p.  49. 

TOME  II  20 


3o6  Ossian  en   France 

...  les  poètes  modernes,  italiens,  allemands,  anglais,  français, 
dont  la  chair  et  le  sang  sont  notre  sang  et  notre  chair  à  nous- 
mêmes...  le  Tasse,  le  Dante,  Pétrarque,  Shakespeare,  Milton, 
Chateaubriand...  Ossian  surtout,  ce  poète  du  vague,  ce  brouil- 
lard de  l'imagination,  cette  plainte  inarticulée  des  mers  du 
Nord,  cette  écume  des  grèves,  ce  gémissement  des  ombres,  ce 
roulis  des  nuages  autour  des  pins  tempétueux  de  lEcosse,  ce 
Dante  septentrional,  aussi  majestueux,  aussi  surnaturel  que  le 
Dante  de  Florence,  plus  sensible  que  lui,  et  qui  arrache  sou- 
vent à  ses  fantômes  des  cris  plus  humains  et  plus  déchirants 
que  ceux  des  héros  d'Homère  \ 

Ossian  rapproché  non  seulement  d'Homère  —  le  paral- 
lèle est  ancien  et  usé  désormais  —  mais  de  Dante  ;  voilà 
du  nouveau,  et  qui  ne  manque  pas  d'imprévu.  Car  on  a  beau 
connaître  un  peu  l'un  et  l'autre,  et  se  perdre  par  là-dessus 
dans  un  abîme  de  réflexions,  on  ne  voit  décidément  pas 
se  dessiner  beaucoup  de  traits  communs  entre  les  poèmes 
de  Macpherson  ou  de  Smith  et  la  Divine  Comédie.  Ils 
n'ont  guère  d'analogue  que  le  sérieux  et  le  sombre,  et  une 
certaine  majesté,  naturelle  ou  voulue,  du  langage.  Mais 
Lamartine  a  dû  vaguement  penser,  en  écrivant  ces  lignes, 
aux  images  grandes  et  hardies,  et  neuves  ou  paraissant 
telles,  que  la  lecture  de  l'un  et  de  l'autre  faisait  surgir  de- 
vant ses  yeux.  Et  puis,  les  poètes  ne  voient  pas  les  livres, 
non  plus  que  les  paysages,  comme  ils  sont,  mais  comme 
ils  les  souhaitent  ou  les  rêvent.  11  ne  faut  pas  profiter  de 
ce  jugement  jeté  en  passant  pour  dire  qu'Ossian  est  supé- 
rieur aux  yeux  de  Lamartine  à  Homère  et  à  Dante  '  :  je 
ne  crois  pas  que  le  poète  eût  signé  l'expression  nette  de 
cette  préférence.  Passe  encore  pour  Dante  ;  mais  que  dire 
d'Ossian  comparé  à  Eschjde  ?  «  C'est  TEschyle  de  nos 
temps  ténébreux  ^  »  Celui-là  ne  s'attend  point  du  tout. 
Lamartine,  comme  Hugo,  a  souvent  des  rapprochements 
imprévus. 

Des  souvenirs  plus  anciens  et  par  conséquent  plus  auto- 
risés, puisque  l'auteur  n'avait  alors  que  quarante-trois  ans, 
donnent  une  liste  un  peu  différente  d'auteurs  préférés.  Ra- 

1.  Confidences,  livre  VI,  v. 

2.  Poplawsky,  p.  41. 

3.  Confidences,  livre  VI,  vi. 


Les  lectures  du  jeune  Lamartine  Soj 

contant  dans  ses  Destinées  de  la  Poésie  l'éveil  en  son  âme 
de  l'émotion  poétique,  il  dit  : 

Job,  Homère,  Virgile,  le  Tasse,  Milton,  Rousseau,  et  sur- 
tout Ossian  et  Paul  et  Mrffinie,  ces  livres  amis  me  parlaient 
dans  la  solitude  la  langue  de  mon  cœur,  une  langue  d'harmo- 
nie, d'images,  de  passion  ;  je  vivais  tantôt  avec  l'un,  tantôt 
avec  l'autre...  *■ 

Remarquons  le  mot  surtout  devant  les  titres  des  'deux 
ouvrages  qui  exerçaient  en  eifet  le  charme  le  plus  puis- 
sant sur  son  cœur,  et  certes  dans  des  genres  bien  différents. 
Ossian  paraît  d'abord  voisiner  avec  le  sublime  Job  (Job  ? 
il  pourrait  dire  tout  l'Ancien  Testament  :  c'est  la  même 
grandeur  que  La  Bruyère  attache  au  nom  de  Moïse)  et  avec 
l'austère  Milton  ;  une  inspiration  plus  douce,  plus  féminine, 
plus  amoureuse  réunit  le  Tasse  (il  s'agit  sûrement  des  So- 
phronie  et  des  Herminie),  Rousseau  (c'est  La  Nouvelle  Hé- 
loïse  que  le  jeune  Lamartine  relisait  avec  une  passion  sans 
égale),  et  l'idylle  de  Saint-Pierre.  Deux  goûts  très  diffé- 
rents, le  grandiose  et  le  passionné  ;  mais  il  y  a  aussi  du 
doux,  du  tendre  et  du  passionné  dans  Ossian,  et  c'est 
peut-être  en  lui  mieux  qu'en  tout  autre,  mieux  du  moins 
qu'en  Milton  trop  peu  tendre,  qu'en  Homère  où  ne  paraît 
point  la  passion,  qu'en  Virgile  trop  délicat  et  mesuré,  que 
se  fait  la  fusion  des  deux  goûts.  Sainte-Beuve,  en  consta- 
tant que  Lamartine  dit  avoir  été  formé  par  le  Tasse,  Saint- 
Pierre  et  Ossian,  et  en  ajoutant  :  «  L'affinité  des  natures, 
la  parenté  des  génies  se  déclare  °-  ».  semble  n'attribuer  au 
Barde  qu'un  des  deux  caractères,  et  le  faire  trop  élégiaque. 
Il  offre  en  réalité  les  deux  extrêmes,  beaucoup  de  larmes 
et  de  cris,  beaucoup  d'amour  tendre,  du  grandiose  et  du 
passionné,  tout  ce  qu'on  aime  à  seize  ans. 

Son  véritable  rival  dans  l'âme  du  jeune  Lamartine,  ce 
ne  sera  bientôt  plus  la  ravissante  idylle  de  Paul  et  Virgi- 
nie, ce  ne  sera  même  ni  la  brûlante  Julie,  ni  le  mélanco- 
lique René,  ce  sera  le  livre  même  qui  doit  tant  à  Ossian  : 
ce    sera    Werther,    mais    Werther    vu   à   travers    Ossian, 

1.  Des  Destinées  de  la,  Poésie,  14  février  1834. 

2.  Causeries  du  Lundi,  I,  25. 


3o8  Ossian  en   France 

offrant  une  répétition  plus  moderne,  mieux  orchestrée,  plus 
proche  de  l'âme,  de  ce  même  thème  d'amour  et  de  mélan- 
colie : 

Tant  que  je  vivrai,  je  me  souviendrai  de...  tant  de  soirées 
d'automne  et  d'hiver  passées  à  errer  sur  les  collines,  déjà  cou- 
vertes de  brouillard  ou  de  givre,  avec  Ossian  ou  W^erlher  pour 
compagnon  ;  tantôt  assis  sur  une  roche  grisâtre,  le  front  dans 
mes  mains,  écoutant,  avec  un  sentiment  qui  n'a  pas  de  nom, 
le  souffle  aigu  et  plaintif  des  bises  d'hiver,  ou  le  roulis  des 
lourds  nuages  qui  se  brisaient  sur  les  angles  de  la  montagne...  ' 

Ecoutons  encore  ces  souvenirs  plus  tardifs,  où  nous  ver- 
rons dans  quel  décor  et  avec  quels  sentiments  Lamartine 
lisait  Ossian  ;  ou,  ce  qui  est  aussi  intéressant,  comment  il 
voyait  à  distance  les  impressions  de  sa  première  jeunesse  : 

C'est  Ossian,  après  le  Tasse,  qui  me  révéla  ce  monde  des 
images  et  des  sentiments  que  j'aimai  tant  depuis  à  évoquer  avec 
leurs  voix.  J'emportais  un  volume  d'Ossian  sur  les  montagnes  ; 
je  le  lisais  où  il  avait  été  inspiré,  sous  les  sapins,  dans  les  nuages, 
à  travers  les  brumes  d'automne,  assis  près  des  déchirures  des 
torrents,  aux  frissons  des  vents  du  Nord,  au  bouillonnement 
des  eaux  de  neige  dans  les  ravins.  Ossian  fut  l'Homère  de  mes 
premières  années  :  je  lui  dois  une  partie  de  la  mélancolie  de 
mes  pinceaux.  C'est  la  tristesse  de  l'Océan.  Je  n'essayai  que 
très  rarement  de  l'imiter  ;  mais  je  m'en  assimilai  involontai- 
rement le  vague,  la  rêverie,  l'anéantissement  dans  la  contem- 
plation, le  regard  fixé  sur  des  apparitions  confuses  dans  le  loin- 
tain. C'était  pour  moi  une  mer  après  le  naufrage,  sur  laquelle 
flottent,  à  la  lueur  de  la  lune,  quelques  débris,  où  l'on  entre- 
voit quelques  figures  de  jeunes  filles  élevant  leurs  bras  blancs, 
déroulant  leurs  cheveux  humides  sur  l'écume  des  vagues  ;  où 
Ton  distingue  des  voix  plaintives  entrecoupées  du  mugissement 
des  flots  contre  l'écueil.  C'est  le  livre  non  écrit  de  la  rêverie, 
dont  les  pages  sont  couvertes  de  caractères  énigmatiques  et 
flottants,  avec  lesquels  l'imagination  fait  et  défait  ses  propres 
poèmes,  comme  l'œil  rêveur  avec  les  nuées  fait  et  défait  ses 
paysages  '. 

1.  Des  Destinées  de  la  Poésie. 

2.  Méditations  Poétiques,  Préface  de  1849. 


Le  paysage  intérieur  de  Lamartine  3o9 

Ce  qui  le  séduisait  infiniment  dans  Ossian,  plus  que  dans 
VHèloïse  ou  dans  Werther  même,  c'était  ce  vague  si  pré- 
cieux et  si  nouveau  pour  lui,  auquel  ni  ses  études,  ni  la  lecture 
d'écrivains  antiques  ou  français  ne  l'avaient  habitué,  ce 
champ  immense  ouvert  à  la  rêverie  par  l'inconsistance  même 
des  personnages,  le  manque  de  détails  vrais  et  pittoresques, 
et  la  banalité  des  sentiments.  La  pauvreté  d'Ossian  a  fait  sa 
fortune  ;  et  si  nous  lisons  dans  le  cœur  de  Lamartine,  grâce 
à  ses  confessions  réitérées,  nul  doute  qu'en  lisant  dans  le 
cœur  de  bien  d'autres  nous  n'y  eussions  fait  la  même  dé- 
couverte. 

Ainsi  s'ébauchait  dans  son  esprit,  ainsi  se  formait  devant 
les  yeux  de  son  àme  ce  paysage  ossianique  que  nous  avons 
tant  de  fois  déjà  eu  occasion  de  rappeler,  et  qui  fera  désor- 
mais une  partie  essentielle  de  son  paysage  mtériear,  pour 
reprendre  l'heureuse  expression  de  M.  Zyromski  ;  qui  lui  don- 
nera sa  couleur  et  comme  son  atmosphère  particulière. 

Je  m'abîmai  dans  cet  océan  d'ombres,  de  sang',  de  larmes,  de 
fantômes  d'écume,  de  neige,  de  brumes,  de  frimas,  et  d'images 
dont  l'immensité,  le  demi-jour  et  la  tristesse,  correspondaient 
si  bien  à  la  mélancolie  grandiose  d'une  âme  de  seize  ans  qui 
ouvre  ses  premiers  rayons  sur  l'infini.  Ossian,  ses  sites  et  ses 
images  correspondaient  merveilleusement  aussi  à  la  nature  du 
pays  de  montagnes  presque  écossaises,  à  la  saison  de  l'année  et 
à  la  mélancolie  des  sites  où  je  lisais  '...  C'était  la  décoration 
naturelle  et  sublime  des  poèmes  d'Ossian  que  je  tenais  à  la 
main.  Je  les  emportais  dans  mon  carnier  de  chasseur  sur  les 
montagnes,  et  pendant  que  les  chiens  donnaient  de  la  voix  dans 
les  gorges,  je  les  lisais  assis  sous  quelque  rocher  concave,  ne 
quittant  la  page  des  yeux  que  pour  retrouver  à  l'horizon,  à  mes 
pieds,  les  mêmes  brouillards,  les  mêmes  nuées,  les  mêmes  plaines 
de  glaçons  ou  de  nuées  que  je  venais  de  voir  en  imagination 
dans  mon  livre  ^. 

Le  tout  était  de  lire  Ossian  dans  un  site  digne  de  lui. 
De  tels  sites  ne  manquaient  pas  au  jeune  Chateaubriand, 
lorsque  quinze  à  vingt  ans  plus  tôt  il   s'enivrait  d'Ossian 


1.  Ici,  douze  lignes  de  paysage. 

2.  Confidences,  livre  VI,  vi. 


3)0  Ossian  en   France 

pour  la  première  fois  :  il  n'avait  qu'à  se  replonger  par  la 
pensée  dans  ses  landes  natales.  Milly,  terre  de  vignobles, 
Milly  sec  et  pierreux  avait  besoin  d'une  profonde  trans- 
formation, d'un  coup  de  baguette  magique  pour  ressembler 
au  pays  de  Morven.  Et  puis,  il  fallait  choisir  l'hiver  pour 
cette  lecture.  Lamartine,  non  content  de  se  plonger  dans 
le  paysage  de  ^lorven,  se  confond  avec  les  héros  ossia- 
niques.  N'oublions  pas  ici  que  c'est  le  recueil  de  Smith  qui 
enthousiasmait  sa  jeunesse  :  certains  traits  le  rappellent. 

Combien  de  fois  je  sentis  mes  larmes  se  congeler  au  bord 
de  mes  cils  î  J'étais  devenu  un  des  fils  du  barde,  une  des 
ombres  héroïques,  amoureuses,  plaintives,  qui  combattent,  qui 
aiment,  qui  pleurent  ou  qui  chantent  sur  la  harpe  dans  les 
sombres  domaines  de  Fingal  '. 

Ouvrons  la  Correspondance ,  et  nous  \  trouverons  les 
preuves  de  cet  enthousiasme  que  plus  tard  le  poète  s'est 
plu  tant  de  fois  à  évoquer  magnifiquement.  La  première 
mention  d'Ossian,  nous  l'avons  dit,  date  des  derniers  jours 
de  1808.  Je  sais  bien  qu'on  a  révoqué  en  doute  l'exactitude 
des  dates  dans  cette  partie  de  la  Correspondance,  Il  paraît 
que  trois  lettres  datées  des  4,  10  et  30  janvier  1808  doivent 
être  reportées,  même  mois,  même  jour,  à  l'année  1809  '. 
Mais  je  ne  vois  pas  de  raison  de  discuter  la  date  de  cette 
lettre  à  Aymon  de  Virieu.  Lamartine  vient  de  lire  Ossian, 
et  «  ne  sachant  que  faire  »  il  a  «  commencé  à  mettre  en  vers 
un  épisode  »  qui  l'a  «  touché  ».  Il  envoie  à  son  ami  son 
début  :  i9  décasyllabes,  dont  les  premiers  indiqueront  suf- 
fisamment et  le  genre  et  le  style  : 

Toi  qui  chantais  l'amour  et  les  héros. 

Toi  d'Ossian  la  compagne  assidue, 

Harpe  plaintive,  en  ce  triste  repos 

Ne  reste  pas  plus  longtemps  suspendue  ! 

Du  vent  du  soir  j'entends  les  sifflements  ; 

L'obscur  brouillard  se  promène  à  pas  lents  ; 

Porté  vers  nous  sur  des  nuages  sombres, 

J'entends  venir  le  peuple  heureux  des  ombres'... 

1.  Confidences,  livre  VI,  vi. 

2.  Lacretelle,  p.  192. 

3.  Correspondance,  1,98. 


Enthousiasme  pour  Ossian  3i  i 

Le  jeune  auteur  n'est  pas  ravi  de  cet  essai,  qui  compte 
déjà  «  une  centaine  de  vers  »,  et  ajoute  ;  «  C'est  un  mau- 
vais genre.  »  Parole  prophétique  et  sensée.  Lamartine  ne 
traduira  pas  Ossian,  ne  fera  pas  de  l'Ossian,  laissera  au  Barde 
ses  héros  et  ses  aventures,  et  se  contentera  de  développer 
au  contact  de  cette  poésie  neuve  les  puissances  d'évocation 
et  de  sensibilité  qui  sont  en  lui. 

Deux  ans  et  demi  plus  tard,  mécontent  de  sa  situation  et 
inquiet  de  son  avenir,  il  écrit  au  même  Virieu  qu'il  est 
«  plongé  dans  les  idées  les  plus  sombres  »  et  qu'il  essaie  de 
se  distraire  en  se  «  recréant  avec  quelques  auteurs  anglais 
comme  Ossian,  Young  et  Shakespeare  '  ».  Trinité  britanni- 
que que  nous  avons  souvent  rencontrée  au  xviii"  siècle. 
Entre  les  deux  lettres  à  Virieu  se  placent  des  rêves  de  voyage 
au  pays  de  Fingal,  qui  montrent  la  place  qu'Ossian  occu- 
pait dans  l'imagination  de  Lamartine  en  1809  et  1810.  Il 
rêve  de  passer  «  quelques  mois  d'hiver  dans  les  montagnes 
d'Ecosse,  auprès  des  ombres  d'Ossian  et  de  Fingal  '  ».  Et, 
revenant  sur  cette  idée  :  «  Ne  visiterons-nous  pas,  écrit-il  h 
Virieu,  les  fils  d'Ossian  et  les  pins  antiques,  témoins  de  ses 
exploits  et  de  ses  chants  ^  ?  »  L'enthousiasme  dont  déborde 
la  Correspondance ^  en  ces  années  de  jeunesse  et  d'initia- 
tion littéraire,  pour  les  auteurs  qu'il  lit  librement,  Ossian 
et  tant  d'autres,  fait  contraste  avec  la  froideur  de  son  lan- 
gage quand  il  parle  des  tâches  qu'il  s'impose,  son  Sal'd^  son 
Clovis,  tous  ces  beaux  sujets  sur  lesquels  il  compte  pour 
arriver  à  la  réputation  et  peut-être  à  la  gloire  *. 

Tous  ces  chers  souvenirs  de  l'indicible  émoi  des  jeunes 
années,  Lamartine  ne  pouvait  se  contenter  de  les  évoquer 
directement  dans  des  préfaces,  dans  des  essais,  dans  des 
récits  autobiographiques.  Il  devait  en  tirer  œuvre  d'art,  les 
faire  entrer  comme  élément  dans  un  poème,  et  pour  cela 
les  transposer.  Il  l'a  fait  dans  Jocelyn.  Le  séminariste  a  des 
élans  d'extase  rehgieuse  dans  les  ténèbres  de  la  nuit.  II  ne 
peut  mieux   comparer  ce  qu'il  éprouve   dans  ces  instants 


1.  Correspondance,  I,  292  (24  mars  1811). 

2.  Ib.,  I,  122  (1"  juin  1809). 

3.  Ib.,  I,  259  (10  août  1810). 

4.  Ib.,  l,  236,  et  passini. 


3i2  Ossian  en   France 

sublimes  qu'à  l'émotion  où  le  plongeait  naguère  la  lecture 
d'Ossian. 

Ossian  !  Ossian  !  lorsque  plus  jeune  encore 

Je  rêvais  des  brouillards  et  des  monts  d'inisloro  '  ; 

Quand,  les  vers  dans  le  cœur  et  ta  harpe  à  la  main. 

Je  m'enfonçais  l'hiver  dans  les  bois  sans  chemin, 

Que  j'écoutais  sifller  dans  la  bruyère  grise, 

Comme  l'âme  des  morts,  le  souftle  de  la  bise. 

Que  mes  cheveux  fouettaient  mon  front,  que  les  torrents, 

Hurlant  d'horreur  aux  bords  des  goufTres  dévorants, 

Précipités  du  ciel  sur  le  rocher  qui  fume. 

Jetaient  jusqu'à  mon  front  leurs  cris  et  leur  écume  ; 

Quand  les  troncs  des  sapins  tremblaient  comme  un  roseau, 

Et  secouaient  leur  neige  où  planait  le  corbeau. 

Et  qu'un  brouillard  glacé,  rasant  ses  pics  sauvages, 

Comme  un  lils  de  Morven  me  vêtissait  d'orages  "... 

Lamartine  n'a  eu,  pour  écrire  ce  morceau,  qu'à  laisser 
parler  sa  mémoire.  Il  j  a  peu  de  textes  français  inspirés 
d'Ossian  qui  soient  plus  connus  que  celui-ci  et  plus  signi- 
iicatifs.  Mais  il  faut  bien  se  rendre  compte  que  c'est  de 
rOssian  très  librement  interprété  et  très  poussé  de  ton,  très 
romantique  en  un  mot.  Il  y  a  peu  de  neige  et  de  corbeaux 
dans  Ossian  ;  les  torrents,  les  gouffres,  les  pics,  n'y  sont 
pas  si  terribles.  Il  y  a  un  poème  dont  le  décor,  dont  le  sen- 
timent ressemble  étrangement  à  ce  que  nous  trouvons  ici  : 
c'est  le  Manfred  de  Byron.  Manfred  pourrait  dire  ce  que 
dit  ici  Jocelyn.  Et  à  travers  Byron  on  retrouve  peut-être 
l'influence  du  Barde  ^  Il  y  a  aussi  là-dedans  quelque  chose 
de  farouchement  biblique,  et  l'on  n'est  pas  étonné  de  ren- 
contrer Jéhovah  quelques  vers  plus  loin. 


1.  Lamartine  avait  d'abord  écrit,  d'une  manière  plus  hardie  et  qui  pré- 
sentait un  plus  beau  sens  :  Je  révais  les  brouillards  et  les  lacs  d'Inistore 
(Chr.  Maréchal,  Josselin  inédit,  p.  23). 

2.  Jocelyn,  2'  époque,  février  1793  (au  séminaire,  la  nuit). 

3.  Sur  ce  genre  de  questions  qui  n'entre  pas  dans  cette  étude,  je  ren- 
voie d'une  part  aux  travaux  de  Wilmsen,  de  Weigang  et  de  Schnabel, 
cités  dans  la  liibliographip  de  cet  ouvrage,  et  d'autre  part  à  Edm.  P^stève, 
Byron  et  le  lionianlisine  français. 


Evocation  et  allusions  3i3 


III 


En  dehors  du  poème  de  jeunesse  A  Lucy,  on  ne  trouve 
dans  l'œuvre  de  Lamartine  aucune  imitation  directe  d'Ossian. 
Il  n'a  pas  écrit  dans  le  genre  ossianique,  qu'il  a  toujours 
jugé  «  un  mauvais  genre  ».  Dans  son  œuvre  poétique,  il 
est  question  à  deux  reprises  d'Ossian  d'une  manière  un  peu 
précise  :  dans  le  passage  de  Jocelyn  que  nous  avons  rangé 
à  sa  place  parmi  les  témoignages  autobiographiques,  et  au 
début  d'une  Harmonie  adressée  à  Guichard  de  Bienassis. 
Ossian,  dit-il,  quoique  vieux,  chantait  encore  les  souvenirs 
de  son  passé.  Moi,  je  vis  comme  lui  dans  la  mémoire  des 
heureux  jours  qui  ne  sont  plus,  mais  je  ne  chante  plus. 
Aujourd'hui  cependant,  par  exception,  je  viens  te  rappeler 
en  vers  les  heures  de  notre  jeunesse.  Tel  est  à  peu  près  le 
sens  de  la  pièce  qui  commence  ainsi  : 

Quand  la  voix  du  passé  résonnait  dans  son  âme, 
Les  regards  d'Ossian  étincelaient  de  flamme, 
Le  vol  de  sa  pensée  agitait  ses  cheveux. 
Sa  harpe  frémissait  dans  ses'  genoux  nerveux, 
Et  ses  accents,  pareils  au  murmure  des  ondes. 
Coulaient  à  flots  pressés  de  ses  lèvres  fécondes, 
Comme  un  torrent  d'hiver  qu'on  ne  peut  contenir  : 
Le  vieillard  n'était  plus  que  voix  et  souvenir  '... 

Ce  texte  est  très  curieux,  d'abord  par  un  trait  que  le  lec- 
teur a  remarqué.  C'est  la  première  fois,  depuis  que  nous 
rencontrons  le  Barde,  que  ses  regards  «  étincellent  de 
flamme  »  :  c'est  la  première  fois  qu'il  n'est  pas  aveugle  ! 
II  est  étrange  de  voir  un  ossianiste  averti  comme  Lamartine 
rompre,  sans  s'en  rendre  compte  très  probablement,  avec 
une  tradition  aussi  vénérable  et  aussi  authentique.  Guéri  de 
sa  cécité,  l'œil  plein  d'éclairs,  les  cheveux  au  vent  comme 
dans  le  tableau  de  Gérard,  serrant  sa  harpe  entre  ses  genoux 
nerveux,  les  paroles  s'échappant  de  ses  lèvres  comme  un 

1.  Harmonies  Poétiques  et  Religieuses,  II,  xiv  :  Souvenirs  d'enfance, 
ou  la  vie  cachée. 


3  14  Ossian  en   France 

torrent  d'hiver,  notre  Ossian  acquiert  une  jeunesse  et  une 
vigueur  nouvelle  :  ce  n'est  plus  le  Barde  lugubre  et  lar- 
moyant de  Morven,  c'est  l'aède  inspiré,  c'est  le  prophète 
d'Israël,  c'est  le  poète  que  rêve  Lamartine,  c'est  le  vates, 
guide  des  peuples,  cher  à  Victor  Hugo. 

On  a  cru  récemment  '  voir  la  source  de  ce  morceau  dans 
une  phrase  de  La  Grange,  collègue  de  Lamartine,  et  édi- 
teur d'un  recueil  de  Pejisées  de  Jean-Paul.  Nous  retrouve- 
rons cette  phrase  au  chapitre  V  de  ce  livre.  J'avoue  que  je 
ne  vois  pas  de  rapport  de  ressemblance  suffisamment  mar- 
qué entre  les  deux  textes  pour  justifier  l'hypothèse  de  cet 
emprunt. 

Il  faut  joindre  à  ces  deux  textes  nettement  ossianiques 
quelques  allusions  en  nombre  fort  restreint.  Parlant  à  des 
Celtes,  il  ne  peut  guère  manquer  de  rappeler  Ossian.  Dans 
son  Toast  porté  dans  un  banquet  yiational  des  Gallois  et 
des  Bretons  à  Abergavenmj,  dans  le  pays  de  Galles  %  il  se 
plaît  à  rappeler  les  souvenirs  du  poète  légendaire  de  la  race 
celtique  : 

Nos  bardes  n'ont-ils  pas  des  chants  tristes  et  graves, 
Des  harpes  de  Morven  vieux  retentissement  ? 

Et  plus  loin  ce  sont  des  détails  ossianiques  :  «  Le  vent 
plaintif  du  Nord  qui  siffle  sur  les  mousses...  Le  chien  qui 
hurle  au  bord  des  flots...  »  Ces  dernières  expressions  mon- 
trent combien  les  lieux  communs  de  la  poésie  ossianique 
lui  sont  familiers.  Il  dit  de  sa  sœur  Eugénie  qu'elle  était 
«  une  apparition  d'Ossian  dans  la  splendeur  du  Midi  ^  ».  En 
parlant  d'un  vieux  château  gothique  du  Maçonnais  qu'on 
apercevait  de  Milly,  il  écrit  :  «  On  eût  dit  un  groupe  d'Os- 
sian, pyramidant  sur  la  sombre  noirceur  des  forêts  de  sa- 
pins *.  » 

Mais  si  nous  avons  rencontré  des  imitateurs  et  même 
des  traducteurs  qui  au  fond  n'étaient  pas  pénétrés  d'Ossian 

1.  F.  Baldensperger,  Notes  sur  les  sources  de  deux  Harmonies  de  La- 
martine (Revue  d'Histoire' littéraire  de  la  France,  1911). 

2.  Recueillements  Poétiques,  XIV  (Saint-Point,  25  septembre  1838). 

3.  Nouvelles  Confidences,  livre  I,  xii. 

4.  Mémoires  inédits,  p.  20. 


Influences   ossianiques   sur  la   poésie  de  Lamartine  3i5 

et  qui  n'avaient  eu  pour  ses  poèmes  qu'une  curiosité  pas- 
sagère, Lamartine  otfre  l'exemple  du  contraire.  Il  n'a  pas 
directement  imité  Ossian,  mais  il  s'est  constamment  res- 
souvenu de  ses  chants.  A  la  simple  lecture,  ses  vers  déga- 
gent un  parfum  ossianique,  ici  plus  pénétrant  et  aisément 
reconnaissable,  là  plus  subtil  et  qui  ne  se  révèle  guère  qu'à 
ceux  qui  possèdent  leur  Ossian  un  peu  comme  Lamartine 
lui-même  le  possédait.  Comme  toutes  les  impressions  d'art, 
celle-là  doit  pouvoir  se  décomposer  et  s'expliquer  par  l'étude, 
et  ce  qui  n'était  qu'un  sentiment  vague  deviendra  un  juge- 
ment motivé.  M.  von  Poplawsky  s'est  chargé  de  cette 
tâche.  Il  s'est  livré  à  l'investigation  la  plus  minutieuse  de 
l'œuvre  poétique  de  Lamartine,  pour  y  découvrir  les  moin- 
dres traces  de  l'influence  d'Ossian.  Il  a  eu  constamment 
sous«les  yeux,  pour  l'œuvre  de  Macpherson,  la  traduction 
de  Le  Tourneur  ;  pour  Tœuvre  de  Smith,  celle  de  Christian 
qu'il  a  prise,  ce  qui  est  acceptable,  comme  succédané  de  la 
traduction  de  Hill  qu'il  n'a  pu  consulter  ;  enfin  celle  de 
Baour-Lormian  :  il  admet  que  Lamartine  a  connu  ces  trois 
Ossians  français.  Il  a  dressé  la  liste  des  rapprochements 
qu'il  a  cru  devoir  établir,  et  qui  sont  tantôt  des  emprunts 
plus  ou  moins  conscients,  tantôt  de  simples  réminiscences. 
Il  les  a  classés  chronologiquement,  et  de  leur  fréquence  plus 
ou  moins  grande  il  a  tiré  des  conclusions  sur  l'historique 
du  rôle  d'Ossian  dans  la  poésie  de  Lamartine.  Je  ne  puis 
songer  à  remettre  sous  les  yeux  du  lecteur  les  textes  mêmes 
qu'a  accumulés  la  diligente  enquête  de  mon  prédécesseur  : 
je  me  contenterai  de  citer  quelques  exemples,  de  reprendre 
et  d'examiner  ses  conclusions. 

D'abord,  ces  rapprochements  sont- ils  fondés  ?  Il  serait 
interminable  et  fastidieux  de  revenir  ici  sur  chacun  d'eux, 
pour  examiner  si  la  ressemblance  des  idées  ou  des  termes 
permet  d'affirmer  l'emprunt  ou  la  réminiscence.  On  trou- 
verait aisément  quelques  passages  que  l'historien  en  quête 
de  sources  ou  d'influences  doit  sagement  laisser  de  côté. 
La  crénologie  qui  n'est  pas  très  précise  est  peu  sûre.  Par 
exemple,  si  Ossian  a  dit  dans  Vlncendie  de  Tura  (cet  Os- 
sian-là  n'est  donc  pas  Macpherson,  mais  Smith)  :  «  Nous 
nous  fanons  comme  l'herbe  des  montagnes  ;  nous  nous  des- 
séchons comme  le  feuillage  des  chênes...  »,  ce  n'est  pas  une 


3'6  Ossian   en   France 

raison  pour  attribuer  une  origine  ossianique  au  thème  la- 
martinien  : 

Ainsi  vont  se  flétrir  dans  leurs  travaux  divers 
Ces  générations  que  le  temps  sème  et  cueille  '... 

A  supposer  que  Lamartine  eût  besoin  d'emprunter  cette 
image,  il  pouvait  la  trouver  dans  Bossuet, et,  avant  Bossuet, 
dans  la  Bible, où  Bossuetl'avait  prise  — et  le  révérend  Smith 
aussi  très  probablement.  Voilà  une  raison  de  plus  pour  que 
les  images  de  Lamartine  rappellent  si  souvent  les  images 
bibliques  ;  je  la  signale  à  celui  qui  écrirait  un  Lamartine 
et  la  Bible.  La  poésie  hébraïque  l'enveloppe  de  tous  côtés, 
depuis  la  Bible  de  Royaumont  qu'il  avait  épelée  sur  les 
genoux  de  sa  mère,  en  passant  par  les  grands  sermonnaires 
qu'il  avait  étudiés  au  collège,  jusque  dans  son  cher  Ossian 
où  elle  reparaissait,  à  peine  modifiée  à  travers  la  prose  de 
l'ancien  étudiant  en  théologie  Macpherson  ou  du  ministre 
Smith,  légèrement  retouchée  par  la  plume  élégante  de  Le 
Tourneur  ou  de  Hill. 

En  général,  les  rapprochements  qu  on  nous  propose  ne 
frappent  pas  par  une  corrélation  des  deux  textes  aussi  évi- 
dente qu'on  le  souhaiterait.  En  voici  quelques-uns  choisis 
parmi  les  plus  plausibles  :  on  jugera  par  là  des  autres. 

Et  toi,  ô  Agandecca...  si  tu  es  assise  sur  un  nuage,  au-dessus 
des  mâts  et  des  voiles  de  Loclin,  viens  me  visiter  dans  mes 
songes.  Belle,  qui  me  fus  si  chère,  viens  l'éjouir  mon  âme  du 
doux  aspect  de  ta  beauté  °... 

Je  songe  à  ceux  qui  ne  sont  plus  : 
Douce  lumière,  es-tu  leur  âme  ? 

Peut-être  ces  mânes  heureux 
Glissent  ainsi  sur  le  bocag-e. 
Enveloppé  de  leur  image, 
Je  crois  me  sentir  plus  près  d'eux! 

Ah!  si  c'est  vous,  ombres  chéries. 
Loin  de  la   foule  et  loin  du  bruit, 
Revenez  ainsi  chaque  nuit 
Vous  mêler  à  mes  rêveries  '. 

1.  Nouvelles  Méditations,  Stances. 

2.  Finçfal,  chant  III. 

3.  Méditations  Poétiques,  Le  Soir. 


Influences    ossianiqucs  sur   la  poésie   de  Lamartine  317 

Les  douces  lumières  qui  entouraient  Malvina  se  sont  de 
même  obscurcies.  Mon  cœur  est  semblable  à  l'astre  des  nuits, 
lorsque  sa  clarté  s'affaiblit  de  plus  en  plus...  Votre  souvenir 
porte  avec  lui  une  tristesse  pleine  de  charmes  '. 

De  nos  jours  pâlissants  le  flambeau  se  consume  : 

Il  s'éteint  par  deg^rés  au  souffle  du  malheur  ; 

Ou  s'il  jette  parfois  une  faible  lueur, 

C'est  quand  ton  souvenir  dans  mon  sein  le  rallume ^ 

Est-ce  le  fils  de  Lamor  que  j'entends,  ou  bien  est-ce  son 
ombre  qui  passe  devant  moi^? 

On  dirait  qu'on  entend  l'ombre  des  morts  passer  *. 

Mais  quelle  voix  arrive  jusqu'à  nous  sur  les  ailes  du  vent  ^  ? 

J'entends  un  bruit  lointain,  semblable  à  celui  des  rochers 
tombant  dans  le  désert  ^. 

J'entends  de  loin,  j'entends  comme  une  voix  qui  gronde, 
Un  souffle  impétueux  fait  frissonner  les  airs, 

Comme  l'on  voit  frissonner  l'onde, 
Quand  l'aigle  au  vol  pesant  rase  le  sein  des  mers  '. 

Le  vent  continue  de  mugir  dans  les  creux  des  montagnes  et 
de  siffler  dansles  gazons  des  rochers*. 

Les  vents  en  s'engouffrant  sous  ces  vastes  débris 
En  tirent  des  soupirs,  des  hurlements,  des  cris'. 

Il  aurait  sans  doute  été  plus  sage  de  limiter  cette  série 
de  parallèles  aux  rapprochements  qui  s'imposent  parTétroite 
affinité  des  deux  textes,  et  de  se  borner  pour  le  reste  à 
collectionner  les  passages  de  Lamartine  qui  sont  ossianiques 
par  quelque    trait,   sans    prétendre    retrouver   le   passage 

1.  L'Incendie  de  Tura. 

2.  Nouvelles  Méditations,  Tristesse. 

3.  La  Guerre  de  Caros. 

4.  Nouvelles  Méditations,  Les  Préludes. 

5.  La  mort  de  Gaul. 

6.  Temora,  chant  I. 

7.  Nouvelles  Méditations,  Les  Préludes. 

8.  Scène  d'une  nuit  d'octobre. 

9.  Nouvelles  Méditations,  La  Liberté. 


3i8  Ossian  en   France 

d'Ossian  qui  leur  ressemble  le  plus.  Car  il  va  sans  dire  que 
le  poète  n'avait  pas  les  poèmes  du  Barde  sous  les  yeux  : 
sa  mémoire  avait  retenu  beaucoup  de  ces  expressions  et  de 
ces  images  qui  avaient  enchanté  sa  jeunesse.  Presque  tous 
les  textes  allégués  par  l'auteur  de  cette  étude  présentent 
ce  caractère  :  on  peut  donc,  indépendamment  des  textes 
d'Ossian  avec  lesquels  ils  présentent  plus  ou  moins  de  res- 
semblance particulière,  les  considérer  comme  une  base 
valable  à  l'enquête  dont  nous  donnerons  tout  à  l'heure  les 
résultats. 

Il  faut  ajouter  encore  certains  traits  qui,  pour  ne  pas  cons- 
tituer des  textes  susceptibles  d'être  détachés  et  étiquetés, 
n'en  sont  pas  moins  significatifs.  Ainsi  le  nom  propre  de 
Selnia  '  ;  ainsi  une  expression  aussi  caractéristique  que 
enfant  du  rocher  ^  pour  désigner  un  petit  montagnard  ;  ainsi, 
en  parlant  de  la  tombe  de  Napoléon  :  «  Sous  trois  pas  un 
enfant  le  mesure  »  ;  ce  sont  les  propres  termes  d'Alpin  pleu- 
rant son  fils  Morar.  Mais  il  faut  insister  sur  le  mot  barde, 
si  fréquent  dans  Lamartine,  et  sur  le  sens  qu'il  doit  à  Ossian. 
Quelquefois,  le  mot  a  encore  le  sens  de  «  poète  inspiré  », 
vates  :  «  Les  nations  n'ont  plus  ni  barde  ni  prophète  \  » 
Mais  le  plus  souvent  barde  remplace  poète,  quand  le  vers 
l'exige:  «  le  barde  voyageur  *.  »  —  «  Non,  sous  quelque  dra- 
peau que  le  barde  se  range  \..  »  ;  il  désigne  même  un  poète 
hollandais  ^  Et  les  oiseaux  mêmes  deviennent  «  Orchestre 
du  Très-Haut,  bardes  de  ses  louanges  '  ».  S'il  est  un  poète 
à  qui  devrait  s'appliquer  le  nom  de  barde,  c'est  assurément 
Byron,  dont  le  nom  évoque  pour  Lamartine  le  souvenir 
d'Ossian  :  «  Ce  fut  un  second  Ossian  pour  moi,  l'Ossian 
d'une  société  plus  civilisée,  et  presque  corrompue  par  l'ex- 
cès même  de   sa  civilisation  '.  » 

Disons  à  ce  propos  que   Lamartine  lui-même  est  parfois 

1.  La  Chute  d'un  Ange.  3'  Vision. 

2.  Ib. 

3.  Epitres  et  Poésies   familières,  IV  :    Réponse  aux    adieux  de  W'alter 
Scott  à  ses  lecteurs  (1831). 

4.  //).,  IX  :  Hommage  à  l'Académie  de  Marseille  (1832). 

5.  Poésies  politiques,  III:  Réponse  à  Némésis(1831). 

6.  Recueillements  Poétiques,  VI  :  A  M.  Wasp,  poète  hollandais. 

7.  Méditations  Poétiques  :  Les  Oi^caux  (lSi2). 

8.  Th.,  L'Homme,  à  Lord  Hyron  :  Commentaire  (1849). 


Influences  ossianiques  sur  la  poésie  de   Lamartine  319 

comparé  à  Ossian  par  ses  admirateurs.  Le  romantique  Fon- 
taney,  en  18i0,  silhouette  ceux  qui  disent  des  vers  dans  le 
salon  de  Nodier  : 


Tantôt  c'est  Lamartine, 
C'est  ce  jeune  Ossiaii,  chantre  mystérieux 
Des  intimes  amours  '... 


Et  un  Provençal  inconnu  l'appelle  en  1836  «  le  Barde 
pèlerin  »  :  Julia  devient  «  la  fille  du  Barde  »  ;  et  le  fou- 
gueux Aixois  de  s'écrier  : 

Terre  d'Erin  que  baigne  un  brumeux  Océan, 
Gesse  de  nous  vanter  ton  divin  Ossian  ^.. 

parce  qu'Ossian-Lamartine  est  plus  grand  que  son  lointain 
ancêtre. 

Cette  dépendance  générale  qui  rattache  Lamartine  au 
Barde  de  Morven,  qui  fait  qu'à  son  nom,  par  ime  associa- 
tion d'idées  naturelles,  s'associe  le  nom  d'Ossian,  montre 
qu'on  n'a  pas  épuisé  le  sujet  quand  on  a  dressé  un  tableau 
des  rapprochements  précis  que  l'on  peut  constater.  Mais 
examinons  maintenant  les  résultats  de  cette  enquête,  et  les 
conclusions  qu'on  est  en  droit  d'en  tirer. 

M.  von  Poplawsky  divise  la  production  poétique  de  La- 
martine en  quatre  périodes  ;  la  première  comprenant  les 
Méditations  Poétiques^  la  seconde  les  Nouvelles  Méditations, 
le  Pèlerinage  d'HaroId  (la.  Mort  de  Socrate  ne  donne  lieu  à 
aucun  rapprochement),  le  fragment  de  Sa)7îîiel  etles  Harmo- 
nies ;  la  troisième,  Jocelyn  et  La  Chute  d'un  Ange\\d,  qua- 
trième les  Recueillements.  En  groupant  les  textes  recueillis 
suivant  ces  indications,  voici  le  tableau  qu'on  obtient  : 


1.  A.  Fontaney,  A  Madame  N.  [Nodier,  à  propos  des  soirées  de  l'Arse- 
nal] dans  les  Annales  Romantiques  de  1829  ;  cité  par  Eugène  Asse,  Les 
petits  Romantiques,  p.  19. 

2.  Ch.  Chaubet,  Le  Barde  desSolitudes,  mélodie  4»:  Le  Barde  et  l'Etran- 
gère.—  Ce  recueil  publié  en  1844  est,  nous  dit  l'auteur,  beaucoup  plus  an- 
cien. La  pièce  qui  parle  de  Lamartine  date  probablement  du  passage  du 
poète  allant  en  Orient  (1832). 


320  Ossian  en   France 

Groupes  Nombre  de  textes  ossianiques  : 

I  50 

II  45 

III  9 

IV  5 

Toi) 

On  voit  que  les  premières  Méditations,  qui  n'offrent 
comme  matière  que  la  cinquième  ou  la  sixième  partie  de 
l'ensemble  considéré,  présentent  à  elles  seules  près  de  la 
moitié  du  nombre  total  des  passages  intéressants.  Mais  il 
est  à  regretter  que  les  Harmonies,  qui  appartiennent  à  une 
veine  poétique  si  différente,  qui  se  rattachent  à  une  période 
si  nouvelle  de  la  vie  du  poète,  n'aient  pas  été  plus  nette- 
ment séparées  des  recueils  précédents.  Voici  pour  le  second 
groupe,  le  plus  complexe,  les  chiffres  que  l'on  obtient,  en 
négligeant  cette  fois  quelques  rapprochements  dépourvus 
de  certitude  : 

1.  Nouvelles  Méditations.     .     .  33 

2.  Pèlerinage  d'Harold     ...  3 

3.  Samuel 1 

4.  Harmonies 4 

On  voit  que  c'est  entre  les  Nouvelles  Méditations  et  les 
Harmonies,  vers  1824  environ,  que  se  fait  la  coupure,  et 
qu'on  pourrait  dresser  le  tableau  suivant,  plus  exact  et  plus 
instructif  : 

I.  Avant  1824  {Méditations  et  Nouvelles  Médita- 
tions)     83 

II.  Après  1824  (tout  le  reste) 22 

105 

Si  l'on  tient  compte  de  la  quantité  très  inégale  de  ma- 
tière contenue  dans  les  deux  groupes,  on  obtiendra  à  peu 
près,  pour  le  contenu  ossianique  des  deux  périodes,  les 
chiffres  88  7»  pour  la  première  et  12  7»  pour  la  seconde. 


Variation   de  l'influence  d'Ossian  32  i 

Autrement  dit,  Lamartine  a  été  sous  l'influence  directe 
d'Ossian  pendant  la  période  de  composition  de  ses  deux 
premiers  recueils,  de  1816  à  1823  environ.  Puis  d'autres 
goûts  l'ont  entraîné,  un  autre  idéal  s'est  ouvert  à  ses 
yeux  ;  il  n'a  plus  envers  le  Barde  que  des  dettes  certaines 
mais  beaucoup  plus  rares.  Ossian  a  été  la  première  voix 
qu'ait  entendue  son  âme  et  dont  elle  ait  aimé  à  répéter  les 
accents.  Puis  à  cette  nuance  de  sentiments  a  succédé  une 
autre  nuance  moins  grise,  moins  mélancolique,  et  moins 
romantiquement  éperdue.  Il  y  faut  voir  TefFet  de  l'âge,  il 
y  faut  voir  aussi  l'effet  du  changement  d'horizon.  Le  poète 
a  découvert,  pour  la  seconde  fois  sans  doute,  mais  a  vrai- 
ment découvert  l'Italie.  La  première  fois  qu'il  la  vit,  nous 
dit-il,  il  n'était  pas  mûr  pour  la  goûter. 

Il  y  avait  je  ne  sais  quel  contraste  blessant  entre  la  sérénité 
épanouie  de  cette  race  et  la  mélancolie  maladive  de  mon  es- 
prit. Ce  grand  jour  m'aveuglait  en  m'éblouissant.  Je  regrettais 
les  brumes  d'automne  et  les  ténèbres  humides  des  forêts  de 
mon  pays.  L'Ecosse  et  Ossian  me  seyaient  mieux,  que  le  Tasse 
et  Sorrente  ^ 

Mais,  lors  de  son  second  séjour,  cette  «  seconde  patrie 
de  ses  yeux  et  de  son  cœur  »  a  transformé  son  paysage  in- 
térieur. Le  vague  qu'il  aimait  devient  alors  un  autre  vague  : 
le  vaporeux  ossianique  cède  la  place  à  des  vapeurs  plus 
blondes,  plus  lumineuses  et  plus  souriantes,  et,  s'il  rêve 
toujours  d'immensité,  c'est  maintenant  d'une  immensité 
sereine,  radieuse,  resplendissante,  où  l'âme  nage  dans  la  joie 
et  dans  la  lumière. 

L'auteur  dont  je  viens  d'analyser  les  résultats  fait  d'ail- 
leurs remarquer  que  si,  à  partir  d'un  certain  moment,  «  le 
souffle  de  la  poésie  du  Nord  cesse  presque  complètement  », 
le  souvenir  de  la  personnalité  d'Ossian  grandit  de  plus  en 
plus  et  prend  une  place  prépondérante  dans  l'esprit  du 
poète.  Il  y  a  de  la  justesse  dans  cette  observation;  mais  il 
serait  plus  exact  de  la  formuler  un  peu  autrement.  Tandis 
que  l'imagination  du  poète,  élargie  par  le  renouvellement 
des  années  et  par  l'apport  de  l'expérience,  enrichie  par  de 

1.  Poésies  inédites,  p.  145. 

TOME  II  21 


3ii  Ossian  en   France 

plus  radieuses  visions,  ne  fait  plus  que  rarement  appel  aux 
pâles  rêves  de  Morven,  sa  mémoire  se  reporte  avec  un  attrait 
puissant  au  temps  de  sa  jeunesse  passionnée  et  mélanco- 
lique. Ossian,  pour  lui,  c'est  sa  jeunesse.  Et  c'est  en  même 
temps  l'idéal  du  poète.  Les  traits  particuliers  au  Barde 
disparaissent  ou  se  modifient,  nous  l'avons  vu  ;  il  devient 
le  poète-type,  ce  qu'est  Homère  pour  l'antiquité  classique, 
Virgile  pour  Dante,  Dante  pour  l'Italie  moderne,  Shakes- 
peare pour  le  romantisme  européen  ;  il  n'offre  plus  que  ces 
«  délinéations  légendaires  »  qu'on  a  récemment  étudiées 
d'un  coup  d'oeil  vaste  et  précis  dans  les  principales  littéra- 
tures '  ;  il  devient  l'éponyme  de  la  poésie  même. 


IV 


En  somme  que  doit-il  à  Ossian  ?  Rien  sans  doute  de  sa 
pensée  morale,  religieuse  ou  philosophique,  et  M.  Citoleux 
a  évidemment  raison  de  dire  :  «  Ossian  n'influe  pas  philo- 
sophiquement sur  Lamartine,  sauf  d'une  manière  vague, 
en  le  prédisposant  à  la  rêverie...  Supprimez  Ossian,  l'on 
voit  bien  ce  qui  manquerait  au  lyrisme  de  Lamartine  ;  on 
voit  moins  bien  ce  qui  manquerait  à  sa  philosophie  '.  » 
Ossian  ne  l'a  pas  rendu  athée  :  il  l'a  séduit  malgré  son 
athéisme.  Le  côté  historique,  psychologique,  si  l'on  peut 
dire,  de  la  révélation  ossianique  ne  l'a  pas  non  plus  inté- 
ressé :  une  vertu  si  éclairée  chez  un  peuple  barbare  et  très 
aacien,  l'analogie  des  mœurs  ossianiques  avec  celles  de 
certains  sauvages  actuels,  avaient  retenu  l'attention  des 
«  philosophes  »  du  xviii"  siècle  ou  attiré  la  curiosité  de 
Chateaubriand,  mais  n'exciteront  pas  la  sienne.  L'amour 
tel  qu'il  est  peint  dans  Ossian,  bien  monotone  malgré  l'ap- 
parente diversité  de  ses  nuances,  a  sans  doute  charmé  le 
rêve  de  sa  première  jeunesse  ;  mais  il  n'a  pas  donné  dans 
le  genre  amoureux  ossianique,  dans  la  romance  calédo- 
nienne. Ses  essais  en  cette  direction  se  rattachent  au  con- 

1.  F.  Baldensperger,  La  Littérature  {Création.  Succès.  Durée),  p.  268. 

2.  Marc  Citoleux,  La  Poésie  philosophique  au  XIX»  siècle  :  Lamartine, 
p.  104. 


Ossian  et  le  paysage  de  Lamartine  3a3 

traire  à  des  modèles  français  du  xviii"  siècle  ou  à  des  maî- 
tres italiens.  Reste  le   paysage,  et  la   nuance   particulière 
des  réflexions  ou  des  rêveries  que  fait  naître  un  tel  paysage. 
Ce  paysage  est  un  paysage  de  rêve,  et  doit  sa  prise  sur 
Tâme  à  son  irréalité  même.  Non  que  les  détails  en  soient 
si  extraordinaires.  M.  Zyromski   a  diligemment  étudié  les 
éléments  ossianiques  du  paysage  intérieur  de  Lamartine  *. 
C'est  la   mer  d'abord,   puis  les  rochers,  les  bruyères,  les 
étendues  désertes  ;  dans  le  ciel,  les  nuages,  qui  jouent  dans 
sa  poésie  un  assez  grand  rôle,  la  lune  surtout,  dont  il  a  si 
admirablement  chanté  l'amicale  douceur  ou  l'indicible  tris- 
tesse. Parfois  cette  nature  est  sentie  comme  un  tout,  avec 
une  sorte   de   panthéisme  frénétique  ;   parfois   elle    donne 
lieu  à  des    rêveries  infinies,  comme    si  l'âme  voulait  s'y 
perdre  et  s'y  anéantir.  Plus  souvent,  elle  est  le  thème  et 
comme  l'argument  toujours  présent  des  réflexions  les  plus 
graves  et  les  plus  mélancoliques.  C'est  le  sentiment  profond 
de  l'instabilité  de  toutes  choses,  de  la  caducité  de  l'homme 
et  de  tout  ce  qu'il  aima,  de  la  mort  et  de  la  destruction 
universelle.   Le  soleil  lui-même   périra,   disait   Ossian,  et 
l'auteur  àes Méditations  ei  de  la  Chute  d\i7i  Ange  le  répète 
après  lui.  Parfois  se  présente  l'idée  que  l'âme   immortelle 
viendra  visiter  les  lieux   qu'elle  aime,  comme  les  ombres 
des  guerriers  contemplent  les  vivants  du  sein  des  nuages. 
En  examinant  de  près  le  premier  recueil  des  Mé-'f^z'/a/ions, 
on  remarque  que  les  rapprochements  les  plus  notables  que 
l'on  puisse  faire  avec  des  textes  d'Ossian  se  décomposent 
ainsi  ; 

Paysage,  sentiment  de  la  nature 14 

Caducité  des  choses,  mélancolie 12 

Immortalité  des  âmes 6 

Expressions  diverses  et  formes  de  style  .     .  6 

~38 

Naturellement,  plus  on  avance  dans  la  carrière  poétique 
de  Lamartine,  plus  on  trouve  de  notes  différentes  :  le  so- 
leil domine,  le  paysage  terrestre   devient   plus  doux,  plus 

1.  Zyromski,  p.  97  et  suiv. 


3î4  Ossian  en   France 

varié  et  plus  riant,  les  vents  sont  des  zéphirs,  la  mer  est 
de  plus  en  plus  la  Méditerranée  aux  flots  lumineux  et  ca- 
ressants. Mais  à  certaines  heures  le  poète  revient  au  paysage 
ossianique.  Il  a,  somme  toute,  raison  de  dire  : 

Ossian  est  certainement  une  des  palettes  où  mon  imagination 
a  broyé  le  plus  de  couleurs,  et  qui  a  laissé  le  plus  de  ses  teintes 
sur  les  faibles  ébauches  que  j'ai  tracées  depuis  '. 

Voilà  en  effet  ce  qu'il  doit  surtout  au  Barde  :  des  cou- 
leurs, et  la  nuance  particulière  de  ses  émotions,  c'est-à- 
dire  la  partie  la  plus  spécifique,  à  certaines  heures,  de  sa 
poésie. 


«  L'enthousiasme  de  Lamartine  pour  Ossian,  a-t-on  dit, 
grandit  en  proportion  directe  de  la  distance  qui  le  sépare 
de  sa  jeunesse  *  ».  Il  est  en  effet  plus  vif  dans  la  Préface 
et  les  Commentaires  de  l'édition  de  1849  que  dans  Joce/f/n, 
et  plus  vif  encore  dans  le  Cours  de  Littérature,  qui  est  de 
1868.  Cet  enthousiasme,  quand  son  nom  se  présente  sous  sa 
plume,  ne  veut  pourtant  pas  dire  qu'Ossian  soit  encore  un 
de  ses  livres  de  chevet.  Au  contraire,  il  semble  bien  que 
pendant  les  trente  dernières  années  de  sa  vie,  Ossian  ne 
figure  plus  au  premier  plan  de  la  pensée  de  Lamartine.  Veut- 
il  citer  des  exemples  de  grands  génies  oubliés  pendant  des 
siècles,  et  qui  brusquement  ont  retrouvé  la  gloire, il  nomme 
Dante,  Milton,  Pétrarque  (pour  sa  réputation  en  France)  %et 
omet  Ossian,  qu'on  s'attendrait  à  rencontrer  en  si  bonne  com- 
pagnie. Les  quelques  livres  dont  s'entoure  son  âge  mûr,  c'est 
la  Bible,  Homère,  Gicéron,  Virgile, Pétrarque, Chateaubriand, 
Byron  et  Yhnitation  *.  Une  autre  liste  est  plus  brève  encore 
et  plus  austère  :  «  Job,  Homère,  David,  sont  les  trois  poètes 
de  ma  prédilection  \  »  Tout    à  l'heure  Job   et  Homère  ne 

1.  Confidences,  livre  VI,  vi. 

2.  Poplawsky,  p.   46. 

3.  lîecneilleinenls  Poétiques,  Entretien  avec  le  lecteur  (1849). 

4.  Lectures  pour  tous. 

5.  Recueillements  poétiques,   Ib. 


Le  Cours  de   Littérature  325 

s'avançaient  qu'accompagnés  du  Barde  de  Morven,  malheu- 
reux comme  le  premier,  aveugle  comme  le  second. 

Mais  qu'Ossian  ait  existé,  qu'il  ait  composé  réellement 
les  poèmes  qu'on  a  donnés  sous  son  nom,  cela  n'a  jamais 
fait  pour  lui  aucun  doute.  La  première  fois  qu'il  mentionne 
l'opinion  opposée,  c'est  en  1847  ;  et  avec  quel  dédain  !  «  J'ai- 
merais autant  dire  que  Salvator  Rosa  a  inventé  la  nature  1  » 
Les  tristes  embarras  où  se  débattirent  ses  dernières  années 
lui  permirent  de  s'expliquer  plus  à  fond  sur  ce  sujet,  en 
même  temps  qu'il  payait  à  Ossian  une  dernière  et  ample 
dette  de  reconnaissance  et  d'admiration.  Deux  Entretiens 
de  son  Cours  de  Littérature  lui  sont  consacrés '.La  date  tar- 
dive de  ce  morceau  le  rend  curieux  comme  anachronisme 
et  touchant  comme  souvenir  pieux.  Il  appartient  à  Lamar- 
tine, il  est  l'aboutissant  et  l'expression  suprême  d'une  foi 
ossianique  qui  durait  depuis  soixante  ans  exactement  :  à  ce 
titre,  il  doit  trouver  sa  place  ici,  et  non  pas  à  l'époque  tar- 
dive et  incroyante  qui  l'a  vu  paraître. 

Il  y  a  trois  éléments  à  distinguer  dans  ces  138  pages  : 
un  historique,  une  série  de  citations,  un  jugement.  L'histo- 
rique de  la  découverte  et  de  la  publication  de  V  Ossian  de 
Macpherson  est  tout  à  fait  fantaisiste.  Lamartine  est  fort 
âgé,  il  écrit  de  mémoire,  et  peut-être  n'a-t-il  jamais  bien 
connu  ces  détails  qu'il  brouille  et  défigure.  Macpherson 
devient  un  «  gentilhomme  écossais  »  ;  il  a  «  composé  pen- 
dant dix  ans  »  ses  chants  nationaux  «  avant  de  les  recueil- 
lir et  de  les  rédiger  pour  ses  compatriotes  »  ;  il  donne  ses 
premières  productions  «  en  17G2  »  ;  Fingal  a  paru  «  dix 
ans  avant  les  autres  poèmes  ou  chants  »  du  recueil,  ce  qui 
explique  que  ce  poème  est  «  le  plus  véridique  et  le  plus 
soigné  »  ;  d'ailleurs  «  l'authenticité  en  était  avérée  et  presque 
populaire  parmi  les  vieux  bergers  de  la  Calédonie  »,  et 
«  beaucoup  d'ecclésiastiques  »  en  «  possédaient  des  frag- 
ments ».  Macpherson  ne  répond  aux  attaques  de  Johnson 
«  que  par  le  dépôt  des  manuscrits  ».  Trathal  et  Dargo  sont 
donnés  comme  appartenant  à  Macpherson  au  même  titre 
que  Carthon  ou  Temora.  Macpherson  «  s'est  obstiné  pen- 
dant quarante  ans  »  à  son  travail.  Son  «  caractère  religieux  » 

1.  Cours  de  Littérature,  tome  XXV  (1868),  p.  5-143. 


3a6  Ossian  en   France 

plaide  en  faveur  de  sa  sincérité.  L'édition  de  1807  est  attri- 
buée à  la  même  Hi  g  kl  and  Society  qui  a  rédigé  le  Rapport 
de  1805,  et  les  conclusions  du  Rapport  sont  très  sommai- 
rement et  très  inexactement  rapportées.  Le  lecteur  n'a  qu'à 
se  rappeler  d'une  manière  générale  V Introduction  de  cet 
ouvrage  pour  apprécier  la  manière  dont  Lamartine  conte 
toute  cette  histoire  ;  et  le  caractère  «  religieux  et  probe  » 
du  «gentilhomme  écossais»  lui  paraîtra  particulièrement  sa- 
voureux. L'intérêt  de  cette  apologie  n'est  pas  grand,  si  l'on 
se  préoccupe  seulement  de  l'etTet  produit  :  on  n'a  pas  été 
demander  la  vérité  sur  Ossian  à  Lamartine  vieilli.  Mais  ce 
qu'il  écrit  là,  c'est  ce  qu'il  croit:  telle  est  la  façon  dont  il 
voit  les  faits,  dont  il  les  a  toujours  vus.  Rien  d'étonnant  alors 
si  l'authenticité  lui  paraît  si  certaine.  Il  cherche  directement 
à  la  démontrer  d'une  manière  rigoureuse  dans  un  exposé 
de  quatre  pages,  qui  est  conduit  avec  énergie  et  qui  ne 
manque  pas  d'habileté.  Il  pose  successivement  sept  Est-il 
prouvé...?  comme  autant  d'étapes  très  nettes  vers  la  con- 
clusion approximative.  Les  trois  premiers  points  sont  en 
effet  exacts  ;  à  partir  du  quatrième,  on  ne  peut  plus  suivre 
Lamartine.  Comme  tant  d'autres,  il  confond  les  ballades 
ossianiques  populaires  et  les  compositions  de  Macpherson 
qui  leur  ont  emprunté  beaucoup  de  noms  et  quelques  détails. 
Il  admet,  à  plusieurs  reprises,  que  le  «  traducteur  »  a  pu, 
a  dû  compléter,  recoudre,  embellir,  et  même  qae  certains 
chants  ont  été  ajoutés  par  lui  au  recueil  ossianique  ;  mais 
c'est  tout  ;  et  sur  des  faits  aussi  imparfaitement  connus, 
comment  le  vieux  poète  aurait-il  pu  asseoir  des  conclusions 
plus  exactes? 

Le  plus  grand  nombre  de  ces  pages  est  consacré  à  citer 
Ossian  dans  la  traduction  de  Le  Tourneur  :  car  c'est  pure- 
ment et  simplement  du  Le  Tourneur  que  Lamartine  donne  à 
ses  lecteurs,  du  Le  Tourneur  authentique  et  non  pas  revu 
par  Christian.  On  peut  même  préciser  :  il  se  sert  de  l'édition 
de  1810,  car  il  cite  indifféremment  les  poèmes  de  Smith  tra- 
duits par  Hill  à  côté  de  ceux  de  Macpherson,  sans  compter 
que  quelques-unes  des  erreurs  que  nous  avons  signalées  lui 
venaient  de  la  Notice  de  Ginguené.  Content  de  grossir  à  si 
bon  compte  son  Cours  de  Littérature,  le  pauvre  grand  poète 
besogneux  puise  à  pleines  mains  dans  l'ample  recueil.  Voici 


Le  Cours  de  Littérature  327 

Fifigal,  chant  premier,  tout  entier;  du  second  chant,  l'épi- 
sode de  Deugala  et  Gaïrbar  et  celui  de  Connal  et  Galvina, 
cinq  pages  sur  dix-sept  ;  le  troisième  tout   entier  ;  le  qua- 
trième tout  entier  ;  la  première  moitié  du  cinquième  :  soit 
près  des  deux  tiers  du  poème.  Dans  l'Entretien  suivant,  le 
146%  l'auteur  fait  défiler  devant  son  lecteur  Temora,  repré- 
senté par  deux  extraits  du  premier  chant  et  un  extrait  du 
second,  de  façon  à  offrir  à    peu  près  le  combat  et  la  mort 
d'Oscar  et  l'hymne  au  soleil  du  barde  Carril  ;   Crotna,  qui 
est  donné  comme  l'œuvre  de  Malvina  (parce  qu'elle  y  est 
représentée  dialoguant  avec  Ossian)  et  dont  Lamartine  cite 
la  moitié;  Berrathon,  dont  il    recopie  même    le   «  sujet» 
dans  Le  Tourneur  et  qu'il  cite  tout  entier,  à  l'exception  d'un 
alinéa  ;  Minvane,  tout  entier  ;    Carthon,  dont  il  donne  les 
premières   pages    et,   sans  transition    aucune,  l'hymne   au 
soleil,  qui  en  est  séparé  par  quatorze  pages  dans  Le  Tour- 
neur, ce  qui  fait  une  bizarre  impression  sur  le  lecteur  peu 
familier  avec  Ossian.  Puis  c'est  le  tour  du  recueil  de  Smith 
traduit  par  Hill,  et  voici  Trathal,  représenté  par  l'épisode 
de  Sulandona  et  de  la  mort   de   Galmora;  Colmul  fils   de 
Daryo,  représenté  par  celui  de  Suloicha  rencontrant  le  guer- 
rier qui  aima  Roscrana  ;  Dargo,  par  l'épisode  bien  connu 
de  la  mort  de  Crimoïna,  qui  remplit  la  fin  du  poème.  Après 
avoir  discuté  la  question  de  l'authenticité,  Lamartine  re- 
vient à  la  première  série  en  citant  l'épisode  «  devenu  clas- 
sique  en    naissant  »  de  Connal  et  Crimora,  dans   Carric- 
Thiira,  qui  cent  huit  ans  plus  tôt  avait  inauguré  sous  la 
plume  de  Turgot  la  fortune  d'Ossian  en  France  ;  et  donne 
pour  finir  Les  Chants  de  Sehna  tout  entiers.  C'est  là  une 
véritable  anthologie   ossianique,  qui  remplit  118  pages  in- 
octavo,   et    dans    laquelle  tous   les  genres,  tous    les  tons, 
toutes  les  époques  de   la  production  ossianique  sont  repré- 
sentés. On  aurait  certes  pu,  en  1868,  donner  au  grand  pu- 
blic une  meilleure  et  plus  favorable  impression  d'Ossian  :  il 
aurait  fallu  choisir  avec  beaucoup  de  soin  les  paysages,  les 
évocations,  les  élégies  les  mieux  venues,  laisser  de  côté  les 
passages  à  prétentions  épiques  ou  de  caractère  romanesque, 
et  surtout  traduire  directement  sur  l'anglais.  Lamartine  choi- 
sit un    peu  au  hasard  (on  peut  cependant  remarquer  qu'il 
donne  les  trois  hymnes  au  soleil,  celui  de  Carthon,  celui  de 


328  Ossian  en   France 

Temora,  celui  de  Trathal)  et  surtout  il  se  borne  à  copier  Le 
Tourneur.  Aussi  ne  pouvait-il  guère,  malgré  ses  efforts,  in- 
fuser un  sang  nouveau  à  l'ossianisme  moribond. 

Reste  l'appréciation.  Nous  prévoyons  que  Lamartine  aime 
toujours  Ossian,  et  qu'il  l'aime  toujours  pour  les  mêmes 
raisons.  Ce  dieu  de  sa  jeunesse  ne  voit  pas  le  vieux  poète 
déserter  ses  autels.  Fidèle  disciple  de  M°"  de  Staël,  il  croit 
toujours  qu'  «  il  y  a  deux  poésies  dans  le  monde,  comme  il 
y  a  deux  parties  du  jour.  Homère  est  la  poésie  de  la  lu- 
mière, Ossian  est  la  poésie  de  la  nuit.  »  Mais  il  est  poète, 
et  cette  antithèse  usée  se  colore  sous  sa  plume  et  reprend 
une  grâce  nouvelle  pour  dire  les  «  crépuscules  d'Ossian  », 
de  ce  «  nuage  flottant  de  l'archipel  des  Hébrides  ».  Il  parle 
ailleurs  du  sentiment  dominant  dans  Ossian, de  «la  mélan- 
colie de  la  gloire  ».  Mais  surtout  il  insiste  sur  la  révolution 
que  cette  poésie  nouvelle  «  des  ombres  et  du  tombeau  »  a 
provoquée  dans  la  littérature.  Il  parle  assez  bien  de  ce  grand 
mouvement  d'enthousiasme  pour  cette  «  nouveauté  antique» 
dont  nul  plus  que  lui  n'a  été  touché  :  il  cite  Cesarotti, 
Gœthe,  Byron,  Bonaparte,  Chateaubriand  ;  il  fait  remarquer 
que  ce  goût  était  partagé  par  les  hommes  les  plus  sérieux 
de  l'époque,  et  notamment  par  des  hommes  d'action.  11  con- 
clut en  observant  que  «  la  poésie  universelle  a  pris  un  ac- 
cent plus  mélancolique  et  plus  pathétique  en  Europe  depuis 
l'apparition  de  ces  chants  ».  Ces  conclusions  valent  mieux 
que  les  prémisses,  et  Lamartine  enthousiaste  du  Barde, 
Lamartine  touché  profondément  de  son  prestige,  a  su  encore 
finir  sa  longue  carrière  ossianique  en  disant  le  mot  juste  à 
propos  de  la  fortune  d'Ossian  en  Europe. 


CHAPITRE  IV 
La  génération  des  Romantiques 

(1816-1835) 


I.  Alfred  de   Vigny.  Bibliographie.  Réminiscences  incertaines.  Hèléna.  et 

Oïthona,.  Le  passage  ossianique  d'Eloa.  Caractère  de  ce  morceau.  — 
Diverses  mentions  d'Ossian.  La  Veillée  de  Vincennes.  Etude  de  ce 
morceau  et  conclusion. 

II.  Victor  Hugo.  Son  goût  d'adolescent  pour  le  Nord  Scandinave.  Les 
Derniers  Bardes.  Divers  textes.  Rapport  de  ce  poèmeàOssian,àGray, 
et  à  Walter  Scott. — L'Aigle  du  Casque.  Pourquoi  Hugo  s'est  si  rare- 
ment inspiré  d'Ossian. 

ni.  Alfred  de  Musset.  Ses  sources  littéraires.  Imitations  incertaines. 
Ossian  et  les  Romantiques  dans  les  Lettres  de  Dapuis  et  Cotonet.  La 
Coupe  et  les  Lèvres  :  un  ïyrol  un  peu  calédonien.  —  L'invocation  à 
l'étoile  du  soir.  Traduction  et  addition.  Intérêt  du  thème  et  supé- 
riorité de  l'adaptation  de  Musset.  Une  hypothèse  sur  l'origine  du 
morceau. 

IV.  Autres  poètes  romantiques.  Premier  groupe:  Soumet,  Rességuier,  etc.. 
Charles  Loyson  :  son  Allée  d'Ossian.  Second  groupe:  Jules  Lefèvre: 
son  Parricide,  poème  ossiano-scandinave  de  ton  romantique.  Eugène 
Hugo.  Divers.    Th.'ophile  Gautier.   Sainte-Beuve. 

V.  Poètes  contemporains.  Les  recrues  de  l'ossianisme.  Brizeux.  Barbier. 

Deux  femmes  poètes  :  M""'  Tastu  et  Elisa  Mercœur.  Les  inconnus  : 
Pellet,  Hervier,  Picquet,  Dusaulchoy.  —Deux  fidèles:  Victoiin  Fabre 
et  Auguste  Moufle. 

VI.  Le  théâtre.  Les  romanciers  :  Alexandre  Dumas  ;  George  Sand  ;  Bal- 
zac. Berlioz.  Un  groupe  ossianisant  :  Mérimée;  J.-J.  Ampère. 


Lamartine  était  une  exception  :  nous  ne  retrouverons  chez 
aucun  de  ses  contemporains  une  pareille  foi  dans  le  Barde 
et  une  pareille  influence  de  ses  poèmes.  Mais  dans  la  géné- 
ration des  Romantiques,  plusieurs,  et  ce  sont  les  plus  grands, 
ont  subi  plus  ou  moins  fortement  le  charme  ossianique. 
D'autres  poètes   du  même  groupe  ont  au  moins  lu  Ossian 


33o  Ossian  en   France 

et  s'en  sont  souvenus;  et,  dans  cette  période  de  1820  à  1830, 
nous  trouverons  bien  des  marques  que  ses  chants  n'ont  pas 
cessé  de  séduire  l'imagination  et  de  donner  des  ailes  au  rêve. 
Alfred  de  Vigny  a  dû  être  vivement  touché  d'Ossian  dans 
sa  jeunesse,  et  ses  écrits  gardent  de  son  commerce  avec  le 
Barde  de  nombreuses  et  évidentes  marques.  En  ce  qui  con- 
cerne son  œuvre  poétique,  je  pourrais  me  contenter  de  ren- 
voyer à  la  minutieuse  étude  de  M.  Citoleux  ',  qui  énumère 
vingt  et  un  passagesoù  il  croit  pouvoir  retrouver  l'influence 
précise  de  telle  situation  ou  de  telle  expression.  Avant  lui, 
M,  Estève  avait  déjà  noté   quelques  traits  peut-être   ossia- 
niques  dans  Hé/étia^.Ce  savant  voit  dans  ces  réminiscences 
le  souvenir  de  Chateaubriand  plutôt  que  l'influence  directe 
d'Ossian  ;  et,  comme    elles  sont  bien  pâles  et  indécises,  je 
suis  assez  porté    à   lui   donner    raison.    Celles  qu'y  ajoute 
M.  Citoleux  ne  sont  guère  plus  probantes.  Vigny  a  parfai- 
tement pu  écrire  que  le  sourire  d'Héléna  brillait  à  travers 
ses  larmes  «  comme  à  travers  la  pluie  un  rayon  de  soleil  » 
sans  emprunter  ce  trait  à  la  fille  de  Dargo,  dont  les  yeux 
sont  comme  deux  étoiles  «  qui  brillent  au  travers  d'un  nuage 
pluvieux  ».  De  semblables  ressemblances  sont  bien  incer- 
taines, et  la  lecture  d'Héléna  ne  donne  pas  une  impression 
ossianique.  Mais,  dit  M.  Citoleux,  le  fond  même  du  poème 
n'est-il  pas  emprunté  à  Ossian  ?  La  situation  dHéléna  n'est- 
elle  pas  celle  même  d  Oithona,  qui  dans  le  poème  de  ce  nom 
ne  veut  pas  survivre  à  son  déshonneur  ?  Même  délicatesse 
de  sentiments,  même  angoisse,  même  dénouement  tragique. 
On  peut   admettre  que  Vigny  s'est  souvenu,  peut-être  in- 
consciemment, du  thème  à'O'ithona,  quoique  le  fait-divers 
soit  aussi  bien  byronien  qu'ossianique.  J'admets  aussi  que 
certain  type  féminin  de  grâce  délicate  et  mélancolique,  sou- 
vent évoqué  par  Vigny,  doit  quelque  chose  à  Ossian  presque 
autant  qu'à  Shakespeare  ou  à  Byron. 

Le  même  savant  trouve  dans  Le  Trappiste^  dans  Le  Cor, 
dans  La  Neige,  dans  La  Drijade,  des  réminiscences  de  dé- 
tail qui  me  paraissent  inégalement  certaines.  Il  n'est  pas 
nécessaire  de  se  rappeler  Ossian  pour  aimer  à  entendre  «des 

1.  Marc  Citoleux,  Vigny  et  l'Angleterre  (Feuilles  d'Histoire,  1914). 

2.  A.  de  Vigny,  Iléléna,  réimprimé  avec  une  introduction  et  des  notes 
par  Edmond  Estève. 


Alfred  de  Vigny  33 1 

histoires  du  temps  passé  ».  Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai 
que  vers  1823  Vig-ny  connaissait  et  goûtait  la  poésie  du 
Barde  ;  il  n'en  faut  d'autre  preuve  que  le  morceau  bien 
connu  à'Eioa.  On  y  voit  comment  il  se  transporte  en  rêve 
dans  une  contrée  abrupte  et  sauvage,  dont  les  Pyrénées, 
qu'il  connaît,  lui  ont  donné  peut-être  la  première  idée.  Ce 
paysage  grandiose,  mais  presque  abstrait  à  force  d'être  sim- 
plitîé  et  réduit  à  quelques  grands  aspects  élémentaires,  c'est 
le  paysage  ossianique.  Une  scène  s'y  esquisse,  dont  presque 
tous  les  traits  sont  empruntés  à  Ossian,  et  où  se  fondent 
d'une  manière  intéressante  l'Ecosse  moderne  et  la  Calédo- 
nie  fabuleuse.  Satan  apparaît  à  Eioa  comme  une  figure  à 
demi-fantastique  et  sans  consistance  : 

Quelquefois  un  enfant  de  la  Clyde  écumeuse 
En  bondissant  parcourt  la  montag-ne  brumeuse, 
Et  chasse  un  daim  léger  que  son  cor  étonna. 
Des  g-laciers  de  l'Arven  aux  brouillards  du  Crona... 
S'il  a  vu,  dans  la  nue  et  ses  vagues  réseaux, 
Passer  le  plaid  léger  d'une  Ecossaise  errante, 
Et  s'il  entend  sa  voix  dans  les  échos  mourante, 
Il  s'arrête  enchanté,  car  il  croit  que  ses  yeux 
Viennent  d'apercevoir  la  sœur  de  ses  aïeux, 
Qui  va  faire  frémir,  ombre  encore  amoureuse. 
Sous  ses  doigts  transparents  la  harpe  vaporeuse  : 
Il  cherche  alors  comment  Ossian  la  nomma. 
Et  debout  sur  son  roc,  appelle  Evir-Coma'. 

Sous  la  Clyde,  on  reconnaît  la  Clutha  dont  les  notes  de 
Le  Tourneur  donnaient  l'équivalent  moderne.  Les  brouil- 
lards du  Crona  sont  empruntés  à  Comala.  On  a  déjà  ren- 
contré Evir-Choma,  épouse  de  Gaul  et  mère  du  petit  Ogal, 
un  des  personnages  principaux  du  poème  de  Smith  La 
Mort  de  Gaul,  fils  de  Morni.  Ce  détail  est  intéressant,  car 
il  paraît  indiquer  que  Vigny,  comme  Lamartine,  a  été  initié 
à  Ossian  par  Hill  plutôt  que  par  Le  Tourneur.  Le  plaid  et 
l'Ecossaise,  il  est  vrai,  rappellent  encore  plus  Walter  Scott 
qu'Ossian,  et  détonnent  un  peu  dans  le  paysage.  Il  faut 
avouer    d'ailleurs    que    ce    morceau    assez    médiocrement 

1.  Eloa,,  chant  IL 


332  Ossian  en  France 

pensé  et  écrit  est  mal  placé  dans  Fdoa^  et  qu'il  a  tout  l'air 
d'une  pièce  rapportée.  M.  Ernest  Dupuyle  considère  comme 
un  de  ces  «  cartons  un  peu  anciens  '  »  que  Vigny  aurait 
utilisés  en  les  introduisant  après  coup  dans  Eloa.  En  tout 
cas,  ce  passage  antérieur  à  1823  suffît  à  montrer  Vigny 
tributaire  d'Ossian  aux  débuts  encore  incertains  du  roman- 
tisme, à  la  même  heure  que  Victor  Hugo  et  que  tant  d'au- 
tres moins  célèbres. 

Plus  tard,  il  a  continué  de  l'aimer,  de  le  goûter  d'une 
manière  plus  intimé  peut-être  et  plus  vraie.  On  ne  peut,  je 
crois,  dire  comme  l'a  fait  un  connaisseur  pourtant  très 
averti  de  cette  période :«  Vigny  s'attarda  peu  dans  l'admi- 
ration du  Barde  '.  »  Pour  Sainte-Beuve,  les  sources  de  son 
imagination  sont  ;  «  la  Bible,  Homère  (à  travers  André 
Chénier),  Dante  peut-être,  Milton,  Klopstock,  Ossian,  Tho- 
mas Moore  ^  »  De  ces  poètes,  Ossian  est  un  de  ceux  qui 
restent  le  plus  constamment  au  premier  plan  de  son  ima- 
gination et  de  sa  mémoire.  Fait-il  l'éloge  de  Chatterton  ? 
«  Il  a  chanté  comme  Ossian*.  »  Exprime-t-il  dans  un  mor- 
ceau dédié  à  Girodet  sa  conception  dune  beauté  idéale,  son 
rêve  d'un  art  unique  qui  réunirait  et  concentrerait  tous  les 
arts  ?  il  évoque 

L'orgueil  farouche  et  noir  des  héros  du  nuage, 

Et  les  blondes  beautés  qui  pleui-ent  dans  l'orage  \ 

A  propos  de  Byron,  il  pense  à  Ossian.  Il  reproche  à  Lara 
d'être  «  un  voile  obscur  à  travers  lequel  passent  quelques 
personnages  semblables  à  des  ombres  rapides  ou  aux  fan- 
tômes nébuleux  des  pays  du  Nord  °  ».  Il  fallait  être  un  peu 
hanté  des  figures  ossianiques  pour  penser  à  elles  à  propos 
de  Lara.  Elles  se  dressent  beaucoup  plus  tard  devant  sa 
mémoire,  lorsqu'il  feuillette  la  traduction  de  Lacaussade, 
dont  il  vient  de  recevoir  l'hommage.  Il  évoque  dans  son 
remerciement  au  traducteur  «  les  belles  ombres  mélanco- 

1.  E.  Dupuy,  Alfred  de  Vigny, U:  Le  Rôle  littéraire,  p.  383. 

2.  Id.,  La  Jeunesse  des  Romantiques,  p.  329. 

3.  Portraits  contemporains,  II,  62. 

4.  Stella,  chapitre  XV. 

5.  Poèmes,  éd.  F.  Baldenspcrger,  1914,  p.  341  (morceau  paru  dans  le  Mer- 
cure du  XIX'  siècle,  ISIb,  XI,  191).  • 

6.  Conservateur  Littéraire,  III,  212  (1820);  cité  par  Estôve,  Byron  et  le 
Romantisme  français,  p.  98. 


Alfred  de  Vigny  333 

liques  des  filles  plaintives  et  des  guerriers  farouches  que  le 
Premier  Consul  aimait  à  donner  pour  escorte  dans  les 
nuages  à  ses  généraux  Desaix  et  Kléber  '■  ».  Vigny  attribue 
à  Bonaparte  l'idée  de  Girodet,  et  dans  une  phrase  qui  pré- 
cède celle-ci  il  assimile  le  travail  de  Macpherson  à  celui  de 
Chatterton.  Nous  n'irons  pas  demander  au  poète  l'exactitude 
historique. 

Mais  nous  trouverons  chez  lui  une  évocation  bien  puis- 
sante et  bien  poétique,  quoique  en  prose,  de  ce  que  la  lé- 
gende ossianique  a  de  plus  original.  11  raconte  dans  La 
Veillée  de  Viîicennes  qu'il  entendit  un  soir  un  vieil  adju- 
dant, entouré  de  sa  fille  et  d'un  jeune  sous-officier,  chanter 
au  piano.  Alors  l'officier  philosophe  et  poète  se  prend  à 
rêver. 

Ce  qu'ils  chantaient  était  un  de  ces  chteurs  écossais,  une  de 
ces  anciennes  mélodies  des  Bardes  que  chante  l'écho  sonore  des 
Orcades.  Pour  moi,  ce  chœur  mélancolique  se  levait  lentement 
et  s'évaporait  tout  à  coup,  comme  les  brouillards  des  montagnes 
d'Ossian:  ces  brouillards  qui  se  forment  sur  l'écume  mousseuse 
des  torrents  de  l'Arven,  s'épaississent  lentement,  et  semblent  se 
gonfler  et  se  grossir,  en  montant,  d'une  foule  innombrable  de 
fantômes  tourmentés  et  tordus  par  les  vents.  Ce  sont  des  guer- 
riers qui  rêvent  toujours,  le  casque  appuyé  sur  la  main,  et  dont 
les  larmes  et  le  sang  tombent  goutte  à  goutte  dans  les  eaux 
noires  des  rochers;  ce  sont  des  beautés  pâles,  dont  les  cheveux 
s'allongent  en  arrière,  comme  les  rayons  d'une  lointaine  comète, 
et  se  fondent  dans  le  sein  humide  de  la  lune;  elles  passent  vite, 
et  leurs  pieds  s'évanouissent  dans  les  plis  soyeux  de  leurs  robes 
blanches  ;  elles  n'ont  pas  d'ailes,  et  volent.  Elles  volent  en  te- 
nant des  harpes,  elles  volent  les  yeux  baissés  et  la  bouche  en- 
trouverte avec  innocence  ;  elles  jettent  un  cri  en  passant,  et  se 
perdent  en  montant  dans  la  douce  lumière  qui  les  appelle.  Ce 
sont  des  navires  aériens  qui  semblent  se  heurter  entre  des  rives 
sombres  et  se  plonger  dans  des  flots  épais  ;  les  montagnes  se 
penchent  pour  les  pleurer,  et  les  dogues  noirs  élèvent  leurs  têtes 
difl'ormes  et  hurlent  lentement  en  regardant  le  disque  qui 
tremble  au  ciel,  tandis  que  la  mer  secoue  les  colonnes  blanches 

1.  Lettre  inédite  (catalogue  Charavay,  n"  1194)  datée  de  1842.  Le  traduc- 
teur n'est  pas  nommé,  et  la  date  est  peu  certaine,  le  2  étant  mal  formé  ; 
mais  il  s'agit  certainement  de  Lacaussade,  qui  donne  sa  traduction  en 
1842.  Je  dois  communication  du  texte  de  cette  lettre  à  M.Baldensperger. 


334  Ossian  en   France 

des  Orcades  qui  sont  rangées  comme  les  tuyaux  d'un  orgue 
immense,  et  répandent,  sur  l'Océan  une  harmonie  déchirante  et 
mille  fois  prolongée  dans  la  caverne  où  les  vagues  sont  enfer- 
mées'. 

Ce  passage  est  très  curieux,  et  mériterait  une  longue 
analyse.  C'est  de  l'Ossian,  mais  de  l'Ossian  filtré,  épuré, 
sublimé  par  l'imagination  d'un  vrai  poète  ;  réduit  à  ce  qui 
est  en  lui  poésie  pure,  et  dégagé  de  tout  contact  avec  la 
réalité.  On  se  rappelle  les  savantes  reconstitutions  pseudo- 
historiques de  Macpherson  et  de  Blair,  les  arbres  généalo- 
giques et  les  cartes  géographiques  de  Saint-Simon,  la  bio- 
graphie psychologique  du  Barde  que  Lamarque  traçait  d'une 
main  sûre.  Nous  sommes  ici  à  l'autre  bout  de  la  chaîne. 
Rien  que  des  esquisses  de  rêve  et  des  horizons  vagues  et 
étranges  :  des  guerriers  et  des  vierges  qui  planent  dans  les 
nuages,  des  vaisseaux-fantômes,  des  chiens  qui  aboient  à  la 
lune,  et  toute  l'immensité  des  flots  qui  grondent  sur  des 
rocs  inconnus.  Puissances  combinées  de  la  musique  et  du 
rêve  1  L'âme  du  poète,  libérée  des  choses  d'en  bas  par  la 
vertu  magique  des  accords,  s'envole,  soutenue,  guidée  par 
eux,  vers  les  palais  enchantés  dont  la  poésie  lui  ouvre  les 
portes.  On  ne  sait  trop,  à  la  vérité,  quels  étaient  ces 
«  chœurs  écossais  »,  ces  «  anciennes  mélodies  des  Bardes  », 
qui  faisaient  rêver  le  jeune  lieutenant.  Son  rêve  semble 
s'inspirer  par  instants  du  tableau  de  Gérard  ou  de  celui  de 
Girodet,dont  Vigny  connaissait  probablement  des  reproduc- 
tions. Mais  il  a,  de  plus  qu'eux,  le  paysage  que  ni  l'un  ni 
l'autre  n'ont  tenté  d'évoquer  dans  sa  mélancolie  sauvage, 
les  rochers  et  la  mer  farouche.  Le  capitaine  Renaud,  lui 
aussi,  a  fréquemment  ces  images  devant  les  yeux  :  il  y  pense 
quand  il  compare  l'amiral  Collingwood  à  «  un  de  ces  vieux 
dogues  d'Ossian  qui  gardent  éternellement  les  côtes  d'An- 
gleterre dans  les  flots  et  les  brouillards  ^  ».  Nous  pouvons 
conclure  que  ce  qu'il  y  a  d'essor  et  de  rêve  dans  la  poésie 
ossianique  n'a  pas  été  sans  influer  sur  l'esprit  d'Alfred  de 
Vigny. 

1.  Servitude  et    Grandeur  militaires,  livre  II,  ch.  IV  :  Le  Concert  de 
famille. 

2.  Ib.,  livre  III,  ch.  VI  :  Un  homme  de  mer. 


Victor  Hugo  335 


II 


Victor  Hugo  n'a  pas  été  longtemps  tributaire  d'Ossian, 
et  tout  à  l'heure  nous  chercherons  pourquoi.  Mais,  jeune 
écolier,  dans  sa  période  d^apprentissage  littéraire,  lorsque 
son  précoce  talent  attendait  encore  l'inspiration  et  l'origi- 
nalité, il  ne  pouvait  guère  manquer  de  graviter  lui  aussi 
dans  l'orbite  du  Barde.  Sa  tragédie  âCAthélie  ou  les  Scandi- 
naves, à  laquelle  il  travaillait  à  quinze  ans,  mais  qu'il  ne 
poussa  pas  plus  loin  que  le  second  acte  ',  le  montre  déjà 
tributaire  du  goût  que  nous  avons  constaté,  et  qui  était  à 
son  apogée  vers  1817,  pour  je  ne  sais  quelle  Scandinavie 
fabuleuse,  et  qui  devait  encore  plus  à  Ossian  qu'à  V Edda. 
Si  lui-même  nous  a  fourni  déjà  un  mot  qui  caractérise  bien 
ce  goût  littéraire,  c'est  qu'il  se  souvenait  d'avoir,  à  quinze 
ans,  sacrifié  à  ces  autels. 

Le  5  juillet  1818  —  et  non  pas  en  février  comme  le  dit 
Victor  Hugo  raconté  —  le  jeune  Victor, qui  avait  seize  ans, 
donna  lecture  de  ses  Derniers  Bardes,  composés  dans  le 
courant  de  juin,  à  Fun  de  ces  dîners  littéraires  à  deux  francs 
par  tête  que  ses  amis  et  lui  avaient  fondés  chez  Edon,  rue 
de  l'Ancienne  Comédie  \  Puis  le  poème  parut  ;  il  parut 
même  quatre  fois  ^  :  dans  le  Conservateur  Littéraire  *,  dans 
les  Jeux  Floraux  %  dans  le  premier  recueil  du  jeune  poète  % 
enfin,  beaucoup  plus  tard,  dans  Victor  Hugo  raconté  par  un 
témoin  de  sa  vie  \  où  il  occupe  quatorze  pages,  parmi  les 
Poèmes  de  la  première  jeunesse,  entre  Raymond  d'Ascoli 
et  Le  Télégraphe.  La  pièce  avait  disparu  du  recueil  des  Odes 
dès  la  seconde  édition  :  l'auteur  la  jugeait  sans  doute  ce 
qu'elle  était,  un  exercice  de  débutant,  indigne  de  figurer 
définitivement  dans  ses  poésies.  Elle  a  été  repêchée  dans 

1.  Victor  Hugo  raconté  par  un  témoin  de  sa  vie,  I,  218. 

2.  Gustave  Simon,  L'Enfance  de  V.  Hugo,  p.  178. 

3.  Ch.  Asselineau,  Bibliogniphie  roniantufiie,  p.  3  ;  et  surtout  Abbé 
Pierre  Dubois,  Bibliographie  de  V.  Hugo,  1914,  p.  18  et  suiv. 

4.  Conservateur  Littéraire,  l,  2gl  {mars  1820). 

5.  Recueil  de  l'Académie  des  Jeux  Floraux,  Toulouse,  1819. 

6.  Odes  et  Poésies  diverses,  par  Victor-M.  Hugo,  1822. 
1.   Victor  Hugo  raconté...,  I,  271. 


336  Ossian  en   France 

Victor  Hugo  raconté,  et  c'est  là  qu'on  peut  aujourd'hui 
la  lire  le  plus  commodément.  Mais  on  ne  l'y  trouve  pas 
tout  entière,  pas  plus  d'ailleurs  que  les  Odes  ne  l'avaient 
admise  sans  coupures.  Le  poème,  qui  a  298  vers  dans  le 
Conservateur,  243  dans  les  Jeux  Floraux,  n'en  a  plus  que 
198  dans  les  Odes,Qi  on  en  retrouve  228  '  dans  Victor  Hugo 
raconté.  Nous  le  lirons  dans  le  texte  le  plus  complet,  le 
premier,  et  celui  sans  doute  dont  les  convives  de  chez  Edon 
eurent  le  régal  \ 

Il  est  précédé  d'un  bref  sommaire  :  «  L'auteur  suppose 
que  les  Bardes,  à  l'arrivée  d'Edouard,  roi  d'Angleterre,  qui 
a  taillé  en  pièces  tous  les  guerriers  calédoniens,  se  réunissent 
sur  les  rochers  de  Trenmor,  maudissent  l'envahisseur,  et 
se  précipitent  dans  l'abîme.  »  Mais,  dit  aussitôt  le  lecteur, 
c'est  le  Barde  de  Gray  qu'il  nous  raconte-là  ;  c'est  le  Barde 
de  Gray  mis  au  pluriel  et  transporté  du  pays  de  Galles  en 
Calédonie.  Ce  dernier  mot,  et  le  nom  de  Trenmor,  font  pen- 
ser à  Ossian.  Y  a-t-il  eu  contamination  des  deux  thèmes? 
Oui,  et  la  part  d'Ossian  se  trouve,  en  somme,  plus  forte  que 
celle  de  Gray.  En  substituant  le  massacre  des  «  guerriers 
calédoniens»  à  celui  des  bardes,  dont  le  dernier  survivant, 
dans  Gray,  lance  sa  malédiction  sur  le  roi  cruel,  le  jeune 
Hugo  abandonne  nettement  cette  légende  pour  en  inventer 
une  autre,  qui  n'est  ni  aussi  vraisemblable  ni  aussi  poétique. 
Car  il  est  sans  doute  très  regrettable  pour  les  Calédoniens 
que  leurs  guerriers  aient  été  «  taillés  en  pièces», mais  c'est 
la  chance  des  armes  ;  tandis  que  le  massacre  des  bardes, 
âgés  la  plupart  et  sans  défense,  est  un  acte  lâche,  odieux, 
et  contraire  au  droit  des  gens. 

En  réalité,  il  y  a  ici  une  troisième  influence,  mais  vague  : 
c'est  celle  de  l'Ecosse  moderne.  On  ne  peut  parler  de  Wal- 
ter  Scott  romancier,  puisque  nous  sommes  en  1817  ou  en 
1818,  mais  le  jeune  poète  a  dû  lire  quelque  description  de 
l'Ecosse,  ou  examiner  une  carte  du  pays.  Ainsi  s'explique 
la  diversité  des  couleurs  dans  ce  poème.  A  côté  d'expres- 
sions comme  :  palais  des  ?iuages,  fds  d'Ossian,  esprits  des 

1.  El  non  pas  105  comme  le  dit  Edmond  Biré  {Victor  Hugo  avant  I-'ISO, 
p.  151);  je  ne  sais  comment  peut  s'expliquer  cette  énorme  inexactitude. 

2.  M.  l'abbé  Pierre  Dubois  (à  l'endroit  cité)  a  donné  une  étude  minu- 
tieuse des  variantes. 


Victor  Hugo  337 

tempêtes,  W  y  a  des  noms  de  lieux  qu'on  chercherait  en  vain 
dans  Ossian  :  Lomon,  Stirling,  Lothyan,  Cartlane  ;  il  est 
question  d'Ecosse,  de  Saxons,  de  léopards.  Et  ce  qui  n'est 
ni  de  l'un  ni  de  l'autre,  ce  sont  les  fausses  notes  :  les  cyprès, 
les  lauriers  des  héros,  voilà  pour  l'antiquité  ;  Varrêt  de 
Dieu,  les  archers,  voilà  pour  le  moyen  âge.  Etonnant  mé- 
lange, mais  combien  plus  intéressant  que  le  répertoire  stric- 
tement classique  des  premières  Odes  conservées  ! 

Du  récit  et  du  tableau  qui  ouvrent  le  poème  et  en  forment 
la  plus  grande  partie,  du  récitatif  du  Chef  des  bardes,  en- 
cadré entre  deux  chœurs  de  bardes,  nous  n'avons  pas  grand 
chose  à  citer,  quoiqu'on  soit  tenté  de  laisser  parler  les 
seize  ans  de  Victor  Hugo.  Voici  l'apparition  des  bardes,  où 
l'influence  de  Gray  est  très  visible  : 

Tout  à  coup,  sur  un  roc  dont  la  lugubre  cime 

S'incline  sur  l'armée  et  menace  l'abîme, 

Debout,  foulant  aux  pieds  les  mobiles  brouillards, 

Agitant  leurs  robes  funèbres, 
Aux  lueurs  de  l'éclair  qui  perce  les  ténèbi'es, 

Apparaissent  de  grands  vieillards. 

Et  voici  le  portrait  du  Chef  des  bardes,  qui  ressemble 
singulièrement  à  Ossian  : 


Les  frimas  sur  son  front  s'élèvent  entassés, 

Sa  barbe  aux  flols  d'argent  descend  vers  sa  ceinture. 

Il  abandonne  aux  vents  sa  longue  chevelure. 

Et  semble  un  vieux  héros  des  temps  déjà  passés. 

Tout  cela  est  facile,  et  peu  neuf.  L'auteur  accompagne  ses 
vers  de  notes  empruntées  à  Le  Tourneur.  Un  détail  peut- 
être  curieux  :  Le  Tourneur  dit  dans  une  note  au  chant  1  de 
Fingal  que  les  dogues  et  les  chevaux  des  Calédoniens 
avaient  le  don  d'apercevoir  les  fantômes.  Victor  Hugo  garde 
les  dogues,  mais  il  remplace  les  chevaux  par  des  aigles  :  car 
l'aigle,  plus  poétique,  est  symbole  ici  de  liberté,  et  plane 
«  étonné  de  voir  des  tyrans  ». 

Pendant  près  de  soixante  ans,  pas  trace  d'Ossian  dans 
l'immense  œuvre  poétique  de  Victor  Hugo.  Nous   savons 


338  Ossian  en   France 

qu'il  avait  à  Guernesey  la  traduction  Christian  i .  Il  est  très 
possible  qu'il  ait  songé  à  s'inspirer  de  cette  traduction  pour 
édifier  sur  les  thèmes  ossianiques  quelque  poème  de  la  Lé- 
gende des  Siècles.  Le  seul  cependant  qui  doive  un  trait  au 
Barde  est  L'Aigle  dit  Casque,  dont  le  manuscrit  est  daté  de 
1876,  mais  dont  l'idée  remonte  au  moins  à  1846  ^En  1846, 
on  pouvait  encore  rêver,  sinon  à  la  Calédonie  d'Ossian,du 
moins  à  une  Ecosse  où  revit  son  souvenir. 

Etre  Ajax  contre   Mars,  Fergus  contre  Fingal  K.. 

Ce  Fergus  et  ce  Fingal  sont  ossianiques  tous  deux  :  l'un 
est  le  neveu,  l'autre  l'oncle  ;  ils  n'ont  jamais  combattu  l'un 
contre  l'autre.  Ce  sont  dans  Hugo  des  noms,  pas  autre  chose, 
et  rien  dans  le  développement  du  poème  n'est  ossianique. 

Pourquoi  Hugo,  ditférent  en  cela  de  Lamartine,  a-t-il 
été  si  tôt  détaché  de  toute  influence  ossianique  ?  Pour  ré- 
pondre à  cette  question,  il  n'y  a  guère  que  des  hypothèses, 
et  chacun  peut  en  présenter  d'aussi  valables  que  celles  que 
j'avance.  D'abord  un  sens  pratique  et  précis  de  lactualité, 
une  rare  aptitude  à  suivre  de  près  ou  à  devancer,  mais  de 
très  peu,  la  mode  littéraire,  éloignaient  Hugo  d'un  poète 
plus  que  suspect,  dont  le  rôle  était  joué,  et  dont  les  jeunes 
générations  se  détournaient  avec  indifférence.  Et  puis,  il  me 
semble  que  l'atmosphère  irréelle  et  diaphane,  les  figures 
spectrales,  la  grisaille  perpétuelle,  ne  pouvaient  plaire  au 
visuel,  au  coloriste  qu'était  Hugo;  comme  l'héroïsme  vague- 
ment sentimental,  la  mélancolie  pessimiste,  le  Inmento  per- 
pétuel, s'opposaient  à  son  optimisme  robuste,  à  sa  foi  dans 
la  vie,  dans  le  progrès,  à  ce  qu'il  y  avait  même  en  lui  d'un 
peu  épais  ou  simpliste  à  cet  égard.  Il  y  a  des  poètes  qui 
chantent  en  mineur  et  d'autres  en  majeur.  Ossian  est  le 
type  des  premiers  et  Victor  Hugo  des  seconds.  La  harpe 
du  Barde  n'est  pas  entrée  dans  son  orchestre,  et  son  àme 
aux  mille  voix  n'a  pas  répété  la  voix  de  Cona.  Même,  si 
l'on  cherche  ce  qui  fait  défaut  à  Hugo  pour  incarner  à  lui 
seul  le  romantisme  entier,  on  trouvera  qu'il  lui  a  manqué 

1.  P.  Berret,  Le  Moyen  Age  dans  la  Légende  des  Siècles,  p.  315. 

2.  Ib.,  p.  330-363. 

3.  Légende  des  Siècles,  2"  série.  1877  ;  édit.  définitive,  II,  195. 


Alfred  de  Musset  339 

ce  qu'Ossian  donnait  à  d'autres  ;  le  rêve  diaphane,  l'idéal  à 
peine  entrevu,  les  soupirs  vagues,  les  mélancolies  infinies 
et  les  désespoirs  qu'aucun  rayon  ne  vient  éclairer. 


III 


Alfred  de  Musset,  lui  aussi,  doit  quelque  chose  au  Barde. 
Non  qu'il  l'ait  imité,  célébré  ou  cité  avec  complaisance  ; 
mais  l'étude  attentive  de  ses  œuvres  y  fait  reconnaître  de 
fréquentes  réminiscences.  Au  premier  abord,  on  n'aperçoit 
pas  Ossian  parmi  les  poètes  qui  l'inspirent.  Peu  d  écrivains 
français  ont  prêté  l'oreille  à  des  voix  aussi  nombreuses  et 
aussi  diverses.  En  dressant  la  liste  des  maîtres  qu'il  a  écoutés, 
on  rencontrerait  tout  d'abord  Gœthe  et  Byron,  puis  Dante, 
le  Tasse,  Shakespeare,  Richardson,  Prévost,  Rousseau,  Al- 
fieri,  Schiller,  Jean-Paul,  Hoffmann.  Ceux-là,  d'autres  encore, 
il  les  cite,  leur  répond,  les  discute  :  il  nous  donne  son  avis 
sur  la  justesse  du  mot  de  Francesca  de  Rimini  ou  sur  le 
charme  indéfinissable  de  Manon.  Ossian  n'est  point  de  ceux 
qui  offrent  un  aliment  à  son  esprit,  sur  qui  s'exerce  sa  claire 
et  perçante  raison  ;  mais  il  a  quelc{ue  temps  nourri  son  rêve. 
Il  possédait  la  traduction  de  Le  Tourneur,  et  c'est  sans 
doute  par  elle  qu'il  a  été  touché  dans  ses  jeunes  années  du 
charme  d'Ossian.  Si,  comme  il  est  probable,  il  a  lu  aussi 
Baour-Lormian,  la  poésie  de  celui-ci  n'a  pas  dû  beaucoup 
l'enchanter,  d'après  la  façon  dont  il  parle  de  lui  à  vingt  ans  : 
il  voit  très  justement  dans  sa  manière  un  dernier  effort  de 
la  versification  classique  :  «  La  Henriade  enfanta  M.  Baour- 
Lormian  '.  » 

Un  critique  qui  a  étudié  avec  beaucoup  de  précision  les 
sources  du  théâtre  de  Musset,  avant  d'insister  comme  il 
convient  sur  La  Coupe  et  les  Lèvres,  a  signalé  quelques 
rencontres  de  sa  poésie  et  de  celle  du  Barde  \  Elles  sont  un 
peu  incertaines.  Il  ne  suffit  pas  que  Musset  parle  de  bruyère 
et  de  vent  du  soir  pour  qu'il  soit,  de    ce   chef,  tributaire 

1.  Œuvres  d'Alfred  de  Musset,  IX,  7S  :  i3<  Revue  fantastique,  25  avril 
1831. 

2.  L.  Lafoscade,  Le  Théâtre  d'Alfred  de  Musset,  p.  58-63. 


340  Ossian  en   France 

d'Ossian.  «  L'on  jurerait  que  la  muse  du  poète,  sûre  de  se 
retrouver,  s'est  un  instant  laissé  envelopper  par  les  nuages 
de  Macpherson.  »  11  ne  faudrait  pas  trop  jurer.  Je  regrette 
pour  le  Barde  qu'il  n'ait  pas  inspiré  le  poétique  début  de 
la  Nuit  d'Octobre,  par  exemple,  ou  tels  vers  du  Saule  ou 
de  Rolla.  Par  contre,  je  verrais  volontiers  une  réminiscence 
du  fameux  morceau  sur  les  ruines  de  Balclutha  dans  l'in- 
vocation de  l'Anglais  Tiburce  au  manoir  de  ses  pères  : 

...  Tu  gardes  le  silence, 
Vieux  séjour  des  guerriers,  autrefois  si  bruyant  '  ! 

Il  faut  rappeler  aussi  que  Musset  se  représente,  quand 
il  a  perdu  tout  son  argent  aux  jeux  de  Bade,  étendu  sur  un 
banc  et  «  rêvant  aux  héros  d'Ossian  ^  ».  N'y  a-t-il  pas  là 
quelque  ironie,  aussi  bien  que  dans  le  «  crâne  ossianique^  » 
dont  s'enorgueillit  le  piteux  Durand?  Ce  «  crâne  ossianique  » 
est  sans  doute  un  crâne  où  réside  le  génie,  puisqu'il  est 
«  aux  lauriers  destiné  ».  Il  est  difficile  de  préciser  l'intention 
du  poète  dans  l'un  et  l'autre  passage. 

Musset  raille  doucement  le  genre  ossianique  :  il  ne  renie 
pas  les  poèmes  du  Barde.  On  peut  s'en  convaincre  en  par- 
courant ses  œuvres  en  prose.  Il  semble  féliciter  Napoléon 
d'avoir  porté  son  Ossian  avec  lui,  même  à  la  Bérésina  *.  Dans 
sa  petite  guerre  contre  les  Romantiques,  il  ne  nie  pas  les 
beautés  d'Ossian  :  il  s'étonne  que  les  Romantiques  voient  en 
lui  un  maître.  Les  journaux  ont  appris  à  Dupuis  et  à  Cotonet 
que  <<  la  poésie  romantique,  tille  de  l'Allemagne  »,a  ajouté  le 
Barde  au  panthéon  littéraire,  et  que  «  Ossian  et  Homère  se 
donnent  la  main  *  ».  Point  de  mal  à  cela.  Mais  d'autres  — 
Musset  se  laisse  aller  par  négligence  ou  s'amuse  par  malice 
à  confondre  les  divers  sens  qu'on  a  donnés  au  mot  roman- 
tisme, et  l'on  sait  s'ils  sont  nombreux  !  —  d'autres  appellent 
romantique  le  mélange  du  bouffon  et  du  terrible.  Que  vient 
faire  le  Barde    lugubre    de  Morven  en    cette   mascarade  ? 

1.  Le  Saule,  18.30. 

2.  Une  bonne  fortune,  décembvc  l!S3i. 

3.  Dupont  et  Dura/id,  juillet  1S3S. 

i.  OEuvres,  IX,  137  :  Un  mot  sur  l'Art  modei'ne. 

5.  Ib.,  IX,  208  :  Lettres  de  Dupuis  et  Cotonet,  l"  lettre,  8  seplembre 
1836. 


Alfred  de  Musset  341 

«  D'ailleurs  Ossian,  votre  Homère  nouveau,  est  sérieux  d'un 
bout  à  l'autre  :  il  n'y  a,  ma  foi,  pas  de  quoi  rire.  Pourquoi 
Tappelez-vous  donc  romantique  ?  Homère  est  beaucoup  plus 
romantique  que  lui  >.  »  Au  reste,  dire  aux  romantiques,  en 
1836,  qu'Ossian  est  leur  «  Homère  nouveau  »,  c'est  étran- 
gement retarder  ;  c'est  parler  comme  aurait  pu  le  faire  en 
1800  un  critique  de  M""«  de  Staël.  11  n'y  a  peut-être  pas  un 
romantique  de  quelque  renom  qui,  en  1836,  fît  d'Ossian  son 
Homère.  Décidément,  les  deux  habitants  de  La  Ferté-sous- 
Jouarre  sont  mal  au  courant.  C'est  abuser  également  que 
d'établir,  sous  le  couvert  d'un  mot  à  tout  faire,  un  rapport 
quelconque  entre  le  Barde,  père  de  la  mélancolie  moderne, 
et  l'armoire  d'Heniani  ou  les  facéties  des  Jeune-France. 

Nous  arrivons  aux  deux  textes  dans  lesquels  une  in- 
fluence d'Ossian  est  aisément  discernable  :  ici  une  inspira- 
tion, là  une  imitation  directe  et  presque  une  traduction. 
Trois  auteurs  au  moins  ^  ont  déjà  signalé  combien  certains 
traits  de  La  Coupe  et  les  Lèvres  rappellent  Ossian  ;  M.  La- 
foscade  Ta  fait  naturellement  avec  plus  de  détail.  Il  ne  se 
peut  rien  de  plus  ossianique  que  toute  l'apostrophe  au  Tyrol, 
où  l'on  relève  des  traits  comme  amante  des  nuages,  leurs 
lacs  vaporeux,  barde  ;  un  vers  qui  caractérise  admirable- 
ment l'emploi  du  temps  des  héros  de  Morven  : 

On  ne  fait  sous  ton  ciel  que  la  guerre  et  l'amour  '... 

et  surtout  une  allusion  au  surnaturel  ossianique  : 

0  Frank  !  si  du  séjour  des  vents  et  des  tempêtes 
Ton  âme  sur  ces  monts  plane  et  voltige  encore  *... 

Le  Tyrol  qu'évoque  Musset  est  une  sorte  de  Calédonie 
plus  moderne  et  plus  colorée,  où  la  grisaille  monotone  des 
guerriers  combattant  et  pleurant  dans  le  brouillard  est  rem- 
placée par  des  touches  plus  vives  et  plus  pittoresques  :  ses 

1    Œuvres,  IX,  214. 

2.  L.  Lafoscade,  Le  Théâtre  d'A.  de  Musset,  p.  59-63  ;  Edm.  Estève, 
Byron  et  le  Romaatisine  français,  p.  i2i;  Jean  Giraud,  iVo^es  sur  quelques 
sources  de  La  Coupe  et  les  Lèvres  d'A.  de  Musset  {Revue  Universitaire, 
15  février  1912). 

3.  La  Coupe  et  les  Lèvres,  juillet  et  août  1832  :  Invocation. 

4.  Ib.,  acte  IV,  se.  I. 


34»  Ossian  en   France 

montagnes  sont  plus  élevées,  ses  vallées  plus  riches  et  plus 
ensoleillées  :  on  le  sent  voisin  de  l'Italie.  Mais  il  est,  comnae 
Morven,  un  pays  de  rêve,  un  de  ceux  qu'a  créés  l'imagina- 
tion d'un  poète.  Celui-ci  a  vingt-deux  ans;  il  s'ouvre  à  la 
vie  comme  au  soleil  une  belle  fleur  pourprée  qui  embaume 
tout  ce  qui  l'approche.  11  a  mis  dans  son  Tyrol  une  vision 
héroïque  dans  un  décor  montagneux  et  grandiose,  dont 
Ossian  a  suggéré  quelques  traits. 

On  voit  combien  il  serait  faux  de  dire  avec  Dumas  père 
que  Musset  «  n'a  rien  pris...  à  Ossian  excepté  une  seule 
pièce  '  ».  Et  cependant  il  est  vrai  que  tous  les  témoignages 
d'inspiration  ou  d'influence  que  Ton  a  recueillis  ne  sont  rien 
auprès  du  morceau  célèbre,  le  plus  glorieux  sans  doute  de 
tous  ceux  que  cite  ou  indique  cette  longue  étude,  et  le  seul 
peut-être  qui  soit  déjà  dans  le  souvenir  de  tout  lecteur  de 
cet  ouvrage.  Même  l'immense  majorité  des  Français  lettrés 
de  notre  temps  n'ont  guère  lu  d'Ossian  que  ces  vers  de  Mus- 
set, qui  chantent  dans  leur  mémoire  depuis  le  jour  heureux 
de  leur  jeunesse  où  le  poète  leur  fut  révélé.  Je  m'excuse  de 
reproduire  une  page  aussi  connue,  mais  il  serait  étrange 
qu'une  étude  sur  Ossian  en  France,  qui  a  dû  faire  une  place 
à  tant  de  morceaux  médiocres  ou  mauvais,  ne  contînt  pas 
celui-ci. 

Pâle  étoile  du  soir,  messagère  lointaine, 

Dont  le  front  sort  brillant  des  voiles  du  couchant. 

De  ton  palais  d'azur,  au  sein  du  firmament, 

Que  regardes-tu  dans  la  plaine? 
La   tempête  s'éloigne,  et  les  vents  sont  calmés. 
La  forêt,  qui  frémit,  pleure  sur  la  bruyère; 
Le  phalène  doré,  dans  sa  course  légère. 
Traverse  les  prés  embaumés. 
Que  cherches-tu  sur  la  terre  endormie  ? 
Mais  déjà  vers  les  monts  je  te  vois  t'abaisser; 
Tu  fuis  en  souriant,  mélancolique  amie. 
Et  ton  tremblant  regard  est  pi'ès  de  s'elFacer. 

I']toile  qui  descends  sur  la  verte  colline. 
Triste  larme  d'argent  du  manteau  de  la  Nuit, 
Toi  que  regarde  au  loin  le  pâtre  qui  chemine, 
Tandis  que  pas  à  pas  son  long  troupeau  le  suit,  — 

1.  Alexandre  Dumas,  Les  Morlsvont  vite,  II,  98. 


Alfred  de  Musset  343 

Etoile,  où  t'en  vas-tu  dans  cette  nuit  immense? 
Cherches-tu  sur  la  rive  un  lit  dans  les  roseaux? 
Où  t'en  vas-tu  si  belle,  à  l'heure  du  silence. 
Tomber  comme  une  perle  au  sein  profond  des  eaux? 
Ah  !  si  tu  dois  mourir,  bel  astre,  et  si  ta  tête 
Va  dans  la  vaste  mer  plonger  ses  blonds  cheveux, 
Avant  de  nous  quitter,  un  seul  instant  arrête;  — 
Etoile  de  l'amour,  ne  descends  pas  des  cieux  '! 

On  sait  que  ce  morceau  n'est  autre  que  le  début  des 
Chants  de  Se/ma,  que  nous  avons  rencontré  si  souvent  tra- 
duit en  prose  ou  en  vers,  soit  sur  l'anglais,  soit  d'après  Le 
Tourneur,  soit  d'après  Tallemand  de  Gœthe.  Nous  savons 
que  Musset  possédait  les  deux  volumes  de  Le  Tourneur  ; 
c'est  certainement  la  source  de  sa  traduction  ;  Werther  a.  sans 
doute  aussi  contribué  à  lui  faire  apprécier  ce  morceau.  Quoi- 
que Musset  connût  suffisamment  l'anglais  pour  lire  Ossian 
dans  le  texte,  il  n^est  pas  probable  qu'il  ait  eu  ce  texte  en- 
tre les  mains  :  sa  bibliothèque  ne  le  contenait  pas.  Dès  1840) 
Sainte-Beuve  citait  dans  un  de  ses  articles  «  la  pièce  inspi- 
rée d'Ossian  ^  »  ;  en  réimprimant  en  volume  les  Portraits 
Contemporains, on  a  jugé  inutile  de  répéter  une  page  si  con- 
nue. Au  lendemain  de  la  mort  du  poète,  Dumas  père  la  ci- 
tait aussi  avec  éloge  :  pour  lui,  elle  est  «  imitée  de  loin, 
souvenir  resté  dans  la  tête  plutôt  que  traduction  copiée  sur 
le  livre  ^  ».  Il  est  difficile  pourtant  d'admettre,  n'en  déplaise 
au  bon  Dumas  qui  tranche  ce  point  avec  son  assurance  ha- 
bituelle, que  Musset  n'ait  pas  écrit  après  une  lecture  toute 
récente  de  Le  Tourneur,  et  peut-être  même  avec  le  livre  sous 
les  yeux.  Quelques  rapprochements,  en  confirmant  que  Le 
Tourneur  est  bien  la  source  de  Musset,  serviront  en  outre 
à  établir  avec  quelle  fidélité  il  suit  quelquefois  les  expres- 
sions de  son  modèle. 

L.  T.  —  dont  la  tête   sort  brillante  des  nuages  du  couchant. 
M.  —  Dont  le  front  sort  brillant  des  voiles  du  couchant. 

L.  T.  —  sur  l'azur  du  firmament. 

M.  — De  ton  palais  d'azur,  au  sein  du  firmament. 

1.  Le  Saule,  1830, 

2.  Portraits  Contemporains,  11,220. 

3.  Alexandre  Dumas,  Les  Morts  vont  vite,  II,  98. 


344  Ossian   en   France 

L.  T.  —  Que  regardes-tu  dans  la  plaine  ? 
M.  —  Que  regardes-tu  dans  la  plaine  ? 

L.  T.  —  Je  te  vois  t'abaisser  en  souriant. 

M.  —  Je  te  vois  t'abaisser  ;  tu  fuis  en  souriant. 

L.  T.  —  Ta  radieuse  chevelure. 
M.  —  ses  blonds  cheveux. 

L'identité  de  certaines  expressions  est  telle  qu'il  est  dif- 
ficile de  croire  que  Musset  n'ait  pas  eu  Le  Tourneur  sous 
les  yeux.  Mais  l'examen  attentif  de  ces  vers  nous  amène  à 
une  autre  constatation.  Ce  morceau  est  composé  d'une  tra- 
duction et  d'une  imitation  très  libre.  Les  douze  premiers 
vers  ne  s'éloignent  pas  plus  du  texte  que  ne  le  font  en  gé- 
néral les  traductions  en  vers.  Les  douze  derniers,  beaucoup 
plus  remarquables  et  plus  poétiques,  s'en  écartent  tout  à 
fait  et  introduisent  des  développements  inconnus  à  Ossian. 
On  dirait  que  le  génie  du  poète,  après  avoir  suivi  son  modèle, 
ouvre  à  l'inspiration  ses  ailes  toutes  grandes  et  le  dépasse 
brusquement.  La  note  rêveuse  et  tendrement  mélancolique, 
qui  est  la  dominante  de  ce  morceau,  appartient  bien  au  texte 
ossianique  ;  mais  le  poète  français  l'a  développée,  a  su  lui 
trouver  des  harmoniques  nouvelles,  de  manière  à  lui  faire 
produire  un  effet  incomparablement  plus  beau.  Entre  ses 
mains  seulement,  le  thème  de  l'étoile  du  soir,  repris,  ampli- 
fié, développé  par  l'adjonction  d'images  de  détail  et  d'idées 
poétiques  dune  rare  beauté,  a  exprimé  tout  ce  qu'il  conte- 
nait d'analogue  avec  certaines  des  dispositions  les  plus  inti- 
mes de  notre  âme.  Sans  doute,  le  début  des  Chants  de 
Selma  est  «  aussi  profondément  mélancolique  qu'il  est  ori- 
ginal' »  .-mais  il  fallait  lui  faire  rendre  tout  ce  qu'il  contient 
de  poésie.  Werther'  lavait  révélé  au  lecteur  français  ;  beau- 
coup l'avaient  traduit  depuis  ;  il  n'a  pas  cessé  de  charmer. 
C'est  qu'il  exprime  un  sentiment  bien  puissant  et  bien  vrai. 
Tant  qu'il  se  lèvera,  à  l'orient, une  petite  étoile  dont  la  lueur 
timide  s'allume,  à  peine  le  soleil  couché  a-t-il  empourpré 
l'occident  ;  longtemps  la  seule  étoile  du  ciel,  si  chère  au 
travailleur  qui  regagne  à  pied  son  foyer,  si  douce  aux  amou- 

1.  B.  Jullicn,  Ilisloire  Je  la  poésie  française  à  l'époque  impériale,  \,lbs. 


Alfred  de   Musset  345 

reuxqueles  ombres  du  crépuscule  voilent  discrètement  avant 
que  la  nuit  épaisse  les  cache  ou  les  sépare  ;  tant  qu'elle  sera 
le  symbole  de  cette  heure  ineffable,  faite  d'apaisement,  de 
repos  et  d'espoir,  où  se  glisse  le  rêve  aux  cœurs  les  mieux 
fermés  ;  aussi  longtemps  on  saluera  dans  Ossian  le  premier 
poète  de  l'étoile  du  soir,  et  dans  Musset  celui  qui  a  su  le 
mieux  la  dire  après  lui.  Ailleurs,  ce  ne  sont  que  des  touches 
isolées^  qui  parfois  émeuvent  profondément.  Homère  appelle 
Vesper  «  le  plus  bel  astre  qui  s'arrête  dans  le  ciel  »,  -/JXX'.z-oz, 
b»  cjpxvw  rc--.-a'.  àjtrjp.  Dante  a  évoqué  Lo  bel jnaneta  ch'ad 
amar  conforta, q,\.  cette  heure  divine: 

Era  già  l'ora  che  volge  il  disio 

Ai  naviganti,  e'ntenerisce  il  cuore... 

Che  paja  il  giorno  pianger  che  si  muore 

Byron  a  senti  son  cœur  violent  et  passionné,  ironique  et 
hautain,  sefondre  sous  les  pins  de  Ravenne  à  l'heure  tendre 
du  crépuscule,  et  suivant,  imitant  Dante  qu'il  cite,  il  a  dit 
lui  aussi  the  heavenliest  Iwur  of  heaven;\\  a  senti  cette  heure 

Sink  o'er  tha  earth  so  beautiful  and  sofl  .. 

Soft  hour  !  which  wakes  the  Avish  and  melts  the  heart 

Of  those  Avho  sail  the  seas... 

Et  Ronsard  a  chanté  «  Chère  Vesper,  lumière  dorée  De  la 
belle  Vénus  Cythérée...  Oclaire  image  de  la  nuitbrune...  » 
Mais  ces  notes  isolées  n'empêchent  pas  Ossian,  et  Musset  à 
sa  suite,  d'être  les  vrais  poètes  de  l'étoile  du  soir. 

Terminons  en  disant  qu'on  a  fait  une  étrange  supposition 
sur  l'origine  véritable  de  ce  morceau.  Emile  Montégut  s'est 
avisé  de  dire  que  Musset  l'avait  tiré,  non  pas  de  Le  Tour- 
neur, non  pas  même  d'Ossian,  mais  de  Fletcher,  ledramatiste 
anglais'  ;  il  l'admettait  d'autant  plus  facilement  qu'il  n'avan- 
çait pas  l'ombre  d'une  preuve,  et  qu'il  dédaignait  même 
de  donner  le  nom  de  la  pièce  de  Fletcher.  M.  Jean  Giraud 
a  repris  l'étude  de  la  question  '.  Il  ne  la  fait  pas  avancer  en 
ce  qui  concerne  Fletcher,  dont  il  fait  sur  la  foi  de  Montégut 
le  modèle  de  Macpherson  ;  il  montre  que  Musset  dérive  de 

1.  Emile  Montégut,  Nos  Morts  Coiilemporains,  2'  série  (1865),  p.  9. 

2.  J.  Giraud,  Musset  et  la  Poésie  du  Nord  {Revue  Germanique,  1911). 


346  Ossian  en   France 

Le  Tourneur,  que  M.-J.  Chénier  et  Baour-Lormian  en  déri- 
vent aussi,  tandis  que  Gœthe  dans  Werther  imite  directe- 
ment Macpherson,  Nous  savions  tout  cela.  Mais  il  ajoute  que 
certaines  expressions  de  Musset,  mélancolique  amie,  la  terre 
est  endormie,  paie  étoile,  peuvent  venir  du  premier  mono- 
logue de  Faust  dans  la  traduction  Albert  Stapfer.  On  peut 
se  rallier  à  ces  conclusions.  Mais  j'ai  voulu  vérifier  dans 
l'ample  répertoire  de  Beaumont  et  Fletcher  si  quelque  pas- 
sage justifiait  l'allégation  de  Montégut.  Je  n'ai  trouvé  abso- 
lument qu'un  hymne  de  Calis  à  Vénus,  chanté  dans  le  tem- 
ple de  cette  déesse  :  «  0  divine  Star  of  Heaven...  S>  ;  mais 
ici  l'étoile  Vénus  se  confond  avec  la  déesse  ;  elle  n'est  guère 
qualifiée  que  par  les  expressions  qui  conviennent  à  la  déesse 
et  qui  forment  une  espèce  de  litanie.  Il  est  possible  que  ce 
morceau  lyrique  soit  de  Fletcher  seul,  mais  en  tout  cas,  si 
c'est  à  lui  que  Montégut  a  pensé,  il  justifie  bien  mal  son 
assertion. 


IV 


Il  était  naturel  de  rapprocher  les  grands  romantiques,  mal- 
gré les  différences  d'âge  qui  les  séparent,  puisqu'ils  ont  tous 
plus  ou  moins  subi  dans  leur  jeunesse  l'influence  d'Ossian. 
Parmi  les  autres  poètes  de  la  même  époque,  il  faut  distinguer 
deux  groupes  :  ceux  qui  sont  de  la  génération  de  Lamar- 
tine et  même  plus  âgés,  Soumet,  Guiraud,  les  Deschamps, 
Rességuier, Loyson,  etc..  ;  ceux  qui  sont  contemporains  de 
Hugo  et  qui  se  rangent  volontiers  sous  son  étendard.  Les 
premiers  sont,  avec  quelques-uns  des  plus  jeunes,  les  ini- 
tiateurs du  premier  romantisme,  celui  de  18i2-1825  ;  les 
seconds  ne  publient  guère  avant  1830,  et  l'on  sait  assez  que 
leur  romantisme  n'a  pas  grand'chose  de  commun  avec  celui 
de  leurs  aînés. 

Ces  derniers,  disciples  de  M'"^  de  Staël  et  volontiers  mé- 
lancoliques, n'ossianisent  pourtant  pas  autant  qu'on  pourrait 
le  croire.  La  plupart  n'olîrent  que  peu  de  traces  de  la  pré- 

1.  Beaumont  and  Fletcher,  The  Mad  Lover,  acte  IV,  scène  1. 


Divers  poètes  romantiques  347 

sence  du  Barde  dans  leur  imagination  :  Ossian  est,  je  crois 
bien,  absent  du  recueil  de  La  Muse  française.  Dans  L'Infi- 
dèle^ de  Soumet  \  l'inspiration  est  toute  chrétienne  et  che- 
valeresque. Mais  l'anecdote  est  probablement  ossianique  : 
nous  connaissons  ces  vierges  qui  s'arment  pour  combattre 
et  qui  sont  par  mégarde  tuées  par  leur  amant.  Soumet  et 
Guiraud  sont  deux  méridionaux  qui  ne  fréquentent  guère 
dans  Morven.  U Hospitalité,  de  UÎric  Guttinguer,  se  donne 
pour  Chant  gaulois  ^  ;  mais  il  y  a  là  un  barde  solitaire,  et 
l'ensemble  est  vaguement  ossianique  ;  d'ailleurs  nous  ver- 
rons Guttinguer,  à  Rouen,  défendre  le  Barde  contre  les  rail- 
leries des  classiques.  La  Glbrvina  de  Rességuier,  tille  d'un 
vieillard  qu'elle  endort  aux  sons  de  sa  harpe,  est  plus  nette- 
ment calédonienne  : 

...  Sa  voix  est  unie 
Aux  sons  doux  et  légers  des  accords  d'Ossian  ^ 

On  remarquera  que  ce  nom  de  Glorvina  n'est  pas  ossiani- 
que :  le  poète  l'a  très  probablement  emprunté  au  roman 
de  Miss  Owenson. 

L'inspiration  automnale  et  mélancolique,  souvent  associée 
à  des  sentiments  chrétiens,  se  développe  beaucoup  dans  notre 
poésie  à  partir  de  1820,  comme  on  s'en  aperçoit  en  feuille- 
tant un  assez  grand  nombre  d'ouvrages  ou  de  recueils.  La- 
martine y  est  sans  doute  pour  quelque  chose.  UAlmanach 
des  Muses  ne  fait  place  à  cette  inspiration  que  vers  1822  : 
c'est  cette  année-là  qu'il  donne  le  Jeune  poète  mourant  du 
romantique  Holmondurand  : 

Car  j'ai  toujours  aimé  les  beaux  mois  des  tempêtes, 
Ce  ciel  mélancolique  et  cette  longue  voix, 
Cette  voix  des  autans  qui  chassent  sur  nos  têtes 
Les  feuilles  éparses  des  bois  *. 


1.  Almanach  des  Muses,  1823,  p.  175. 

2.  Ulric  Guttinguer,  Mélanges  poétiques.  2»  éd.,  1825,  p.  98. 

3.  Jules  de  Rességuier,  Tableaux  poétiques,  3*  éd.,  1828,  p.  273  :  La 
Harpe  de  Glorvina  ;  la  même  que  Glorvina,  élégie,  dans  V Almanach  des 
Muses,  1824,  p.  78. 

4.  Almanach  des  Muses,  1822,  p.  193. 


348  Ossian  en  France 

Le  poète  chante  «  l'étoile  du  soir...  le  nuage  qui  s'enfuit  ». 
Il  a  des  accents  ossianiques.  Mais  Charles  Loyson,  lui,  est 
nettement  épris  du  Barde.  11  devait  mourir  à  vingt-neuf  ans, 
le  27  juin  1820,  peu  après  avoir  écrit  son  Hymne  à  la  Lune 
et  son  Allée  d'Ossian.  11  chantait  «  cette  tristesse  infinie, 
Le  titre  des  mortels  à  l'immortalité  ».  11  voyait  la  lune 

Comme  un  grand  bouclier  dont  l'orbe  ensanglanté 
S'élève  et  s'agrandit  au  haut  de  la  colline  '. 

Mais  surtout  L'Allée  d Ossian  -  est  un  des  poèmes  les 
plus  intéressants,  à  notre  point  de  vue,  de  cette  époque. 
Il  compte  204  vers  libres,  dont  le  cours  est  interrompu  à 
cinq  reprises  par  le  refrain  : 

Prends  ta  harpe  mélodieuse, 
Que  la  gloire  et  l'amour,  la  douleur  anima, 
Barde  à  la  voix  harmonieuse 
0  Barde  antique  de  Selma  ! 

Le  poète  rêve  aux  premières  heures  de  la  nuit,  dans  une 
allée  d'arbres  antiques,  dont  les  rayons  de  la  lune  percent 
par  intervalles  l'épais  feuillage.  Il  croit  voir  les  fantômes 
des  vierges  et  des  héros  que  font  revivre  les  chants  du  Barde  ; 
il  croit  entendre  dans  le  bruissement  des  feuilles  les  accents 
d'Ossian  lui-même,  qui  lance  à  cinq  reprises,  comme  un 
refrain,  sa  plainte  prophétique  : 

Murs  de  Selma,  pleurez,  et  couvrez-vous  de  deuil  ! 

Emu  par  des  souvenirs  mélancoliques  et  des  pressenti- 
ments lugubres,  car  celle  qui  possède  ce  parc  et  qui  voulut 
que  cette  allée  s'appelât  Vallée  d'Ossian  va  mourir  avant 
l'heure,  le  poète  tente  d'expliquer  le  charme  profond  que 
cette  poésie  exerce  sur  les  cœurs.  Elle  le  doit  à  sa  tristesse: 

Hélas  !  l'accent  de  l'harmonie 
N'est  que  l'écho  de  nos  douleurs. 
La  joie,  aux  humains  étrangère, 
Fait  entendre  une  voix  légère, 


1.  Lycée  français,  IV,  1  (1820)  :  Hymne  à  la  Lune,  par  Ch.  Loyson. 

2.  Ib.,  III,  49  (1820):  L'Allée  d'Ossian,  élégie,  par  Gh.  Loyson. 


«   L'Allée  d'Ossian   »   de  Charles   Loyson  349 

Dont  peu  d'instants  après  le  souvenir  se  perd  ; 
La  tristesse  dans  1  ame  a  sa  source  profonde, 
Et  ses  gémissements  qui  remplissent  le  monde 
Forment  de  siècle  en  siècle  un  éternel  concert. 

Le  caractère  dominant  du  poème,  c'est  en  effet  la  mélan- 
colie romantique  prenant  pour  s'exprimer  la  forme  ossia- 
nique.  Viens,  dit  le  poète  à  Ossian, 

Viens,  tes  tristes  accents  sont  pour  moi  pleins  de  charmes  ; 

La  lune  règne  au  haut  des  cieux  ; 
L'homme  s'est  retiré  :  je  suis  seul,  et  mes  yeux 

Demandent  à  verser  des  larmes. 

Après  cette  mélodie  en  mineur,  quelques  accords  vigou- 
reusement plaqués  : 

Ossian,  prends  ton  vol  vers  la  troupe  immortelle  ! 

Ne  cherchez  plus  le  Barde  au  séjour  des  vivants  : 

Il  mêlera  sa  voix  à  la  voix  des  tempêtes, 

Et  passera  le  soir  au-dessus  de  nos  têtes, 

Dans  le  nuage  obscur  qui  fuit  au  gré  des  vents. 

Le  poète  rêve  à  Ossian  dans  un  décor  tout  moderne  :  à 
côté  de  Fingal,  Oscar,  Malvina,  Toscar,  Minvane,  Selma, 
Inistore,  Témora,  voici  l'horloge,  les  créneaux, les  vitraux; 
et,  mêlées  à  tout  cela,  quelques  périphrases  classiques,  des 
devinettes  à  la  Delille  :  «  du  messager  céleste  le  cantique  >> 
et  «  le  Mentor  rustique  »  ;  vous  avez  deviné  qu'il  s'agit  de 
VAngelm  et  d'un  maître  d'école.  Malgré  ces  élégances,  ce 
poème  a  quelque  chose  de  sincère  et  de  pénétrant  qui  le 
met  fort  au-dessus  de  la  plupart  des  poésies  d'inspiration 
ossianique. 

Parmi  les  poètes  du  second  groupe,  plus  colorés,  plus 
bariolés,  plus  hardiment  romantiques,  Jules  Lefèvre  se  dis- 
tingue particulièrement.  Bien  qu'il  n'ait  paru  qu'en  1823,  son 
poème  Le  Parricide  est  daté  par  l'auteur  de  novembre  1 8''20  ^ 
On  sait  la  réputation  éphémère  de  ce  poème  et  de  ce  poète. 
On  a  appelé  Le  Parricide  un  poème  ossianique'  ;  à  la  vérité 
il  y  a  là  un  mélange  d'inspiration  biblique  et  d'inspiration 

1.  Jules  Lefèvre,  Le  Parricide,  poème...,  1823. 

2.  P.  Berret,  Le  Moyen  Age  dans  la  Légende  des  Siècles,  p.  320. 


35o  Ossian  en   France 

ossianique  dans  une  forme  encore  très  classique.  Ossian  a 
inspiré  surtout  le  personnage  d'Edgar  :  de  cet  Edgar  en  qui 
revivent  les  héros  chantés  par  le  Barde  : 

Il  descendait,  dit-on,  de  ces  bardes  antiques 

Qui  chantaient    les  yeux  bleus  de  leurs  vierges  celtiques... 

De  Fingal  dans  son  cœur  portant  toute  la  race, 
Edgar  se  lit  connaître  au  sang  qu'il  répandait. 

Ailleurs  ce  sont  des  allusions  précises,  des  noms  évoca- 
teurs  : 

Et  l'on  voit  à  côté  d'un  casque  sans  crinière 
Le  luth  de  Balclutha  gisant  dans  la  poussière... 
Il  entendait  alors  la  lyre  soupirer 
Ces  sons  que  Malvina  sut  jadis  en  tirer 
Quand  Ossian  disait  :  Ma  fille,  voici  l'heure...  ! 

Le  luth,  la  lyre,  et  pas  une  harpe  !  C'est  que  le  poème 
n'est  ossianique  que  pour  une  faible  part  :  il  se  rattache 
plutôt  au  genre  gothique  et  aussi  au  genre  frénétique.  Nous 
sommes  loin  de  la  sérénité  mélancolique  du  Barde,  et  l'ins- 
piration reste  extérieure.  Jules  Lefèvre  essaie  de  donner 
comme  arrière-plan  à  son  poème  des  échappées  sur  le  monde 
ossianique,  qu'il  romantise  d'ailleurs  de  curieuse  façon.  Les 
«  yeux  bleus  des  vierges  celtiques  »  viennent  de  Chateau- 
briand, et  Ossian  n'a  jamais  dit  à  Malvina  «  Ma  fdle,  voici 
l'heure!  »  sur  un  ton  aussi  mystérieux,  mélodramatique  et 
fatal. 

Dans  une  de  ses  poésies,  Lefèvre  se  souvient  encore  d'Os- 
sian,  mais  cette  fois  à  travers  Walter  Scott  '.  Ce  court  poème 
est  daté  d'août  1821  ;  il  est  intéressant  à  cette  date  comme 
exemple  de  l'influence  de  Scott  venant  remplacer  celle  d'Os- 
sian;  les  deux  Ecosses  se  superposent  au  détriment  de  la  pre- 
mière, qui  devient  de  plus  en  plus  vague  et  inconsistante,  qui 
n'est  plus  rappelée  que  par  quelques  accords  épars,  quelques 
notes  plaintives  et  lointaines,  à  peine  perceptibles  dans  l'har- 
monie pleine,  chaude,  colorée,  du  successeur  d'Ossian  aux 
bords  de   la   Glyde.   On  peut  cependant  admettre  que   si 

1.  J.  Lefèvre,  Le  Parricide...,  p.  217  :  Le  Retour,  imitation  de  Walter 
Scott. 


Divers  poètes  romantiques  35  i 

Lefèvre  a  imité  justement  cette  pièce  de  Scott,  c'est  qu'elle 
lui  parlait  d'Ossian. 

Le  souvenii'  du  Barde  inspirait  mes  transports  : 
Je  vivais  de  ses  vers  :  j'étais  celui  qu'il  chante... 
Je  ne  me  souviens  plus  comment  dans  mon  repos 
De  Fingal  et  d'Oscar  jévoquais  les  drapeaux; 
De  la  harpe  d'Erin  je  me  croyais  le  maître... 

On  rapproche  souvent  de  Lefèvre  Boulay-Paty,  un  peu 
plus  jeune,  qui  lui  aussi  a  imité  Ossian,  nous  l'avons  vu, 
en  chantant  la  gloire  de  nos  armées.  Mais  celui  qui  rappelle 
le  plus  l'auteur  du  Parricide  est  Eugène  Hugo,  le  frère 
infortuné  de  Victor,  qui  tout  jeune  encore,  avant  de  som- 
brer dans  la  folie,  avait  écrit  Le  Duel  du  Précipice  \  que 
Sainte-Beuve  appelle  une  «  poésie  soi-disant  erse  %>  .  Cette 
«  poésie  »  est  un  morceau  en  prose  de  deux  pages  «  traduit, 
dit  l'auteur,  d'un  ouvrage  peu  connu  en  France,  les  Exqui- 
sitiones philosophicae  de  Merner  (Stockholm,  1805)  ».  C'est 
Un  tableau  Scandinave,  brossé  dans  le  style  de  Bug  Jargal 
et  de  Han  d'Islande.  Deux  guerriers  combattent  corps  à 
corps  sur  un  sapin  jeté  comme  un  pont  au-dessus  d'un 
abîme.  Mais  la  couleur  ossianique  y  est  marquée  par  les 
bardes,  où  l'on  attendrait  des  scaldes,  et  par  une  phrase 
comme  celle-ci  :  «  L'on  aperçut  distinctement  dans  les  airs 
les  fantômes  emportés  par  les  vents  qui  se  penchaient  sur 
les  bords  des  nuages.  »  Notons  que  l'auteur  connaît  les 
se«ac/r/e.y  ou  chanteurs  irlandais,  qu'il  appelle,  je  ne  sais  pour- 
quoi, sénécions.  Dans  un  article  intitulé  Du  Génie,  Eugène 
met  parmi  les  plus  grands  poètes  épiques  Ossian,  qui  s'élève 
«  sur  les  débris  de  sa  patrie  et  de  ses  dieux  ^  ». 

Au  même  groupe  appartient  encore  Pétrus  Borel,  roman- 
tique à  tous  crins.  Remarquons  la  forme  que  prend  sa  dé- 
claration de  iière  indépendance  : 


1.  Conservateur  Liltéraire,  I,  165  (février  1820)  :  Le  Duel  du  Précipice, 
poésie  erse,  par  E...  Réimprimé  par  Ch.  Asselineau,  Bibliographie  Roman- 
tique, p.   92. 

2.  Revue  des  Deux-Mondes,  1831,  III,  251. 

3.  Conservateur  Littéraire,  1,  125  (janvier  1820). 


352  Ossian  en   France 

C'est  un  oiseau,  le  barde  !  il  doit  rester  sauvage... 
C'est  un  oiseau,  le  barde  !  il  doit  vieillir  austère, 
Sobre,  pauvre,  ignoré,  farouche,  soucieux...  i 

A  peu  près  comme  Ossian.  Le  même  Pétrus  Borel  place 
en  Bretagne  barde  druidique,  peuple  germaniguejangage 
celtique  et  enfant  du  Nord\  de  manière  à  olîrir  la  plus 
extraordinaire  macédoine  ethnographique. 

Gérard  de  Nerval,  si  profondément  romantique  qu'il  ait 
été  plus  tard,  dans  son  âme  plus  encore  que  dans  son  œuvre, 
paraît  avoir  été  peu  touché  d'Ossian  :  il  a  même  maudit  le 
style  ossianique  ;  il  est  vrai  qu'en  1825  Gérard  avait  dix-sept 
ans  et  était  élève  au  collège  Charlemagne  : 

Fuis  surtout,  fuis  toujours  le  style  romantique... 

Que  le  talent  au  moins  reste  national  ; 
Laissons  dans  leurs  marais  les  héros  de  Fingal 
Ressusciter  encor  leurs  vieux  titres  de  gloire  ; 
Mais  n'allons  pas  sur  nous  leur  donner  la  victoire  ; 
Français,   soyons  Français,  soyons  indépendants...  ^ 

Turquety,  lidèle  disciple,  qui  appelle  Hugo  «  barde  élo- 
quent... rival  d'Isaïe  et  chantre  de  Cromwell  *  »,  voudrait 
être  transporté  «  aux  vallons  de  Cona  »  et  rêve  des  «  hau- 
teurs d'Inistore  ^  »  . 

En  tête  de  ce  groupe  de  1830,  on  s'attend  à  voir  paraître 
Théophile  Gautier.  Faut-il  expliquer  pourquoi  il  n'a  jamais, 
que  je  sache,  ossianisé?  Sans  doute  il  s'est  plu  à  refléter 
beaucoup  d'influences  étrangères  :  il  a  écouté  Bjron,  il  a 
suivi  Gœthe,  il  a  imité  Heine  ;  mais  il  est  passé  à  côté  du 
Barde  sans  s'arrêter.  En  premier  lieu,  son  génie  est  actuel 
et  vivant:  il  se  soucie  peu  du  fabuleux  et  du  préhistorique. 
Puis  il  a  besoin  d'images  concrètes,  de  formes  et  de  cou- 
leurs. Ossian  est  pâle  et  idéal,  sans  couleur  et  presque  sans 

1.  Pétrus  Borel,  Rapsodies,  p.  52  :  Heur  el  malheur,  A  Pliiladclphe 
O'Neddy,  poète.  L'ouvrage  dale  de  1831. 

2.  Ih.,  p.  76  :  Le  Vieux  Ménétrier  breton. 

3.  Aristide  Marie,  Gérard  de  Nerval,  p.  30  (vers  inédits,  collection  de 
l'auteur). 

4.  Edouard  Turquety, /ïsgHj'sse.s  poé/((yues,  1S29,  p.  2b:  Elle. 

5.  Ib.,  p.  79  :  Invocation. 


Sainte-Beuve  353 

forme.  La  grisaille  n'est  pas  l'alTaire  de  Gautier.  En  un  mot, 
il  est  extrêmement  romantique  dans  tout  ce  qui  est  préci- 
sément à  l'antipode  d'Ossian  ;  et  il  n'a  pas,  du  romantisme, 
ce  qu'Ossian  contient  au  moins  en  germe,  la  rêverie  vague 
et  passionnée,  le  sens  des  ruines  et  la  mélancolie  désespérée. 
Sainte-Beuve,  un  peu  plus  âgé,  est  beaucoup  plus  fami- 
lier avec  Ossian  :  il  l'a  bien  lu  et  le  connaît  bien.  S'il  n'était 
que  le  poète  de  Joseph  Delorme  et  des  Consolations,  on  ne 
s'en  douterait  pas,  car  rien  dans  sa  muse  parisienne,  intime, 
larmoyante  et  poitrinaire,  rien  ne  rappelle  le  Barde  et  les 
vastes  horizons  de  la  Calédonie.  Mais  il  suffît  de  feuilleter 
les  Lundis  et  les  autres  recueils  de  critique  pour  s'aper- 
cevoir que  le  nom  d'Ossian  revient  sous  sa  plume  à  tout 
propos,  et  lors  même  qu'on  ne  l'attendait  guère.  Les  lec- 
teurs de  cet  ouvrage  en  ont  vu,  en  verront  encore  des  exem- 
ples. En  voici  deux  autres.  Etudie-t-il,  en  1836.  Quinet  et 
ses  portraits  historiques?  «  Son  Napoléon,  dit  le  critique, 
est  un  peu  nuageux  de  profil  :  il  a  quelque  chose  des  héros 
d'Ossian  \  »  Parle-t-il  de  Charles-Edouard,  le  Prétendant? 
«  Tandis  que  son  ombre  continuait  de  planer  sur  les  monts 
et  les  lacs  de  la  nuageuse  Ecosse,  et  que  l'héroïque  fantôme, 
pareil  à  ceux  d'Ossian,  ne  cessait  d'y  grandir  et  d'y  régner 
à  l'état  de  légende  ^..  »  Des  traits  comme  ceux-là,  et  ils 
sont  nombreux,  forcent  à  se  souvenir  que  Sainte  Beuve  est 
né  au  début  du  siècle,  au  moment  de  la  plus  grande  vogue 
du  Barde,  et  qu'il  appartient  à  la  génération  qui  a  vécu  et  rêvé 
Ossian,  alors  que  par  tant  d'autres  traits  il  est  si  près  de 
nous. 


Restent  les  nombreux  poètes  contemporains  que  l'on  ne 
peut  ranger  précisément  parmi  les  Romantiques,  mais  qui 
appartiennent  à  la  même  génération  et  qui  ont  avec  eux  plus 
d'un  sentiment  commun.  Beaucoup  ont  connu,  goûté,  imité 

1.  Portraits  Contemporains,  II,  231. 

2.  Nouveaux  Lundis,  V,  397. 


354  Ossian  en   France 

plus  OU  moins  Ossian.  Leur  exemjDle  achèvera  de  nous 
montrer  que  si  la  mode  commence  à  délaisser  les  chants  du 
Barde,  ils  olîrent  encore  à  plus  d'un  regard  rêveur  leurs 
palais  de  songes,  à  plus  d'une  émotion  leur  voix  mélanco- 
lique. Ossian  est  entré  dans  le  domaine  public.  11  n'est  pas 
trop  nouveau, et  il  n'est  pas  encore  démodé.  11  n'est  pas  pro- 
prement romantique  dans  le  sens  que  prend  ce  mot  de  plus 
en  plus  nettement  à  mesure  qu'on  s'éloigne  de  la  doctrine 
de  M"'"  de  Staël  ;  il  n'est  du  moins  ni  chrétien  ni  féodal  ;  il  n'est 
ni  oriental  ni  bariolé.  Il  n'est  pas  non  plus  classique,  gréco- 
romain,  mythologique,  genre  désormais  discrédité.  Il  offre 
un  terrain  neutre  où  les  esprits  modérés  et  prudents  pour- 
ront prendre  leurs  ébats  poétiques.  Il  est  pratiqué  des  poètes 
qui  font  aujourd'hui  encore  quelque  figure  ;  il  l'est  bien 
davantage  des  talents  médiocres. 

Casimir  Delavigne,  comme  on  s'y  attend  de  reste,  n'a 
guère  ossianisé,  même  au  temps  de  sa  jeunesse.  A  peine  si 
Ton  peut  retrouver  un  souvenir  du  paysage  ossianique  dans 
les  rochers,  les  torrents  où  il  situe  Milton,  qu'il  l'ait  un  peu 
Ecossais  et  montagnard  ^Brizeux,  le  Breton  bretonnant,  le 
chantre  des  Celtes  et  de  leurs  traditions,  ou  ne  connaît  pas 
Ossian,  ou  le  connaît  trop  bien  et  s'en  défie.  Le  fait  est  que 
dans  les  divers  volumes  de  son  œuvre,  on  trouve  beaucoup 
de  harpes  et  de  bardes,  mais  rien  qui  vienne  de  Morven.  Il 
est  probable  toutefois  que  les  vers  suivants,  qui  s'inspirent, 
paraît-il,  d'un  texte  d'Elien,  doivent  quelque  chose  pour 
l'accent  et  le  détail  à  la  poésie  ossianique  : 

Et  leurs  morts  glorieux,  ils  ne  les  pleurent  pas  : 
Mais  sous  les  chênes  noirs  et  les  rouges  bruyères, 
Sauvages  monuments,  ils  leur  dressent  des  pierres  ; 
Et  la  harpe  vibrant,  ô  bardes,  sous  vos  doigts, 
La  harpe  aux  chants  d'airain  célèbre  leurs  exploits  ^ 

Auguste  Barbier  s'est  plu  h  mettre  en  vers  des  sujets 
empruntés  un  peu  à  tous  les  poètes  des  pays  les  plus  dif- 
férents. Dans  ce  recueil,  qui  n'a  paru  que  tout  à  fait  à  la 
fin  de  sa  vie,  et  dont  aucune  pièce  n'est  datée,  on  trouve 

1.  Œuvres  de  Casimir  Delavigne,  V,  372  :  La  Morl  de  Jacques  Delille, 
dithyrambe  (1814'. 

2.  Œuvres  de  Brizeux,  11,  296  :  Les  Celtes. 


Poètes  contemporains  du   Romantisnt\e  355 

une  Invocation  au  Soleil,  celle  de  Carthon,  34  vers  «  tra- 
duits librement  des  poèmes  de  Macpherson  '  ».  On  y  trouve 
également  un  Chant  gaélique  pendant  un  massacre  des 
Bardes  «  d'après  une  poésie  du  temps  d'Edouard  I"  »  qui 
doit  se  rattacher  à  la  poésie  galloise  \  L'un  et  l'autre  sont 
bien  mauvais.  11  est  attristant  de  voir  l'auteur  des  ïambes 
et  du  Pianto  écrire  et  imprimer  des  vers  comme  ceux-ci  : 

Toi  qui  roules  au  ciel,  rond  et  plein  de  lumières 
Gomme  le  bouclier  qu'au  bras  portaient  nos  pères... 
Sourd  aux  voix  du  matin  qui  te  comblaiant  d'hommages... 
Nous  aurons  liberté  des  cœurs  et  des  haleines... 

Ou  le  poète  était  encore  enfant,  ou  il  n'était  plus  lui- 
même  quand  il  écrivait  ces  choses. 

Hippolyte  de  la  Morvonnais  a  lu  et  admiré  Ossian  ;  nous 
verrons  au  chapitre  suivant  comment  il  l'apprécie.  Mais  sa 
Thébaïde  des  Grèves  ^  ne  contient  pas  de  reflets  ossianiques, 
si  ce  n'est  peut-être  le  goût  de  la  rêverie  au  bord  de  l'Océan. 

Il  faut  faire  une  place  distinguée  aux  poétesses  del'époque. 
Mme  Amable  Tastu,  à  seize  ans,  lisait  Gessner,  Ossian,  Ber- 
nardin de  Saint-Pierre  et  Chateaubriand  *  ;  ses  poésies  re- 
flètent la  sensibilité  un  peu  douceâtre  qu'elle  a  développée 
au  commerce  de  ces  quatre  auteurs.  Si  elle  emprunte  à 
Moore  Le  Barde,  c'est  d'Ossian  que  vient  L'Echo  de  la 
Harpe  \  Cette  brève  et  jolie  pièce  n'est  qu'une  comparaison 
de  la 

Pauvre  harpe  du  barde,  au  lambris  suspendue, 

qui  vibre  quand  les  âmes  des  ancêtres  la  frôlent  ou  qu'un 
héros  va  périr,  à  la  harpe  secrète  que  la  femme-poète  a  dans 
le  cœur,  et  qu'un  mot,  un  songe,  un  souvenir  fait  vibrer 
puissamment.  C'est  encore  Ossian  qu'évoquent  les  mots 
«  barde  antique  »  et  «  harpe  amante  des  torrents  '^  ».  Plus 

1.  Chez  les  Poètes,  par  l'auteur  des  ïambes,  p.  19. 

2.  Ib.,  p.  21. 

3.  Hippolyte  de  la  Morvonnais,  La  Thébaïde  des  Grèves,  183S. 
i.  Samte-Ben\e,  Portraits  contemporains,  II,  164. 

5.  M"»  Amable   Tastu,  Poésies,  p.  7  ;  et  Chansonnier  des  Grâces,  1827, 
p.  184. 
6.1b.,  p.  255  :  Les  Saisons  du  Nord. 


356  Ossian  en   France 

significatif  encore  est  le  Chant  du  Barde  écossais  d'Elisa 
Mercceur  '  :  l'inspiration  en  est  molle  et  rêveuse, la  couleur 
spectrale.  C'est  une  série  d'apparitions  qui  se  déroulent  la 
nuit  aux  yeux  du  Barde  :  des  fantômes  qui  se  succèdent  dans 
les  nuages.  Par  contre,  j'ai  cherché  en  vain  Ossian  dans 
M™'  Desbordes- Valmore,  dans  Elise  Moreau,  et  dans  quel- 
ques-unes de  leurs  contemporaines. 

Et  c'est  maintenant  l'épais  bataillon  des  poètes  oubliés, 
parmi  lesquels  on  compte  de  nombreux  adeptes  d'Ossian. 
Déjà,  dire  «  enfants  de  la  gloire  ^  »  en  parlant  de  soldats, 
c'est  utiliser  un  tour  dont  le  Barde  a  enrichi  la  langue  fran- 
çaise. Citons  pour  mémoire  un  Chant  de  mort  d'un  Calédo- 
nien ^  assez  peu  particulier  à  la  Calédonie  ;  un  Chant  hre- 
t07i  *  d'un  Beauchesne  qui  se  croit  barde  parce  que  Nodier 
l'a  appelé  ainsi.  Donnons  une  mention  à  un  collégien  qui  os- 
sianise  d'après  Baour-Lormian  ^  ;  à  un  sergent  du  36°  régi- 
ment qui  dédie  à  une  Malvina  de  ses  amies  une  romance 
dans  laquelle  il  fait  parler  la  Malvina  d'Ossian  ^;  à  l'Aixois 
Chaubet,  génie  ténébreux,  quoique  méridional, qui  ossianise, 
nous  l'avons  vu,  en  encensant  Lamartine  '.  Mais  d'autres 
l'ont  fait  avec  plus  de  persévérance.  Pellet,  d'Epinal,  tantôt 
évoque  avant  Victor  Hugo  le  barde  futur  qui  «  touchant  sa 
harpe  aux  lieux  où  fut  Lutèce  »  ne  contemplera  autour  de 
lui  qu'un  désert  '  ;  tantôt  dresse  comme  type  de  chantre 
inspiré,  en  face  de  Pindare,  «  le  barde  antique...  Qui  sau- 
vait de  l'oubli  les  braves  de  Morven  '  »  ;  ou,  dans  une  autre 
ode  non  moins  amplement  machinée,  rappelle  à  propos  de 
la  mort  du  maréchal  Bessières  le  rôle  d'Ossian  qui  chantait 
les  louanges  des  héros  '^  Celui-là  se  hausse  à  l'ode  pinda- 
rique  ;  un  autre  provincial,  moins  ambitieux,  se  borne  à  la 

l.Elisa  Mcrcœur,  Poésies,  1827,  et  OEuvres  coinplèles,!, 32. La.  pièce  est 
datée  de  février  1826. 

2.  Ed.  d'Anglemont,  Odes,  1825,  p.  26. 

3.  Almanach  des  Jinses,  1816,  p.  61  :  Chant  de  mort  d'un  Calédonien,  pav 
François  P. 

4.  A.  de  Beaucliesne,  Souvenirs  poétiques,  1830. 

5.  A.  Legeay,  L'Athénée  français,  1831,  p.  382. 

6.  Chansonnier  des  Grâces,  1829,  p.  215. 

7.  Ch.  Chaubet,  Le  Barde  des  Solitudes,  1844(voir  plus  haut,  chap.  III). 

8.  Mercure,  12  avril  1817  :  Ode  sur  les  vicissitudes  des  Empires. 

9.  Ih.,  26  avril  1817  :  De  V Inspiration  des  montagnes,  ode. 

10.  Mercure  du  A'/.Y»  siècle,  1824, p.  407. 


Poètes  contemporains  du   Romantisme  35^ 

romance  :  la  sienne  offre  un  curieux  mélange  de  classique 
(Bellone),  d'Ossian  {Oscar,  Lorinar),  de  troubdidouT  (preux 
chevalier),  et  de  jargon  gothique  à  la  Glotilde  de  Surville 
{promets  flamme  éternelle  ;  fais  doux  serments)  \  Autre 
mélange  :  Hervier  fait  rôder  le  loup  Fenris  autour  de  Tos- 
car  et  d  UUin  dont  il  fait  le  barde  de  Vercingétorix  ;  les 
larles  voisinent  avec  les  Druides  et  les  Bardes  ;  et  de  ce 
dernier  terme  l'auteur  sait  l'origine  :  hard  est  le  même  mot 
que  bird^  oiseau,  parce  que  les  bardes  étaient  «  les  oiseaux 
des  concerts  religieux  ^  ».Picquet  représente  un  ossianisme 
plus  pur  :  il  consacre  à  Oscar,  à  Malvina,  au  «  roi  de  l'har- 
monie »,à  Selma  et  à  ses  harpes  32  vers  de  son  Parnasse  \ 
Dusaulchoy  commence  ses  Tombeaux  par  une  invocation  à 
«  l'étoile  du  couchant  »  qui  reproduit  assez  librement  celle 
des  Chants  de  Selma  *.  Ce  poème,  qui  débute  ainsi  par  de 
rOssian,  continue  par  une  imitation  directe  du  Cimetière 
de  Gray. 

Nous  retrouvons  enfin  deux  poètes  que  nous  avons  déjà 
rencontrés  sur  notre  chemin.  Victorin  Fabre  fait  entendre 
une  Voix  du  Barde  ^  plutôt  écossaise  que  purement  ossia- 
nique.  Auguste  Moufle  chante  la  douleur  de  Minvane  ^  : 
c'est  un  large  développement  des  deux  pages  de  Le  Tour- 
neur. Ces  82  vers  sont  riches  en  couleur  locale, en  dogues^ 
en  météores,  en  nuages  flottants,  quoique  les  chevreuil^ 
d'Ossian  y  deviennent  des  chevreaux  ;  ils  sont  d'ailleurs 
assez  heureux.  Moufle  ossianise  aussi  dans  ses  romances 
vaguement  Scandinaves  {L'Amant  d'Isnel  ')  ou  troubadour 
{Mifival  *)  ou  même  classiques  [La  Veillée  d'une  Amante, 
élégie  \  dans  laquelle  il  y  a  une  Malvina). 

On  trouve  encore  aux  environs  de  1830  quelques  poèmes 
où  des  préoccupations  politiques  se  revêtent  en  apparence 

1.  Chansonnier  des  Grâces,  1816,  p.  266  :  La  çf Loire  à  Oscar,  par  P.  H.  G. 
(de  Mortagne). 

2.  E.  Hervier,  Le  siège  de  Gergovia.  ou  Les  Chants  d'nn  Barde,  1823. 

3.  J.-B.  Picquet  fils.  Le  Par/iasse,  poème  en  3  chants,  1828. 

4.  Dusaulchoy,jVia7Sjpoé/tgî2es,  1825,  p.235. 
5.i/erc!ire  du  XIX"  siècle,  1824,  p.  1. 

6.  Almanach  des  i/uses,  1821,  p.  34  :  Minvane,  cliant  gallique;  et  Alma- 
nach  des  Daines,  1822,  p.  56. 

l.Almanach  des  Dames,  1822,  p.  205. 

8. /A.,  1823,  p    40. 

9.  Mercure,  LXVII,  193  (1816). 


358  Ossian  en   France 

d'une  forme  ossianique.  Je  dis  en  apparence,  et  d'après  le 
titre  seulement  :  car  il  n'y  a  rien  qui  vienne  d'Ossian,  si 
ce  n'est  le  mot  barde,  dans  des  pièces  qui  chantent  Charles  X  ', 
le  duc  de  Bordeaux  -  ou  Casimir  Périer  \ 


VI 


Le  théâtre  de  cette  époque  a  dépassé  depuis  longtemps 
le  stade  intermédiaire  où  Ossian  pouvait  olîrir  quelque  inté- 
rêt. Dans  un  drame  écossais  *,  je  ne  vois  d'ossianique  que  le 
personnage  d'un  vieux  barde  à  barbe  blanche.  Un  mélo- 
drame anonyme  %  dont  la  scène  est  aux  Hébrides,  par  ses 
bruyères,  ses  torrents,  ses  ruines,  se  ressent  certainement 
de  l'influence  de  Morven.  La  tragédie  de  Brifaut,  Ivai\  ou 
les  Scandinaves  \  est  ossianique  par  le  cadre  et  les  tableaux 
qu'évoquent  les  personnages.  Il  faut  au  moins  citer  une 
pièce  nettement  dirigée  contre  le  genre  ossianique,  dit  la 
préface  ',  mais  si  médiocre  qu'elle  n'a  dû  faire  au  Barde 
ni  affront  ni  réclame. 

Parmi  les  romanciers  contemporains,  trois  au  moins  mé- 
ritent qu'on  s'y  arrête.  Dumas  a  dû  lire  et  relire  Ossian 
dans  sa  jeunesse,  car  il  se  vante  d'avoir  conservé  «  cent, 
deux  cents,'  quatre  cents  vers  de  Baour-Lormian  »  dans 
sa  mémoire,  et  de  les  pouvoir  réciter  infailliblement  à  l'âge 
de  soixante  ans  \  Il  reproduit  de  mémoire,  dit-il,  le  mor- 
ceau de  l'Etoile  du  soir,  celui  de  Musset  comme  celui  de 
Baour.  George  Sand,  sa  contemporaine,  a  sans  doute  lu 
Ossian  dans  sa  jeunesse  solitaire.  On  ne  s'attend  guère  à 


1.  J.-L.  Vincent,  Le  dernier  Hymne  d'un  Barde  après  le  baplème  de 
Clovis,  1825. 

2.  [Darodes-Lillebonne]  Appel  an  peuple   Gaulois  par  un   barde   de  la 
secte  des  druides  sous  le  règne  de  Clovis,  1832. 

3.  Groult  de  Tourlaville,  Larmes    d'un  Barde  sur  le  fanatisme  poli- 
ti<[ue,  1832. 

4.  Ed.   Wecken,  Le  Serment  de  Wallace,  drame,  1846. 

5.  To7n  Wild,  1S28. 

6.  Œuvres  de  Charles  Brifaut,  IV,  479. 

7.  Dall)an,  Le  Iiomanli(iue,  drame,  1833. 

8.  Alexandre  Dumas,   Les  Morts  vont  vite,  II,  98  et  100. 


George  Sand,    Balzac.   Michclet.  Berlioz  359 

trouver  rien  d'ossianique  dans  son  œuvre  aux  larges  flots 
purs  et  calmes  :  mais  elle  s'est  souvenue  une  fois  du  Barde 
quand  elle  a  créé  le  bizarre  et  fantastique  personnage  de 
Tremnor  ',  que  Sainte-Beuve  appelle  «  un  dieu  d'Epicure, 
baptisé  d'un  nom  d'Ossian  '  ».  A  la  vérité,  Ossian  ne  dit 
pas  Tremno)',  mais  Trenmor  ;  et  cette  différence  peut  avoir 
son  intérêt,  car  c'est  Baour  qui  avait  substitué  la  première 
forme  à  la  seconde.  On  pourrait  en  conclure  peut-être  que 
c'est  dans  Baour  que  la  jeune  Aurore  Dupin  a  lu  Ossian. 
Quant  à  Balzac,  il  a  parlé  d'Ossian  plusieurs  fois  ;  mais 
ces  textes,  qui  sont  moins  des  impressions  personnelles 
et  des  réminiscences  que  des  documents  précieux  pour 
l'histoire  d'un  tournant  de  la  mode  littéraire,  trouveront 
plus  utilement  leur  place  au  chapitre  suivant.  Notons  seu- 
lement qu'à  dix-neuf  ans,  écrivant  un  Croniwell,  et  cher- 
chant un  ton  «  mélancolique  »  et  «  sublime  »,  il  écrit  à  sa 
sœur  :  «  Si  tu  as  la  fibre  ossianique,  envoie-moi  des  cou- 
leurs '...  »  Donc  il  ne  sentait  pas  cette  fibre  en  lui,  et  nous 
nous  en  doutions. 

Michelet,  autant  qu'on  peut  le  soupçonner,  n'a  eu  pour 
Ossian  qu'une  passion  d'enfant,  au  temps  de  sa  plus  grande 
vogue  sous  l'Empire.  A  onze  ans  environ,  il  a  donné  son 
cœur  à  Sophie  Plateau,  une  petite  voisine;  il  est  jaloux, et 
il  «  nourrit  sa  jalousie  par  la  lecture  d'Ossian  *  ».  N'ou- 
blions pas  le  plus  romantique  des  musiciens,  Berlioz,  qui  se 
souvient  d'Ossian  quand  il  écrit:  «Un  soir  d'automne,  bercé 
près  d'elle  par  le  vent  du  Nord  sur  quelque  bruyère  sau- 
vage \..  »  Pour  comprendre  ce  qu'est  le  spleen,  il  faut,  dit- 
il,  par  une  journée  sombre  d'automne,  «  écouter,  en  lisant 
Ossian,  la  fantastique  harmonie  d'une  harpe  éolienne  balan- 
cée au  sommet  d'un  arbre  dépouillé  de  verdure  "  ».  Il  com- 
pare Shakespeare  à  Ossian  et  à  Homère  '. 

Vers  la  même  époque  où  le  Romantisme    reconnaissait 


1.  George  Sand,  Lélia,  1834. 

2.  Sainte-Beuve,  Portraits  contemporains,  1,  501. 

3.  Correspondance  de  Balzac,  I,  6. 

4.  J.  Michelet,  Ma  Jeunesse,  p.  43. 

5.  Berlioz,  Le  Retour  à  la  vie,  mélolojue,  183'2  (écrit  en  1831),  p   11. 

6.  Id.,  Mémoires,  I,  536. 

1.  Id.,  Le  Retour  à  la  vie,  p.  11. 


36o  Ossian  en   France 

ainsi  en  tant  de  façons  sa  dette  envers  Ossian,  on  rencontre 
un  groupe  intéressant  de  jeunes  amis  qui  ossianisent  avec 
conviction  aux  alentours  de  1820  :  Mérimée,  Ampère,  Bas- 
tide, Delécluze,  Sautelet,  Maurice  Quay.  C'est  dans  les 
poèmes  du  Barde  que  Mérimée  apprend  l'anglais  avec  son 
ami  Ampère  ;  et,  par  une  étrange  confusion,  l'anglais,  le 
bon  anglais  du  roi,  devient  «  la  langue  d'Ossian  »pour  ces 
jeunes  enthousiastes  '.  Ampère  d'ailleurs  «  avait  rêvé  le 
voyage  d'Ecosse  »  dès  avant  1820.  Faute  de  pouvoir  visi- 
ter l'Ecosse,  il  retrouve  dans  les  Alpes  le  paysage  ossia- 
nique.  Il  écrit  à  Bastide  son  enthousiasme,  quand,  après 
avoir  passé  le  Grimsel,  il  arrive  en  vue  de  l'Italie.  Est-ce 
le  Gothard,  le  Simplon,  ou  quelque  col  plus  difficile,  qui 
l'a  transporté  brusquement  dans  les  brouillards  de  Morven? 

Tout  à  coup  un  brouillard  épais  nous  enveloppe  et  cache  les 
hautes  cimes  des  glaciers  ;  on  ne  voyait  plus  à  dix  pas,  il  fal- 
lait avancer  au  hasard  ;  un  torrent  mugissait,  invisible.  Il  y 
avait  là  tout  Ossian  :  l'atmosphère  de  nuages  ;  le  soleil  sans 
rayons...  - 

Dans  ce  milieu  sérieux  et  sérieusement  cultivé,  Young 
reste  toujours  en  honneur  ;  Ossian  l'accompagne  sans  le 
détrôner. 

Il  convient  de  noter  à  ce  propos  l'influence  qu'ont  pu 
avoir  sur  Mérimée  les  procédés  suspects  de  Macpherson  : 
directement,  car  le  succès  d'Ossian  n'a  sans  doute  pas  été 
étranger  à  la  composition  du  Théâtre  de  Clara  Gazul  et 
surtout  de  La  Guzla  ;  indirectement,  car  pour  ce  dernier 
ouvrage  Mérimée  avait  suivi  le  recueil  italien  de  l'abbé 
Fortis  qui  était  ami  de  Cesarotti  et  enthousiaste  d'Ossian'. 
Réciproquement,  le  succès  considérable  de  La  Guzla  ramène 
à  Ossian  :  dans  les  nombreux  articles  que  la  presse  con- 
sacre à  cette  poésie  inédite  et  originale,  on  rencontre  cons- 
tamment des  allusions  au  Barde  et  à  son  succès.  «  11 
semble,  dit  l'un  d'eux,  que  la  guzla  des  Slaves  sera  bien- 

1.  A. -M.  Ampère  et  J.-J.  Ampère,  Correspondance  et  Souvenirs,  1,160: 
lettre  de  J.-J.  Ampère  à  Jules  13astide  (Paris,  janvier  1820). 

2.  Il)  ,   I,   182  :  Lettre  à  J.  Bastide  (Laveno.  début  d'octobre  1ÎS20). 

3.  Yovanovitcti,  La  Guzla  de  Mérimée. 


Ampère  et  Mérimée  36 1 

tôt  aussi  célèbre  que  la  harpe  d'Ossian  i.  »  Et  en  général' 
toutes  les  fois  qu'on  découvre  —  ou  qu^on  invente —  sous 
la  Restauration  quelque  poésie  de  peuple  inconnu  ou  bar- 
bare, on  la  rapproche  aussitôt  des  poèmes  ossianiques. 
Ainsi  La  Beaumelle,  à  propos  du  S7narra  de  Nodier  ^  La 
croyance  en  Ossian,  l'admiration  pour  ses  chants,  a  aidé  au 
succès  de  mystifications  comme  celles  où  se  plaisaient  un 
Nodier  ou  un  Mérimée. 


1.  Le  Globe,  11  septembre  1827,  cité  par  Yovanovitch,  ib. 

2.  L'Abeille,  1821,  IV,  361. 


CHAPITRE    V 
La  critique  ossianique  et  le  mouvement  romantique 

(1815-1830) 


I.  Intérêt  d'Ossian  pour  la  critique  de  la  Restauration.  Les  disciples  de 

M°"=  de  Staël  :  Bonstetten;  Lacretelle;  Thiers.  L'Essai  sur  la  Littéra- 
ture romantique. 

II.  Ossian  et  la  poésie  nationale  :  Loève-Veimars:  Treneuil.  Ossian  et  le 

monde  celtique:  Reynier,  Salvcrte.  Valeur  sentimentale  et  religieuse  : 
Richer;La  Morvonnais;  divers.  Ossian  et  le  sentiment  religieux. 
m.  Place   d'Ossian  dans  les   cours   d-  littérature   et   les   encyclopédies. 
D'Hautpoul:  Boiste;  de  Brotonne;  Aignan. 

IV.  L'authenticité.  Adversaires  :  Quinet.  Partisans,  en  grande  majorité. 

V.  Villemain  et  sa  leçon  sur  Ossian.  Les  faits;  les  conclusions.  Valeur  de 

son  exposé. 

VI.  La  mythologie  ossianique  intermédiaire  entre  le  classique  et  le  ro- 
mantique. Balzac;  Ponsard.  Quelques  témoignages  de  notoriété.  Les 
adversaires  du  romantisme  font  d'Ossian  un  élément  constitutif  de  la 
poétique  nouvelle:  nombreux  témoignages. 

VII.  L'influence  de  Byron  et  celle  d'Ossian.  Rapport  de  ces  deux  influen- 
ces. —  Walter  Scott.  Caractères  communs  de  Scott  et  d'Ossian.  On  les 
associe.  Scott  remplace  Ossian. 

VIII.  Limites  du  succès  d'Ossian  sous  la  Restauration.  Critiques; poètes. 
Le  troubadour,  le  biblique  et  le  classique. 


Pendant  presque  toute  la  période  de  la  Restauration, 
Ossian  est  à  l'ordre  du  jour  de  la  critique.  Non  de  la  criti- 
que d'actualité,  puisque  la  peinture,  le  théâtre,  la  poésie  à 
la  mode  lui  font  désormais  moins  de  place  ;  mais  de  celle 
qui  étudie  le  passé  ou  qui  juge  les  grandes  apparitions  lit- 
téraires. On  s'occupe  de  lui,  on  l'apprécie,  on  discute  de  son 
authenticité  ;  et,  chose  curieuse,  il  rencontre  moins  de  ré- 
sistances et  moins  de  railleries  qu'à  l'heure  de  sa  plus  grande 


Disciples  de  M'"''   de   Staël  363 

vogue  sous  l'Empire.  N'étant  plus  de  mode,  n'étant  plus 
soutenu  par  le  caprice  du  souverain,  il  redevient  plus  sym- 
pathique à  beaucoup.  Le  groupe  des  critiques  étroitement 
classiques  qui  le  raillaient  de  façon  si  acerbe  a  disparu  ; 
ceux  qui  les  remplacent  ont  une  doctrine  moins  intransi- 
geante et  des  goûts  plus  éclectiques.  Il  entre  comme  argu- 
ment dans  les  polémiques  qui  se  forment  autour  du  roman- 
tisme. Des  influences  rivales  enrayent  son  action  ;  d'autres 
la  fortifient; il  est  forcé  de  céder  le  pas  à  de  puissants  con- 
currents ;  souvent  aussi  on  le  délaisse  parce,  qu'on  n'a  plus 
besoin  de  lui  et  qu'on  trouve  ailleurs  ce  qu'il  avait  naguère 
apporté  de  nouveau  et  de  précieux.  C'est  par  l'examen  de 
ces  divers  aspects  de  son  influence  que  nous  terminerons 
l'étude  de  cette  période  de  transition. 

Pendant  qu'on  rééditait  le  Cours  de  Rhétorique  du  D' Blair^, 
et  que  reparaissait  ainsi  le  souvenir  déjà  lointain  des  pre- 
mières publications  ossianiques  et  des  enthousiasmes  du  dé- 
but, les  critiques,  particulièrement  ceux  qui  se  rattachent 
aux  idées  de  M"°  de  Staël,  considèrent  les  poèmes  du  Barde 
d'un  point  de  vue  plus  nouveau  et  fondent  sur  eux  d'inté- 
ressantes réflexions.  Bonstetten  ^  estime  après  l'auteur  de  la 
Littérature  que  «  le  beau  moral  est  le  produit  naturel  des 
régions  du  Nord  ».  Il  trouve  «  dans  les  poèmes  d'Ossian... 
dans  les  visions  des  mystiques  de  l'Ecosse  et  de  l'Angle- 
terre »  et  dans  Kant,  le  même  esprit  général,  cette  «  dispo- 
sition tantôt  à  la  rêverie,  tantôt  à  la  contemplation,  féconde 
en  poésie,  en  vérités  ou  en  systèmes  ^  ».  Nous  avons  déjà 
rencontré  Ossian  apparié  à  bien  des  écrivains,  et  Bonstetten 
lui-même,  au  temps  de  sa  liaison  avec  M""'  de  Staël,  dans  la 
première  ardeur  de  son  admiration  pour  le  Barde,  l'avait 
plusieurs  fois  rapproché  d'Homère  *  ;  mais  de  trouver  son 
nom  joint  à  celui  de  Kant,  celui-là  ne  s'attend  point  du 
tout.  Le  voici  une  autre  fois  encadré  comme  il  sied  de  deux 
aveugles  pleins  de  gloire  :  «  Peut-être   Homère,  Ossian  et 

1.  Hugues  Blair,  Cours  de  Rhétorique  et  de  Belles- Lettres  Ar^à.  P.Pré- 
vost, 2°  éd.,  1821. 

2.  Ch.-V.  de  Bonstetten,  L'Homme  du  Midi  et  l'Homme  du  Nord,  Ge- 
nève, 1824. 

3.  Ib.,  p.  198-199. 

4.  Id.,  Voyage  sur  la  scène  des  six  derniers  livres  de  l'Enéide,  an  XIII, 
p.  10-11  et  13. 


364  Ossian   en    France 

Milton  n'ont-ils  été  les  premiers  des  poètes  que  parce  que, 
privés  de  la  vue,  le  souvenir  de  ce  qu'ils  avaient  vu  se  trouvait 
embelli  par  leurs  regrets'.  »  L'explication  vaut  ce  qu'elle 
vaut  ;  mais  notons  le  trio  glorieux  des  trois  aveugles  ins- 
pirés, qui  s'avancent  la  main  dans  la  main  vers  la  postérité. 
Le  livre  de  Bonstetten,où  se  reflète  mainte  opinion,  mainte 
discussion  familière  à  la  société  de  Coppet,  est  très  intéres- 
sant, très  pondéré. 

M""*^  de  Staël  garde  encore  d'autres  disciples  aussi  fidèles. 
Pour  Lacretelle  aîné,  Homère  est  le  poète  du  Midi,  Ossian 
le  poète  du  Nord.  La  monotonie  qu'on  a  tant  reprochée  au 
Barde  s'explique  par  «  l'infertile  âpreté  de  son  climat,  l'uni- 
formité des  idées  et  des  mœurs  de  son  peuple  »  ;  il  n'avait 
pour  lui  que  «  sa  propre  sublimité  S> .  Le  j  eune  Adolphe  Thiers 
admet  que  «  le  Midi  est  le  domaine  de  la  tradition  ;le  Nord 
celui  de  l'originalité  »  ;  deux  natures  ditférentes,  entre  les- 
quelles l'artiste  peut  choisir,  et  qui  sont  parfaitement  repré- 
sentées par  Homère  et  par  Ossian,  tous  deux  poètes  primi- 
tifs, «  ardents  »,  et  qui  «  ne  connaissent  pas  encore  les 
règles  ».La  différence  entre  leNordet  le  Midi, c'est  qu'après 
Homère  les  poètes  du  Midi  se  sont  constitué  des  règles  et  y 
ont  obéi,  tandis  que  ceux  du  Nord  sont  toujours  restés  li- 
bres de  tout  frein.  Et  cependant,  ces  règles  seraient  bien 
plus  nécessaires  aux  seconds  qu'aux  premiers! Ossian  d'ail- 
leurs n'approche  pas  d'Homère  «pas  plus  qu'une  île  sauvage 
de  l'Océan  ne  peut  être  comparée  à  la  Grèce  fortunée».  Mais, 
dira-t-on,  si  Ossian  n  est  autre  que  Macpherson  ?  D'abord 
«  cela  n'est  pas  croyable  »  ;  ensuite,  quand  cela  serait,  «  cet 
auteur  n'en  serait  pas  moins  un  génie  des  temps  primitifs, 
qui,  dépouillant  et  les  habitudes  et  les  souvenirs  de  la  ci- 
vilisation, vivant  au  milieu  des  rochers,  des  frimas  et  des 
orages,  retrouvant  l'antique  simplicité  dans  les  habitants 
des  montagnes,  aurait  rêvé  l'histoire  d'anciens  héros,  et 
chanté  leurs  exploits,  leurs  vertus,  leurs  douleurs,  comme 
eût  fait  un  poète,  leur  parent,  leur  ami,  leur  contemporain  ^  ». 
Bref,  Ossianou  Macpherson  restent  pour  Thiers,  comme  pour 

1.  Ch.-V.  de  Bonstetten,  L'Homme  du  Xord...,  p.  60. 

2.  La  Minei-vc  française,  III,  69  (août  1818). 

3.  L'Album,  10  et  20  septembre  1822:  Des  litlérulures  classitiue  et  ro- 
mantique, par  A.  Thiers,  p.  33,  69,  71. 


Disciples  de  M'a"  de  Staël  365 

M""'  de  Staël  qu'il  ne  cite  pas,  mais  qu'il  suit  de  près,  le 
type  de  la  poésie  du  Nord. 

C'est  aux  mêmes  doctrines  que  se  rattache,  plus  explici- 
tement encore,  l'auteur  anonyme  d'un  remarquable  Essai 
sur  la  Littérature  romantique.  Il  consacre  huit  pages  à 
Ossian  '.  Plus  qu'aucun  de  ses  contemporains,  il  attache  une 
importance  décisive  à  la  révélation  des  poèmes  ossianiques. 
«  C'est  presque  de  leur  publication  que  date  la  distinction 
des  deux  écoles,  classique  et  romantique  ;  et  ce  Nestor  des 
poètes  de  l'Occident,  après  en  avoir...  fondé  la  littérature, 
est  aussi  le  premier  qui  dans  les  temps  modernes  l'ait  re- 
mise en  honneur.  »  Ainsi  Ossian  est  deux  fois  le  père  de 
la  littérature  moderne,  par  ses  chants —  ceci  est  une  opinion 
particulière  à  M"^  de  Staël  —  et  par  la  révélation  qui  en  a  été 
faite  au  monde  qui  les  avait  oubliés  —  ceci  est  la  forme  exa- 
gérée d'un  fait  d'histoire  littéraire  européenne.  Favorable  à 
l'authenticité,  l'auteur  ne  méconnaît  pourtant  pas  les  libertés 
de  Macpherson,  qu'il  explique  à  sa  manière.  Ce  qu  il  ajoute 
est  plus  important  :  «  Ossian  semble  placé  par  le  caractère 
de  ses  poésies  en  dehors  de  toute  littérature  connue...  Un 
rapport  plus  intime  unit  chez  lui  le  monde  des  sens  avec 
les  impressions  de  l'âme.  »  Autrement  dit,  il  est  le  pre- 
mier chez  qui  le  paysage  occupe  une  telle  place;  bien  plus, 
il  est  le  premier  romantique.  Tout  ce  qui  dans  son  œuvre 
appartient  à  la  nature  est  grand,  est  neuf,  tandis  que  les 
combats  sont  chez  lui  plutôt  indiqués  que  racontés. 

C'est  dans  ses  émotions  et  dans  ses  souvenirs  que  s'est  réfugié 
tout  son  talent.  L'activité  de  la  vie  s'affaiblit  dans  ses  vers, 
comme  les  couleurs  des  objets  s'effacent  sous  le  ciel  vaporeux 
des  Hébrides...  Il  y  a  dans  cette  peinture  vague  de  l'exislence 
un  attrait  mélancolique  propre  à  la  poésie  d'Ossian;  aussi  l'a-t-on 
toujours  placé,  quant  à  l'expression  d'un  tel  sentiment,  à  la 
tête  de  cette  école  moderne  qui  a  été  regardée  comme  faisant  de 
lui  le  caractère  exclusif  de  ses  écrits. 

Ce  disciple  direct  de  M'"''  de  Staël  pénètre  plus  profondé- 
ment qu'elle  dans  le  caractère  propre  des  poèmes  ossia- 
niques et  la  raison  de  leur  succès. 

1.  Essuisur  la  Littérature  Romantique,  1825,  p.  80-88.  L'ouvrage  a  été, 
dit  l'auteur,  commencé  en  1820,  et  ï Avant-Propos  est  daté  de  juillet  1824. 


366  Ossian  en  France 


II 


D'autres  précisent  davantage,  et  voient  dans  Ossian  le 
reflet  d'un  pays  et  d'une  civilisation.  Loève-Veimars  signale 
la  «  teinte  mélancolique  »  commune  au  pays  et  au  poète, 
et  donne  ce  dernier  comme  preuve  de  sa  théorie  des  ballades 
primitives,  origine  de  toute  poésie  dans  tous  les  peuples. 
Au  Nord,  au  Midi,  «l'épopée  naît  des  mêmes  sources»  qui 
donnent  Ossian  et  les  Niebelungen  '.  Et  c'est  peut-être  une 
des  idées  les  plus  intelligentes  qui  aient  été  émises  à  pro- 
pos d'Ossian.  Un  nommé  Treneuil  est  encore  mieux  informé 
des  sources  irlandaises  d'Ossian  :  il  parle  de  l'Irlandais 
Oisin,  de  Fin  «  prince  de  Leinster  »  ;  il  a  lu  les  Mémoires 
historiques  de  \\^alker,  mais  il  croit  néanmoins  à  l'authen- 
ticité écossaise  de  «  ces  chants  funèbres  que  les  échos  de 
Morven  ont  après  tant  de  siècles  répétés  ^  ». 

La  poésie  ossianique  fournit  d'autre  part  des  documents 
à  ceux  qui  s'intéressent  à  l'histoire  et  à  l'état  social  des 
Celtes.  Reynier  par  exemple,  qui  a  du  bon  sens,  se  moque 
également  de  la  celtomanie  de  Pelloutier  et  de  la  scytho- 
manie  de  Pinkerton,  qui  en  haine  de  Macpherson  ne  veut 
voir  de  Celtes  nulle  part,  et  tendrait  à  les  rayer  de  la  liste 
des  nations.  Il  tire  d'Ossian  des  indications  sur  l'état  moral 
et  les  croyances  religieuses  de  ses  contemporains  :  il  cite 
ses  poésies,  par  exemple,  pour  l'avoir  «  familiarisé  avec  les 
âmes  errantes  dans  les  airs'».  Un  critique,  qui  signe  D..., 
en  rendant  compte  de  son  livre  *,  développe  davantage  les 
considérations  tirées  d'Ossian  :  tout  le  tableau  enchan- 
teur de  cette  religion  qui  «  secondait  la  poHtique  »  et 
du  «  bonheur  futur,  récompense  de  la  valeur  »  qu'elle 
offrait  aux  héros  ;  de  la  poésie  destinée  «  à  échauffer  les 
âmes  »  ;  des  Bardes,  «  à  la  fois  guerriers  et   poètes  »  ;  de 

1.  Ballades,  Légendes  el  Chants  populaires  de  l'Angleterre  et  de  l'Ecosse, 
publiés  par  Loève-Veiniars,  1825  :  Introduction,  p.  2  et  21. 

2.  J.  Treneuil,  Poèmes  Élégiaques,  1824,  p.  117-122. 

3.  L.  Reynier,  De  l'Économie  publique  el  rurale  des   Celles,  des  Ger- 
mains, etc.  Genève,  1818. 

i.  Bibliothèque  universelle...  Genève,  X,  24  (1819). 


Ossian  et  le  monde  celtique  367 

l'amour,  qui  dans  leurs  chants  «  n'osait  paraître  que  pour 
offrir  une  récompense  aux  héros  »  ;  tout  cela  c'est  de  lOs- 
sian.  On  rêve,  d'après  les  chants  du  Barde,  un  état  social, 
politique,  religieux  et  moral  qui  aurait  été,  non  seulement 
celui  des  Calédoniens,  mais  celui  de  tous  les  Celtes.  De  même 
Eusèbe  Salverte  prend  Ossian  pour  base  de  son  enquête 
sur  les  noms  d'hommes  et  de  lieux,  en  ce  qui  concerne  le 
monde  celtique  '.Si  nous  connaissons  mal  les  noms  gaulois, 
«  plus  heureux  ont  été  les  guerriers  d'Erin  et  de  Morven  » 
connus  par  les  chants  d'Ossian,  où  l'auteur  admire  «  une 
haute  poésie,  une  sensibilité  touchante,  une  noble  élévation». 
D'après  Le  Tourneur,  Smith  et  Hill,  les  noms  ossianiques 
sont  tous  individuels,  tous  significatifs.  On  saisit  bien  ici  le 
prix  inestimable  d'Ossian.  Il  est  le  seul  témoin  du  passé 
celtique  :  il  supplée  à  ces  monuments  de  la  langue  gauloise 
qui  font  complètement  défaut  ;  il  est  le  poète,  l'historien, 
le  philosophe  et  le  pontife  de  sa  race.  «  Les  poèmes  d'Os- 
sian sont  pour  les  mœurs  des  nations  erses  ce  qu'est  l'Ecri- 
ture pour  celles  des  peuples  asiatiques  \  »  11  donne  la  clef 
du  monde  celtique.  Six  lignes  où  figurent  Lamor,  Connal 
et  Galvina  expliquent  les  peulven  ou  pierres  levées  de  la 
Bretagne.  «  Le  barde  armoricain,  sur  ses  collines,  trouvait 
de  toutes  parts,  comme  Ossian,  les  tombeaux  couverts  de 
mousse  qui  lui  rappelaient  les  héros  des  temps  passés.»  No- 
tre Bretagne  serait  pareille  à  la  Calédonie,  n'était  que  «  sa 
fraîche  verdure  »  contraste  avec  «  cette  Calédonie  sévère, 
que  ses  bardes  ont  peinte  avec  des  couleurs  si  sombres  ». 
Il  y  a  près  de  Clisson  «  une  grotte  à  laquelle  on  a  donné 
le  nom  d'Ossian  »,  et  Richer  de  Nantes  l'a  visitée  3. 

Ossian  n'est  pas  moins  apprécié  au  point  de  vue  senti- 
mental et  moral  que  pour  sa  beauté  d'art  ou  son  intérêt 
historique.  Les  partisans  eux-mêmes  des  anciens  genres  es- 
timent qu'il  offre  aux  modernes  les  plus  émouvants  chefs- 
d'œuvre  du   genre  descriptif.   Le  même  Richer  de  Nantes, 


1. Eusèbe Salvei-te,£ssat...  sur  les  noms  d'hommes,  de  peuples  et  de  lieux, 
1824,  1,  118-123  :  Celtes  et  Calédoniens.  Cette  partie  de  son  travail  avait 
déjà  paru  dans  la  Bibliothèque  Universelle  de  Genève,  VIII,  236  (1818). 

2.  Ed.  Richer,  Voyage  pittoresque  dans  le  département  de  la  Loire- 
Inférieure,  1823,  lettre  VI,  p.  45. 

3.  Ib.,  lettre  II,  p.  60  ;  lettre  III,  p.  33. 


368  Ossian   en   France 

dans  une  dissertation  très  curieuse,  passe  en  revue  tout  ce 
que  ce  genre  a  produit  de  plus  illustre  d'Homère  à  Lamar- 
tine. Aucun  des  anciens  ne  le  satisfait  pleinement  :  Homère 
«  peint  avec  vérité,  mais  sans  toucher  l'àme  profondément. 
Le  spectacle  de  la  nature  y  est  une  source  inépuisable 
d'images  pleines  de  grandeur  ;  mais  ce  qui  pense  en  nous 
ne  trouve  pas  toujours  là  de  relations  directes.  »  Idée  et 
style,  c'est  d'un  disciple  de  M'""  de  Staël.  Virgile  manque 
de  «  ces  idées  qui  s'élancent  au  delà  de  la  vie  »  ;  et  en  gé- 
néral jamais  les  anciens*  n'ont  su  trouver...  cette  voix  qui 
s'adresse  à  ce  qu'il  y  a  de  plus  secret  dans  le  cœur  du  poète». 
Gessner  «  a  le  défaut  de  retracer  des  images  qui  ne  sont 
plus  dans  nos  mœurs  ».  Il  paraît  qu'Ossian  n'encourt  pas 
ce  reproche.  «  Voilà  le  type  du  genre  descriptif,  dans  les 
premiers  âges  du  monde.  »  Suit  un  éloge  de  son  naturel  et 
de  sa  vérité,  éloge  qui  avait  été  fait  bien  souvent  au 
xviii"  siècle.  Les  détracteurs  de  ces  chants  les  accusent  de 
conduire  au  romanesque.  Mais  Richer  leur  répond:  «  Si  ce 
sont  là  des  romans,  ils  ne  sont  pas  dangereux'.  » 

C'est  aussi  le  sentiment  d'Hippolyte  de  la  Morvonnais, 
qui  en  182i,  à  Rennes,  se  montre  plus  occupé  à  lire  Ossian 
qu'à  faire  son  droit  \  La  préface  de  son  Pharamond,  qui 
date  de  1832,  est  une  étude  de  la  poésie  considérée  comme 
l'amie  vivante  et  agissante  de  l'homme.  L'auteur  distingue 
la  poésie  sympathique  et...  l'autre.  Les  monuments  de  la 
première  seront  la  Bible,  Rousseau,  Bernardin  de  Saint- 
Pierre,  Shakespeare  et  Ossian.  «  Ne  point  parler  d'Ossian 
quand  on  parle  de  la  poésie  sympathique,  serait  impardon- 
nable '.  » 

Qu'Ossian  parle  au  cœur,  cela  semble  évident  à  beaucoup  ; 
tout  au  plus  pourrait-on  reconnaître  que  le  charme  en  est 
trop  romanesque,  comme  l'admettait  Richer  tout  à  l'heure, 
ou  dire  avec  Lefebvre-Cauchy  dans  une  phrase  qu'il  serait 
dommage  de  ne  point  citer  : 


1.  Ed.  Richer,   Voyage  pittoresque  dans  le  département  de  la  Loire- 
Inférieure:  Du  genre  descriptif  (sert  de  préface  à  l'ouvrage),  p.  7,  8,24,^6. 

2.  Abbé  E.  Fleury,  Hippolyte  de  la  Morvonnais,  1911. 

3.  Id.,  Ilipiiolyte  de  la  Morvonnais,  OEuvres  choisies,  p.  83.  Cette  Pré- 
face était  inédile  avant  les  solides  et  féconds  travaux  de  M.  l'abbé  Fleury. 


Ossian   et  le  sentiment  religieux  369 

Cette  lecture  a  un  charme  inexprimable,  mais  dangereux  pour 
ceux  que  les  tourments  de  la  sensibilité,  des  passions  profondes 
ou  de  longs  malheurs  ont  conduits  à  la  mélancolie  '. 

Ce  caractère  sentimental  est  le  seul  sans  doute  qui  per- 
mette de  rapprocher  Ossian  de  Jean-Paul,  comme  le  fait  le 
vicomte  de  la  Grange  ^  De  même  on  trouve  en  général  que 
les  sentiments  qu'il  inspire  ont  quelque  chose  de  religieux; 
à  condition  d'entendre  ce  mot  dans  un  sens  suffisamment 
vague,  celui  qu'on  a  dans  l'esprit  quand  on  avance  que  la 
longueur  des  nuits  dans  les  pays  du  Nord  est  propre  à  ins- 
pirer à  l'homme  un  sentiment  religieux^.  On  rencontre  plus 
rarement  l'opinion  opposée,  celle  de  Fontanes,  qui  reproche 
à  Ossian  de  manquer  de  religion.  Voici  un  texte  où  elle 
s'exprime  avec  quelque  netteté  : 

La  poésie  d'Ossian  est  celle  de  l'imagination,  je  dirai  presque 
des  sens,  qu'elle  ébi'anle  avec  violence  ;  mais  elle  n'est  point  celle 
du  cœur,  que  trop  souvent  elle  laisse  froid,  parce  qu'elle  est  pri- 
vée de  ces  sentiments  religieux,  qui  en  consolant  l'homme  sur  la 
terre,  élèvent  et  agrandissent  ses  destinées  *. 

«  En  consolant  l'homme  »  :  voilà  en  effet  ce  qu'Ossian 
ne  fait  pas.  Il  offre  d'amples,  de  profondes  ou  de  mysté- 
rieuses résonnances  à  tous  les  accents  du  regret,  de  l'an- 
goisse et  du  désespoir  ;  mais  du  fond  de  ces  abîmes  ne  s'élève 
aucune  voix  qui  dise  à  l'homme  d'avoir  confiance,  d'espérer 
et  d'agir.  Il  y  a  dans  toute  âme  une  voix  qui  dit  non  et 
une  autre  qui  dit  oui;  le  no?i  seul  trouve  en  lui  de  l'écho. 
C'est  peut-être  le  premier  pas  d'un  esprit  religieux  que  de 
douter  de  la  vie,  d'en  apercevoir  le  néant,  et  de  se  reposer 
dans  l'idée  de  la  mort;  mais  ceux  pour  qui  ce  pas  n'est 
point  le  dernier,  ceux  qui  veulent  dépasser  cette  funèbre  et 
stérile  mélancolie,  ceux-là  s'évaderont  d'Ossian  comme  on 
oublie  une  longue  nuit  pleine  de  cauchemars  et  d'angoisses, 
quand  le  matin  doré  entre  par  la  fenêtre  avec  le  chant 
joyeux  des  oiseaux. 

1.  Biographie  Universelle  [Michaud],  1822,  article  Ossian. 

2.  Pensées  de  Jean-Paul,  1829.  p.  10. 

3.  Gyprien  Anot    Elégies  Rhéinoises,  1825,  p.  177. 

4.  J.  Treneuil,  Poèmes  Élégiaques,  1824,  p.  122. 


3^0  Ossian  en  France 


III 


Rien  ne  vaut  l'examen  d'un  cours  classique  de  littérature 
ou  d'un  dictionnaire  pour  marquer  là  place  que  tient  un 
écrivain  dans  l'opinion  moyenne  d'une  époque.  Plus  que 
l'avis  des  princes  de  la  critique,  le  modeste  ouvrage  de 
M""^  d'Hautpoul  est  un  témoignage  de  l'importance  qu'on 
attribue  à  Ossian  au  commencement  de  la  Restauration. 
Cette  romancière  et  poète  publie  son  Cours  en  1815  et  de 
nouveau  en  1821.  Ossian  y  tient  une  place  importante  Ml 
commence  la  série  intitulée  Littérature  étrangère.  On  trouve 
dans  ce  chapitre,  après  des  considérations  préliminaires,  la 
légende  d'Ossian,  le  résumé  et  des  extraits  de  quelques-uns 
de  ses  poèmes,  et  quelques  détails  sur  leur  publication.  Les 
«  jeunes  personnes  »  à  qui  était  destiné  l'ouvrage  y  appre- 
naient que  Macpherson  «  n'a  trouvé  que  des  lambeaux 
épars,  qu'il  a  réunis  avec  art,  et  dont  il  a  étendu  les  su- 
jets ».  Sur  la  légende  d'Ossian,  sur  le bardisme,  son  apogée 
et  sa  décadence,  l'auteur  s'inspire  de  Le  Tourneur  qu'elle 
enjolive  en  estropiant  quelques  noms  propres.  Pour  donner 
à  ses  jeunes  lectrices  de  beaux  échantillons  de  la  poésie  os- 
sianique,  elle  choisit  le  chant  III  de  Fingal:  l'épisode  de  la 
mort  d'Agandecca  touchera  ces  tendres  cœurs. 

Un  autre  tient  à  laver  le  Barde  de  l'affront  que  lui  a  fait 
le  lyrique  Lebrun.  Boiste  lui  consacre  trois  énormes  pages  ^ 
Il  cite  d'abord,  comme  Marmontel,  deux  passages  étendus  ; 
la  lamentation  d'Ossian  et  la  plainte  de  Colma.  Mais  il 
abrège,  et  s'en  vante  ;  il  change  même  «  cette  prose  mar- 
montélique  et  traductrice  »,  comme  il  dit  en  son  jargon.  Il 
approuve  «  l'ossianique  de  Lormian,  dont  le  nom,  par  un 
singulier  hasard,  a  du  rapport  avec  la  nomologie  des  Bar- 
des ».  Ce  lexicographe  mal  avisé  prend  nomologie  pour 
onomastique,  et  veut  dire  sans  doute  que  Lormian  com- 
mence comme  Lorma  et  finit  comme  Ossian  ;  et  cela  importe 
peu  du  reste.  Mais  surtout  il  déplore  l'attitude  de  «  notre 

1.  Comtesse  d'Hautpoul,  Cours  de  Littérature   ancienne  cl  moderne 
l'usage  des  jeunes  demoiselles,  1815  et  1821,  II,  51-62. 

2.  P.-C.-V.  Boiste,  Dictionnaire  des  Belles-Lettres,  182i,  art.  Lyruiuc. 


Encyclopédies  et  Dictionnaires  371 

Lebrun-Pindare  ».  Il  compte  sur  «  le  bon  goût,  le  bon  sens, 
et  même  le  bon  cœur  »  de  ses  lecteurs  :  il  les  invite  à  blâ- 
mer ces  «  plaisanteries  »  sur  Ossian  «  parfois  aussi  beau 
qu'Homère,  et  plus  naturel  encore  ».  Et  après  avoir  rap- 
pelé les  strophes  méchantes  de  Lebrun  :  «  Est-ce  là  le  ton 
de  Tode?  »  D'ailleurs  «  Homère  j  aurait  chanté  s'il  fût  né 
dans  les  brouillards  de  la  Calédonie  ».  Ces  fantômes  ne 
sont  pas  les  produits  de  l'imagination  du  poète  :  c'est  la  na- 
ture même  du  pays,  qui  crée  «  avec  la  lumière  et  les  om- 
bres, des  fantômes  réels,  pour  ainsi  dire  »,  Et  il  s'appuie 
sur  le  témoignage  d'un  voyageur,  de  Charles  Nodier  ;  d'ail- 
leurs «  tous  les  voyageurs  nous  attestent  ce  prodige  en- 
chanteur »  dont  «  les  monts  nébuleux  et  fantasmagoriques 
de  l'Ecosse  »  sont  le  théâtre.  De  même  pour  les  <  bardes 
des  deux  sexes  »  que  l'Ecosse  possède  encore  en  grand  nom- 
bre. Pour  conclure,  il  n'y  a  pas  d'  «  images  plus  colossa- 
les» que  dans  Homère,  Milton,  Dante,  «  Ossian  et  ses  monts 
nébuleux  ».  Voilà  les  quatre  vrais  Ujriques.  Il  y  a  là  tout 
au  moins  un  effort  intéressant  pour  expliquer  Ossian  par 
son  pays,  avec  plus  de  précision  que  ne  le  faisait  Bonstet- 
ten,  pour  le  montrer  résultant  de  ses  monts  et  de  ses  brouil- 
lards :  et  le  bon  Boiste  joint  Marmontel  et  Nodier, le  critique 
ancien  et  le  voyageur  moderne,  d'assez  curieuse  façon, 

La  plupart  des  encyclopédies  ou  dictionnaires  historiques 
fontau  Barde  une  place  d'honneur.  Le  Dictionnaire  àe  Lad- 
vocat  ne  lui  consacre,  il  est  vrai,  qu'une  demi-colonne  où 
il  y  a  autant  d'erreurs  que  de  lignes,  et  qui  reste  un  peu 
banale  dans  sa  foi  ossianique  *.  La  même  année,  celui  de 
Feller,  après  avoir  copié  purement  et  simplement  l'article 
du  Dictionnaire  àe.  Caen,  qui  datait  de  1779,  ajoute  quelques 
lignes  curieuses'.  11  approuve  Millot  d'avoir  publié  les  poé- 
sies des  troubadours,  mais  il  estime  que  les  poèmes  des 
bardes  sont  bien  plus  dignes  de  la  lumière  :  car,  dit  l'abbé 
de  Feller  ou  l'un  de  ses  collaborateurs,  «  les  troubadours, 
poètes  licencieux  et  méprisables,  ne  chantaient  que  des 
amours  romanesques,  et  dévouaient  pour  l'ordinaire  au  vice 
les  travaux  d'une  muse  barbare  ;  les  bardes,  plus  sages  et 


1.  Nouveau  Dictionnaire  historique...  par  Ladvocat.  Nouv,  éd.,  1822. 

2,  Dictionna'  ■      istorique,  par  l'abbé  de  Feller.  Nouv.  éd., Lyon,  1822. 


37a  Ossian   en   France 

plus  nobles,  célébraient  les  exploits  de  leurs  guerriers  et 
les  victoires  de  leur  nation,  »  Pauvres  troubadours  !  Il  y  a 
là  un  essai  de  réaction,  dans  un  milieu  catholique,  contre 
la  vogue  d'une  poésie  surtout  amoureuse  ;  et  c'est  le  Barde 
athée  de  Morven  qui  en  bénéficie  ;  comme  si  l'amour  ne 
venait  pas  à  toutes  les  pages,  dans  les  poèmes  ossianiques, 
reposer  agréablement  des  «  exploits  des  guerriers  »  ! 

L'article  de  Lefebvre-Cauchy,  dans  la  Biographie  Utiiver- 
selle  ',  n'a  aucune  valeur  critique,  et  répète  des  lieux  com- 
muns sur  la  beauté  morale  des  héros  et  la  perfection  des 
poèmes.  En  ce  qui  concerne  la  légende  d'Ossian,  il  se  borne 
à  résumer  Le  Tourneur.  Pour  la  question  de  l'authenticité, 
il  suit  Giiigaené,  et  conclut  d'une  manière  nettement  favo- 
rable. On  sait  l'importance  de  la  Biographie  Universelle. 
Moins  répandu,  le  volumineux  /?(?'/;e^7of;'e  littéraire  anonyme 
que  publie  Castel  de  Courval  consacre  quinze  pages  à  Os- 
sian \  La  Notice  est  signée  De  Bretonne.  Elle  rappelle,  avec 
des  inexactitudes,  la  légende  ossianique  et  la  publication 
des  poèmes.  L'auteur  se  lance  ensuite  dans  un  parallèle 
entre  Homère  et  Ossian  ;  parallèle  le  plus  rigoureux  et  le 
plus  poussé  que  nous  ayons  encore  rencontré  :  cécité,  gé- 
nie, origine  de  la  poésie  de  leurs  pays,  mystère  qui  plane 
sur  leur  berceau  et  sur  leur  tombe,  enfin  doute  sur  l'authen- 
ticité de  leurs  poèmes.  Quoique  le  critique  soit  favorable  à 
celle  d'Ossian,  il  estime  que  cette  question  n'a  aucune  im- 
portance, et  nous  avons  déjà  rencontré  cette  attitude.  Ce- 
lui-ci va  jusqu'à  dire  que  Virgile,  «  dont  l'existence  n'est 
pourtant  pas  contestée  »,ne  l'intéresse  que  comme  auteur 
et  non  comme  homma  :  Virgile,  c'est  un  livre  pour  lui,  un 
volume  et  les  quelques  milliers  de  vers  qu'il  contient,  et 
tout  ce  que  l'âme  y  trouve  et  y  puise,  et  non  l'ami  de  Mé- 
cène et  d'Horace.  Ossian  sera  de  môme  un  volume,  une  cer- 
taine masse  de  prose  anglaise  ou  française,  qui  vaut  ce  qu'elle 
vaut,  abstraction  faite  de  l'auteur.  J'insiste  à  dessein  sur 
cette  manière  de  voir,  dont  l'intérêt  dépasse  infiniment  Bro- 
tonne  et  son  Bêpcrloirc.  Nulle  part,  mieux  qu'à  l'occasion 
d'Ossian,  ne  peuvent  s'affronter  les  deux  opinions  opposées. 


1,  Biographie  Universelle  [Michaud],  1822,  article  Ossian. 

2,  Répertoire  de  lu  Litlémture  ancienne  el  moderne,  1825, XX,  46i. 


L'authenticité  3y3 

Si  le  livre  vaut  comme  expression  de  l'écrivain,  et,  par  lécri- 
vain,  de  son  temps,  un  pastiche  ne  vaut  rien,  ou  ne  vaut 
que  comme  document  sur  le  pasticheur,  document  faussé 
d'avance  et  qu  il  faudra  n'utiliser  qu'avec  prudence.  Si  le 
livre  vaut  pour  le  plaisir  ou  l'émotion  qu'on  y  trouve,  on 
lira  Rowley  ou  Clara  Gazul  sans  se  préoccuper  de  Chatter- 
ton ou  de  Mérimée. 

Les  dernières  pages  qu'ait  écrites  Aignan  ont  été  consa- 
crées à  Ossian  '.  Après  Saint-Simon,  après  tant  d'autres, 
il  idéalise  le  rôle  des  bardes  :  il  voit  en  eux  des  philosophes, 
dont  la  doctrine  religieuse  a  heureusement  remplacé  «  les 
rites  sanguinaires  et  les  dogmes  intolérants  »  des  Druides 
ou  des  prêtres  d'Odin  ;il  les  félicite  de  n'avoir  eu  ni  temple 
ni  autels,  et  d'avoir  surtout  honoré  la  gloire  des  ancêtres 
dont  ils  voyaient  les  ombres  passer  dans  les  nuages.  «  Il  y 
a  des  paradis  moins  bien  imaginés  que  celui-là.  »  Par  cette 
épigramme  qui  le  termine,  comme  par  l'hypothèse  que  ce 
culte  des  ancêtres  serait  venu  aux  Calédoniens  des  Chinois, 
l'article  d'Aignan  respire  l'esprit  de  Voltaire.  Mais  revenons 
à  Ossian.  Il  a  sa  place  à  côté  d'Homère,  de  Dante  et  de 
Milton,  parmi  «  les  grands  interprètes  des  mouvements  de 
l'âme  et  des  affections  du  cœur  ».  Et  l'auteur  admire  «  sa 
musique  unicorde,  sa  poésie  vaporeuse,  ses  hautes  et  fortes 
images  ».  Tout  cela, c'est  la  tradition  du  xviii'  siècle,  reprise 
par  un  contemporain  des  premiers  romantiques. 


IV 


Il  semble  que  sous  la  Restauration  ce  soit  encore  un  para- 
doxe que  de  révoquer  en  doute  de  manière  formelle  l'au- 
thenticité d'Ossian.Il  y  a  bien  quelques  sceptiques  •  le  baron 
d'Eckstein,  par  exemple,  qui  prend  congé  des  lecteurs  de 
son  Catholique  sur  un  jugement  concis  et  assez  heureuse- 
ment formulé  :  Ossian  n'est  «  qu'un  pâle  reflet  de  la  poésie 
irlandaise  »  que  Macpherson  «  a  amplifiée  et  altérée  dans 


1.  Encyclopédie  Moderne,  1S24,  art.  Bard  s.  f/article  a  été  réédité  sépa- 
l'ément,  après  la  mort  d'Aignan. 


3^4  Ossian  en   France 

le  goût  sentimental  de  son  époque  '  ».  Eckstein  avait  pro- 
bablement été  mis  en  défiance  par  des  Irlandais.  Edgar  Qui- 
net  n'a  trouvé  son  scepticisme  qu'en  lui-même,  et  la  façon 
dont  il  a  été  amené  à  douter  d'Ossian  est  fort  intéressante. 
Elevé  par  ses  parents  dans  le  culte  des  idées  libérales,  de 
modèles  tels  que  Shakespeare,  Gœthe,  Schiller,  et  de  M""  de 
Staël,  il  se  heurte  dès  ses  premiers  pas  dans  la  littérature 
à  l'incompréhension  totale  qui  est  si  commune  au  début  de 
la  Restauration.  Ceux  qu'il  fréquente  trouvent  «  ridicules  » 
tous  ces  maîtres  qu'il  vénère  ;  on  lui  dit  :  «  Je  ne  comprends 
pas.  »  Alors  il  va  dans  les  bois,  dans  la  solitude,  relire  ses 
chers  livres  méconnus,  que  les  oiseaux  du  ciel  comprennent 
peut-être.  Son  éducation  a  fait  de  lui  un  barbare,  et  c'est 
ce  qu'il  y  a  de  barbare  dans  ces  écrivains  qui  lui  plaît  : 

C'est  peut  être  à  cette  barbarie  prolongée  que  je  dois  de  n'avoir 
jamais  été  dupe  des  grands  pastiches  d'Ossian,  dont  tout  le 
monde  se  disait  engoué  sur  la  foi  de  Napoléon,  car  c'était  son 
poète.  Un  de  mes  camarades  s'appelait  Oscar.  Je  n'eus  pas  de 
repos  que  je  n'eusse  lu  les  plaintes  d'Ossian  sur  Oscar.  Elles  ne 
répondirent  pas  à  cette  nature  première  que  j'avais  conservée 
en  moi.  Fingal,  Malvina,  Carril  me  laissèrent  froid  :  il  me  sem- 
blait toujours  que  j'étais  capable  de  beaucoup  plus  de  vraie  sau- 
vagerie qu'ils  ne  l'étaient  eux-mêmes" 

Mais  la  plupart  des  critiques  que  nous  avons  rencontrés 
sont  plus  ou  moins  hardiment  affirmatifs.  A  peine  Reynier 
fait-il  une  concession  en  admettant  qu'  «  une  partie  au  moins 
de  ces  chants  est  antique,  tandis  que  le  reste  a  pu  être 
imité  ou  étendu  par  Macpherson  ».  Penser  ainsi,  c'est,  selon 
lui,  prendre  le  juste  milieu  entre  «  un  pyrrhonisme  exces- 
sif »  et  «  une  crédulité  excessive  '  ».  De  Brotonne  aiTectait 
rindilTérence,  ce  qui  est  une  autre  manière  de  prendre  le 
juste  milieu.  Aignan,Lacretelle,Thiers,  Loève-Veimars,Sal- 
verte,  sont  favorables.  Bonstetten  fonde  l'authenticité  d'Os- 
sian sur  la  «  littérature  islandaise  »  ;  car  «  l'on  retrouve 


1.  Le  Cutholique,  XVI,  905  (1829):  .1  mes  lecteurs. 

2.  Œuvres  d'Edgar  Quinet,  X:  Histoire  de  mes  Idées,  p.  185. 

3.  L.  Reynier,  De  l'Economie  publique  et  rurale  des  Celtes,  des  Ger- 
mains..., p.  221. 


Villemain  375 

dans  l'histoire  du  Nord  les  héros  d'Ossian  avec  mille  détails 
qui  ne  sont  point  dans  les  poèmes'  ».  Singulier  raisonne- 
ment, on  le  voit.  Dorion  s'appuie  sur  le  témoignage  des 
voyageurs  qui  «  comprennent  difficilement  »,  après  avoir 
visité  les  Ecossais,  qu'on  «  ait  pu  contester  la  transmission 
des  poésies  de  leurs  bardes  ^  ».  La  Bibliothèque  Univer- 
selle croit  que  le  texte  de  1807  «  nous  a  révélé  Ossian  dans 
sa  langue  native  ^  ».  La  Revue  Encyclopédique  n^en  doute 
pas  davantage,  et  loue  Sinclair  d'avoir  été  «  le  principal 
coopérateur  »  de  ce  «  magnifique  travail  *  ». 


Mais  tout  l'effort  critique  de  la  Restauration,  toutes  les 
tentatives  de  l'époque  pour  juger  Ossian  et  pour  compren- 
dre l'influence  qu'il  a  exercée,  sont  sans  valeur  au  prix  de 
l'exposé  magistral  de  Villemain.  Celui-là  était  né  historien 
des  lettres  :  il  avait  la  curiosité  qui  va  aux  sources,  l'intel- 
ligence qui  pèse  les  documents  et  qui  les  juge,  le  tact  qui 
perçoit  les  différences  et  qui  dose  les  ressemblances,  le  sens 
délicat  des  mouvements  généraux  des  sentiments  et  des  at- 
mosphères morales.  Il  se  fit  connaître  par  des  éloges  aca- 
démiques :  il  obtint  des  succès  éclatants  par  un  enseigne- 
ment que  son  temps  voulait  spirituel,  éloquent,  nourri 
d'idées  générales  et  d'aperçus  immédiatement  saisissables 
à  tous  les  auditeurs.  Nous  avons  maintenant  une  autre  con- 
ception de  cet  enseignement,  et  nous  appellerions  plutôt 
conférences  ces  brillantes  leçons  de  la  Sorbonne,  où  le 
jeune  professeur  retenait  sous  le  charme  un  auditoire  nom- 
breux et  passionné.  Appelons-les  comme  nous  voudrons, 
mais  reconnaissons  qu'il  y  avait  dans  cet  esprit  autre  chose 
que  de  la  frivolité,  et  dans  cette  éloquence  autre  chose  que 
de  la  rhétorique.  La  leçon  sur  Ossian  le  montre.  Elle  fait 


1.  Ch.-V.  de  Bonstetten,    Voyage  sur  la  scène  des  six  derniers  livres 
de  l'Enéide,  p.  11. 

2.  Dorion,  Poésies  lyriques  et  bucoliques,  1825,  p.  226. 

3.  Bibliothèque   Universelle...,  Genève,  1823,  p.  70. 

4.  Revue  Encyclopédique,  XIX,  27  (1823). 


376  Ossian  en   France 

le  plus  grand  honneur  et  à  l'intelligence,  au  sens  historique 
de  Villemain,  et  au  soin  de  son  information.  Je  crois  avoir 
lu  une  bonne  partie  de  ce  qui  a  été  écrit  en  France  au 
xix»  siècle  sur  ce  sujet  :  je  n'ai  pas  souvent  rencontré  un 
exposé  aussi  exact,  aussi  délicat,  aussi  pondéré,  et  en  somme 
a;ussi  juste.  Joignons-y  le  retentissement  qu'avait  en  ce 
temps-là  le  cours  de  la  Sorbonne,  sa  publication  d'abord  en 
leçons  séparées,  puis  en  volume,  la  diffusion  bien  connue 
de  l'ouvrage  et  l'autorité  du  critique  :  autant  de  raisons 
pour  insister  un  peu  sur  cette  leçon. 

Elle  fut  faite  le  20  mai  1828,  et  la  rédaction  en  occupe 
38  pages  '.  Le  cours,  cette  année-là,  portait  sur  le  xviii"  siè- 
cle :  et  sous  ce  titre,  le  professeur,  par  une  synthèse  qui 
était  singulièrement  en  avance  sur  son  temps,  entendait  le 
xviii'  siècle  européen,  représenté  surtout,  il  est  vrai,  par  les 
trois  nations  dont  il  pouvait  directement  étudier  les  ouvra- 
ges, l'Angleterre,  la  France  et  l'Italie.  Il  passait  et  repas- 
sait la  Manche  et  les  Alpes  à  la  suite  des  grands  mouvements 
de  pensée  et  de  sentiment  qu'il  s'attachait  à  faire  revivre. 
C'est  à  ce  titre  qu'Ossian  l'intéresse  et  retient  son  attention. 
Au  moment  même  où  l'esprit  français,  raisonneur  et  scepti- 
que, pénétrait  si  profondément  la  pensée  et  le  style  des 
Robertson,  des  Hume,  des  Gibbon,  voici  une  influence  de 
sens  et  de  valeur  contraires  :  une  «  résurrection  de  la  bar- 
barie primitive  »  qui,  partie  de  l'Ecosse,  atteint  et  pénètre 
la  France.  A  la  vérité,  sur  l'influence  même  des  poèmes 
ossianiques,  Villemain  est  bref  :  il  se  contente  de  rappeler 
«  celte  vogue,  pour  ainsi  dire  populaire,  qui  s'attachait  en- 
core il  y  a  quelques  années  aux  réminiscences  des  poèmes 
d'Ossian  ».  Témoignage  précieux  d'un  contemporain,  quia 
vu  cette  influence  se  prolonger  et  qui  la  voit  décroître  ;  té- 
moignage dont  nous  avons  plus  haut  commenté  les  termes. 
D'où  vient  ce  succès  ?  Il  a  pour  cause  permanente  une  cer- 
taine valeur  morale.  Ossian  «  respire  une  sorte  de  généro- 
sité sublime,  une  élévation,  une  pureté  singulière  du  senti- 
ment ».  Il  «  domine  les  esprits  par  un  enthousiasme  à  la 
fois  grave  et  puéril  »,  auquel  un  «  faux  air  de  barbarie  » 
donne  plus   de  saveur.  Autrement  dit,  c'est  le  poète  d'un 

1.  Villemain,  Tableau  du  XVIII'  siècle,  111,  3. 


Villemain  3yj 

idéal  de  vertu,  de  pureté,  de  grandeur  qui  est  chimérique, 
étant  idéal,  mais  qui  n'est  pas  vain,  et  qui  n'est  pas  com- 
plètement ridicule.  Passant  plus  loin  aux  causes  historiques 
du  succès  d'Ossian,  Villemain  en  aperçoit  deux  principales. 
L'une  est  dans  le  cadre  de  ces  poèmes,  dans  le  paysage 
ossianique,  le  «  coloris  »,  avec  sa  monotonie  qui  renforce 
l'impression  produite,  qui  empêche  l'esprit  de  se  distraire 
ou  de  se  disperser.  L'autre  réside  dans  l'âme  du  xviii°  siè- 
cle finissant  :  c'est  «  cette  vue  mélancolique  de  la  vie,  cette 
émotion  vague  remplaçant  le  culte  positif  ».  Le  Barde  mé- 
lancolique, le  Barde  sans  foi  et  sans  culte, a  plu  à  ce  siècle; 
il  a  plu  encore  davantage  aux  premières  années  du  siècle 
suivant,  lorsqu'après  les  commotions  révolutionnaires  les 
yeux  n'apercevaient  sous  le  ciel  vide  que  des  ruines  et  des 
tombeaux. 

Mais  la  plus  grande  partie  de  la  leçon  est  consacrée  au 
problème  qui  en  1828  intéressait^  passionnait  les  auditeurs, 
dont  la  plupart  connaissaient  les  poèmes  et  n'avaient  pas 
besoin  qu'on  leur  en  présentât  les  beautés  ni  qu'on  leur  en 
racontât  les  sujets.  Villemain  montre  la  première  nouvelle 
de  la  révélation  ossianique  se  propageant  à  travers  l'Europe  : 
ce  barde  du  ii°  siècle  (c'est  m''  qu'il  fallait  dire)  complète- 
ment inconnu  jusqu'alors,  découvert,  annoncé  au  monde  ; 
Macpherson,  ses  publications,  son  succès  dû  en  grande  par- 
tie «  à  l'emploi  nouveau  de  la  prose  poétique  »  — Villemain 
n'a  «  pas  vu  cette  idée  exprimée  dans  tout  ce  débat»; elle 
l'a  pourtant  été,  et  nous  l'avons  signalée  en  son  lieu  — 
les  émules  de  Macpherson,  Smith,  Hill  (il  s'agit  de  Thomas 
Ford  Hill  ')  qui  n'a  publié  qu'une  «  poésie  triviale,  lourde, 
plate  »  —  c'est  possible,  mais  authentique  ou  à  peu  près  ; 
c'est  ce  que  Villemain  oublie  d'ajouter.  Puis  la  controverse, 
l'enquête  et  le  Rapport  de  1805,  avec  le  portrait  d'Ossian 
que  le  professeur  montre  à  son  auditoire  [Rires,  ajoute  à 
cet  endroit  le  texte  imprimé),  et  enfin  les  conclusions  du 
Rapport. 

Pour  son  compte,  Villemain   conserve  «  de  grands,  de 


1.  Et  non  pas,  comme  l'a  cru  M"°  Tedeschi  (p.  39),  de  Hill  pseudonyme 
de  Griffet-Labaume  et  David  de  Saint-Georges,  que  Villemain  aurait  pris 
pour  un  écrivain  anglais.  Villemain  ne  commet  pas  de  si  fortes  bévues. 


378  Ossian  en   France 

légitimes  doutes  ».  Cette  expression  est  destinée  peut-être 
à  ne  pas  irriter  ou  chagriner  les  ossianisles  convaincus  qui 
peuvent  l'écouter,  car  ce  sont  bien  plus  que  des  doutes.  Il 
croit  que  le  texte  de  1807  a  été  retraduit  sur  l'anglais  de 
Macpherson.  Il  montre  celui-ci  et  les  anciens  Gaëls  dans 
le  même  rapport  que  Chateaubriand  et  les  sauvages  de 
l'Amérique.  Il  fait  ressortir  l'invraisemblance  de  cette 
«  monotonie  artificielle  »,  de  «  ce  dernier  degré  de  correc- 
tion sauvage  ».  Il  cite  les  deux  apostrophes  au  soleil,  celle 
du  Car  thon  de  Macpherson  et  celle  du  Trathal  de  Smith  : 
«  Il  est  évident,  dit-il,  que  ces  deux  morceaux  sont  deux 
fabrications  modernes  faites  sur  un  fond  inculte  et  an- 
tique »,  et  que  les  auteurs  ont  commencé  par  relire  leur 
Milton.  Il  analyse  l'histoire  de  Gaul  et  de  Morni,  dans 
Lathynon,  et  y  trouve  «  une  gageure  de  générosité,  une 
enchère  d'héroïsme,  bien  éloignée  de  la  rudesse  des  mœurs 
primitives  ».  Laissons  cette  expression  de  «  mœurs  primi- 
tives »  qui  n'offre  plus  de  sens  à  des  esprits  d'aujourd'hui  ; 
et,  au  lieu  d'accabler  Villemain  sous  le  poids  de  nos  savan- 
tes ignorances,  rendons-lui  justice  en  rapprochant  ce  qu'il 
dit  là  de  ce  qu'avait  dit  La  Harpe  sur  le  même  sujet.  La 
Harpe  aussi  avait  cité  Gaul  et  Morni,  et  remarqué  que  leur 
délicatesse  est  plus  pure  que  celle  de  Nisus  et  d'Euryale. 
Mais  cette  supériorité,  ce  progrès  moral  sur  Virgile  n'avaient 
pas  paru  suspects  à  l'auteur  du  Lycée.  Entre  les  deux  leçons 
publiques  sur  Ossian,  il  n'y  a  guère  qu'une  quarantaine 
d'années  ;  entre  les  deux  professeurs,  une  différence  d'âge 
de  cinquante-et-un  ans  :  mais  il  y  a  un  abîme  entre  les 
deux  conceptions.  Comme  on  peut  s'y  attendre  d'après  ces 
travaux  d'approche,  les  conclusions  de  Villemain  sont  très 
voisines  de  celles  qui  seront  adoptées  par  des  critiques  plus 
minutieusement  documentés.  «  Très  jeune,  Macpherson 
publie  un  premier  ouvrage...  Il  ne  réussit  pas  ..  Il  reprend 
alors  une  partie  des  images  qu'il  avait  jetées  dans  son 
poème  ;  il  les  développe  plus  librement  dans  une  prose 
élégante  et  nombreuse  ;  il  les  mêle  à  quelques  fragments 
de  vieux  chants  gaéliques  dont  il  s'inspire  ;  et,  plus  hardi 
sous  un  nom  étranger,  il  prodigue  les  couleurs  et  les  arti- 
fices du  langage,  rendus  plus  piquants  par  une  rudesse 
apparente.  »  Sur  certains  points,  on  ne  peut  mieux  dire  ; 


Villemain  379 

et  l'on  a  vu  dans  notre  Introduction  que  plusieurs  des 
termes  de  Villemain  n'ont  été  que  confirmés  par  les  tra- 
vaux récents  de  l'érudition. 

Enfin,  un  avantage  et  un  mérite  de  Villemain,  c'est  qu'il 
lit  Ossian  en  anglais,  comme  le  faisait  Chateaubriand. 
Mérite  facile  ;  mais  combien  l'ont  eu  alors,  et  combien 
depuis  ?  «  Ce  n'est  pas  d'après  le  pathos  uniforme  de  Le 
Tourneur  qu'il  faut  juger  les  poèmes  d'Ossian  :  le  texte 
anglais  a  bien  plus  d'éclat  et  d'énergie.  »  Plus  de  charme 
surtout  et  de  poésie,  pourrait-on  ajouter.  Le  lecteur  de 
cet  ouvrage  sait  déjà  à  quoi  s'en  tenir  sur  ce  point,  et  donne 
pleinement  raison  à  Villemain.  C'est  sur  le  texte  de  Mac- 
pherson  qu'il  traduit  Carthon,  sur  celui  de  Smith  qu'il  tra- 
duit Trathal  ;  comparé  à  celui  de  Le  Tourneur  ou  de  Hill, 
son  travail  est  beaucoup  plus  simple  et  plus  serré. 

Les  idées  de  Villemain  ressemblent  beaucoup  à  celles  de 
Chateaubriand  vieilli  ;  il  est  possible  qu'ils  aient  causé 
d'Ossian.  Son  exposé  relu  aujourd'hui  nous  paraît,  ce  qu'il 
est  forcément,  un  peu  rapide,  péremptoire  et  simplifié.  Mais, 
comme  je  l'ai  indiqué,  il  constitue  un  grand  progrès  dans 
l'appréciation  du  phénomène  ossianique.  Il  ne  mérite  nul- 
lement la  critique  amère  du  Genevois  Pictet,  un  de  ces 
hommes  qui  d'avance  estiment  faux  tout  ce  qui  est  élo- 
quent :  «  Il  est  impossible  de  discuter  plus  élégamment  sur 
une  question,  sans  en  posséder  même  les  premiers  élé- 
ments '.  »  Nous  allons,  dans  la  dernière  partie  de  notre 
étude,  rencontrer  Pictet  et  son  article  ;  contentons-nous  de 
dire  ici  que  c'est  lui  qui  est  mal  informé,  et  non  1'  «  élé- 
gant »  Villemain. 


VI 


Le  passage  du  merveilleux  ossianique  de  l'Empire  au  mer- 
veilleux chrétien  de  la  Restauration  est  très  bien  marqué 
par  Balzac.  Lorsque  le  baron  du  Châtelet  veut  railler  les 
vers  du  jeune  Lucien  de  Rubempré,  qui  charment  tout  Angou- 
lême,  il  dit  ; 

1.  Bibliothèque  Universelle...,  Genève,  1854,  p.  141. 


38o  Ossi;in   en    France 

Autrefois nousdonnions  dansles  brumes  ossianiques.  C'étaient 
des  Malvina,  des  Fingal,  des  apparitions  nuageuses...  Aujour- 
d'hui cette  friperie  poétique  est  remplacée  par  Jéhova,  par  les 
sistres,  par  les  anges,  par  les  plumes  de  séraphins  *... 


C'est  le  Lamartine  de  certaines  Méditations,  c  est  le  Hugo 
de  certaines  Odes,  c'est  même  parfois  le  Vigny  d' Eloa,  c'est 
toute  cette  poésie  pieuse  sans  ardeur,  biblique  sans  grandeur 
et  sans  couleur,  dont  les  motifs  et  les  ornements  semblent 
empruntés  au  quartier  Saint-Sulpice.  Dans  Le  Père  Goriot, 
dont  l'action  se  passe  en  1819,  Balzac  fait  une  autre  allusion 
à  la  décadence  de  l'ossianisme  à  cette  époque,  non  plus  cette 
fois  dans  le  langage  des  poètes,  mais  dans  celui  des  dandies: 

Cheval  de  pur  sang,  femme  de  race,  ces  locutions  commen- 
çaient à  remplacer  les  anges  du  ciel,  les  figures  ossianiques, 
toute  l'ancienne  mythologie  amoureuse  repoussée  par  le  dan- 
dysme 2. 

Les  deux  indications  coïncident  au  moins  sur  un  point. 
Ponsard  avait,  jeune  encore,  assisté  au  triomphe  du  roman- 
tisme qu'il  devait  contribuer  à  déloger  de  certaines  de  ses 
positions.  11  montre  les  «  fantômes  »  ossianiques  «  qui  avaient 
détrôné  les  néréides  et  les  dryades,  vaincus  à  leur  tour  par 
les  sylphes  et  les  gnomes,  les  sorciers  et  le  sabbat  ».  Les 
cinq  derniers  mots  ont  été  supprimés  de  son  discours  pro- 
noncé et  imprimé,  sur  la  demande  deCrémieux,  son  lecteur 
officiel,  que  les  trouvait  sans  doute  malsonnants  ;  mais  ils 
se  lisent  sur  son  manuscrit  '.  Pour  lui,  comme  pour  Balzac, 
la  fantasmagorie  ossianiquea  donc  occupé  le  stade  intermé- 
diaire entre  la  mythologie  classique  et  le  surnaturel  moyenâ- 
geux de  beaucoup  de  romantiques. 

En  recueillant  les  passages  qu'Ossian  a  inspirés  à  quelques 
poètes,  nous  avons  trouvé  des  preuves  qu'il  avait  charmé 
leur  jeunesse.  Lamartine  a  lu  Hill  et  l'édition  Dentu  ;  Hugo 
avait  Christian  à  Guernesey;  Musset  possédait  Le  Tourneur. 


1.  Balzac,  Les  Illusions  perdues  {1831-18S9),  I,  298. 

2.  Id.,  Le  Père  Goriot,  1834,  p.  32. 

3.  Bibliothèque  de  Vienne  (Isère).  Manuscrits,  série  26,  n"  3. 


Classicisme,   ossianisme  et   romantisme  38 1 

Pour  beaucoup,  nous  savons  bien  qu'ils  ont  lu  les  poèmes 
du  Barde,  sans  pouvoir  préciser  davantage.  Le  chevalier  de 
Sobiratz  Yiil'Ossian  de  Cesarotti  '.  Philarète  Ghasles,  bien 
revenu  d'Ossian  quand  il  écrit  ces  lignes,  se  souvient  pour- 
tant «  avec  quelles  délices  »  il  goûtait  «  le  plaisir  furtif  » 
de  lire  ses  poèmes  «  dans  le  jardin  paternel  »  quand  «  la 
vie  farouche  de  Robinson,  d'Ossian,  de  Rousseau  »  l'enchan- 
tait ^  Ossian,  fruit  défendu,  n'en  avait  que  plus  de  saveur. 
Eugénie  de  Guérin  a  dû  le  lire  aussi  dans  sa  solitude  du 
Cayla  :  sa  bibliothèque  personnelle  fait  une  place  au  Barde, 
à  côté  de  Shakespeare,  de  Sterne,  de  Scott  et  de  Manzoni^ 

Il  faut  limiter  à  la  période  impériale,  et  encore  avec  beau- 
coup de  réserves,  l'assertion  que  l'on  a  émise  en  ces  termes  .* 
«  Pour  la  littérature  naissante  du  xix°  siècle,  Ossian  est  un 
classique  ''.  »  Pour  le  groupe  de  M™""  de  Staël  et  de  ses  disci- 
ples, il  était  en  effet  une  manière  de  classique,  le  classique 
des  romantiques.  Mais  de  bonne  heure  cette  attitude  devient 
plus  rare.  On  s'aperçoit  que  si  Ossian  ne  ressemble  pas 
beaucoup  à  Homère,  parce  que  le  monde  ancien  dans  lequel 
Homère  a  trouvé  les  sujets  de  ses  tableaux  ne  ressemble 
point  à  celui  d'Ossian  ^,  et  pour  bien  d'autres  raisons  évi- 
dentes ;  si  sa  gloire  est  moins  solide,  et  son  existence  même 
plus  douteuse  ;  il  ressemble  encore  bien  moins  à  Shakes- 
peare et  à  Schiller,  ces  dieux  du  romantisme.  «  M"""  de  Staël 
dit  que  le  romantique  est  la  littérature  du  Nord  ;  comme  si 
la  différence  entre  Ossian  et  Schiller  n'était  pas  aussi  grande 
qu'entre  celui-ci  et  Racine"  !  »  C'est  le  bon  sens  même.  Alors 
que  va  devenir  Ossian  ? 

Voici  ce  qui  lui  arrive.  A  mesure  que  le  romantisme  gran- 
dissant se  développe  et  s'organise,  à  mesure  que  les  ten- 
dances si  diverses  qu'il  portait  en  germe  s'épanouissent  dis- 
tinctement, il  lâche  de  plus  en  plus  Ossian.  On  ne  le  trouve 
cité  dans  aucune  des  professions  de  foi  littéraires  de  l'école, 


1.  Le  Portefeuille  de  la  Comtesse  d'Albany,  p.  440  :  Lettre  du  Cheva- 
lier de  Sobiratz,  13  octobre  1819. 

2.  Revue  des  Deux-Mondes,  1844,  VI,  783. 

3.  l^ugénie  de  Guérin,  Journal  et  Lettres,  p.  430. 

4.  Potez,  L'Elégie  en  France  avant  le  Romantisme,  p.  306. 

5.  Retourné,  Délassements  Poétiques  (1825),  p.  150. 

6.  Ch.  Durand,  Soirées  Littéraires,  1828,  II,  270. 


382  Ossian  en   France 

ni  dans  Nos  Doctrines  de  Guiraud,  ni  dans  la  Pi'f'face  de 
Cromwell,  ni  dans  celle  des  ii/z/r/ci  de  Deschamps.  Les  chefs 
et  les  troupes  s'entendent,  semble-t-il,  pour  le  désavouer 
par  leur  silence.  Par  contre,  les  ennemis  du  romantisme 
ne  manquent  guère  de  le  citer  pour  identifier  avec  la  sienne 
la  cause  qu'ils  attaquent.  Se  moquer  d'Ossian  est  une  des 
manières  principales  de  battre  en  brèche  la  nouvelle  école 
qui  prétend  s'élever  sur  les  ruines  du  classicisme.  Les  cri- 
tiques détournent  les  jeunes  poètes  de  «  se  plonger  dans 
les  vapeurs  de  la  poésie  ossianique  '  »  ;  raillent  celui  qui 
les  engagerait  «  à  élancer  leur  imagination  dans  le  ciel  ora- 
geux d'Odin  »  —  toujours  cette  même  confusion,  et  il  s'agit 
bien  d'Ossian,  puisqu'il  s'agit  de  Cesarotti  —  «  à  ne  voir,  à 
ne  chercher  que  nuages,  précipices  et  torrents^».  On  con- 
seille à  Casimir  Delavigne  de  ne  pas  se  laisser  aller  à  des 
«  lieux  communs  rêveurs  »  qui  sembleraient  <  un  bagage 
importé  de  la  Calédonie  ^  ».  Nisard  prédit  à  Lamartine  le 
sort  de  tous  les  poètes  qui  n'ont  su  que  «  captiver  un  mo- 
ment l'imagination  contemporaine  »,  et  non  plaire  à  la  rai- 
son permanente,  et  qui  sont  tombés  après  une  période  de 
gloire,  comme  Ronsard,  Delille  et  Ossian  *. 

Ceux  qui,  malgré  de  si  bons  conseils,  s'enrôlent  dans 
l'armée  des  envahisseurs,  la  critique  conservatrice  ne  dis- 
tingue pas  en  eux  ce  qui  vient  d'outre-Rhin  ou  d'outre- 
Manche,  de  lossianisme  dont  souvent  ils  sont  exempts,  et 
du  mauvais  style  qui  résulte  de  toutes  ces  influences  com- 
binées. Certains,  paraît-il,  appelaient  composition  ossiani- 
que «  tout  ouvrage  justement  décrié  par  la  couleur  uni- 
forme du  style,  le  vide  des  pensées,  l'expression  fausse  des 
sentiments,  et  l'abus  du  genre  descriptif  ^  ».  Un  classique 
qui  veut  se  moquer  des  romantiques,  pour  le  faire  avec  plus 
d'esprit,  prend  le  langage  de  ses  adversaires  et  feint  de  dire 
aux  classiques  : 


1.  Journal  des  Débats,  26  avril  1816  ;  et  Diissault,   \ntuiles  Lilléraires, 
IV,  566. 

2.  Bihliolhèque  Universelle...,  Genève,  1816,  p.  2il. 

3.  Gaiidois,  Les  Romantiques,  satire,  1830  (composée  en  1828),  p.  23. 

4.  D.  Nisard,  M.  de  Lamartine  en  1837  ilîevue  de  Paris,  1838,  p.  32). 

5.  Saint-Ferréol,  Ossian,  Chants  GalHiiues,  1825,  p.  xiii. 


Classicisme,   ossianisme  et  romantisme  383 

Vous  préféreriez,  je  parie,  les  chansons  du  Caveau  aux  accents 
échappés  de  la  grotte  du  barde  ou  du  scalde,  la  fumée  d'un  vin 
de  Champagne  aux  vapeurs  du  ciel  ossianique...  Vous  pourrez 
avoir  des  Panthéons,  mais  point  de  llèches  gothiques  dans  les 
airs  ;  des  Racine,  des  Voltaire,  mais  point  de  Shakespeare, 
point  d'Ossian  ' . 

Le  Panthéon,  Racine  et  Voltaire  d'un  côté  ;  les  cathé- 
drales, Shakespeare  et  Ossian  de  l'autre  ;  voilà  qui  est  net, 
au  moins  :  ossianisme  et  romantisme  sont  identifiés.  Ils  le 
sont  également  par  l'académicien  Viennet  quand  il  veut 
donner  une  idée  du  monde  que  peint  la  nouvelle  école  : 

C'est  un  monde  idéal  qu'on  voit  dans  les  nuages... 

C'est  la  voix  du  désert  et  la  voix  du  torrent, 

Ou  le  roi  des  tilleuls,  ou  le  fantôme  errant 

Qui,  le  soir,  au  vallon  vient  siffler  et  se  plaindre  '... 

par  un  chansonnier  qui  se  moque  de  la  Muse  Romantique  : 

Elle  eut  pour  berceau  des  brouillards... 
On  n'offrit  jamais  à  ses  yeux 
Que  des  tempêtes,  des  orages, 
Des  torrents,  des  rochers  affreux, 
Et  des  spectres  dans  des  nuages  '.,. 

ou  par   un  critique  qui  écrit  : 

Pour  composer  ses  tableaux...  le  Romantique  met  à  contri- 
bution tous  les  objets  de  la  nature  inanimée,  les  frimas,  les 
tempêtes,  le  sifflement  des  vents...  et  la  forêt  sombre  et  la  grotte 
obscure...  le  brouillard,  la  lune,  le  soleil*... 

C'est  le  paysage  de  Morven.  De  même  encore  cet  autre 
qui  fonce  avec  fureur  sur  le  genre  romantique,  cette  «  cons- 

1.  Mercure,  juin  1816  :  A  MM.  les  rédacteurs  du  Mercure...  {Lettre 
signée  Herman),  p.  72  et  73. 

2.  Viennet,  Epilre  aux  Muses  sur  les  Romantiques  (1824);  et  dans  VAl- 
manach  des  Dames,  1825,  p.  33. 

3.  Chansonnier  des  Grâces,  1826,  p.  85  :  La  Muse  Romantique,  par 
J.  Blondeau,  de  Gommercy. 

4.  Leclère,  Lettre  sur  les  Principes  de  la  Littérature  et  des  Arts,  1822, 
p.  10. 


384  Ossian  en   France 

piration  contre  la  littérature  »  ;  qui  fait  du  genre  mélan- 
colique <  le  synonyme  de  romantique  »  et  qui  s'écrie  : 
«  Quelle  distance  de  l'Iliade  aux  poèmes  d'Ossian,  de  Klop- 
stock  et  de  Schiller  '  !  »  Que  sont  les  Romantiques  ?  des 
«  chantres  des  nuits  et  des  bruyères^  »  ou  des  «  chantres  de 
l'ancienne  Calédonie  '  ».  Un  de  leurs  adversaires  regrette 
Gessner,  et,  sans  nommer  Ossian,  blâme  les  paysages  plus 
hardis  qu'on  a  préférés  à  ceux  du  Théocrite  de  Zurich  *. 

Pour  voir  jusqu'à  quel  point  l'ossianisme  est  considéré 
comme  partie  essentielle  du  romantisme,  j'entends  par  les 
adversaires  de  celui-ci,  il  suffit  de  lire  la  longue  et  intéres- 
sante satire  de  Gandois.  S'il  reproche  aux  jeunes  romanti- 
ques leurs  airs  mièvres  et  leurs  attitudes  fatales  auprès  des 
dames,  il  les  appelle  des  «  Ossians  de  boudoir  ».  Comme  le 
Barde,  ils  cultivent  «  le  plaisir  des  larmes  ».  Gandois  les 
avertit  des  périls  que  courent  les  vierges  qu'ils  font  errer 
dans  les  bois  au  clair  de  lune.  La  rêverie  ossiano-romanti- 
que  est  aussi  dangereuse  à  la  vertu  des  filles  que  la  gaîté 
gauloise  : 

Voulez-vous  rester  sage?  ou  Minvane,  ou  Toinette, 
Avec  le  bien-aimé,  soit  Pierrot,  soit  Oscar, 
N'allez  pas  plus  au  bois,  solitaire  ou  seulette, 
Exhaler  la  prière  au  tombeau  du  vieillard, 
Que  dénicher  le  merle,  ou  cueillir  la  noisette  ^ 

Ossian  eut  également  sa  place  dans  les  doctes  discussions 
qui  remplirent  en  18i4  plusieurs  séances  de  l'Académie  de 
Rouen,  et  qui  mirent  aux  prises  classiques  et  romantiques. 
Le  champion  des  classiques,  après  avoir  allégué  en  faveur 
de  sa  thèse  l'exemple  de  M.-J.  Chénier  et  de  Lemercier, 
continue  en  parlant  du  «  genre  ossianique  i^  »  ;  il  cite  pour 
écraser  ce  genre  l'ode  de  Lebrun,  et  l'on  aperçoit  aisément 
que  ses  opinions  littéraires  se  ressentent  de  son  attache- 

1.  Œuvres  de  jlf-c/'Oigr/i;,  1826,  III, p. xv(Discours  préliminaire). 

2.  Came,  Les  Romantiques  et  les  Classiques,  ode,  1829. 

3.  Joseph  Bard,  Lettre...  sur  l'Ecole  Romantique...,  lS'25,p.  1. 

4.  Eug.  Maréchal,  Discours  en  vers  sur  le  genre  romantique,  lS-26. 

5.  Gandois,  Les  Romantiques,  satire, 1830  composéeenl828),p.  11. 

6.  Du  Classique  et  du  Romantique,  Rouen,  1826,  p.  204  :  Discours  de 
M.  Licquet  (28  mai  1824). 


Ossian   et  Byron  385 

ment  au  roi  légitime  et  de  sa  haine  contre  l'usurpateur. 
Ulric  Guttinguer,  qui  lui  répond,  fait  la  part  de  la  politique 
dans  l'aversion  du  vieux  Lebrun  pour  le